PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII
qui surtout nous intéresse soit toute autre chose que le lieu, que le temps, que ces mille circonstances accidentelles, quoique alors nous voyons tout, l'objet principal etles accessoires, nous ne voyons bien que ce qui nous touche et attire notre attention } le reste nous le négligeons et ne le regardons que pour l'oublier. Aussi, parla suite, quand nous nous souvenons de cet objet, nous n'en retrouvons que le point de vue qui nous a frappés.
142. Or, c'est non-seulement un fait que nous voyons souvent ainsi un objet de connaissance en l'isolant de tout ce qui ne nous paraît pas être bien lui-même, mais c'est une nécessité et une loi de notre nature d'agir ainsi. Nous l'avons déjà exposé, et déjà nous avons dit que l'on donne à ce procédé le nom général d'abstraction. Mais il y a plusieurs modes d'abstraction qu'il convient de rappeler brièvement. Quand par la pensée on sépare d'un objet telle ou telle qualité, tel ou tel élément, non point parce qu'on veut les négliger et les oublier, mais parce qu'on ne peut les voir tous ensemble, et qu'on sent le besoin de les prendre tour à tour avec ordre pour les mieux voir et mieux saisir les rapports qui existent entre eux, l'abstraction reçoit le nom particulier oV analyse. Comme alors elle ne sépare ces éléments que pour les reprendre et aboutir en définitive au total, elle n'est en aucune manière l'abstraction qui fournit les matériaux à la réminiscence. Mais lorsque dans la perception d'un objet on isole immédiatement un de ses éléments et qu'on fait par la pensée disparaître entièrement les autres éléments, ou que dans l'étude comparative de plusieurs objets, on ne s'attache qu'à leurs qualités communes et essentielles, en laissant de côté les qualités accidentelles et particulières à chacun d'eux , et qu'on les sépare précisément parce qu'elles ne nous sont pas utiles, qu'elles nous nuisent plutôt, en ce sens que nous n'aspirons pas à la connaissance du total de ces qualités, mais bien à la seule connaissance de l'élément que nous gardons de préférence, sans envie de voir ni de revoir les autres, alors cette abstraction conserve le nom particulier et
propre d'abstraction, d'abstraction par excellence, d'abstraction réelle, qui n'est pi us comme l'autre une séparation provisoire et passagère, ne divisant que pour réunir, mais bien une séparation profonde, si profonde qu'il y a pour la conscience comme annihilition de tous les autres éléments. C'est à cette abstraction que la réminiscence doit ses matériaux. Les actes de la réminiscence sont donc les souvenirs des abstractions (*) , et cette variété de la mémoire est bien nommée mémoire de l'abstrait.
143. Ces souvenirs ont dans leur conservation et leur réapparition un caractère tout particulier ; ils deviennent des modifications constantes et comme des éléments de notre intelligence. Que j'énonce ou que j'entende énoncer cette vérité : Le tout est égal à la somme de ses parties, ou, les trois angles dun triangle sont égaux à deux droits , il n'y a plus là rien qui soit de souvenir proprement dit 5 c'est bien sans doute la reproduction d'une perception qui a existé pour la première fois, qui a été un fait capable d'être l'objet d'un souvenir de temps et de lieu , mais il n'en est pas moins vrai que soit par suite de la manière dont nous avons acquis ces vérités , soit par suite de leur constante nécessité, quand elles reparaissent et que nous en faisons usage , elles n'ont rien d'un souvenir, rien qui ressemble à un souvenir proprement dit. Ce sont des vérités qui nous appartiennent , qui sont en nous , qui font partie intégrante de notre intelligence et nous guident à notre insu , sans que nous ayons besoin de les revoir d'une manière
(*) On entend le plus souvent, par réminiscence, un léger ressouvenir, un renouvellement d'idée presque effacée (Acad.) ; un souvenir si vague, que l'on ne sait si son objet est un produit de l'imagination ou de la mémoire. C'est ce que les Écossais appellent conception, simple appréhension. Ce fait est très-réel ; mais il est si peu important dans la vie et dans la science, que nous n'avons pas cru devoir en faire une mention particulière. Il n'en est pas de même du souvenir des abstractions ; il est aussi nécessaire à la science que les abstractions elles-mêmes. Le nom de réminiscence, que nous lui conservons, est loin de nous satisfaire, mais nous n'avons pu en trouver un autre.