‹ Traité de magnétismeChapitre 37 sur 69 · PROVOQUÉ PAR L’ABUS DU SOMNAMBULISME · texte numérisé non relu

PROVOQUÉ PAR L’ABUS DU SOMNAMBULISME

Lors de mes débuls magnétiques, M. B... se trouvait à Bcziers , où son commerce l’appelait régulièrement deux fois par an. Pendant son séjour, qui était ordinairement d’un mois, il assista assidûment aux traitements que je faisais -au Café. Frappé des phénomènes qu’il voyait , il me témoigna le désir d’apprendre à magnétiser, et , joignant l’exemple au précepte , je me lis un plaisir de lui enseigner de mon mieux les meilleurs procédés pour réussir ; quand il partit , il n’attendait que l’occasion de faire ses preuves.

Il revint six mois après ; sa première visite fut pour moi. En m’abordant , il me dit :

« Ah , Monsieur, que d’obligations je vous ai ! grâce à vous , je suis magnétiseur,, très-fort magnétiseur, plus fort magnétiseur que vous. »

Je lui en témoignai ma satisfaction. « O , me dit-il , vous serez content de moi. »> Puis il commence le récit de ce que j’appellerai ses prouesses. C’était toujours des servantes d’hô- * tel , quelques jeunes filles qu’il avait endormies , auxquelles

il avait fait deviner l’heure , et autres balivernes , comme l’on fait des chiens savants.

« Mais , lui dis-je , vous n’avez traité aucune maladie ? « O, mon tficu , non ! me répondit-il ; je n’y ai pas même

songé. » •+—

Tant pis ; vous avez manqué le véritable but

du Magnétisme, qui est de guérir les malades ! agir comme

vous avez fait jusqu’à présent , c’est l’assimiler aux jeux de gobelets. Je vous engage a rentrer dans la bonne voie ;■ vous n’avez pas suivi les conseils que je vous ai donnés , ou vous

ne m’avez pas compris. »

Au lieu de paraître apprécier mon observation , M. U... me répond : . ,

« Je loge sur la citadelle à l’hôtel du Nord , j’ai endormi le cuisinier ; il devine l’heure , ce qu’ont fait les enfants du maître de l’hôtel avant d’aller au lit, etc., etc., etc... Je vous prie de venir assister à la séance : vous verrez! vous

verrez ! . . »

Je lui demande si le cuisinier est malade ? 11 me dit qu’il n’en sait rien, qu’il ne s’occupe point de cela , que je verrai avec quelle facilité il l’endort , et qu’il le montre à tous les voyageurs qui arrivent, afin de propager le Magnétisme.

Pendant que M. B... me parlait ainsi , le regret me mordait le cœur, son langage me faisait craindre d’avoir semé dans une terre ingrate , et d’avoir fait plus de mal que de bien , en initiant au Magnétisme cette nature bonne , il est vrai, mais dépourvue du jugement nécessaire pour apprécier . son importance. Je le quittai en lui recommandant la prudence.

« Soyez tranquille , me dit-il , je suis si fort ! adieu : je rentre à l’hôtel , parce que je suis certain que mon somnambule m’attend avec impatience, j’exerce un tel empire sur lui qu’il ne manquera pas d’annoncer mon arrivée. »

C’est avec une profonde tristesse dans Pâme que je regardai M. B... , pendant qu’il s’éloignait ; il semblait que je pressentais un événement fâcheux.

Quelques jours après , il vint ine prier d’assister à une séance qu’il devait donner, après le spectacle , à des voyageurs qui venaient de descendre à son hôtel. Je cédai avec répugnance a son invitation , et ne me déterminai à l’accepter que pour lui donner quelques conseils , si , comme je Je supposais , il y avait lieu.

Nous arrivons à l’hôtel à minuit : il appelle le cuisinier, le fait asseoir, promène un regard triomphant sur les sept à huit personnes qu’il avait réunies , et commence à le magnée liser. Dans un instant, la tête du patient s’incline, ses yeux se ferment , et de suite , sans lui donner le temps de se reconnaître, M. B... l’interroge.

D. Dormez-vous?

B. Oui.

D. Qu’ont fait les enfants, ce soir, avant de se coucher?

R. Ils ont soupé , etc. , etc, , etc. — Des banalités . —

D. Quelle heure est-il ?

B. Une heure. — Erreur d’un quart d’heure . —

A cette réponse , je vois l’embarras de M. B... , et pour le tirer du mauvais pas où l’a mis son ignorance , je le prie de . me mettre en rapport avec le cuisinier. Il ignore comment cela se pratique ; je le lui indique , et à mon tour, j’interroge le dormeur.

D. Etes-vous malade?

R. Non, Monsieur, mais je souffre.

D. Vous endorl-oii souvent ?

R . Cinq , six fois par jour, quelquefois plus , enliu toutes les fois qu’il arrive un nouveau voyageur.

Je jette un rapide regard de reproche sur M. B... , j’adresse encore quelques questions au somnambule , pour m’assurer

si mes soupçons sur son état sont fondés , puis j’engage

M. B... à le réveiller.

Dès que le cuisinier fut sorti, M.. B... vint à moi , d’un air satisfait.

. D. Eh bien ! qu’en pensez-vous ? il s’est un peu trompé sur l’heure , mais....

R. — IJ interrompant brusquement — Nous causerons de cela demain : je .vous engage à ne pas endormir cet homme avant de m’avoir vu. Adieu : à demain.

Le lendemain , à midi., je vois arriver chez moi M. B... ; il avait l’air égaré. .

D. Ah , Monsieur, venez à mon secours ! je ne sais où donner de la tête ; je suis un homme perdu.

B. Calmez- vous ! qu’y a-t-il ?

D. Le voici : je suis sorti , ce matin , fort à bonne heure de l’hôtel ; je n’ai fait que passer devant la porte de la cuisine , et un quart d’heure après on est venu me chercher pour réveiller le cuisinier, qui s’était endormi , la casserole à la main , rien qu’en me voyant passer. Cela ne m’a pas étonné , connaissant l’empire que j’exerce sur lui ; mais voilà cinq fois que pareille chose arrive depuis ce matin. J’ai beau faire , je ne puis l’empêcher de se rendormir. Ce qui m’afflige surtout et m’effraie, c’est qu’il sort de temps en temps et court

comme un insensé autour de la place de la Citadelle. Ah , que je suis malheureux d’avoir tant de puissance magnétique I

li. Dites donc. Monsieur, tant d’imprudence ! Hier au soir, je me suis retiré le coeur navré ; je m’étais convaincu que, depuis huit jours que vous faites ce manège , le malheureux cuisinier n’avait jamais été ni complètement endormi , ni entièrement réveillé. C’est pour cela que je vous recommandai de ne pas le magnétiser avant de m’avoir parlé , parce que je voulais vous éclairer de mes conseils ; je redoutais un accident, et malheureusement je ne me suis pas trompé. Savez-vous que vous vous êtes exposé à rendre cet homme fou , ou à le faire, périr d’une congestion cérébrale ?

* I ). Ah , mon Dieu ! que faire? que devenir?... j’en perdrai

la tète , je crois , s’il arrive malheur à cet homme !

/î. Allons , rassurez -vous ! tout n'est peut-être pas encore perdu : courons à l’hôtel ; il faut espérer que nous arriverons à temps pour réparer le mal.

Nous partons en toute hôte ; en arrivant nous pénétrons dans la cuisine , et j’aperçois le pauvre cuisinier , assis sous le manteau de la cheminée, immobile, les yeux ouverts , fixes et hébétés. Il était environ une heure de l’après-midi , et cet état de torpeur , mêlé de quelques • moments d’exaltation , pendant lesquels il courait comme un insensé , durait depuis huit heures du matin.

C’était un vendredi , jour de marché , et la cuisine de l’hôtel était encombrée de monde.

Je fais écarter la foule , je saisis la main du cuisinier , et je la place , avec la mienne , dans celle de M. B... , en le priant

de m’autoriser à magnétiser le malade. Il y consent , sans savoir ni ce qu’il dit , ni la portée de ma demande ; sa lèlc est tellement troublée , qu’il agit absolument comme une machine.

Je m’asseois en face du cuisinier ; je mets ses deux jambes entre l’es miennes , et je place mes deux mains sur ses genoux ; je fixe mes yeux sur les siens pendant quelques minutes , en ordonnant , fortement par la pensée , au sang d’évacuer la tète et de descendre rapidement aux extrémités inférieures. Datfs dix minutes, de grosses larmes roulent dans ses yeux, et bientôt inondent sa ligure. Alors commence dans les bras , les jambes ^ et enfin dans tout le corps , un léger mouvement de va et vient ; j’abandonne les genoux , je fais des Passes rapides , à grands courants , et le mouvement se détermine : de lent qu’il était, il devient d’une rapidité étourdissante , semblable à la vitesse de la roue d’un rémouleur. Les larmes pendant ce temps ne cessaient pas de couler ; les yeux finirent par s’éclaircir , quelques Passes souples et légères aehevèreht de les dégager , ils se fermèrent , et le malade tomba dans un doux sommeil. Peu à peu le mouvement du corps diminue , il devient lent et mesuré, cl cesse entièrement lorsque le sang a repris sa place et son cours naturel.

Je laisse dormir le cuisinier pendant une heure , puis je le réveille , parfaitement calme.

• Je ne saurais rendre l’étonnement des nombreux témoins de cette scène , ni la joie immodérée de ce pauvre M. B... , qui ne cessait de me répéter que j’étais son sauveur, et que je lui avais rendu la vie.

Je revins le soir; le malade u’avail eu qu’uue légère reprise , et ne se plaignait que de la pesanteur de sa tète. Je le magnétisai ; les mêmes phénomènes se manifestèrent , mais infiniment moins forts. Le lendemain sa tète était entièrement dégagée , son sang avait repris son cours régulier ; son corps resta calme , et son sommeil fut doux.

Cet homme était de la montagne ; je l’engageai à aller respirer l’air natal . pendant huit jours , et je lui recommandai surtout de ne plus se laisser magnétiser par le premier venu, 11 suivit mon conseil , et revint parfaitement guéri. 11 ne s’est plus ressenti de cette crise violente , et s’il n’est pas partisan du Magnétisme , quoiqu’il lui doive le retour de sa santé , je suis forcé de convenir qu'il est fort excusable. Mais aussi pour qu’un pareil accident se renouvelle , il ne faut rien moins que la rencontre d’un cuisinier si débonnaire , et d’un Magnétiseur si peu intelligent. .

Que devint M. B...?

Le soir même il régla son compte à l’hôtel , fit précipitamment ses malles et ses paquets , vint me remercier , jurant ses grands Dieux qu’il ne magnétiserait plus , et partit.

Depuis oneques il n’a plus ' reparu dans Beziers, que je sache.

Page 1