‹ Traité de logique;Chapitre 86 sur 228 · PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII

moins vrai qu'il est très-difficile de déterminer exactement en quoi elle consiste. Nous ne pouvons donc préciser autrement cette loi, ni donner aucune règle à ce sujet, si l'on n'excepte cette recommandation très-générale de tenir les organes dans un état normal en évitant tout excès comme pernicieux, non-seulement à la mémoire, mais à toutes nos facultés intellectuelles.

137. 4° La mémoire subit l'influence de l'âge comme celle de l'organisation. L'enfance et l'adolescence sont le temps où cette faculté a le plus d'activité et d'énergie. Dans les périodes suivantes jusqu'à la fin de la maturité de l'âge, nous sommes de moins en moins capables d'acquérir de nouvelles connaissances, mais nous le sommes plus d'approfondir et d'étendre celles que nous avons acquises. Cependant celui qui n'a pas discontinué d'apprendre et de retenir, conserve ordinairement

de la langue française. Ce qu'il y avait d'étonnant, c'est qu'il se rappelait très-bien la langue piémontaise.

Après la peste d'Athènes, un grand nombre de ceux qui survécurent avaient oublié l'usage des lettres, des mots, ainsi que le nom de leurs parents, et même leur propre nom.

A son départ pour la Grèce, un de nos savants fut renversé de sa voiture par une violente secousse ; une boîte, peu lourde cependant, lui tomba sur la tête : il ne s'ensuivit ni douleur ni plaie des téguments, mais le blessé oublia totalement le pays d'où il était sorti, le but de son voyage, le jour de la semaine, le repas qu'il venait de faire , toute l'instruction qu'il avait acquise ; enfin il avait oublié le nom de ses parents, de ses amis, il ne se rappelait que le sien et celui de ses enfants , et le symbole de la Trinité. Il remonta en voiture pour aller se faire soigner, et, au bout d'une demi-heure de cahots par un chemin très-pierreux, il guérit tout à coup.

Si un dérangement organique suffit'pour troubler ou anéantir la mémoire, il arrive aussi quelquefois qu'il lui donne un degré de force et d'exaltation extraordinaire. Le valet de chambre d'un ambassadeur espagnol, garçon de moyens ordinaires, et que ses fonctions faisaient souvent assister à des conversations fort importantes , paraissait n'en avoir jamais rien retenu. Il fut attaqué d'une fièvre cérébrale, et, pendant son délire, il répétait avec beaucoup d'ordre plusieurs discussions qu'il avait entendues sur les intérêts politiques des diverses puissances ; au point que l'ambassadeur, qui n'avait jamais regardé son domestique que comme un homme dévoué, venait l'écouter, et projetait d'en faire son secrétaire. Mais l'affection du cerveau se dissipa, et le malade, en guérissant, perdit toute mémoire.

cette double faculté jusque dans la vieillesse la plus reculée ; mais si une interruption a eu lieu, surtout entre l'adolescence et l'âge mûr, cette double faculté diminue au point qu'elle semble disparaître. Ce sont donc ces premiers temps de la vie que nous devons consacrer à V acquisition des connaissances. Les autres années ne sont plus destinées à acquérir, mais à développer. Cette vérité, bien commune sans doute, mais qu'on ne saurait remettre trop souvent sous les yeux des jeunes gens, à cause de son extrême importance, est confirmée par l'expérience journalière. Ainsi il est très-rare que les hommes qui ont consacré à des futilités, ou perdu, comme on dit, le temps de leurs premières années, arrivent jamais à un degré de talent remarquable, dans quelque genre d'étude que ce soit. Les choses qu'on a confiées à sa mémoire dès l'enfance ou dès la plus tendre jeunesse ne s'en effacent guère, tandis que des acquisitions plus récentes s'oublient promptement, pour peu qu'on néglige de les entretenir ou d'en renouveler le souvenir.

138. 5° Lorsque la mémoire a été cultivée de bonne heure et qu'un exercice assidu a soutenu d'heureuses dispositions, cette faculté arrive à un degré de puissance et de développement dont il est difficile de se faire une idée (*). Les mémoires les plus ingrates et les plus rebelles en apparence au début de l'exercice, sont capables d'arriver à un degré de puissance également surprenant. Il est même à remarquer qu'elles sont ordinairement plus tenaces et plus fidèles que les mémoires plus faciles d'abord. Le rapport que nous avons

(*) Thémistocle, qui demandait plutôt l'art d'oublier que celui de se souvenir, connaissait tous les noms des habitants d'Athènes. — Simplicius, un des amis de saint Augustin, récitait Y Enéide à rebours, et savait par cœur toutes les œuvres de Cicéron. — Joseph Scaliger apprit tout Homère par cœur en vingt et un jours, et les autres poètes grecs en quatre mois. — G. Cuvier possédait cette faculté à un degré si éminent, qu'il n'oubliait jamais rien de ce qu'il lisait ; et il ne se rappelait pas seulement le texte même des passages qu'il voulait citer, il voyait le livre, le côté de la page, le recto ou le verso, et si c'était au commencement, au milieu ou à la fin.

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