PRODUITS PAR DES FRICTIONS MERCURIELLES
On avail prescrit à une malade deux frictions mercurielles par jour , sur l’aine et la face interne de la cuisse gauche. A la neuvième friction, il fallut les suspendre, parce qu’elle devenait folle , et lorsqu’elle quitta son lit de douleur , où elle gisait depuis cinq mois , elle se trouva sans cheveux et horriblement estropiée.
Le pied était tout contrefait et tourné en dedans , le haut de la cuisse était collé contre l’abdomen , de manière à ce que le genou gauche allai chevaucher sur la cuisse droite , à quatre pouces au-dessus du genou du même côté , d’où il résultait une obstruction dans les voies urinaires , qui ne leur permettait de fonctionner que lentement et difficilement le long des cuisses ; l’articulation élio- fémorale était relevée de deux pouces au moins en arrière, et présentait une proéminence qui faisait supposer que la tète du fémur était hors de sa cavité , la taille é^ait déjetée et difforme , l’épine dorsale déviée , et les épaules arrondies en cercle. Dans, la marche la malade ne pouvait prendre de point d’appui que sur l’extrémité du gro%doigl du pied gauche , de sorte que le talon était à six pouee.s au-dessus du sol , la hanche rejetée en arrière, et le haut du corps penché en avant. 11 résultait de tous ces
désordres une claudication extrêmement forte et douloureuse,
qui rendait impossible tout exercice un peu long. La malade ne pouvait s’asseoir qu’avec une grande difficulté; pour cela il fallait qu’elle repliât sa jambe fortement en arrière , de manière à ce qu’elle reposât perpendiculairement sur la pointe extrême du pied ; de la hanche au pied il y avait un raccourci de cinq à six pouces , le genou , la jambe et le coude-pied étaient totalement contournés en dedans ; la circulation du sang paraissait s’étre retirée de cette partie du corps , la couleur des chairs était cadavéreuse , et l’on eût dit , tant son appauvrissement était grand , qu’elle appartenait à un squelette.
Les désordres , dans le siège de la maladie qui avait provoqué ces frictions mercurielles , n’étaient pas moins graves ni moins terribles : les membranes qui le tapissent étaient constamment enflammées et cuisantes , il y avait des perles blanches abondantes et continuelles , enfin l’organe sexuel était descendu jusqu’à l’orifice de la cavité qui le renferme , et sortait un peu en dehors ; toute cette région n’avait de vie que pour la douleur.
À vingt-sept ans , et mariée , la malade n’avait jamais eu son flux mensuel.
Tel était , depuis sept ans , son état affreux lorsque je commençai à la magnétiser, .l’avoue que , malgré toute ma
confiance dans la puissance du Magnétisme , j’entrepris ce traitement sans espoir de réussir ; mais ayant obienu quelques petites crises à la quatrième séance , et ces crises allant en augmentant , je repris courage. Secondé par la généreuse constitution de la malade, quinze jours ne s’étaient pas écoulés,
que j’eus la ferme conviction que sa guérison n’était qu’une affaire de persévérance et de peine.
Les onze premiers mois je la magnétisai cinq heures par jour , en deux reprises. Pendant ce temps ses crises furent toujours en augmentant; vers la fin elle en eut de terribles , et quelques-unes allèrent jusqu’à la folie. Ce ne fut qu’au bout d’un an que les crises commencèrent à décliner: Il fallait que la malade eût un tempérament de fer, une organisation exceptionnelle , pour résister aussi longtemps à des secousses si violentes, si longues et si multipliées , provoquées par l’évaporation du mercure, évaporation si abondante , que l’odorat en était fortement saisi.
Les détails de ce traitement et les procédés magnétiques que j’ai employés , seraient fort instructifs pour les Magnétiseurs , mais il est des choses qui échappent à la narration , et d’autres que les convenances défendent de rapporter , bien qu’elles soient innocentes , tant que l’égide de l’opinion publique ne couvrira pas les Magnétiseurs, comme le diplôme de docteur protège les Médecins.
Tout le temps que dura le traitement, la malade eut une somnolence parfois très-profonde, mais elle ne put arriver au somnambulisme.
Le dix-septième mois j’avais obtenu une amélioration au delà de mes espérances ; il s’était opéré un changement merveilleux , je puis dire que la malade était régénérée.
L’organe sexuel était complètement remonté à sa place , les membranes qui tapissent la cavité qui le renferme étaient rentrées dans leur état normal, les pertes blanches ne pa-
raissaicnl plus , pour ainsi dire , que pour remplacer les rouges , qui s’élaienl obslinées , après avoir fait aclc d’apparition le troisième mois , à ne donner qu’un laiblc signe de présence de temps en temps , ou à tourmenter inutilement la malade à chaque époque périodique. ï.e Magnétisme est si passant pour rétablir le flux mensuel , que j'attribue cette résistance à l’organisation particulière de la maladie , puisqu’il vingt-sept ans elle ne l’avait jamais eu. Les épaules s’étaient redressées-, la colonne vertébrale avait repris sa direction , sauf une déviation insensible dans les deux dernières vertèbres lombaires , la taille avait reconquis sa forme et son élégance , la cuisse gauche , complètement détachée de l’abdomen , suivait sa direction naturelle , ainsi que le genou , la jambe et le pied. Le sang circulait largement dans toute cette paitic , dont les chairs avaient repris leur couleur naturelle et leur embonpoint. Enfin il n’existait plus de cct immense désordre, qu’une légère élévation dans la hanche gauche , qui , jointe a la déviation des deux dernières vertèbres , tenait le talon suspendu à un demi pouce environ au-dessus du sol, mais l’appu» s’opérait dans toute la longueur de la plante du pied , franchement et avec, facilité , de manière à ce que dans la marche le talon effleurât souvent la terre , et la malade pouvait se chausser elle-même , ce qui autrefois lui était impossible : la claudication était devenue inappréciable à dix pas de distance, et de plus près , quand la malade se tenait sur ses gardes.
Les ravages du mercure ne s’étaient pas concentrés sur la région abdominale , la cuisse et la jambe gauche , car le bras du même côté , intact en apparence , était profondément
atteint , et avait éprouvé de fortes crises ; ils s’étaient éleudus dans tout l’organisme, et tout le coté droit éprouva les mêmes crises que le gauche ; mais ces crises furent courtes et faibles. La poitriue et l’estomac en eurent de fort douloureuses ; tout le système nerveux avait été gravement altéré jusque dans sa source principale; aussi , il se manifesta, dans le cerveau, des crises si violentes , qu’elles furent jusqu’à la frénésie , pendant huit à dix jours.
J’avais massé énergiquement tous les membres estropiés , parce que la malade n’avait ni la force ni la possibilité de faire ce travail , qui seul pouvait les redresser et leur rendre l’activité : elle se magnétisa la tête.
D’abord , elle massa et percuta la boîte osseuse, puis elle détacha scs cheveux et y passa les doigts , comme si elle s’était servie d’un peigne. Il était évident , en observant tous ses mouvements , qu’ils lui servaient de conducteurs pour chasser le mercure au dehors, et dégager ainsi le cerveau.-
Elle commençait ce travail avec ardeur, peu à peu scs mouvements devenaient frénétiques, elle arrivait à un accès de folie, et si je n’avais pas été là pour modérer la crise et la calmer à temps, elle se serait brisé la tète contre les murs ; les cris qu’elle poussait étaient déchirants.
Le dix-huitième mois la malade , soit qu’elle n’espérât plus rien du Magnétisme , soit qu’elle fût satisfaite d’une amélioration inespérée , voulut cesser son traitement. Je vis à regrclr cette résolution spontanée , ou suggérée par des influences étrangères , ce que j’ignore , parce qu’elle conservait encore de la somnolence , que c’était un signe certain que la nature
travaillait toujours, et qu’elle avait besoin d’être soutenue. J’avais l’exemple de Mlie T... , qui, pour avoir cessé de se faire magnétiser vingt jours trop tôt , était retombée dans son état primitif. Ici rien de pareil n’était à redouter; il était constant que le mercure s’était évaporé par des sueurs abondantes , ou écoulé par les urines ; les membres estropiés étaient bien redressés , et , avec la vie , avaient repris de la force ; mais il était à craindre que cette vie récente , n-élant point raffermie et consolidée, les forces nouvelles disparussent insensiblement , et qu’avec l’êge la claudication revint aussi forte et aussi pénible que par le passé , car il suffit qu’il existe le germe le plus léger d’une maladie, pour que le mal reprenne tout son empire.. J’étais convaincu que la guérison radicale était possible avec le temps.
Je fis toutes ces observations à la malade , et je ne fus point écouté. Malheureusement deux ans après la réalité a dépassé mes craintes. . "
De toutes les cures que le Magnétisme peut opérer , je considère celle-ci , quoiqu’incomplèle , comme la plus extraordinaire à cause de l’énormité du mal , de sa nature et de son ancienneté. Les personnes qui ont connu l’état de la malade , avant son traitement magnétique , et qui l’ont vue avant sa dernière maladie , peuvent seules apprécier le changement merveilleux qui s’était fait chez elle.