SUITE DE COUCHES
Depuis deux ans environ Madame R... était malade , des suites d’un accouchement laborieux , et malgré tous les secours de la Médecine , sa maladie s’était aggravée , au point que l’heure de son agonie avait sonné. Ses jambes , ses cuisses et son ventre étaient horriblement enflés ; c’était à peine si l’on pouvait parvenir à lui faire avaler quelques gouttes des potions qu’on lui administrait. Le Médecin déclara à son mari qu’elle n’avait plus que vingt-quatre heures à vivre, et lui donna pour dernier conseil de la faire ma-' gnétiser par moi. M. R... vint me trouver ; je lui promis de me rendre chez lui dans la journée ; en y allant , le hasard me fit rencontrer le docteur , qui me dit :
« Tu peux essayer de sauver Madame R... ; j’en ai donné le conseil , sans compter sur la réussite ? car je te déclare qu’elle mourra cette nuit ; elle ne peut aller plus loin , et je me tromperai fort si elle arrive à demain matin. »
Trois jours après , Madame R... était presque désenflée et avalait avec facilité ; le huitième jour, ses enflures avaient totalement disparu, elle commençait à manger et 4 digérer, grâce à deux magnétisations de trois heures èhacune par jour ; enfin au bout d’un mois , l’appétit étant revenu et la digestion se faisant sans difficulté , elle renaissait à la vie , et un bon somnambule, qui ne lui ordonna que de l’eau
ferrée , exposée au serein et magnétisée , donnait l’assurance que je la ferais vivre longtemps , et l’espoir d’une guérison radicale. , ,
Le docteur s’attendant h la mort de Madame R... , d’un instant a l’autre, n’avait, plus reparu.
Quand j’arrivais chez Madame R... , il lui semblait voir la Providence , et rien n’égalait son impatience lorsque l’heure de sa magnétisation approchait. Il y avait environ un mois et demi que son traitement était commencé , elle marchait à grands pas vers sa convalescence , lorsque , à mon grand étonnement, à peine je la magnétisais depuis cinq minutes , elle me demanda si j’aurais bientôt fini. Remarquant qu’elle supportait mes Passes avec impatience , je les cessai et je continuai de la magnétiser, à son insu , par la pensée. Le lendemain, même observation de sa part, même condescendance de la mienne. Voyant que sa répugnance persistait , je ne pus l’attribuer à un caprice passager , et je soupçonnai quelque influence secrète. Je dus m'en expliquer franchement avec elle , et je lui dis :
« Madame , après le bien incontestable que vous a fait le Magnétisme, votre conduite depuis quelques jours n’est point naturelle ; je ne veux pas chercher à en pénétrer la cause ; vous paraissez avoir envie de l’abandonner , et vous n’osez me le d»’e. Je vais passer trois jours à la campagne ; pendant mon absence vous réfléchirez , car je ne veux pas forcer votre volonté, et, si vous aimez votre santé et votre famille, vous me ferez appeler à mon retour , mais à la condition que vous lue laisserez agir librement , parce qu’en me forçant à vous
magnétiser par la pensée , vous rendez mou action plus lente, et vous me fatiguez en pure perte. Cette lutte entre nous deux deviendrait insensée , si nous la prolongions ; il faut donc y mettre un terme. »
Madame R... me répondit d’une manière évasive ; je compris qu’elle était bien aise d’être débarrassée du Magnétisme.
Je partis et je revins le troisième jour , comme je l’avais
promis. A quatre heures du matin on frappe chez moi , et
l’on m’annonce qu’on vient me prier de me rendre en toute hâte auprès de Madame R..., qui se meurt, et demande à me voir. Je la trouve dans un état effrayant ; elle était devenue plus enflée que jamais , et sa figure était déjà couverte des ombres de la mort. Sans me permettre la moindre observation , je me place auprès de son lit , et je la magnétise de toutes mes forces pendant plus de deux heures. Ses regards étaient constamment attachés sur les miens ; ils avaient une expression que je ne puis rendre, et qûe je n’oublierai jamais; elle faisait d’inutiles efforts pour me parler , et le mouvement de sa tête •, accompagné d’un triste sourire , m’indiquait qu’il
était trop lard , et que mes soins étaient superflus. Elle suc-
comba dans la matinée , en me lançant un dernier regard de reconnaissance.
Douloureusement affecté de cette mort, si prompte, étonné que le mal eût repris un tel empire en si peu de jours , ne doutant point qu’il y eut quelque mystère là-dessous , je pressai M. R... de questions. Il finit par m’avouer que le docteur , sachant que sa femme allait de mieux en mieux ,
était revenu depuis dix jours , et qu’on me l’avait caché soigneusement , dans la crainte que cela me déplût ; que vingtquatre heures avant mon retour , il avait fait prendre à sa femme des pillules , dont l’effet funeste et rapide avait effrayé le doctéur lui-même, car, quelques heures après les avoir avalées , les enflures de* la malade étaient revenues plus fortes que lorsque j’avais commencé son traitement.
J’ai eu à déplorer un événement semblable sur une autre malade , que j’avais miraculeusement ramenée des portes du tombeau ; cette fois ce fut une application intempestive de sangsues , sous le nez , qui produisit un effet aussi prompt et aussi funeste.