‹ Traité de logique;Chapitre 87 sur 228 · PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE MU · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE MU

remarqué entre l'attention et la conservation des perceptions acquises (133) rend raison de ce fait singulier.

Pour la plupart des hommes, savoir n'est que retenir ; et qui ne retient guère ou retient mal ne saura jamais beaucoup. Aussi l'utilité de la mémoire et la possibilité de l'augmenter indéfiniment par l'exercice doivent engager à cultiver cette précieuse faculté 5 mais il faut le faire cependant sans exagération , et sans aller jusqu'à croire que son importance est en raison directe de son intensité. Lorsqu'on exerce la mémoire trop spécialement et avec plus d'ardeur que de discernement, l'énergie qu'elle acquiert a toujours lieu aux dépens des autres facultés intellectuelles. 11 n'y a pas de plus pitoyables raisonneurs que ces hommes à mémoire chargée de nomenclatures ou d'érudition, et dont la tête tout occupée des pensées d'autrui semble n'avoir jamais eu ni lieu, ni place, ni temps pour s'occuper des siennes propres (*). Le père Hardouin, qui se distinguait par sa profonde érudition et son étonnante mémoire, se distinguait aussi par la fausseté de son jugement 5 ce qui valut à sa tombe l'épigraphe ou plutôt l'épigramme suivante : hic jacet vir beatœ memoriœ expectans judicium. Il est donc rare qu'un individu trèschargé de mémoire ne soit pas léger d'imagination et de raisonnement 5 et c'est là une vérité si bien sentie qu'on prendrait presque pour une injure un éloge trop exclusif touchant la mémoire. Cependant, il ne faut pas conclure de là que la mémoire est une faculté ennemie des autres; cela n'arrive que quand on pense plus à l'accroître qu'à la diriger 5 c'est faute de faire cette distinction qu'on a cru voir une opposition entre la mémoire et les autres facultés intellectuelles. La mémoire et le raisonnement ne sont pas deux facultés opposées l'une à l'autre, mais l'une n'est pas toujours un instrument de

(*) Ces prétendus savants rappellent inévitablement le mot de Galien sur l'âne : « L'âne, a dit en effet ce grand médecin, est celui de tous les ani- » maux qui a la mémoire la plus fidèle et la plus durable, et c'est peut-être » pour cela aussi qu'il est le plus sot. »

l'autre. La mémoire ne nuit aux autres facultés que quand on la cultive avec une ardeur trop exclusive, et que , soit oubli, soit faute de temps, on néglige de s'exercer au raisonnement. Concluons de là que dans la culture de la mémoire comme dans celle de toute faculté, il convient d'apporter toujours de la modération , et d'avoir toujours présents ces vers du poëte :

Est modus in rébus, suntcerti denique fines , Çuos ultra citraque nequii consistere rectum.

139. 50 Remarque. De môme que nous n'avons pas tous une égale facilité pour tous les genres de perceptions, on conçoit à priori que les mémoires les plus heureuses, peuvent n'avoir pas une égale facilité pour retenir les diverses perceptions, et que, eu égard à cette facilité, il y a diverses espèces de mémoires. L'expérience confirme cette conjecture, et prouve qu'il y a comme des mémoires spéciales pour chacun de nos sens, pour chacune de nos acquisitions' intellectuelles. On a observé de plus que dans la plupart des maladies de la mémoire résultant d'un désordre organique, on ne perd pas entièrement la mémoire, mais seulement la mémoire d'un ou de plusieurs ordres de perceptions (*).

Le docteur Gall, qui a localisé toutes les facultés intellectuelles, et qui a assigné à chacune sa place dans l'encéphale a eu, touchant la mémoire, plusieurs opinions. 11 a dit d'abord que la mémoire a son siège au-dessus de l'orbite et même derrière l'oeil ; et il ajoutait que les personnes qui brillent par une grande mémoire ont ordinairement les yeux à fleur de tête, et qu'il avait remarqué, étant encore au collège, que ceux de ses camarades qui avaient de gros yeux, à fleur de tête, apprenaient mieux leurs leçons que les autres, se

(*) Les uns oublient les noms propres ; d'autres , comme le docteur Broussonnet, perdent le souvenir des substantifs. - Dielrich a conservé l'histoire d'un individu qui avait oublié la moitié des mois et se rappelait les faits. On en a vu oublier entièrement une langue étrangère, les faits historiques, ou les dates, etc., et se souvenir de tout le reste.

Page 1