COMMENT MEURENT LES DIABÉTIQUES
Il est rare et même exceptionnel qu'on meure directement du diabète : on meurt presque toujours d'une complication. Ce n'est guère que dans le diabète dit pancréatique que le patient succombe aux progrès du marasme et de la dénutrition.
Bon nombre de diabétiques succombent à des accidents nerveux afTectant tantôt la forme du coma, tantôt celle du collapsus. La cause occasionnelle qui vient rompre un équilibre instable peut être tantôt un surmenage professionnel ou cérébral, tantôt un shock opératoire ou un traumatisme.
Un de mes maîtres, aliéniste éminent, écrivain fécond, professeur très écouté, avait toutes les allures d'un diabétique : obésité, grand appétit, soif habituelle. Pareil à tant de médecins, il négligeait absolument sa santé. A l'occasion d'une excoriation assez rebelle qu'il avait eue, un de ses confrères lui avait conseillé de faire rechercher le sucre dans ses urines; il n'en fit rien. Je n'ai jamais vu personne mettre autant de morceaux de sucre dans son verre d'eau, quand il faisait son cours. Après avoir éprouvé pendant quelques jours une sensation insolite de fatigue, il s'alite un soir avant son heure habituelle; le lendemain il s'aperçoit qu'il peut à peine remuer ses jambes dans son lit, sa parole est pâteuse, embarrassée, et il m'envoie chercher. Je le trouve somnolent, avec un faciès hébété, une parésie très accentuée des quatre membres, une dyspnée sans aucun signe stéthoscopique. Je soupçonnais depuis assez longtemps son diabète; aussi mon premier soin fut-il de m'emparcr du vase de nuit et d'en emporter le contenu chez le pharmacien le plus proche : le dosage décèle 400 grammes de sucre; vingt-quatre heures plus tard, cet homme excellent succombait sans secousse aux progrès continus du coma.
J'ai soigné pendant quelques années un diabétique qui professait le plus complet dédain pour mes recommandations; il me consultait, disait-il, « pour faire plaisir à sa famille ». J'avais découvert sa glycosurie par hasard : il était venu me parler d'une chute dans la rue, chute qu'il attribuait à la maladresse ou à la malveillance d'un cocher, mais qui était due principalement à une parésie
[P LE GENDRE
graduelle des membres inférieurs par névrite, car plusieurs l'ois il se laissa ainsi renverser sans aulre inconvénient (}ue quelque meurtrissure légère, après (juoi il se relevait et rentrait chez lui avec résignation. Un beau jour, cependant, il resta sur le sol et dut être porté, d'abord à l'hôpital le plus proche, puis chez lui. Mon collègue Ouénu, que j'avais appelé, ne constata que des contusions et quelques plaies insignifiantes du visage et des membres ; il n'y avait ni fracture, ni luxation, ni phénomènes abdominaux. Le malade n'avait pas perdu connaissance, il avait eu seulement une évacuation involontaire de matières fécales. Mais certains symptômes me parurent alarmants : lindifTérence assez étrange du patient, qui ne paraissait point préoccupé des conséquences de sa chute malgré les visages soucieux de ses proches, le refroidissement du corps (température rectale : oo°,b) et surtout l'anurie. Malgré des injections sous-cutanées de sérum artificiel, la diurèse ne se rétablit point. Le pouls devint misérable, et quarante-huit heures après sa chute le malade s'éteignit doucement. C'est là du shock, du collapsus et non du coma diabétique.
J'ai observé un autre cas de collapsus chez un diabétique soumis à un traumatisme. Les urines ne furent point supprimées ; le malade tomba dans un état soporeux avec résolution musculaire complète. Seulement, fait singulier, la glycosurie, qui avait été constatée quelques jours avant l'accident, cessa brusquement; on ne trouva plus de sucre dans les urines émises jusqu'à la mort.
Un pharmacien fort intelligent, qui occupait dans sa profession une des plus hautes situations, s'aperçut un jour, vers la trentaine, qu'il était diabétique. Analysant des urines diabétiques, il voulut examiner les siennes par comparaison comme type d'urine normale et fut désagréablement surpris d"y trouver du sucre en quantité assez importante. Il étudia la question du traitement du diabète et se convainquit de la nécessité de se créer un genre de vie spécial : il y réussit tellement bien qu'à soixante ans, quand je le connus, il était en parfaite santé, quoique toujours glycosurique. Il avait non seulement suivi les règles les plus sages pour l'hygiène physique, mais il insistait, dans les conversations fréquentes que nous avons eues ensemble, sur le soin avec lequel il avait fui les causes de perturbation morale; il évitait les occasions de surexcitation nerveuse et se dosait avec un égal soin l'émotion et le plaisir. Mais, s'il est possible de se montrer sobre en fait de plaisirs, quand on est homme on n'est jamais à l'abri du chagrin et un moment vint où le malheur atteignit mon client de cruelle façon. Dès lors je le vis faiblir: l'artériosclérose, relativement modérée, n'avait jusqu'alors troublé d'une manière appréciable ni le cœur ni le rein; survinrent peu à peu la dyspnée d'effort, l'albuminurie et l'œdème malléolaire; puis, une attaque d'influenza, et l'albuminurie, d'insignifiante qu'elle était, devint importante. Malgré le régime et des médications appropriées, la glycosurie et l'albuminurie ne rétrocédèrent pas. Cependant il est probable que "les choses se seraient prolongées un certain temps encore lorsqu'une opération chirurgicale des plus légères intervint. Pendant l'attaque d'influenza il s'était produit une otite; une suppuration modérée de la caisse persistait malgré des soins attentifs, et le malade réclama une intervention plus radicale, qui fut exécutée par les spécialistes les plus autorisés, mais sur l'opportunité de laquelle je- ne fus point consulté. Si on m'eût demandé mon avis, il eût été pour l'abstention. Le soir même, l'opéré tombait dans un état comateux, pour lequel je fus appelé dans la nuit, mais je ne pus que constater l'agonie.
Je ne veux pas conclure de ce fait qu'il n'est guère possible, comme on le