PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE I
vue et bien plus conforme à l'idée de la perfection. Telle est Faction et le pouvoir de l'imagination. Quand cette faculté s'applique au beau dans les arts , on lui donne quelquefois le le nom de goût, de poésie ; quand elle s'applique à la science, on l'appelle invention ; ses divers degrés se désignent par le nom de talent. A son degré suprême en toute chose elle est le génie (*).
158. L'imagination tient donc à ce besoin du mieux que les révélations de la raison font naître en nous ; mais comme le besoin du mieux peut se faire sentir pour tout, comme d'ailleurs l'imagination ne s'exerce que sur des souvenirs (156), et que nous avons des souvenirs de toute espèce , il s'ensuit que l'imagination agit sur toute espèce d'état du moi et sur tous les éléments de sa nature. C'est là un fait incontestable et clair pour toutes les consciences : sens , intelligence , affections , moralité , sentiments religieux , tout fournit des matériaux à ses créations. Son domaine est tout ce qui est dans l'homme. Chacun connaît, ou par son expérience particulière , ou par ce qu'il en a appris d'autrui, quelle est son influence sur le bonheur , et sa puissance pour aug-
(*) Génie, du latin gigno, produire, créer, signifie la faculté de créer, et se dit , par extension , de ceux en qui on croit voir cette faculté. Mais l'homme ne crée et n'invente rien. Le nec plus ultra de ses forces est de connaître les choses , leurs rapports et leurs différences; rapports et différences qui existent indépendamment de la connaissance que nous en prenons. Or, parmi ces rapports, il en est de si simples et de si communs', et qui sont tellement à la portée de toutes les intelligences, même les moins exercées, que leur perception ne confère aucun honneur à c^lui qui les voit ; d'autres, plus élevés, moins accessibles aux intelligences ordinaires, suppo sent dans celui qui les aperçoit une aptitude spéciale et un eportée d'intelligence que l'on décore du nom de talent. Enfin, quand une intelligence est si forte qu'elle saisit sans difQculté les grandes choses et les domine au point de ne voir entre elles que des rapports ordinaires , et si déliée en même temps qu'elle aperçoit les rapports très -éloignés qui unissent les choses ordinaires, dans le plaisir que nous cause la découverte de ces rapports, dans l'excès de notre enthousiasme et de notre reconnaissance , nous disons qu'à ce degré l'intelligence es une véritable faculté créatrice, et nous lui donnons le nom de génie.
18/t TRAITÉ DE LOGIQUE.
menter ou diminuer nos douleurs et nos plaisirs. Il est encore tout aussi évident que l'imagination est essentielle à l'art ; sans elle , il ne serait pas ; c'est elle qui le crée , et tout ce qu'il y a en lui de vraiment poétique , est dû à cette faculté qui , ne nous laissant point nous en tenir à la servile imitation de la nature , nous révèle des types de perfection d'après lesquels nous ôtons à la réalité ses défauts , et lui prêtons des attraits qui la corrigent et l'embellissent.
159. Ce qui est peut-être moins connu, c'est son heureuse intervention pour la formation et l'application de la science. Il est pourtant facile de voir que le savant , comme l'artiste et le poëte , a besoin de l'imagination ; mais chez le savant , l'œuvre de l'imagination se rapporte à la science et non à l'art. Par l'imagination , le géomètre se représente dans l'espace ces systèmes de lignes ou de" plans , dont une vue claire et distincte lui permet quelquefois de deviner , à priori , et nomme par anticipation , certaine propriété , que plus tard il se démontrera par le raisonnement. C'est elle qui révèle au physicien ou au chimiste ce qui doit résulter du concours de certains faits , et l'excite à faire des dispositions, à inventer des instruments , à l'aide desquels le fait qu'il veut étudier pourra se reproduire avec des conditions plus favorables à l'observation. C'est par elle que le mécanicien conçoit et se représente dans tous ses détails l'ingénieuse machine, qui , exécutée d'après sa conception , peut suppléer à la faiblesse de l'homme. Il y a , dit Voltaire , une imagination étonnante dans la mathématique pratique , et Archimède avait au moins autant d'imagination qu'Homère. Mais il est vrai de dire que l'imagination ne rend ces services à la science, qu'à la condition expresse d'être légitimement employée, sans quoi nulle faculté ne lui serait plus fatale. A quelles conditions est-elle légitimement employée dans la science ? c'est ce que nous aurons à examiner d'une manière spéciale, après nous être arrêtés un moment pour distinguer les divers produits qu'on lui doit.