‹ Traité de logique;Chapitre 90 sur 228 · PREMIÈRE PARTIR. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIR. CHAPITRE VIII

particulière et distincte. Le poëte n'a pas besoin de se rappeler les règles du rhythme, le calculateur opère sans se rappeler les règles du calcul , ni la page , ni le livre , ni le temps où il les a apprises.

144. Sans les souvenirs réduits de la réminiscence , si nous voyions toujours l'objet de la connaissance première avec la suite et le cortège d'éléments étrangers à ce que nous voulions savoir de lui, la généralisation serait impossible. Réduire, comme on l'a fait, l'idée générale d'odeur, par exemple, au simple souvenir des idées individuelles d'odeur que nous avons eues antérieurement , c'est détruire la possibilité de l'acquisition de l'idée générale. En effet, nous aurions bien le souvenir de telle odeur, de telle autre , puis de telle autre encore, mais non point l'idée générale d'odeur; nous serions accablés par la vue de tant de faits particuliers et divers , si nous n'avions le pouvoir de fixer notre attention spécialement et uniquement sur le point qu'ils ont de commun , et l'heureuse faculté de nous rappeler ce seul point et d'oublier tous les autres, sans être obligés de répéter continuellement nos abstractions (*). Aussi la différence qu'il y a d'homme à homme tient-elle presque toujours à cette double faculté d'obtenir et de conserver les abstractions .

On voit donc que la mémoire ainsi réduite , la réminiscence ou mémoire de l'abstrait est pour la science du plus heureux concours. Reste maintenant à déterminer à quelles conditions et d'après quelles lois.

145. Si l'attention ne recueillait , et si par suite la réminiscence ne rendait que des perceptions abstraites , il est vrai , mais étrangères à toute vue scientifique , il est évident qu'elles ne conviendraient en rien à l'être intelligent qui aspire à la science. Elles ne valent donc qu'à la condition d'être tirées

(*) Les animaux, privés de la faculté d'abstraire, paraissent privés d'idées générales. C'est à la privation de l'abstraction qu'ils doivent encore la privation de la parole ou langage analytique. Cf. infrà (178, note).

168 THAÏTÉ DE LOGIQUE.

d'observations exactes , d'expériences multipliées et de comparaisons rigoureuses (*) .

146. Il y a lieu d'ajouter qu'il faut éviter de s'attacher avec trop d'ardeur aux souvenirs abstraits , c'est-à-dire que bien que l'on ait oublié et que l'on doive oublier les circonstances accessoires qui par leur présence obscurciraient les vérités qui en ont été dégagées , il ne faut cependant point oublier que ces circonstances existaient très-réellement. Et cela pour deux raisons : la première , afin de ne point s'exposer à réaliser des abstractions ; la seconde , afin de pouvoir vérifier la légitimité de nos abstractions.

1° Réaliser des abstractions, c'est croire à la possibilité d'existence d'un objet de perception isolé de toutes les circonstances qui l'accompagnaient dans la réalité. C'est, par exemple , faire de la qualité distinctive de l'homme ou de l'humanité un être réel existant en dehors des individus en qui on l'a remarquée. La réalisation des abstractions n'est pas moins fâcheuse pour le bonheur que pour la science. Combien de personnes malheureuses de cette pensée , que la fatalité ou le hasard les poursuit ? Combien de folies dues à cette réalisation d'une autre abstraction, le bonheur me guide, etc. On comprend facilement qu'en fait de science la réalisation des abstractions , peuplant le monde d'êtres imaginaires , est la négation même de la science. C'est vraiment une erreur si profonde et tenant à une préoccupation d'esprit si étrange , qu'on s'étonne qu'elle ait été si souvent commise au moyen âge par les réalistes (102).

2° 11 n'arrive que trop souvent que les abstractions faites par nous sont mal faites , soit que l'attention ait manqué à leur formation , soit que par le temps elles aient perdu leur précision et leur justesse. Or, si l'on a conservé quelque souvenir des circonstances où nous avons acquis ces vérités , on pourra, en rapportant les principes généraux aux comparaisons d'où

(*) Damiron, Logn sect. 3, chap. 1.

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