PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE IX
modèle qu'il a sous les yeux, mais qu'il sait le modifier et le perfectionner suivant les circonstances, ou lorsque, poëte, artiste, il jette au milieu du genre humain étonné, ces productions qui nous frappent d'une admiration involontaire et instantanée.
Tous ces sens, et d'autres encore, donnés au mot imagination, malgré leur apparente diversité, s'accordent tous en cela qu'ils supposent que , outre la double faculté d'acquérir et de conserver des perceptions qui répondent aux objets réels, nous possédons celle de modifier ces perceptions de manière à ce qu'il n'y a plus dans la réalité d'objet qui leur réponde. C'est donc là une faculté intellectuelle reconnue par tout le monde et dont il nous reste à nous occuper.
156. L'imagination n'est point une faculté d'acquisition primitive et qui puisse s'exercer à priori. Les matériaux qu'elle combine doivent lui avoir été fournis par chacune de nos facultés d'acquisition et conservés par la mémoire. Ces matériaux, elle les reprend en sous-œuvre et les dispose non plus dans l'ordre et les proportions qu'ils avaient dans la réalité , mais dans un ordre et des proportions qui , dépendant de nous, n'ont jamais existé et n'existeront peut-être jamais. Elle aggrandit ou amoindrit les proportions d'un objet ou de l'élément d'un objet auquel elle s'attache : elle rapproche les objets distants ij sépare ceux qui sont unis; change ou compose; ajoute ou soustrait ; en un mot, modifie en tous sens les idées précédemment acquises, et semble ainsi créer quand elle ne fait qu'arranger. Car à son plus haut degré d'énergie elle ne saurait introduire dans ses produits un seul élément de sa création : elle ne peut que modifier ceux qu'elle doit à l'exercice de nos facultés d'acquisition. C'est ce que les Grecs ont exprimé à leur manière, en disant que les Muses étaient filles de Mémoire; ce que Madame de Staël a reconnu en disant: «Connaître sert beaucoup pour inventer. » C'est aussi ce que Locke a exprimé d'une manière aussi noble que juste : « L'empire que » l'homme a sur ce petit monde, je veux dire sur son propre
180 TllAU'É Dii LOGIQUE.
» entendement, est le même que celui qu'il exerce dans ce » grand monde d'êtres visibles. Comme toute la puissance » que nous avons sur ce monde matériel, ménagée avec tout » Fart et toute l'adresse imaginables ne s'étend dans le fond » qu'à combiner et à diviser les matériaux qui sont à notre » disposition, sans qu'il soit en notre pouvoir de faire la » moindre particule de nouvelle matière, ou de détruire un » seul atome de celle qui existe déjà 5 de môme nous ne pou- » vons former dans notre entendement aucune idée simple qui » ne nous vienne des facultés que Dieu nous a données. » (Locke, Essai, liv. 2, chap. 2, § 2.)
L'imagination suppose donc la mémoire, mais elle ne se réduit pas à la mémoire : elle n'est pas seulement la faculté de se représenter avec vivacité les objets absents de nos perceptions, comme s'ils étaient présents, car ainsi elle ne serait que la mémoire secondée par une grande sensibilité, une grande facilité à être impressionné. Mais elle est ce pouvoir que nous avons de combiner nos idées précédemment acquises, de manière à en former un tout conforme non plus aux objets que nous avons réellement perçus, mais à un type que nous nous représentons, qui n'a ainsi qu'une existence purement subjective, et que nous reconnaissons pour tel, sauf les cas de fièvre, de folie ou d'un dérangement quelconque de notre intelligence.
157. A quoi se rattache cet exercice de la pensée? Quelles facultés suppose l'imagination? Elle suppose, avons-nous dit déjà, toutes les facultés d'acquisition précédemment décrites , et la faculté de conservation . Mais nos facultés d'acquisition ne nous donnent que le présent tel qu'il est, et la mémoire ne garde que le passé tel qu'il a été ; à elles seules ces facultés ne suffisent pas pour rendre compte de l'imagination , ni même du plus simple effort que peut faire l'être intelligent pour sortir de la réalité- car pourquoi sortir du présent et du réel qui est éminemment vrai? Nous avons déjà vu quelque chose d'analogue dans la description de la faculté inductive (72-73) : nous avons vu que l'être intelligent ne