‹ Traité de logique;Chapitre 85 sur 228 · PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII

ter à mettre à profit la loi de la reproduction par le moyen des rapports, et tomber sur la recherche des rapports, des circonstances qui ont accompagné dans la réalité le fait que le souvenir reproduit incomplètement.

135. C'est sur ce principe, ou, pour parler plus exactement, c'est sur la double loi de la mémoire que sont fondés tous les procédés mnémotechniques. Comme la facilité du souvenir est toujours en raison directe du nombre des facultés qui ont été mises en jeu dans l'acquisition de la connaissance, on a essayé de faire arriver la connaissance par plusieurs sens à la fois, en faisant des tableaux de diverses formes appliquées à l'histoire et à la géographie, etc., de manière à ce que l'on s'habitue à voir un rapport entre telle ou telle position bien connue dans ces tableaux, et telle date ou telle localité que l'on veut retenir, et qu'on la retrouve en passant par cette position. Les rhéteurs anciens avaient fondé sur ce principe une science tout entière, dont les principales dispositions nous ont été conservées par Quintilien (/ïisf . ora£.,XI, 2) et par l'auteur des Rhetor. ad Herennium ( III , 28 et suiv. ). Mais , comme le dit Quintilien lui-même, ce moyen n'est propre qu'à nous faire retenir quelques noms et non une série de pensées ou de principes.

Comme nous sommes toujours attentifs à ce qui nous surprend, nous amuse ou nous intéresse, on a essayé encore de frapper l'esprit en substituant à une chose difficile à retenir une chose qu'on regarde comme plus aisée, parce qu'elle nous frappe davantage. La bizarrerie même a été souvent un moyen de succès ; mais ce moyen a aussi peu d'étendue que l'autre.

L'ordre et la symétrie dans les choses à apprendre sont également un moyen de nous intéresser et de nous faire retenir les connaissances acquises. C'est, sans aucun doute, à l'ordre et à la symétrie qu'il faut attribuer l'avantage qu'ont les vers de se retenir plus facilement que la prose ; et c'est cette observation qui les a fait employer comme moyens mnémoniques, et a donné naissance aux vers techniques (*). Quand les connaissances sont disposées entre elles suivant un ordre rigoureux, naturel ou artificiel, qui les enchaîne mutuellement, elles sont bien plus faciles à retenir. Une seule, quand on la médite attentivement, entraîne le souvenir de toutes

(*) On en verra plus loin un exemple très -remarquable et très-célèbre dans l'histoire du syllogisme On en trouve d'ailleurs un exemple encore en usage dans les Racinesgrecques.

les autres. Et c'est en cela peut-être que consiste le plus grand progrès que nous ayons fait, nous autres modernes, dans l'art de retenir les choses. Nos connaissances bien classées forment, pour chaque science, un tout dont les parties sont si bien liées, que, qui en sait une proposition, sait en même temps et nécessairement toutes les propositions antécédentes. Mais si le progrès des sciences et la netteté de leurs divisions ou de leurs définitions est le moyen le plus efficace pour retenir, il faut dire aussi que c'est celui qui dépend le plus du perfectionnement de l'intelligence, et se rapporte le moins à la mémoire , à ce point même qu'on ne peut pas le compter comme un moyen mnémonique. Ainsi, en résumé, le seul moyen éprouvé, et toujours avec succès, à la fois le plus naturel, le plus anciennement trouvé et le plus recommandé par les bons maîtres, est le travail et l'exercice répété. « Si quis unam maximamque a me artem » memoria? quœrat, exercitatio est et labor ; multa ediscere , multa » cogitare, et, si fieri potest quotidiè, potentissimumest. » (Quintilien, Jnst. orat., liv. XI, chap. 2.)

136. 3° C'est encore une loi de la mémoire que l'état de l'organisation ait sur son exercice la plus grande influence. Des faits sans nombre pourraient être cités à l'appui de cette assertion • chacun même pourrait se rappeler que jamais les souvenirs ne sont plus rebelles, soit qu'il faille les écarter, soit qu'il faille les rappeler et les éclaircir, que lorsque nous nous trouvons sous le coup d'une indisposition organique. Mais l'influence ne s'arrête pas là, et un dérangement dans les organes peut aller souvent jusqu'à produire des anomalies ou de véritables maladies de cette faculté (*). Si l'influence de l'organisation sur la mémoire est très-réelle, il n'est pas

(*) Voici quelques exemples, extraits en partie, ainsi que les suivants, d'un article de M. Grimaud de Caux, inséré dans le Dict. d'hist. natur., publié sous la direction de M. Guérin.

Jean Leclerc avait écrit que la fièvre suffisait quelquefois pour causer un oubli universel, et il a été lui-même une preuve de la vérité de son assertion. Apvès une petite fièvre de deux ou trois jours, il tomba dans l'oubli total de tout ce qu'il avait jamais fait et su : l'enfance et l'imbécillité succédèrent, et le savant ne fut plus qu'un objet de pitié.

Un homme âgé de soixante ans, et bien portant, laisse se fermer un ulcère qu'il avait depuis bien longtemps à la jambe. Bientôt il ressentit une attaque d'apoplexie légère, suivie de la perte de la mémoire des mots, puis

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