SUPPRESSION DU FLUX MENSUEL
Les belles Dames ont toujours en réserve une foule de petits maux qui n’ont point.de nom. Proposez-leur de les soulager par le Magnétisme : la réponse obligée ne se fait pas attendre.
« Oh , non , Monsieur î je vais appeler ma femme de chambre , vous l’endormirez , et vous me ferez dire si je recevrai bientôt une lettre de mon cousin, et si mon mari m’est fidèle. »
Pauvres femmes de chambre!... vous êtes destinées par votre position à servir aux expériences magnétiques. Consolez-vous : si vous tombez dans des mains dignes et prudentes , vous guérirez de maladies réputées incurables , pendant que vos suaves maîtresses traîneront une vie languissante et flétrie par la migraine , des maux de nerfs et des faiblesses d’estomac, parce qu’elles repoussent la Médecine simple et bienfaisante de la nature , et préfèrent se faire tâter journellement le pouls , à grands frais, par leur cher Docteur; heureuses , s’il ne leur ordonne que l’innocent verre d’eau • sucrée a la fleur d’orange et n’achève pas de ruiner leur constitution délicate par l’usage funeste des drogues ! Les roses de leur teint disparaissent , il est vrai , mais qu’importe? la pâleur est bonne compagnie.
J’étais chez mon ami et ancien frère d’armes , le Major P...; sa femme fit tomber la conversation sur le Magnétisme. Ce
fut le signal d’un feu roulant de plaisanteries de la part de Mme et M,,p C... , qui se trouvaient chez elle.
Je laissai passer l’avalanche , et me résignai sans mot dire. Quand ces Dames m’eurent assez Iptiné , je m’adressai à Mmc C...
D. Vous ne croyez donc pas au Magnétisme , Madame?,
R. Certainement non , Monsieur !
D. Voulez-vous permettre que j’essaye de vous prouver son existence ?
R. Je m’en garderais bien ! je craindrais d’èlre ensorcelée.
D. Pourquoi craindre ce qui n’existe pas ? — .4 Mademoiselle C... — Et vous, Mademoiselle , aurez-vous plus de courage ?
R. Non pas , non pas , je vous prie : on dit que vous faites des choses si extraordinaires! et puis , ou assure que dès que l’on est sous votre dépendance on ne peut plus s’en arracher.
D. C’est une erreur propagée par la mauvaise foi , ou l’ignorance; cette influence disparait avec le mal , et souvent elle est remplacée par l’ingratitude du malade, qui, par fausse honte , n’ose quelquefois avouer qu’il doit sa santé au Magnétisme , et se joint à ceux qui tournent les Magnétiseurs en ridicule , ou les calomnient. Je puis vous en parler savamment, quoique je débute à peine dans la carrière. Vous voyez que notre lot n’est pas à envier!
Enfin je m’adresse à Mme P...
D. Vous souffrez depuis longtemps de maux de tète ? Essayez de mon remède , Madame ; si je ne vous guéris pas , je promets du moins de vous soulager.
La réponse île rigueur fut loutc prèle.
II. Non , Monsieur : je vais appeler ma femme de chambre et vous la livrer. Agathe !... Agathe!...'
Je vois paraître une grande , grosse et fraîche Lorraine , de dix-huit ans , douée de ces conformations robustes (fui paraissent aussi solidement bâties que les remparts d’une citadelle. Ce premier examen était désespérant et peu propre à me donner la confiance de pouvoir confondre l’incrédulité de ces Dames.
La femme de chambre tenait dans ses bras un enfant au maillot; Mme P... la fait asseoir. Je m’approche , et un examen plus attentif me rassure ; je crois reconnaître que cet embonpoint n’est pas de bon aloi , que ces joues rubicondes annoncent une abondance de sang à la poitrine et à la tète , et ne constituent point cette fraîcheur , image de la santé et l’apanage exclusif de la jeunesse.
Je commence à la magnétiser avec la certitude de produire des effets sensibles.
Dès les premières Passe, s ses yeux se troublent , ses paupières s’affaissent , ses bras se torpifïent au point de laisser échapper l’enfant , que je reçois dans les miens et que je
remets à sa mère étonnée, en lui (lisant : s
I). Madame , voilà votre fils , car votre femme de chambre va dormir Elle dort.
H. Impossible, Monsieur!
/>. C’est cependant vrai : approchez , Mesdames , louchez, parlez! vous le pouvez sans crainte de la déranger; elle est sourde et insensible pour vous.
El ccs Dames , d’appeler Agathe , de la loucher , de la
pincer même! Rien!... Personne!...
O , alors je fus un sorcier , un démon , un homme danger reux et à fuir.... que sais-je moi?.*.
Après dix minutes de sommeil , je réveille Agathe , qui , au grand étonnement de ces Dames , se lève, reprend l’enfant sans mot dire et s’éloigne paraissant ne pas se douter de ce qui vient de se passer." - 1 *
Dès que je fus seul avec Mme P... , je lui dis :
/). Votre femme de chambre doit être malade : ne se plaintelle point?
TL Depuis deux ans et demi son sang mensuel est arrêté ;
elle a fait une foule de remèdes qui n’ont pu amener aucun
résultat. On lui a dit qu’elle deviendrait poitrinaire, et son
esprit est frappé; pour mon compte , je vous avoue que je la crois perdue.
T). Rassurez -vous : je vous promets de la guérir , si vous
permettez que je continue à la magnétiser.
TL Volontiers : que risquons-nous , puisqu’elle est sans
espoir ?
Le lendemain Agathe fut endormie dans un instant ; je l’interrogeai , après lui avoir donné quelques minutes de
repos**
D. Pensez-vous que le Magnétisme puisse vous guérir ? R. — En pleurant — Non , Monsieur , je suis perdue.
Le second jour, elle manifesta de l’espoir ; le troisième , son espoir se changea en confiance , et le quatrième en certitude. Le dix-huitième jour , elle eut des preuves matérielles de
sa guérison. Je continuai à la magnétiser jusqu’à sa troisième époque , et sa santé fut entièrement rétablie.
Sa clairvoyance ne se développa que le huitième jour , et , comme on le verra, d’une manière extrêmement remarquable.
Agathe n’aimait point à satisfaire une vaine curiosité , elle réservait sa clairvoyance pour des choses graves et utiles ; elle dédaignait de faire usage de ses facultés pour des futilités, et lorsque, pour satisfaire les personnes qui étaient admises à son traitement, je lui faisais deviner l’heure , ce qui se passait dans la maison , où ailleurs , j’étais obligé de lui assurer que ce n’était, point pour contenter une curiosité puérile, mais. pour montrer les effets du Magnétisme, et gagner des partisans à sa cause. Alors elle obéissait , non sans laisser toujours percer quelque répugnance. Elle préférait vaincre l’incrédulité et confondre la mauvaise foi , en disant aux personnes présentes à ses sommeils, ce qu’elles pensaient du Magnétisme et des phénomènes qu’elles avaient sous les yeux.
. Son bonheur était de contempler la circulation du sang. Toutes les fois qu’elle visitait un corps sain , une belle orga-
nisation , elle s’écriait :
« Ah , Monsieur , quel regret que vous ne puissiez pas
voir la circulation du sang ! Comme c’est beau ! que c’est
admirable !... que ne puis-je vous faire jouir de ce spectacle .merveilleux!
Elle avait cependant , comme tous les somnambules , des dispositions spéciales pour certaines expériences , surtout pour la transformation de la nature , la forme , le goût et la couleur des objets.
Il n’est pas hors de propos.de donner une explication sur
ce phénomène , qui s’obtient par deux moyens : la transmission de la pensée et la magnétisation d’un objet , avec l’intention de le transformer. Dans le premier cas , la transformation est psychologique, c’est-à-dire , idéale , et, pour
le somnambule , elle se réduit à la perception de la pensée du Magnétiseur. Dans le second cas , la transformation est psychologique , physiologique et matérielle , c'est-à-dire , complète , réelle , et le somnambule en a la connaissance , le sentiment , la sensation. En voici un exemple :
•On ine remet un jour une pastille à la pomme , et , pour éviter toute surprise, on me prie, par écrit, de lui donner le goût de la rose et de la vanille. .le magnétise la pastille dans cette intention, cl je la remets à Agathe , qui , dès qu’elle la portée à la bouche , s’écrie :
« C’est singulier , Monsieur ! je ne me trompe pas : vous ne m’avez donné qu’une pastille? cependant on dirait que j’en ai deux , l’une à la rose, l’autre à la vanille.»
Si j’avais fait une transmission de pensée, elle aurait dit simplement :
« Voilà une pastille qui a le goût de la rose et de la vanille. »
Moins subtile et moins rapide dans ses perceptions que Mêlante , sa clairvoyance était aussi grande et plus sûre. S’il existait une différence entr’elles , cette différence tenait à leur caractère et non à leurs facultés, car elles les possédaient au même degré.
Agathe , d’un caractère sérieux , ne hasardait jamais une
réponse el entrait jusque dans les plus petits détails , lorsqu'elle donnait une consultation.
Mêlante , d’un caractère gai et folâtre , consultait rapidement , négligeait les détails et ne s'attachait qu’aux choses essentielles. Elle répondait parfois étourdiment , mais si j'appelais son attention elle apercevait tout aussi bien qu’ Agathe. Celle-ci lisait dans ma pensée avec la même facilité que Mêlante, mais elle s'y attachait moins, et son esprit était souvent occupé ailleurs. Ainsi , quand je lui adressais une question mentale, il lui arrivait fréquemment* de me répondre :
« On y va , Monsieur ! — Un instant après — Je suis, à vous. » ;
Et la réponse à ma demande arrivait aussitôt.
Jalouse comme Mêlante , si je la consultais après sa rivale , elle répondait , d’un ton grave : « . •
« Vous avez déjà une bonne consultation ; je vois bien que vous voulez, selon voire louable habitude, me mettre en opposition avec votre somnambule chérie ; c’est prudent , mais inutile : elle a bien vu la maladie. Cependant faites ajouter telle chose à son ordonnance; elle n’a pas examiné assez attentivement telle partie du corps. Vous pouvez le lui dire de ma part. »
Voici par quel trait sa clairvoyance se manifesta , le huitième jour de son traitement.
Je la vois fondre loul-à-coup eu larmes au milieu de son sommeil : je lui en demande la cause : d’une voix entrecoupée de sanglots, elle me répond *.
« Ah , Monsieur ! mon pauvre oncle se meurt de la chute d’une pierre de taille. » *
Je ne pousse pas mes questions plus loin, pour ne pas augmenter son agitation; je la calme, et je la réveille un instant après lui avoir enlevé cette idée douloureuse.
Dès qu 'Agathe fut sortie du salon, P... se prit à rire
aux éclats.
D. Pourquoi rire , Madame? il serait fort possible qu 'Aga-
llic , s’occupant dans cet instant de sa famille, eût vu ce tragique événement dans son sommeil , et si je l’avais interrogée , peut-être nous eut elle donné des détails qui auraient
pu ébranler votre incrédulité. Elle était trop émue, le sujet
trop triste pour lui permettre de s’en occuper plus longtemps, et j’ai cru prudent d’en détourner son esprit. Je ne
suis pas encore bien sûr de sa clairvoyance , cependant il n’y aurait rien d’étonnant qu’elle eut dit vrai.
R. Mais vous êtes fou , mon cher Monsieur ! les parents (V Agathe habitent Épinal, et vous voulez que de Beziers....?
/>. Je ne suis point du tout fou , Madame ! je conviens que la chose doit vous paraître étrange , mais avant la lin du traitement de votre femme de chambre , vous verrez des phénomènes au moins tout aussi extraordinaires. Je n’exige pas que vous croyez ; je vous demande seulement de suspendre votre jugement pendant quelques jours. Veuillez, en attendant, prendre note de ce qu’elle vient de dire , de la date et de l’heure.
R. 11 faut bien vous satisfaire , mais je crois que e’est là précaution inutile. Nous sommes au 7 janvier, e-1 c’est à
4 heures très-précises du soir qu’ Agathe a dit que sou oncle se mourait de la chute d’une pierre de taillé. Je suis bien sûre
de ne pas l’oublîer.
Le 14 janvier, pendant qu 'Agathe dormait, on frappe à la porte. Le Major P... descend, et remonte quelques minutes après , l’étonnement peint sur sa figure. Je compris qu’il avait quelque nouvelle à nous communiquer, et je lui lis signe de garder le silence.
Au bout d’un instant , ma somnambule s’écrie :
«Mon pauvre oncle!... il a été tué f»ar la chute d’une
pierre de taille..., en réparant un vieil édifice. Comme il a
souffert, le malheureux!... il n’est mort que deux heures après avoir été atteint. Je vois la pierre qui lui a cassé les deux cuisses.... Monsieur, vous venez de recevoir une lettre vous me la cachez, mais il faudra bien que vous me la donniez à mon réveil. »
Tout le monde écoulait en silence , et -avec une espèce de
terreur. Le Major , stupéfait , sort de sa poche une lettre , (jue le facteur venait de lui remettre , et dont il avait pris connaissance; ilia donne à lire : elle passe de main en main, et chacun peut se convaincre qu’elle renferme tous les détails
(ju’il vient d’entendre de la bouche d'Agathe.
Ce malheur était arrivé , à Épinal, à quatre heures moins un quart, le 7 janvier , et la somnambule l’avait vu le même jour , à Beziers , à quatre heures précises.
Jaloux de faire des prosélytes au Magnétisme , surtout parmi les Médecins | ces messieurs ont bien su me guérir de
celle prétention exhorbitante ] , j’amenai le docteur S... aux
séances d'Agathe. Il l’examina avec défiance , et m’adressa force questions. A chacune de mes réponses , un sourire d’incrédulité maligne errait sur ses lèvres. Enfin je le mis en rapport avec elle , et je l’engageai à l’interroger.
D. Mademoiselle , pourriez-vous me dire ce que font en ce moment les personnes qui habitent le second étage de la maison?
jR. — Avec un peu d'humeur — Elles causent dans la pièce qui est au-dessus de nous. — Le docteur sort pr écipitamment pour aller sJen assurer. — Il ne les trouvera pas , elles viennent de passer dans l’autre appartement.
Le docteur rentre et dit, d’un air triomphant , que la somnambule s’est trompée, qu’il a trouvé les locataires du second dans une autre pièce que celle qu’elle avait désignée. On lui rapporte ce qu’elle a ajouté après son départ ; il fait un signe d’incrédulité , peu flatteur pour les témoins qui attestaient le fait.
Il s’adresse de nouveau à Agathe ; elle ne lui répond point : le rapport était rompu. Je m’amusai un instant de son embarras, et laissai un libre champ à ses interprétations , puis je le remis en rapport , et il fut entendu.
Il supposa que nous jouions la comédie.
/>. Mademoiselle , pourriez-vous me dire Ge que fait en ce moment la cuisinière de Mme P... ? .
R. — D*un ton dJimpatiènce. — Eh Monsieur ! Elle est dans sa cuisine , occupée à nettoyer un gros poisson. — Le docteur sort vite pour vérifier le fait , et à petite est-il hors
du salon , quJ Agathe pousse un long éclat de rire. — Pour le coup, le pauvre docteur va bien. dire que je n’y vois pas ! Pendant qu’il descend, la cuisinière passe dans la souillarde, et il ne verra que le poisson sur la. table.... Ah î la cuisinière rentre dans la cuisine. Décidément le docteur joqc de malheur ! ma foi ! tant pis pour lui : il m’impatiente avec ses questions ridicules !...
Eu revenant , le docteur raconte exactement tout ce- qu’avait dit Agathe. Quant au poisson , qu’on. avait réellement commencé à nettoyer, il prétendit qu’ Agathe devait en avoir connaissance. . •
Vainement Mme P... lui affirma qu’elle était sure du contraire , qu’elle même ignorait qu’il y en eût dans la maison , inutilement on lui raoonta ce qu 'Agathe avait dit sur l’absence momentanée de la cuisinière , il n’en tint aucun compte.
Je le mets en rapport une troisième fois.
D. Est-ce que je ne pourrais pas magnétiser, comme M. Olivier? \
R. Vous ! magnétiser?... et comme M. Olivier ?... jamais vous ne pourrez magnétiser. .
D. Eh , pourquoi pas , si tout le monde a celte faculté , comme il le prétend?...
R. Ah ! c’est que , vpyez-vous , vous voudriez croire , et vous ne le pouvez pas.
/>. Comment cela?
R. C’est qu’il . y a en vous quelque chose qui s’y oppose. — Le docteur avait laissé la porte du salon entrouverte ;
V attention de tout le monde était absorbée par la somnam -
bide ; la femme du docteur entre sans être aperçue et s’accoude doucement sur le dossier du fauteuil dans lequel Agathe dort > le dos tourné vers la porte . — Votre femme , c’est bien différent ! elle croit : elle est là , derrière moi , et pense dans ce moment que si elle était malade elle prierait M. Olivier de la magnétiser.
Tous les yeux se portent du côté qu’a indiqué Agathe , et l’on aperçoit M>Pe S..., qui confinrte ce que dit la somnambule. . ♦
Un de mes amis était présent à cette séance ; il se tenait un peu à l’écart , et observait tout en silence. Agathe, me dit spontanément :
« Vous avez là-bas votre ami qui se croit malade : cette idée le préoccupe dans ce moment ; dites-lui que je l’ai visité , et que son indisposition n’est rien : qu’il prenne quelques rafraîchissants. » -
Mon ami convint , comme Mme S... , que la somnambule avait parfaitement vu la pensée qui le préoccupait.
Je suis persuadé que le docteur crut que ç était un entendu entre mon ami , Agathe et moi , et que peut-être sa femme était du complot.
Depuis quelques jours , le Major P... avait été rejoindre son régiment à Wissembourg. Il écrivit à sa femme qu’il avait trouvé la jument grise , qu’elle avait l’habitude de monter, fort malade. M>»e P... , qui tenait beaucoup à cette bête , voulut consulter Agathe sur ce qu’il y avait à craindre ou à espérer,
/). Que pensez-vous, Agathe, do la jument?... pouvezvous la voir ?
II. Attendez un pou.... , O Madame! lu pauvre grise est bien malade.
/). Vivra-t-elle ? mourra-t-ellê dans l’écurie , ou sera-t-on obligé de l’abattre ?
jR. Elle est bien maigre , la pauvre ! on ne la verra point mourir ; le lancier la trouvera morte le matin en arrivant à l’écurie.
Huit jours après , le Major annonçait à «a femme cette nouvelle dans les mêmes termes.
Le Major H... avait une jeune fille de onze ans , qui dépérissait à vue d’œil ; je le décidai à la faire magnétiser, et quelques jours après , je portai une mèche de ses cheveux à Agathe pour la faire consulter. Voici ce qu’elle me dit :
« Cette pauvre enfant est bien malade ! je crains fort pour elle : cependant il y a encore de la ressource , et vous pouvez la guérir par le Magnétisme. Malheureusement on ne voudra pas vous laisser continuer. On a eu tort de quitter le chirurgien-major du régiment ; il a du talent. Celui (pii l’a remplacé est un à.... Pauvre enfant!;.. »
Je rendis compte au Major de ce que m’avait dit Agathe ,
et lui demandai s’il était vrai qu’il eût changé de Médecin. Il était certain que j’ignorais cette circonstance ; il fut trèsétonné et médit qu’en effet, obsédé par sa femme, il avait consenti à regret à prendre un nouveau docteur. Ebranlé par ce trait de clairvoyance , il aurait voulu revenir sur cette résolution, mais il n’en eut pas la force. Peu de jours après , étonné de ne pas voir sa fille courir au-devant de moi
comme elle en avait l’habitude , je lui demandai où elle était , et lui dis de l’appeler.
11 me répondit avec embarras et tristesse, qu'on était parvenu à lui faire peur du Magnétisme, et qu’elle. avait été se cacher dès qu’elle m’avait aperçu. Je lui reprochai vivement sa fajblesse, et lui prédis qu’il ne : tarderait pas à s’en repentir amèrement. Le pauvre Major idolâtrait sa fille, mais il était sans énergie contre la volonté de sa femme et ne trouvait d’autre réponse à mes reproches que ces mots , prononcés d’un air contrit :
« Tu as raison!... tu as raison!... mais que veux-tu que je fasse contre la volonté d’une mère? »
Deux mois après , la prédiction d 'Agathe se réalisait : La pauvre enfant, qui donnait les plus belles espérances , était morte.
Agathe s’était ordonné de boire du sang de bouc ; comme on n’en trouvait point dans la ville , elle indiqua le village de Fougères , situé à quelques lieues , et dont certainement elle ignorait le nom , dans son état de veille , puisqu’elle était du nord et habitait nos contrées depuis peu. Elle dit qu’il y avait un bouc dans la première maison de ce village, en arrivant par Beziers , et l’autre dans la dernière maison du côté opposé. Deux jours après cette prescription , jugeant que ce remède n’était pas indispensable , elle y renonça , à
cause de l’embarras qu’il aurait donné pour se le procurer.
Mm«* P..\ , curieuse de savoir si sa femme de chambre ne s’était point trompée , fit prendre des informations , qui confirmèrent tout ce que la somnambule avait dit.
Klle avait ordonné le lait de chèvre à Mme G... et lui avait indiqué une chevrière qui en avait deux. Le surlendemain M™ G... vint lui dire qu’elle -ne pouvait digérer ce lait. Agathe l’examine un instant et s’écrie :
« Étourdie que je suis ! ce n’est pas étonnant ; j’aurais du prévoir cela : il y a une chèvre dont le lait n’est pas bon , il faut prendre celui de la noire. » *
■ Mmft G... apprit de la chevrière qu’elle avait en effet une chèvre noire , se lit porter do- Son lait et s’en trouva parfaitement. • ' <
Quand Agathe ne voulait pas faire quelque chose , il me fallait une énergie extrême pour ^vaincre. sa résistance , et lorsque j’étais parvenu à la faire obéir , elle ne manquait pas de s’écrier :
« Quelle tète de fer que cet homme ! »
. Cette exclamation paraissait la consoler de sa soumission ,
et de suite elle devenait obéissante. Heureusement scs ca-
prices étaient rares et j’avais fini par en pénétrer la cause. Pendant que sa santé n’exigeait point mes soins , je la laissais reposer tranquillement ; alors son esprit s’occupait de voir ce qui se passait dans sa famille , et surtout «à Wissemhourg , où était le régiment de son maître. Lorsque je l’interrogeais elle était contrariée de ce que je l’arrachais à des préoccupations chéries , et de là naissait parfois une lutte très-vive entre
nous deux, lutte dans laquelle j’aurais perdu. sans rélour mon autorité , et Agathe sa précieuse clairvoyance, si j’avais faibli.
U» jour elle me refusa obstinément de consulter un malade; son opiniâtreté fut poussée au point que je fus obligé de céder et de renoncer à la vaincre , dans la crainte de lui donner une crise par trop violente, ou plutôt , car il ne pouvait en résulter rien de dangereux puisque la raison le droit cl la justice étaient démon côté, pour lui donner une leçon qui mit un terme à ses velléités d’indépendance capricieuse. ‘ *
« Je n’insiste plus-, lui dis-je ! Vous refusez de consulter un malade saôs motif raisonnable ; ce retard peut lui être préjudiciable , et je vous en rends responsable , mais le châtiment sera en proportion de la faute, et la suivra de près. » Le soir , à l’heure où je savais qu’elle était couchée , je la magnétise par la pensée , dans l’intention de lui faire passer une très-mauvaise nuit.
Le lendemain , à peine endormie , elle me dit t * > v1* ;■ i « O , Monsieur , quelle horrible nuit vous m’avez 'fait passer ! ;
Je promets de vous obéir à l’avenir. «
Depuis ce jour elle fut obéissante , et je n’eus plus besoin de lui demander Tes choses deux fois.
bille s’était prescrit des bains de siège et des fumigations de camomille, pour le soir. Je prévins, Mme P... que, pour activer l’effet de ce remède , je magnétiserais sa femme de chambre au moment où elle le prendrait , et qu’agissant à distance et par la pensée , je la priais de veiller sur elle.
Quelques minutes après qu 1 Agathe fut dans son bain , elle dit à P... : . ,
« Quelle singulière chose, Madame ! je sens la main de
mon Magnétiseur , comme s’il élail là préseul, et s’il me touchait. »
Une paysanne des environs se présente un jour chez Mmp P... el demande a Agathe , qui se trouvait sur la porte , si ce n’était pas la maison où l’on devinait. Cette question parait plaisante à la femme de chambre , qui savait bien que je la magnétisais , mais qui ignorait complètement les phénomènes qui en résultaient , et , croyant se moquer de celte femme, elle lui donne rendez-vous pour le lendemain. La paysanne ne manque pas de revenir , précisément au moment où je venais d’er^ormir Agathe. Elle demande après la femme
de chambre ; on l’introduit dans le salon. MmeP... lui de-
mande ce qu’elle désire; elle répond, qu’on lui avait dit que l’on devinait dans celte maison, qu’elle avait été volée dans son village , èt qu’elle venait pour qu’on lui découvrit le voleur.
« Je voudrais bien connaître, lui dis-je, qui a fait celle mauvaise plaisanterie. » . .
Je m’adresse à Agathe .
f). Savez-vous qui s’est permis d’envoyer cette femme ?
R. Non : il est inutile de le chercher ; je sais seulement qu’on ne l’a pas fait dans de mauvaises intentions. Ne vous fâchez pas ! Hier , j’étais sur la porte , cette femme s’est adressée à moi ; sa question m’a paru si drôle , que pour m’amuser , el sans savoir la portée de ce que je faisais , je lui
ai dit de revenir aujourd’hui.
D. C’est bien : voulez-vous satisfaire ses désirs?
H. Tout à l’heure , Monsieur. — Après un quart d'heure de silence — Approchez , bonne femme !... je vois bien votre maison , mais au lieu de me fatiguer à découvrir le voleur, j’ai préféré m’occuper de votre santé. — A M. Olivier — Vous voyez celte femme! elle est encore bien jolie ; elle a été superbe. Son mari est un misérable qui Ta mise dans un état épouvantable ; son corps est couvert , de la tête aux pieds , de pustules cachées sous la peau ; examinez-lui les mains à travers le jour , et vous les verrez. Elle est malade depuis trois ans ; elle a été se faire traiter à Carcassonne , à Montpellier, et celle maladie atroce a résisté à tous les remèdes qu’on lui a fait prendre. — A la femme — Ma bonne , vous êtes mise simplement , mais vous ayez été riche ; votre mari a dévoré une partie de votre fortune : il vous reste cependant de quoi vivre à l’aise pour une personne de votre classe.
Pendant qu’ Agathe parlait , cette malheureuse femme fon- , »
dait en larmes.* Etourdie de ce qu’elle entend , elle s’écrie :
« Ah! tout ce que vous dites est vrai : je ne pense plus au vol qu’om m’a fait. Sauvez-moi ! sauvez -moi !... ou bien ditesmoi si je suis perdue , pour que je fasse Mon testament, afin que mon monstre de mari n’ait rien du peu qui me reste. »
Agathe ne pouvant encore surmonter son horreur pour celte maladie , ne voulut pas être mise en rapport avec elle de suite, et renvoya la consultation au lendemain.
Le jour suivant, tout le temps qu’elle tint la main de cette femme dans la sienne , elle eut des convulsions et des vomissements. Il me fallut un quart d’heure pour la dégager et la
calmer assez pour qu’elle pût lui prescrire un traitement.
Elle lui ordonna plusieurs bains par jour jusqu’aux reins , avec la fleur et les feuilles de mauve , et l’ajourna à quinzaine.
Ce terme expiré , celle femme revint , et dit qu’elle éprouvait du soulagement. La somnambule lui prescrivit de continuer le même traitement.
Le jour suivant, Agathe paraissait très-absorbée pendant son sommeil ; je lui demandai ce qui la préoccupait.
« C’est celte pauvre femme , me dit-elle ; je la vois sur la route de son village : je la plains , car je ne puis que la soulager ; elle est incurable,, et dans un art elle sera morte. Pauvre femme!... »
Par discrétion , je n’avais demandé à celte femme , ni son nom, ni celui de son village, et ne l’ayant pas revue depuis , j’ignore si celle lugubre prédiction s’est accoraplie*- Quoi qu’il en soit , je ne voudrais pas qu’un pareil arrêt , rendu spontanément par une aussi bonne somnambule , pesât sur la tête d’une personne qui me serait chère.
Vers la fin du traitement d'Agathe , j’avais consenti à ce que Mme P... l’endormît , en lui recommandant la plus grande prudence. Enchantée de son pouvoir, au lieu de l’employer à terminer la guérison d'Agathe , Mme P... en abusa bientôt. C’était des questions incessantes stir le compte de son mari et sur les affaires du régiment.
Chaque fois que Mme P... devait recevoir une lettre de son mari , elle en était avertie par la somnambule un jour à l’avance , et quand elle lui demandait comment elle pouvait le savoir, celle-ci lui répondait î »
« Ce n’est pas bien difficile , Madame ! Est-ce que je né
vois pas la lettre dans la malle-poste , lorsqu’elle traverse le pont d’Avignon?...
Mme P... était ravie et l’endormait plusieurs fois par jour;
Je donnais encore le sommeil à Agathe de temps en temps ; mon empire sur elle était toujours le même , et chaque fois
que je devais venir, elle se promenait avec une espèce d’agitation dans le salon, mettant la tête à la fenêtre fréquemment comme quelqu’un qui attend avec impatience , et m’annonçait cinq minutes avant mon arrivée. Je ne tardai pas à m’apercevoir que sa clairvoyance diminuait , et j’en pénétrai de suite la cause.
- J’avertis Mme p... que si elle continuait à agir de la sorte avec sa femme de chambre , elle détruirait sa clairvoyance , qu’ Agathe la tromperait pour la dominer, que bientôt elle serait d’un très-mauvais service , dans son état de veille , et , ce qui était bien plus grave, que les- effets salutaires du Magnétisme seraient détruits.
Jfais comment résister au plaisir de savoir d’avance ce qui nous intéresse, de pénétrer certains petits secrets, surtout quand on est femme ? Mes avis ne furent poiqt écoutés.
La femme de chambre se prêtait volontiers à un manège qui affermissait son empire , bientôt elle trompa sa maîtresse à dire d’expert , les rôles furent intervertis comme je l’avais prévu.
J’ignore ce qui se passa, mais la femme de chambre, tant aimée , ne tarda pas à être renvoyée. Heureusement elle était guérie. v •