‹ Traité de magnétismeChapitre 35 sur 69 · GASTRITE ANCIENNE. — VARICES · texte numérisé non relu

GASTRITE ANCIENNE. — VARICES

M. R... , mon second provocateur, dut à notre imprudence « * mutuelle le rétablissement de sa santé gravement compromise. 11 revint le lendemain et me pria de le magnétiser de nouveau. J’y consentis, parce que la veille il ne s’était poiut manifesté chez lui, comme chez M. Ri..., de crise alarmante. Une demi-heure suflil pour l’endormir ; je lui adressai quelques questions auxquelles il lui fut impossible de répondre. 11 faisait de vains efforts pour articuler quelques mots , et ce ne fut que le cinquième jour qu’il parvint / avec beaucoup de diflicullé , à me dire que te Magnétisme lui était nécessaire , parce que, depuis dix-huit mois, il avait une gastrite qui ruinait complètement sa santé.

Quelques jours après , il demanda deux sommeils par jour, de deux heures chacun. Il s’endormait alors avec une facilité

extrême; un geste, ma pensée, suffisaient pour le plonger

en somnambulisme.'

Le trente-troisième jour de son traitement , il me pria de

le laisser marcher pendant son sommeil ; je consentis à ce

que je regardais comme une fantaisie , mais je fus obligé de le soulever de dessus son siège et de le soutenir dans sa marche ; il ne pouvait se supporter sur ses jambes , je le portais plutôt qu’il ne marchait; après un tour de salle, il demanda à s’asseoir.

lendemain , même demande de sa pari , même complaisance de la mienne.

Le surlendemain , étonné de le voir revenir à la charge, je l’interrogeai :

D. Demandez-vous à promener par caprice ou par besoin ?

JL C’est pour moi un besoin impérieux, Monsieur. Ma gastrite esl entièrement guérie , mais j’ai encore une autre maladie , dont je ne vous ai pas parlé , qui exige tous vos soins. C’est pour celte maladie que je vous demande à promener.

/>. Quelle est celle maladie ?

JL D’énormes varices aux jambes , qui m’empêchent dans mon état de veille de marcher plus d’urt quart d’heure sans éprouver un affaiblissement qui me force à me reposer ; c’est au point que parfois si je fatigue trop dans la journée , je suis le soir obligé de monter à ma chambre en rempant sur mes genoux.

I). Pourquoi ne m’avoir pas parlé plutôt de celle maladie?

JL JVen soyez ÿ>oint surpris : il fallait d’abord guérir ma gastrite, qui était fort dangereuse à cause de son ancienneté ; le moment de parler des varices n’était pas encore venu. Je vous les montrerai à mon réveil ; vous serez effrayé de leur grosseur; elles m’ont fait exempter deda conscription.

D. On ne vous avait rien ordonné pour tâcher de vous guérir?

R. Pardonnez-moi : les médecins m’ont prescrit, pour prévenir la rupture des veines, de porter jour et nuit des guêtres en peau de chien , fortement lacées depuis le coude-

pied jusqu’au pli du genou. Je ine conforme à cette ordonnance , qtii n’est bonne qu’à prévenir un accident , mais qui ne peut me guélrar. Le Magnétisme seul peut me rendre l’usage de mes jambes, et dans deux mois je serai radicalement guéri. Après son réveil , M. R... me montra ses jambes : j’en fus

épouvanté; la plus petite varice était de la grosseur du tube d’une plume.

Le cinquante-cinquième jour de son traitement, il abandonna ses guêtres , et il fut guéri , de jour même qu’il avait désigné , sans avoir pris le plus léger remède.

M. R... était employé dans l’administration des Postes; il fut changé de Bureau seulement un an après sa guérison , et pendant tout ce temps il a pu se livret1 aux exercices violents'de son âge. Après son départ , j’ai saisi toutes le* occasions d’avoir de ses nouvelles ; elles ont toujours été satisfaisantes. J’ignore actuellement ce qu’il est devenu , mais je souhaite que sa- guérison' ait clé définitive, et j’en aï la

confiance. . ■

Je dois faire observer que M. R... n’avait que vingt-deux ans , qu’à cet âge la nature a des ressources immenses , cl qu’il

est possible , probable même , que j’aurais échoué sur une

personne entièrement formée, ou avancée en âge ; mais je suis cerlaip que j’aurais obtenu un grand soulagement.

M. R .. était somnambule clairvoyant , mais la difficulté qu’il avait à s’exprimer m’empêchait d’utiliser , autant que je l’aurais désiré , ses facultés au profit des malades. La seule chose qu’il faisait avec facilité et une précision admirable , c’était d’indiquer l’heure (pie marquaient les montres des

spectateurs , pour tant nombreux qu’ils fussent. On avait beau déplacer les aiguilles , changer les montres de poche , les cacher avec les plus grandes précautions , il désignait l’heure à une seconde près ; il en était de même pour annoncer , quelques minutes à l’avance , l’arrivée de ses amis au Café ; quand il avait dit : M. tel vient , un instant après on était sûr (jue la porte s’ouvrait , et que la personne désignée paraissait ; c’était infaillible.

Mn,<- de N... me pria, de l’amener à une de ses soirées , pour donner à sa société le. spectacle d’une séance de somnambulisme. J’étais novice, je n’avais pas l’ardeur., mais bien la fièvre de la propagande du Magnétisme ; je consentis.

Arrivé avec M. R... dans un vaste salon , où se trouvaient réunies environ soixante personnes , je le fais asseoir au centre de l’appariement ot je l’endors par la pensée , pendant que je cause avec la maîtresse de la maison.

Après quelques minutes de conversation , Mmc de N... me demande si j’endormirai bientôt mon somnambule.: je lui réponds que la chqse est déjà faite. .

Alors chacun s’approche de lui , on l’entoure , on le touche, on le questionne. Point d’ouïe, point de sensibilité pour d’autres que pour moi.

Je commence quelques expériences , qui toutes réussissent parfaitement. L’étonnement se peint sur foutes les figures , les plus incrédules sont ébranlés , la raillerie expire sur les lèvres de ceux qui font les esprits .forts , et qui sont portés à critiquer, sans examen , tout ce qui est nouveau et inintelligible pour eux.

Pendant ce temps , M. L... , docteur de la maison, s? tenait à l’écart dans un coin du salon. On allait l’accabler de questions , il ne savait à qui répondre , ni que dire , et prenait le meilleur parti en pareil cas : il s’en sortait par des plaisanteries.

« C’est fort commode , disait-il, d’un air narquois et d’un Ion goguenard, de se guérir en dormant , de n’avoir pas besoin de montre pour savoir l’heure , et de pénétrer dans la pensée des autres ! Je voudrais bien posséder un tel secret. Majs à présent que j’y songe!... ceci est très-sérieux et pas du tout rassurant- pour nous autres , pauvres Médecins ! Désormais nous serons tous immortels , et alors que deviendrons-nous? On n’a plus qu’à nous signer notre congé avec une cartouche jaune. »

On presse le docteur de s’approcher du somnambule.

« Voyons , dit-il , s’il me connaîtra. •> •

Il avance à pas de loup par derrière , se penche à l’oreille de M. P»... , et lui dit : qui suis-je?

Mon somnambule répond avec colère :

.« Retire-toi , Satan ! — Se tournant vivement vers moi — C’est un Médecin. » , •

Le pauvre Docteur s’éloigne Joui penaud , et les rieurs ne furent plus «le son côté ; un inslanj après il s’éclipse sans bruit.

Je passe sous silence les dégoûts et les mauvaises plaisanteries auxquels s’expose un Magnétiseur qui se prête à de pareilles expériences. Je reconnus dans cette soirée la vérité

et la sagesse des conseils de M. T)u Hôtel.

« IN épuisez jamais vos forces, me disait-il, en cherchant à convaincre les savants et les gens du Monde, qui presque tous ont la prétention d’ètrc des esprits forts ; ils vous abreuveront d’amertume et chercheront^ vous couvrir de ridicule.»

Il aurait pu ajouter :

« Heureux , s’ils vous épargnent l’humiliation d’un sourire moqueur , et s’ils voiis font grâce de l’épithète de charlatan , pour y substituer celle d’imbécile. »

Huit jours après, que dis-je ; le lendemain peut-être de cette séance , la plupart des personnes qui faisaient partie de cette brillante, réunion , sachant bien que je n’étais ni fou , ni idiot, ni de mauvaise foi , 'doutaient de ce qu’elles avaient vu , puis reniaient le témoignage de leurs yeux , et faisaient pleuvoir une grêle de sarcasmes sur le Magnétisme , le somnambule et le Magnétiseur. Je ne serais nullement surpris aujourd’hui , si mon ouvrage tombait entre leurs mains , qu’ils considérassent les faits que je viens de rapporter , comme un conte des mille et une nuits , ou un rêve de mon imagination.

Je souris actuellement au souvenir de la sainte indignation dont j’étais alors saisi , en présence des objections et des négations ridicules qu’on m’opposait ; ce qui d’abord était concluant devenait douteux et finissait par ne plus exister : c’était à en perdre la tète.

Je vais terminer par un trait de clairvoyance, qui se rattache à un traitement que je faisais en môme temps que celui de M. H..., et qui a rapport à une somnambule qu’il ne connaissait point , et dont il n’avait jamais entendu parler.

Un soir, dix minutes avant l’heure marquée pour son réveil , il me dit :

« Allez-vous-en , Monsieur , on vous attend. »

Je ne fis aucun cas de cet avertissement, rien ne paraissant le justifier. Un instant après il revient à la charge et ajoute :

« Est-ce que je ne vois pas mes amis quand ils viennent ici , 'et je ne vous préviens pas d’avance de leur arrivée ? Je Vous dis que je vois qu’on vous attend , et qu’il faut que vous partiez!... »>

Il n’avait pas fini de parler, que M. G... entre et demande avec empressement après moi.

« Venez vile , Monsieur , me dit-il , Mêlante | c'était une somnambule que je traitais chez lui ] s’est endormie seule, nous ne savons comment ; elle est si agitée que nous craignons qu’elle se fasse du mal. »

Je dis à M. G... que j’allais venir quand j’aurais réveillé M. r...

À peine il est sorti, que M. R... s’écrie :

« Allez donc , Monsieur , allez donc ! cela presse : vous pouvez m’éveiller de suite sans inconvénient ; quelques minutes de sommeil de plus ou de moins ne font rien , quand la nécessité commande. » *

Il n’avait pas achevé , que M. G... rentrait tout en émoi , pour me dire qu’il avait rencontré un second émissaire qui venait me prendre en toute hâte , parce qu’on ne pouvait plus contenir Mêlante , et qu’il était à craindre qu’elle se brisât la tète contre le manteau de la cheminée.

Je réveillai de sni'e M. R... e! je partis.

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Je rapporterai , nu traitement de Mêlante , ce qui se passa lorsque je fus arrivé auprès d’elle.

J’endormais M. R... et Mêlante aux extrémités opposées de la ville. Ils ne se connaissaient point dans leur état de veille, mais dans leur sommeil ils s'occupaient mutuellement l’un de l’autre. De la part de M. R... c’était par bienveillance , de la part de Mêlante c’était par jalousie. Plus tard je les endormis ensemble , et leur accord fut parfait. Ils étaient fort intéressants à voir : Mêlante taquinait toujours M. R... , qui se prêtait de bonne grâce à ses plaisanteries , et se plaisait surtout à reconnaître sa supériorité , parce qu’elle était en effet beaucoup plus clairvoyante que lui. Les Magnétiseurs doivent être sobres de ces expériences; elles peuvent entraîner des inconvénients , dont le moindre est l’altération de la clairvovance des somnambules.

ACCÈS DE FIÈVRES

Depuis plus de trois ans, Mlle Mêlante était en proie à des accès de fièvres , qui avaient résisté avec opiniâtreté aux remèdes les plus violents. La quinine-, prise à très-hautes doses, avait corrodé son estomac, au point qu’il ne pouvait digérer qu’imparfaitenient les aliments qu’il recevait avec peine ; son teint était jaunâtre, son corps privé de chaleur; à l’âge de dix-neuf ans , elle portail tous les signes de la décrépitude cl inclinait vers la tombe , enfin tout chez elle annonçait que la phthisie s’avançait à grands pas, et qu’une mort prochaine l’attendait.

Deux mois et demi de Magnétisme suffirent peur lui rendre la fraîcheur et la santé de la jeunesse. A la première séance , elle fut endormie dans dix minutes et donna quelques preuves non équivoques de clairvoyance; sa lucidité se développa rapidement et devint fort remarquable. Elle ne prit aucun remède pendant la durée de son traitement, et ne s’ordonna qu’une saignée , à pratiquer deux jours après sa guérison , dout elle fixa l’époque d’avance , avec une précision que l’événement confirma.

Je l’endormais avec une facilité extrême. Le lendemain du jour fixé pour sa guérison on me pria de la magnétiser. Elle $’y prêta volontiers , mais elle me déclara qu’elle sentait que je ne pourrais parvenir à l’endormir. En effet , je lis de vains

efforts soit par la pensée , soit par des Passes : elle n’éprouva absolument rien : cependant , la veille encore , je l’avais endormie dans moins d’une seconde. L’expérience m’a prouvé que cette insensibilité des malades était le signe infaillible du retour à la santé.

Mêlante répondait aux questions les plus difficiles avec une facilité et^me rapidité surprenantes, qu’elles lui fussent adressées par la parole ou par la pensée : d’uue humeur causeuse et d’un caractère gai , d’une nature bienveillante et

sensible , je dois à ces heureuses dispositions la connaissance prématurée des facultés des somnambules et de la manière de les guider. Je pouvais avec elle , sans crainte de nuire à sa santé et d’altérer sa clairvoyance , faire toute sorte d’expériences , et apprendre jusques où pouvait aller le pouvoir d’un Magnétiseur sur un somnambule , pourvu qu’il n’en fil point un usage égoïste ou immoral.

J’avoue humblement que , séduit par ses qualités précieuses , j’étais très-complaisant pour elle , que je la gâtais même un peu , et que je l’avais rendue fort capricieuse. Mais ce défaut disparaissait dès qu’il s’agissait de sa santé ou de celle des malades , car alors toute faiblesse cessait de ma part , je prenais un ton impérieux , et elle devenait obéissante ; mais

il faut en convenir, non parfois sans quelque résistance ;

ainsi , ce qui eut été un vice avec tout autre somnambule , servait à mon instruction et hâtait mon expérience, sans nuire à la santé , ni à la clairvoyance de Mélanie , grâce à ses dispositions toutes exceptionnelles. Il faut dire aussi que la véritable cause de cet heureux résultat , tenait à ce que mon

ardeur de m’instruire s’elfaçait complètement devant les soins qu’exigeait sa santé et celle des malades , en un mot que chez moi la charité dominait la soif d’apprendre.

J’avais fait contracter à Milartie l’habitude de me tendre la main pour m’annoncer qu’elle était endormie ; lorsque, par caprice, elle n’élail pas disposée à m’obéir, il s’engageait entre nous une lutte , fort curieuse pour les spectateurs qui assistaient pour la première fois à ses sommeils , parce qu’ils ne pouvaient d’abord comprendre d’où provenaient, ses minauderies et ses réponses vives , et quelquefois comiques , aux ordres que je lui donnais mentalement. Leur étonnement augmentait surtout lorsqu’elle portait son attention autour

d’elle , de son propre mouvement ou par ma volonté muette -• elle saisissait , avec une promptitude et une certitude merveilleuses , tout ce (pie l’on faisait ou Ton pensait à côté d’elle. Me priait-on de placer par la pensée un doigt sur.une partie de son corps , que l’on me désignait , tout bas ou par écrit , je n’avais pas formulé cette pensée , qu’à l’instant elle m’indiquait le doigt et l’endroit où j’avais l’intention de le mettre , en me disant qu’elle le sentait. Ce qui ajoutait à l’étonnement qu’inspiraient ces phénomènes , c’est qu’ils se produisaient chez elle avec une subtilité dont j’ai vu depuis fort peu d’exemples.

Elle se plaignait un jour d’une violente douleur au côté gauche. Placé derrière elle , je lui lis des Passes à distance, dans l’intention d’attirer la douleur au dehors ; j’approchais ma main de l’endroit douloureux , sans le toucher , et puis je la retirais comme qui veut arracher quelque chose. Quand

fe mouvement de ma main était doux et lent , elle poussait un léger Soupir ; si le mouvement était rapide et brusque , elle jelait un grand cri. J’avais un but en agissant ainsi ; je

Hii demandai la raison de cette différence.

« Si vous aviez une épine enfoncée dans la main , me dit-

elle, et qu’on vous l’attirât progressivement au dehors , vous • •

n’éprouveriez qu’une légère douleur bien supportable*, si au contraire on vous l’arrachait avec violence , vous pousseriez un cri ! Il en est de même de ma douleur. Imaginez-vous bien que c’est comme si vous la preniez avec la main et que vous

la jetiez hors de mon corps.» Croyez-vous que je ne vois pas que c’est pour vous instruire que vous procédez ainsi ? Merci ! à présent que vous êtes convaincu , allez plus doucement , je vous prie.

M. Ro... , placé en face de Mêlante , la contemplait en silence : tout-à-coup elle le désigné du doigt , et dit :

« Voilà Monsieur qui va sortir pour aller porter à la diligence un paquet qu’il a dans la poche. »

M. Ro... , stupéfait , déclare' hautement qu’elle a parfaitement lu dans sa pensée , tire un paquet de sa poche , et affirme qu’au moment même où elle l’avait désigné , il allait partir pour se rendre au bureau de la diligence.

Je magnétisais Mêlante dans un Café , tenu par M. C...; il y avait toujours de nombreux témoins de ses sommeils. Un jour elle se penche à mon oreille , et me dit en riant : • t). Voilà C.,. qui sort tout doucement, pour ne pas être , aperçu.

H. Eh* bien ! qu'y a-t-il de risible à cela?

D. Vous ne savez pas pourquoi ii sort?

fl. Non : qu’importe ?

D. Dans un instant je vous le dirai , et vous le lui répéterez dès qu'il rentrera. — Après quelques minutes : — il est sorti pour aller chez moi embrasser ma sœur sur le front , me demander ce qu’il a fait pendant son absence , et d’où il vient. Silence , il arrive , le voici ! ne lui donnez pas le temps de m’interroger et racontcz-lui tout.

Elle n’avait pas fini de parler que M C... ouvre la porte et s’avance vers Mêlante pour la. questionner. Je le préviens et lui rapporte tout ce qu’elle m’a dit. Il est tellement étonné , qu’il reste un instant muet ; enfin sa langue se délie, et il confirme , avec une émotion qu’il a de la peine à maîtriser, tous les détails que Mêlante m’avait donnés.

Mêlante avait été passer quelques jours chez ses parents ; j’ignorais le nom de son village , je savais seulement qu’il était du côté de Narbonne , à trois ou quatre lieues de Beziers. Je n’avais pas encore essayé de donner le sommeil à une si grande distance; je profitai de celle occasion pour en faire l’expérience. Je me recueille dix minutes , je la magnétise par la pensée , je lui ordonne de dormir une heure , de se rappeler ce qu’elle aura vu dans son sommeil , de me le rapporter à son retour, de me dire dans quelle position j’étais en l’endormant , et de se réveiller toute seule.

Tout fut exécuté ponctuellement comme je l’avais désiré ; elle ajouta qu’elle m’avait vu pendant toute ta durée de son sommeil. J’avais cIkjîsî , pour faire cette expérience, un moment où je supposais qu’elle devait être rentrée chez elle

cl libre de toute occupation ; j’avais bien réussi. On ne saurait prendre trop de précautions pour faire ces sortes d’expériences \ il pourrait en résulter des inconvénients qu’il est inutile d’énumérer, parce que chacun peut les comprendre. Pour obvier, dans ce cas, à tout embarras , il est indispensable de convenir d’avance, avec le somnambule , de l’heure où l’on doit lui donner le sommeil , afin qu’il puisse prendre les précautions nécessaires pour qu’il ne le reçoive pas dans un moment inopportun.

; Depuis quelques mois ma mère avait mal aux yeux ; rien de ce qu’elle avait fait ne pouvait la soulager et elle ne voulait pas se laisser magnétiser, malgré toutes les preuves qu’elle avait de l’efficacité du Magnétisme. 11 est si difficile de vaincre d’anciens préjugés!... Je n’insistai point pour la décider à essayer de ce remède , et je la lis consulter par Mêlante , sans employer de rapport. Elle ordonna simplement une décoction de Heur de mauve et de sureau , en recommandant d’en imbiber une compresse, de la placer tiède tous les soirs sur les yeux et de l’bumecter à mesure que la chaleur de la peau la sécherait. Dans quatre jours ma mère fut guérie.

Mélanie n’avait jamais vu ma mère ni ma maison. Après qu’elle m’eut donné cette consultation , elle me dépeignit parfaitement les traits et la tournure de ma mère ; elle parcourut les appartements de haut en bas, désignant une foule d’objets avec une précision admirable , et jusqu’à un pot d’amandine , qui se trouvait dans mon cabinet de toilette et

dont , 111e dît-elle , elle ne pouvait lire le nom , qu’elle voyait écrit en lettres d’or sur la porcelaine.

Elle était extrément jalouse de tous mes somnambules , qu’elle ne connaissait point dans son état de veille. J’avais une somnambule , surtout qu’elle détestait cordialement , et qui le lui rendait bien. Toutes deux avaient une clairvoyance peu commune , et je faisais tourner leur jalousie au profit des malades , en leur faisant contrôler mutuellement leurs consultations. Cette rivalité les poussait à faire assaut de clairvoyance. Si je consultais Mêlante après Agathe [ c’est le nom de sa rivale] je ne pouvais obtenir de réponse sans user de sévérité , et avant d’obéir elle ne manquait jamais de me. dire ,

d’un ton railleur et boudeur tout à la fois :

« Qu’avez-vous besoin de me consulter ! n’avez-vous pas déjà l’avis de votre fameuse somnambule ? vous l’aimez tant î elle est clairvoyante par excellence : à quoi puis-je vous être bonne ?» ; ?

Si par hasard elle apercevait quelque chose dont Agathe n’avait pas parlé , elle s’écriait d’un tou de triomphe :

« Votre somnambule , si fameuse , ne voit pas tout ! elle n’a pas aperçu telle chose. »

Un pauvre enfant de douze ans éprouvait des douleurs intolérables à la vessie ; on le disait atteint de la pierre. Ses parents me firent prier de le magnétiser pour tâcher de l’endormir , afin de lui faire l’opération pendant le sommeil magnétique. Je le magnétisai pendant vingt jours sans pouvoir l’endormir complètement ; il arrivait à une somnolence avancée, et s’éveillait tout seul après une heure de sommeil.

Je le lis consulter plusieurs lois par Agathe el Mêlante , et toutes deux furent constamment d’accord. Elles me dirent qu’elles n’apercevaient point de pierre , qu’elles ne voyaient à l’entré de la vessie qu’une boule formée par un corps gras : « les douleurs de l’enfant, ajoutaient-elles., proviennent d’une inflammation si violente , qu’il y a un intestin noir comme de l’encre -, le Magnétisme commeuce à calmer un peu cette inflammation , car déjà un côté de cet intestin prend la teinte d’un bleu clair. » ,

J’insiste , je reviens plusieurs fois à la charge , je leur fais examiner attentivement si celte ‘boule n’est pas un corps dur. Elles persistent à déclarer l’unè el l’autre que c’est un corps gras , el restent inébranlables dans leur opinion. *

Que faire? (pie dire? que résoudre? la sonde a rencontré une pierre ; le docteur l’a affirmé !... il faut se soumettre et courber la tête , douter de la clairvoyance de mes somnambules , el croire qu’elles se sont trompées. J’ai cependant tant de preuves irrécusables de leur lucidité !

Je communique aux parents de l’enfant ce qu’elles m’ont dit , mais je n’ose donner do conseil. Le cas est si délicat !...

La rigueur du froid nous oblige à suspendre la magnétisation , et à renvoyer l’opération de la taille au printemps. Il est convenu entre les parents et le Médecin que je serai prévenu quelques jours à l’avance , afin que j’essaye encore de donner le sommeil magnétique au malade.

Le printemps arrive : on opère ce malheureux enfant sans me donner l’averlissemcpl convenu. Il succombe au milieu d’atroces douleurs , en invoquant la mort à grands cris. Le

père , au désespoir , demande la triste consolation de voir la pierre qui a causé la mort de son fils. Qui peut sonder le cœur humain ?

On n’avait point trouvé de .pierre pendant l’opération ; on fait de larges et profondes incisions sur le cadavre : vaines recherches !... „

Mes deux somnambules avaient raison. Je jette un voile sur la scène qui se passa dans ce moment de suprême désolation.

Je vais terminer par le récit de ce qui se passa entre Mé-

lanie et moi le soir où elle s’était endormie toute seule.

J’avais la ville à traverser dans toute sa longueur ; je craignais qu’il ne lui survint quelque accident et j’avais hâte d’arriver. Le froid était excessivement rigoureux, il tombait du verglas , et , malgré l’embarras de mon manteau , j’allais avec une rapidité extrême. A mesure que j’approchais de la maison où était Mêlante je ne marchais plus , je volais ; il me semblait que j’étais au milieu d'un tourbillon de vent qui. m’emportait.

Deux cents mètres avant d’arriver , je glisse et je suis lancé à une grande distance , comme une flèche. Enveloppé de mon manteau , j’ignore comment je m’y pris pour retomber sur mes pieds sans toucher terre. Pendant celte course rapide , j’avais cherché à pénétrer d’où pouvait venir ce sommeil si imprévu , et il s’était glissé dans mon esprit un vague soupçon qu’il cachait quelque tour de la façon de Mébanic.

J’entre : je la vois entourée de plusieurs personnes et dor-

niant avec un calme parfait. Rassuré, je vais droit à elle, et lui dis d’un Ion sévère :

7). Je ne suis point dupe de ce sommeil : vous l’avez provoqué pour me forcer à venir auprès de vous et m’arracher à mes autres malades ; il faut que je vous corrige de cette jalousie peu charitable. Croyez-vous donc que tout mon temps doive vous être consacré? * •

R. — D’un ton minaudier — Ne vous fâchez pas !...

D. Je ne me laisse pas prendre à tous ces airs là : Comment avez-vous fait -pour vous endormir? Répondez.

Cela n’a pas çlé bien dfiîcile : ce matin , après m’avoir réveillée, vous avez touché par distraction , en vous retirant , ce carafon qui est là , sur ce meuble ; je l’ai vu , et cç soir tout m’entraînait vers lui : j’ai été le toucher , et je me suis endormie ! c’est bien simple !

/). Imprudente ! voyez à quoi vous vous êtes exposée ! vous pouviez vous briser la tète.

R. Allons , Monsieur, ne soyez plus fâché et pardonnezmoi.

/). C’est bien : que cela n’arrive plus * autrement je saurai vous punir de manière à vous faire repentir.... Mais qu’avezvous donc à rire ? je vous déclare que je ne suis nullement disposé à plaisanter.

R. Dites , Monsieur! comme vous marchiez vite en venant : le vent n’est pas plus rapide; vous avez joliment manqué vous allonger!... — Elle pousse un grand éclat de rire. —

J’avoue que ma colère ne put tenir devant ce trait de clairvoyance , et je pardonnai. Elle fut d’une gaîté charmante et d’une lucidité admirable j pendant tout le temps que je la laissai encore dormir.

lies personnes qui veillaient sur Mêlante , me rapportèrent ce quf suit :

Elle avait eu des crises très-violentes pendant le temps

qu’on avait mis à venir me chercher. Quelques minutes avant mon arrivée , elle s’étail calmée lout-à-coup , puis , de la

main et en souriant , elle avait fait le geste d’attirer quelqu’un vers elle ; un instant après , elle avait poussé un si grand éclat de rire que , ne pouvant en deviner la cause , l’on avait cru qu’elle devenait folle.

Son geste attractif et son éclat de rire se trouvaient naturellement expliqués par la rapidité de ma marche et la chute à laquelle j’avais eu le bonheur d’échapper.

Mêlante avait été envoyée à Beziers par le Médecin qui l’avait traitée inutilement pour ses accès de fièvres , pendant plus de trois ans. Il venait la voir quelquefois et assistait à ses sommeils ; il ne pouvait donc ignorer qu’elle devait au Magnétisme le retour de sa santé. Deux ans environ après sa guérison , elle fut atteinte d’un rhumatisme et renvoyée de nouveau à Beziers , avec une recommandation pour deux Médecins , et la défense expresse de se faire magnétiser. Elle eut beau supplier , pleurer , gémir ; il fallut obéir, sous peine d’abandon.

Je ne l’avais plus revue depuis que je l’avais guérie. I,e hasard me la fil rencontrer deux ans et demi après , et je fus surpris péniblement de la trouver boiteuse. Je la questionnai ; elle me raconta , les larmes aux yeux , ce qui s’était passé , et m’exprima ses regrets d’avoir été si obéissante.

On lui avait ankilosé le genou droit par des frictions avec des pommades irritantes.

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