PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE IX
restreignait pas les lois qu'il avait perçues à la partie du
temps et de l'espace où il les avait perçues ; mais qu'il les étendait à tous les points de l'espace et de la durée, et cela en s'autorisant d'un principe que lui fournit la raison, et en s'appuyant sur lui. Or, si l'on y fait attention, l'on trouvera que la raison remplit par rapport à l'imagination le même rôle qu'elle remplit par rapport à l'induction, et que les données de la raison , qui font voir à l'être intelligent l'avenir et le passé nécessairement soumis aux lois du présent, lui permettent encore de sortir de la réalité et de s'élever à la formation de types qui la dépassent.
C'est un fait incontestable que dans les rapports que la réalité soutient avec nous soit pour le bonheur, soit pour l'art, soit pour la science, elle se montre quelquefois à nous d'une manière qui nous agrée et nous satisfait pour le moment. C'est aussi un fait non moins incontestable qu'une fois que nous avons goûté du bien , et que nous en avons l'idée , la raison intervient sur cet antécédent psychologique et nous révèle pour chaque élément, bonheur, art, ou science, une perfection qui va bien au delà du bien réel que nous avons perçu. De même qu'après avoir été cause, nous avons conçu par la raison l'idée d'une cause absolue, de même après avoir perçu momentanément un certain élément de bien, nous concevons parla raison l'idée d'un bien absolu: et lorsque, à l'aide de cette idée, nous revenons sur l'objet qui nous l'a suggérée, nous le trouvons à cette seconde vue inférieur à l'idée que nous lui devons. C'est qu'en effet la réalité marquée d'une inévitable imperfection ne peut plus satisfaire l'être intelligent à qui la raison a révélé un type supérieur vers lequel il aspire. Que fait-il alors pour satisfaire le besoin du mieux que la conception de ce type supérieur a fait naître en lui? 11 compare la réalité à ce type , et les éléments qu'elle lui fournit il les travaille , les combine et les modifie d'après ce type supérieur, dégageant ce qu'il approuve, élagant âe qu'il y trouve de trop, ajoutant ce qui y manque, le dévelop-
paut, le purifiant, suppléant partout à l'incohérence et au désordre que présente la réalité Tordre et l'harmonie que demande la raison. C'est la raison encore une fois qui lui a révélé qu'il y a en toute chose une perfection absolue, comme elle lui a révélé le principe d'induction. Mais lorsque ensuite il s'agit, par exemple, non plus seulement de concevoir le beau absolu , ni la beauté individuelle d'un homme , mais de réaliser la beauté parfaite de l'homme , d'après les éléments fournis par la réalité, ce n'est plus la raison qui intervient, pas plus que ce n'est elle qui intervient pour nous donner les vérités inductives, les principes généraux médiats. Dans ce dernier cas , c'est l'induction qui s'appuie sur un principe de raison 5 dans l'autre, c'est l'imagination qui refait la beauté réelle d'après l'idée de beauté absolue que lui fournit aussi la raison. Ainsi la raison , qui est le point d'appui et la condition de l'induction (73) et de la mémoire (131), est aussi la condition de l'imagination; sans elle l'imagination ne serait pas. Tous les hommes ayant la raison , induisent , déduisent et se souviennent; tous imaginent, comme ils induisent ou déduisent. Dans ses jeux l'enfant imagine et raisonne, l'homme le plus ignorant et le plus sauvage raisonne et imagine aussi ; mais l'un et l'autre raisonnent mal et sans règles, imaginent mal et illégitimement, par suite du peu de développement de leurs facultés, par suite aussi de l'ignorance où ils sont des vrais rapports des choses et des règles qui doivent présider à ces exercices de l'intelligence. Pour eux, comme pour tous ceux qui n'ont la faculté d'imaginer qu'à un faible degré, l'idée de mieux et de perfection qu'ils doivent à la raison reste à un état d'obscure et confuse spontanéité-, c'est plutôt un soupçon et un vague besoin qu'une perception claire et distincte. Avec une imagination puissante et bien réglée on refait les objets d'après l'idée de la raison: au lieu de s'arrêter à la contemplation stérile de cette idée, ou aux données imparfaites de la réalité , on crée un type et comme une réalité nouvelle supérieure à celle que nous avons