PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII
mencer par bien voir, afin ensuite de bien revoir. Si la perception en paraissant est précisée et éclaircie par l'attention, elle sera persistante, et vive en reparaissant. Autant vaut l'acquisition, autant vaut la conservation ; et le secret de l'art de garder les perceptions est dans celai de les acquérir.
134. 2° Maintenant dans quelles circonstances se rappelle-ton ? Il est évident, pour quiconque s'est observé, que jamais on ne se souvient qu'à la suite de quelque excitation présente, sentiment ou sensation , connaissance ou reconnaissance même, qui à son tour provoque un souvenir. Mais toute modification, souvenir ou perception, sensation ou sentiment, peuvent-ils indifféremment provoquer tel ou tel souvenir. Non, sans doute : et il est nécessaire qu'il y ait un rapport quelconque entre la modification du présent et la modification du passé, pour que l'une conduise à l'autre et la renouvelle à l'être intelligent. Mais le moindre rapport suffît : et c'est un fait connu de tous, même de ceux qui se sont le moins appliqués à l'étude de l'intelligence humaine, que cette tendance qu'ont nos pensées à s'exciter mutuellement (*). Les premières notes d'un morceau de musique, les premiers vers d'un morceau de poésie, suffisent pour nous rappeler le morceau entier. La vue de certains lieux , la sensation de certaines odeurs servent à nous rendre présentes des pensées oubliées depuis longtemps, le sujet et les détails d'un entretien que nous avons eu avec une personne dans ce lieu ou en respirant cette odeur. Le nom même d'un lieu suffit pour nous rappeler une foule de souvenirs. C'est là une observation que tout le monde a faite sur soi-même. C'est du moins ce que l'on peut inférer de quelques maximes de prudence et de convenance généralement répandues, et qui ont été évidemment dictées parla connaissance de cette partie de notre constitution mentale et par l'attention qu'on y a donnée. Quand on prescrit par exemple
(*) Dcg. Stewart. Élém. de laphil. de l'esprit humain, t. II, chap. 10, 11, 12.
d'éviter en conversation tonte expression qui a un rapport prochain ou éloigné avec des objets désagréables, il est évident que l'on part de la supposition qu'il y a entre nus pensées certaines liaisons établies qui ont de l'influence sur l'ordre dans lequel elles se représentent à nous. On voit même quelques traces de cette loi chez les animaux : un cheval s'effraye au même lieu où quelque objet, qui n'y est plus, l'a effrayé longtemps auparavant.
Quels sont maintenant les rapports les plus capables de faire revivre nos modifications ? c'est une question qu'il est difficile, peut-être même impossible de résoudre en détail d'une manière exacte. Tout rapport, quelque bizarre qu'il soit, a ce pouvoir; et souvent, plus il est bizarre, plus il a de pouvoir, car il a été plus remarqué , et la première loi de la mémoire, la loi de conservation, domine la seconde et la contient. Il faut que ce rapport ait été saisi par l'attention : à cette condition tout rapport est bon pour provoquer la réapparition de nos souvenirs. Cependant l'expérience nous apprend que la vivacité d'un souvenir varie, suivant que le fait par lequel il est occasionné est lui-même un souvenir ou une perception actuelle.
Comme, en résumé, la seconde loi du souvenir est qu'il ne se montre qu'à la suite d'un fait qui ait quelque rapport avec celui qu'il nous fait revoir; comme il n'existe pour nous de rapports entre les faits que ceux que nous y avons saisis, la seconde règle sera de bien saisir les rapports que les faits ont entre eux, afin de préparer ainsi de nombreux matériaux pour un rappel facile.
Il est presque inutile d'ajouter, tant cela est clair pour tout le monde, qu'à sa naissance le souvenir a, comme toute perception, besoin de l'attention pour se perfectionner et acquérir ainsi clarté et précision, et qu'ainsi l'on ne doit pas apporter moins de soins et d'exactitude dans la revue des perceptions que dans leur acquisition. Mais il n'est peut-être pas sans importance de faire remarquer que le travail à faire pour provoquer le rappel on l'éclaircissement d'un souvenir doit cousis-