ABSENCE DU FLUX MENSUEL
Née avec une mauvaise constitution , Mlle T... avait été malade jusqu’à l’âge de dix ans. Arrivée à l’époque critique pour son sexe , la nature lui avait refusé' la crise sans laquelle il n’y a point de santé pour lui , et depuis quatre ans sa famille avait épuisé toutes les ressources de la pharmacie et de l’art médical : promenades en charrette , transport de pierres dans les champs , exercice forcé , remèdes violents , tout avait échoué. Le sang, fixé à la tète, lui donnait des attaques toujours croissantes , qui prenaient le caractère épileptique , et à la suite desquelles M»* T... tombait dans l’idiotisme.
Tel était son état lorsqu’on me pria de la magnétiser ;de
père et la mère ne me dissimulaient point que les Médecins l’avaient abandonnée , et qu’ils n’avaient recours au Magnétisme que pour ne pas se reprocher de n’avoir pas usé de
tous les moyens pour sauver leur enfant.
Au commencement du traitement de M,le T... des crises se manifestèrent ; après un mois et demi de magnétisation , elle en eut une si violente , que sa famille et les personnes qui se trouvaient présentes craignirent qu’elle n’y succombât. Cloué au chevet de son lit , je tâchais de faire partager mes espérances à sa mère. Cette femme était sans éducation ; elle ne voulait entendre aucune raison et criait comme une folle.
jNous fumes obligés de la faire sortir de l'appariement de la malade , dont ses cris augmentaient l'agitation. Au bruit qu’elle faisait se joignirent les criailleries des parents et des amis , qui témoignaient leur surprise et leur indignation de ce qu’on n’appelait point un Médecin. . ,
Pour moi, absorbé par les soins qu’exigeait la malade , je tenais tète à l’orage et je méprisais les sottes réflexions , qui de temps en temps, malgré ma préoccupation, parvenaient à mes oreilles. Cependant ma position finit par ne plus être supportable ; fatigué de tout ce vacarme , et sentant la nécessité d’un recueillement complet , dans une circonstance aussi grave , je me déterminai à mettre fin à des scènes, qui réagissaient fatalement sur Mllc T... , et je dis à son père : « Il faut couper court à tout eeci et prendre une détermination :• quelque effrayante que soit celte crise , elle est de bon augure. Vous entendez les cris de votre femme, les plaintes de vos parents et de vos amis? Choisissez entre un Médecin et moi. Vous êtes libre; qu’aucune considératiomne vous arrête ! Optez pour le Médecin et je me relire , sinon débarrassez-moi de tout ce monde , et qu’il ne reste que vous
et moi auprès de votre fille. »
M. T... , malgré tout ce qu’on put lui dire , ne voulut point de Médecin ; il resta inébranlable et exigea que tout le monde sortit.
La crise de M>le T... dura douze heures ; elle sortait d’une attaque pour rentrer dans une autre , et dans ee laps de temps elle en eut quinze. Je passai toute la nuit et la matinée auprès d’elle, et ne me relirai que lorsqu’elle fut parfaitement calme.
Quelques jours après- celle violente commotion le flux mensuel s’établit , peu à peu les attaques devinrent faibles , rares , et: disparurent entièrement.
Le troisième mois de son traitement on pouvait la considérée comme radicalement guérie ; cependant avant de cesser de la magnétiser , je consultakune excellente somnambule , qui m’avait défendu d’admettre à ses sommeils des personnes . étrangères à sa famille. Voici ce qu’elle me dit :
« U faut encore magnétiser votre malade pendant deux mois ; il reste un peu de sang à la tête , mais avec votre puissance vous achèverez de le faire sortir. Cette famille ne sera peut-être pas reconnaissante : que votre charité vous guide . » •
Je fis part de cette consultation au père et à la mère . de MHr T... , en gardant par devers moi ce qui touchait à leur conduite future. Madame T... voulait à toute force voir ma somnambule , et lui parler. Je ne pouvais y consentir ; je fus inflexible.
Vingt jours avant l’époque fixée, la mère de M»e T... , piquée de mon refus , fïère de l’état florissant et inespéré de la santé de sa fille , n’attachant aucune importance à l’avis de ma somnambule , cessa de conduire chez moi son enfant , sans daigner m’avertir , çt fit appeler un Médecin.
Habitué à ces procédés , je ne pensai bientôt plus à Mile T... et à ses parents. Un mois s’était écoulé; un soir , pendant que ma somnambule dormait, l’idée me vint de lui en demander des nouvelles. Après cinq minutes de silence , elle me dit ;
« Tout cela dort : je les ai tous vus.
» La mère est une sotte et une ingrate , qui ne croit pas au Magnétisme, malgré les effets qu’elle a vu qu’il produisait sur son enfant ; c’est elle qui a eu l’idée d’appeler le Médecin, pour qu’il ne fût pas le dit que le Magnétisme l’a guérie. Telle a été sa pensée : elle n’a tenu aucun compte de la prescription de la somnambule , et .a été fâchée que vous n’ayez pas voulu la lui montrer , pour satisfaire un désir qui n’était qu’une stupide curiosité , car elle est trop ignare pour apprécier de pareilles merveilles.
» Le père est moins çoupable : il croit , lui ! mais il se laisse gouverner par sa femme , et il a cédé à ses mauvais sentiments.
» Vous pouviez rendre à la fille la santé , mais vous ne pouviez lui donner l’esprit que la nature et le manque d’éducation lui ont refusé. C’est une imbécile qui a fait ce que sa mère a voulu , mais elle est coupable d’un manque de cœur. Après la peine infinie que vous* aviez prise et les soins touchants que vous aviez eus pour elle , elle n’a pas ressenti le moindre regret.
» Ils ont été tranquilles et contents pendant quelques jours, mais à présent leur joie commence a être troublée ; ils payeront bientôt chèrement leur grossièreté et leur .ingratitude , et , sans que vous l’ayez désiré , vous et le Magnétisme serez cruellement vengés.
» La maladie reprend son empire; le peu de sang qui restait à la tète produit ses effets , son sang reprend l’habitude de s’y porter , et bientôt elle sera dans le même état que
lorsqu’on vous Ta amenée. Elle traînera une existence misé-: rable , et finira mal. »
La première partie de cette prédiction ne tarda pas à s’accomplir. Environ quatre mois après , M1,e T... était aussi malade que lorsqu’elle avait commencé à se faire magnétiser. J’ignore ce qu’il est advenu depuis lors , mais je crains fort que la prédiction ne se soit réalisée , ou ne se réalise en entier , car la somnambule qui l’a prononcée ne s’est jamais trompée dans ses prévisions.