DEFI
Les phénomènes que présentait le jeune B..., dans ses soin-
meils magnétiques , faisaient l’objet de toutes les conversations. Ses-amis le tourmentaient sans cesse; ils le raillaient , se moquaient de lui et prétendaient qu’il me servait de compère, ou bien qu*il n’était qu’un imbécile qui se laissait dominer par moi. Enfin , un d’eux, M. Bi... , le chargea de me défier de l’endormir. M. B..., furieux de ce qu’on soupçonnait sa bonne foi et la mienne , lui parie què je l’endormirai et vient me prévenir de ce qui se passe.
Piqué au vif, présomptueux comme tous ceux qui ne connaissent que superficiellement une chose , ne comprenant point encore toute la portée de l’engagement que j’allais prendre, je promets à M. B... de le venger, et je l’engage à amener son ami.
Ces messieurs arrivent le soir ; après les compliments d’usage et une courte explication , j’invite M. Bi... à s’asseoir, et je commence à le magnétiser.
Me voilà dans un Café où il y avait nombreuse compagnie , au milieu des conversations bruyantes et du choc des verres et des bouteilles , magnétisant un vigoureux jeune homme de vingt ans , bien décidé à m’opposer une résistance opiniâtre. Pour un Magnétiseur novice , les conditions n’étaient pas favorables ; c’était vraiment une position désespérante. On a bien raison de dire que la foi renverse tous les obstacles !
Ma confiance dans mes forces n’esl pas un instant ébranlée, j’appelle toute mon énergie à mon secours , je m’isole et me concentre tellement , que je 11e vois ni n’entends plus rien de ce qui se passe autour de nous , à ce point que je me crois seul avec mon redoutable adversaire.
Je commence mes Passes avec l’assurance et le calme que donne la certitude de vaincre.... O surprise!... dans dix minutes les yeux de M. Bi... se troublent , ses paupières s’affaissent et vont se fermer complètement; il va dormir : je suis vainqueur, M. B... est vengé et le Magnétisme triomphe.
Mais , ô revers!... la foule s’approche, on murmure de tout côté : il dort , il a succombé!... On ouvre, on ferme brusquement les portes , les allants et les venants font un tapage continuel , le bruit , l’amour-propre blessé , rendent les sens à M. Bi... ; il fait un effort : il m’échappe.
Cinq fois dans une heure et demie cette lutte se renouvelle, et cinq fois les mêmes causes m’enlèvent la victoire.
Enfin M. Bi... , fier de sa résistance , me dit : c« Vous le voyez, Monsieur, nous prolongerions inutilement cette lutte : vous ne réussirez pas ; — d’un ton moqueur : — vous serez plus heureux une autre fois. »
11 veut se lever ; je le contiens sur son siège , et lui dis : « Doucement , Monsieur ! non, non : restez là, s’il vous plaît , je ne rends pas ainsi les amies ! »
• La résistance m’avait irrité ; j’avais ma bonne foi , celle
de M. B... à justifier ; je voulais , et je voulais avec une volonté de fer, prouver la puissance du Magnétisme , en un mot j’étais décidé à vaincre , ou à mourir à la peine.
Je recommence à * magnétiser M. Bi... , avec une ardeur qui tenait de l’exaltation , mêlée de colère , et dans dix minutes , en dépit du bruit, des rires et des mauvaises plaisanteries , qui arrivent de temps en temps jusqu’à mes oreilles malgré ma préoccupation , je le plonge dans un profond sommeil.
Alors le silence se rétablit -, la stupeur est générale ; on se rapproche , on nous entoure.
J’interroge M. Bi... d’un ton sévère :
D. Dormez-vous , Monsieur ?
R. — Avec humeur — Oui Monsieur. . .
D. Vous êtes vaincu , Monsieur B... ne se prèle point à une coupable comédie , et le Magnétisme est une réalité. L’avouez-vous? — Point de réponse. — Combien de temps voulez-vous dormir ?
R. — D’une voix sépulchrale — Àmenez-moi chez moi.
D. Répondez à ma question : combien de temps voulez-
vous dormir?
— D'un ton brusque — Éveillez-moi de suite.
Je laisse dormir M, Bi... encore quelques minutes, et je ' le réveille. * •
A peine a-t-il ouvert les yeux , qu’il s’écrie :
<• Je sors de l’Enfer. Une ceinture de fer me presse les flancs. « ' .
Aussitôt , la figure inondée de ses longs cheveux noirs , les traits renversés , les yeux hors de leur orbite , il s’élance sur moi en grinçant des dents , comme un fou furieux , et en poussant un cri sauvage; i! cherche à me mordre et à
m’étreindre dans ses bras uerveux pour m’étouffer. A et* lerrible réveil, tout le monde recule épouvanté jusqufà l’extré-
mité de la salle : on se précipite dans la cour par les portes et les croisées ; je reste seul face à face avec mon redoutable adversaire.
Prompt comme la pensée , rapide comme l’éclair, joignant la force morale à la force physique r je saisis vigoureusement scs deux bras, je colle ma figure contre la sienne, je fixe mon regard ardent sur son regard égaré , et , d’une voix impérieuse et calme tout à la fois , je lui dis :
• «i C’est moi qui vous ai endormi , moi qui vous ai réveillé! calmez-vous , et assayez-vous : je vous l’ordonne. »
A ces mots l’immobilité succède à la fureur , ses yeux flamboyants se ferment à demi , il recule, s’appuie un instant contre le mur , ses genoux fléchissent , son corps s’affaisse , il tombe comme une masse inerte , accoudé sur la table auprès de laquelle je l’ai endormi.
Debout devant lui je le considère en silence , les bras croisés sur ma poitrine. •
11 m’est impossible de rendre ce qui sc passa en moi , ni de dire où je puisai le sang-froid et l’énergie nécessaires dans un moment aussi périlleux pour un Magnétiseur inexpérimenté.
Mon altitude calme , l’immobilité de M. Bi.,.. , rassurent tout le inonde : peu à peu on se rapproche , on nous entoure de nouveau. - *
« M’en voulez-vous , dis-je alors à M. Bi... ? »> • •
«Non, Monsieur, me répondit-il. »
IK. B... s’approche et lui dit , en riant :
D. Eh bien! nous voilà manche à manche?... à la belle!
R. — Avec douceur — lu as raison.'
D. Crois-tu au Magnétisme?
/?. Oui.... à présent.
L’étonnement était à son comble ; chacun l’exprimait .à sa
manière.
M. R... s’approche de moi et me dit : -,
« J’étais du pari, et nous l’avons perdu : Cependant, Monsieur, je ne crois pas que vous puissiez itfendormir , et malgré ce qui vient de se passer, je vous défie à mon tour. »
J’accepte sans hésiter ce nouveau défi avec la confiance (jue donne un succès récent.
M. R... prend la place de M. Bi... , et , malgré ses efforts, el les mêmes causes qui secondent sa résistance , je parviens à l’endormir profondément , après une lutte environ d’une heure et quart.
Celle fois , le sommeil et le réveil furent calmes , comme l’avait été mon âme en magnétisant.
Enfin, M. P... se présente , et réclame une troisième épreuve sur lui. Je ne recule point : dans deux heures , il subit le même sort que ses amis , et à peine endormi , il me dit :
«C’est assez, Monsieur, je dors et je m’avoue vaincu : rcveiljez-moi de suile , je vous prie. »'
Dès qu’il est réveillé, il fuit précipitamment du Café , sans proférer une seule parole. Je n’ai plus ou occasion de parler à ce jeune homme ; longtemps après, ses amis m’ont
assuré que , depuis lors , il n’avait jamais pu supporter mon regard ni ma présence , et qu’il était obligé de sortir toutes les fois qu’il me rencontrait dans un lieu public. Eclairé alors par l’expérience , je compris cet éloignement : j’avais fait innocemment , il est vrai , un mauvais usage du Magnétisme.
Celte séance n’avait pas duré moins de cinq heures. Mon esprit était arrivé à un tel point d’exaltation que je n’éprouvais aucune fatigue , et qu’après le départ de M. P..., me retournant vers les nombreux témoins de celle lutte si acharnée, je demandai si quelqu’un voulait encore tenter l’aventure.
Personne n’osa se hasarder ; je restai maître du champ de bataille.
Ce fut pour moi une grande et utile leçon : je compris que j’avais -commis une imprudence heureuse , qu’il ne fallait
jamais forcer au sommeil , sous peine de provoquer du dé-
sordre ; je sentis que le Magnétisme devait être appliqué au rétablissement de la santé et non à des expériences inutiles , qu’il fallait attendre que la nature voulut bien accorder le somnambulisme, et qu’il importait d’en user avec réserve. Aussi , à dater de ce jour, je refusai toute nouvelle provocation de ce genre , et je ne fis plus que du Magnétisme curatif.
M. Bi... fut dérangé pendant deux jours , mais celte indisposition n’eut point de suites. Dès qu’il fut remis , il me proposa un nouvel essai ; je ne voulus pas y consentir, parce qu’il n’était pas malade.