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CHAPITRE PREMIER

La dénomination de cliarhon s'applique aux difïérentes manifestations morbides qui surviennent chez l'homme et les animaux à la suite de l'introduction et du développement d'un microbe spécial, la hartéridie charbonneuse.

Chez les animaux, la maladie se traduit le plus souvent par une infection de toute l'économie; chez l'homme, ce qu'on observe en général, c'est une lésion locale, la pustule maligne ; plus rarement l'infection se produit au niveau des orrj-anes internes, de l'intestin ou des poumons. ]\Iais ce qui donne aux affections charbonneuses un intérêt considérable, ce sont les recherches bactériologiques qu'elles ont suscitées, et qui ont si puissamment contribué à établir la nature parasitaire des maladies infectieuses. A ce titre, il n'est pas de sujet qui présente plus d'importance.

Historique. — Les anciens auteurs considéraient comme charl^onncuses toutes les tumeurs inflammatoires et gangreneuses de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané. On confondait sous une même dénomination la pustule maligne, les anthrax, les furoncles (petit charbon), les tumeurs de la peste. Cependant, d'après Friedberger et Frôhner, on pourrait trouver une première description du charbon dans des auteurs fort anciens. Moïse le mentionne et en fait le sixième fléau de l'Egypte; il indique même sa transmission à l'homme. Le charbon aurait été également décrit par Homère, Ovide, Lucrèce, Virgile: il aurait été connu aussi des médecins arabes qui le désignaient par le nom de feu perse. Mais ce n'est qu'à la fin du xvni'- siècle que le « charbon malin » commença à s'individualiser, et que Morand (') et Fournier (-) signalèrent la transmission à l'homme d'un principe provenant d'animaux charbonneux.

Quelques années plus tard, l'Académie de Dijon mettait au concours l'étude du charbon malin, connu en Bourgogne sous le nom de pustule maligne et couronnait les mémoires de Thomassin, Chambon, Saucerotte et l'important travail d'Enaux et Chaussier (^). Ce fut Chabert (') qui le premier mit de l'ordre dans l'histoire des maladies charbonneuses, dont il décrivit trois formes différentes : la fièvre charbonneuse, dans laquelle ne se montre aucune manifestation extérieure: le charbon essentiel, caractérisé par l'existence d'une tumeur

(') Morand, Opuscules de chirurgie. Paris, 1768.

(-) Fournier, Obsorvalions et expériences sur le cliarhon malin, avec un moyen assuré fie le guérir. Dijon, 1769.

(^] Enavx et CiiAUSSiEn. Méthode de Irailer les morsures des animaux enragés et de la vipère, suivie d'un Précis de la pustule maligne. Dijon, 1785.

(*) CuABERT, Traité du charbon ou anthrax dans les animaux. Paris, 178U.

priinilivo; lo clinrlx)!! symploinaliciiie (jui se Iradiiil |)ar Tapparilion sor-ondairc (le liiiiKMirs ('xl(''i'i(Mir('s. Celle (Jcrnirr'o vai'iélé coiisliLiic en r('alil(' iiiic maladie parliciilirrc. (pToii doil s()i<i;-n(MiS(Mri(Mil disliiiii;"ii('i' de la lir\i-(' cliai-hoiinciisc : il n'y a ciilre ces deux ini'cclions aucune analogie.

Au eonuiieneeinenl do ce siècle, un pj'ol'esseur à IV'coJe (rAHorl. I>arlli('>leuiy, élahlil <pic le cliarlton se transmet par inoculai ion, el il reconiinl (pie si le cheval et la chèM'e coulractent facilement la maladi(;, le chien s'y inonlic rc'IVaclaire. Plus tard Leuret ('), Eilert, Gcrlach ('), confirmèrent ces résultats ex[)éi-imenlau\'.

Devant les ravages que causait le charbon, particulièrement dans la Beance, le p^ouvernement tenta d'intervenir, et le minisire Cunin-Gridaine charij^ea Delaloud d'étudier la maladie. Etonné de voir périr surtout les animaux robustes, Delafond supposa que le charbon résultait d'une pléthore et plus spécialement d'un excès de globules rouges; se basant svu' quelques recherches chimi(|ues, il crut pouvoir admettre que le sang des animaux élait ti'op riche en azote, et que ce principe se trouvait également en trop grande abondance dans les végétaux des pâturages.

C'est alors que l'Association d'Eure-et-Loir aborda l'étude de la question. Aidée de Rayer et de Davaine, elle reconnut que le sang de rate du mouton, la fièvre charbonneuse du cheval, la maladie de sang de la vache, la pustule maligne de l'homme, ne représentent que des formes diiîérentes d'une même maladie; elle établit que cette maladie est inoculable aux animaux capables de la contracter spontanément, et qu'elle peut aussi se transmettre au lapin; enfin elle démontra que les organes, les tissus et le sang sont également virulents et que cette virulence augmente par les inocvdalions successives. Tels sont les remarquables résultats consignés dans le mémoire que Boulet, rapporteur de la commission, présenta à l'Académie de médecine le 4 mai 1852.

Si l'étude du charbon s'éclairait considérablement grâce à ces importantes découvertes, si son histoire clinique se trouvait complétée par les travaux de Bourgeois (^), de ^launoury et Salmon (''), de Raimbert (^), sa nature allait, pendant longtemps encore, rester inconnue.

Au mois d'août 1850, Rayer (") avait annoncé à la Société de biologie qu'au cours des recherches qu'il avait faites avec Davaine, il avait observé « dans le sang de petits corps filiformes, ayant environ le double en longueur d'un globule sanguin. Ces petits corps n'offraient point de mouvements spontanés ».

En 1855, PollenderC) vit les mêmes éléments dont il indiqua assez exactement les caractères morphologiques et, s'appuyant sur leur résistance aux divers réactifs histo-chimiques, il les considéra comme des cellules végétales. Jusqu'ici on n'aNait observé les bâtonnets que dans le sang des cadavres : Brauell(*) les

(') I.EUiiET, Méinoil'e sur 1 altcralion du sang. Thèse de Paris, 1826.

(*) GKP.LACn, Die Blulseuclie dei- Schafe. Magazine fiir d. qesnnimte Tliierlii'ilkidide. i5<l XI, 18i5.

(^) Bouiîc.EOis, Mémoire sur la pusLule maligne. Arrh. ijrn. de nirdccinc. 185"). — Traité pratique de la pustule maligne et de l'œdème malin. Paris, 1801.

(*) M.\i'NOURV et Salmox, Mémoire sur l'inoculation de la pustule maliyne. Gaz. iiiéd. de Paris, 1857.

(^) Raimrkp.t, Traité des maladies cliarljoimeuses. Pai-is, 18.50.

('^) I^vvER, Ino(-ulation du sang de rate. Soi-icLé de biulugie, 1850.

C) l^oi.LENDEn, Mikroskop. und mikrochemische Untersuchungen d^^v Mii/.hrandliliiles. Casper's Vierleljalirsrlirift f. gcrirld.inid ojfenl. Mcdii-in, Bd \TIT. 1855.

(^) Bhauell, Versurhe und Untersuchungen helreffend den Milzhrand des Menschen und der Thiere. Arrh. f. paih. Anal., Bd XI, 1857. — Weitere Millieilun-rcn ïiber Mil/.hraiid. //-;../., Dd IV, 1858.

[G.-U. ROGER J

644 CHARBOX.

rclroiiva. chez 1 aniinnl \i\aiil. <jii('l([U('s licurcs avant lamorl: mais il r(''r<lila une erreur dans laquelle élaienl déjà tombés les anciens ol)sei-\aleurs et que nous allons voir renaître à maintes repi'ises : il ne sut pas dislini^uer lagcnt spécifique du charbon des vibrions mobiles de la septicémie. Cette confusion, Delafond(') devait la relever dans un remarcpialde travail paru en ISIUI; le j)remier. il fit une tentative de culture: ayant laissé à lair du sang charbonneux, il vil les bâtonnets s'allonger et comprit qu'il s'agissait d'une végétation cryplogamique dont il pensa même à rechercher les spores; on sait qu'il échoua sur ce dernier point : l'existence des spores charbonneuses ne devait être démontrée que seize ans plus tard par Robert Koch.

Malgré les importantes découvertes dont s'enrichissait l'histoire du charbon, personne n'avait compris le rôle pathogénique des bâtonnets, auxquels on attribuait seulement une valeur pronostique. A ce moment, Pasteur publiait ses travaux sur le ferment butyrique. Leur lecture éclaira l'esprit de Davaine(*) et le ramena à l'étude de la bactéridie charljonneuse qu'il avait découverte avec Rayer. Il comprit que la maladie, comme la fermentation, est sous la dépendance d'un agent animé et accumula une quantité considérable d'expériences à l'appui de sa conception. Mais une idée aussi neuve ne pouvait rencontrer que des incrédules ou des adversaires. Signol, Leplat et Jaillard, Sanson et Bouley, attaquèrent ses conclusions. Davaine n'eut pas de peine à démontrer que tous ces expérimentateurs s'étaient trompés, et qu'ils avaient continué à confondre les maladies charbonneuses et septicémiques. Mais, il faut l'avouer, malgré ses admirables travaux, Davaine n'était pas arrivé à donner de sa conception une preuve irréfragable; Koch("'), dans le beau mémoire qu'il publia en 1876, où il décrivit les spores charbonneuses et montra combien leur résistance diffère de celle des bâtonnets, contribua certainement à aplanir bien des difficultés et à faire tomber nombre d'objections. Mais ce furent les recherches de Pasteur (^) qui mirent hors de conteste le rôle de l'agent animé et qui établirent, grâce à la méthode des cultures, que le charbon est la maladie de la bactéridie, comme la gale est la maladie de l'acare.

Dès lors, le doute ne fut plus possible : la maladie charbonneuse devint la maladie d'étude des bactériologistes; un grand nombre de travaux furent publiés tant en France qu'à l'étranger et achevèrent l'histoire scientifique du charbon. En même temps, les recherches de Toussaint (''), de Pasteur et de ses collaborateurs C'), de Chauveau C^), ouvraient une nouvelle voie à la bactériologie et montraient qu'il est possible d'atténuer l'agent de la maladie et de le faire servir à vacciner les animaux, c'est-à-dire à les rendre réfractaires au virus le plus virulent.

('j Delafond, Recueil de médecine vétérinuirc, 1860.

(*) Davaine, Reclierches sur les infusoircs du sang dans la maladie connue sous le nom de sang de rate. Comptes rendus, 1865. — Davaine a publié un grand nombre de notes insérées aux Comptes 'rendus de V Académie des sciences, de V Académie de médecine et de \a Société de biologie. On les trouvera réunies dans VŒucre de Davaine. 1 vol. in-8, Pari^^, 1889.

(5) R. KocH, Die /Etioloçie der Milzbrand-Krankheit. Colm's Beitrâge z. Biol. der P/lanzen,

{*) Pasteur, .Jocbert, Chamberlaxd, Roux, Nombreuses notes insérées aux Comptes rendus de l'Académie des sciences, à partir de 1877.

(^) Toussaint, De l'immunité pour le chai-bon acquise à la suite d'inoculations préventives; Comj-jtes rendus, 1880.

C^) Pasteur, CiiAMnERLANo et Roux, Cntiiplcs rendus, 1881, ^ Guamberland, Le charbon et la vaccination charjjonneusc. l^aris. 1885.

C) Chauveau, Comptes rendus^ 18S'2 et années suivantes.

Nous ne poinons indiciiicr ici Ions les lr;i\;iii\ (|ir;i siiscil(''s riiisloil'o du cliiirhoii ; on en trouvera le irsuiné dans lejixre de Slraiis('). Si iiièiiie nous avons insisié loniJ;-uenient, Irop lonf^uemonl |)eiil-(Mre, sur riiisl()ri(|iie du cliarl)()n, c'esl parce qu'il s'agissait do la première maladie dont la nalure niierohieiuie ail élé démontrée : résumer son histoire, c'élail en (pud(p.ie sorte résumer louir l'Iiisloire de la bactériologie.

Morphologie et biologie du microbe. — Morphologie de la bactéridie. — Le mierobt' du charbon, désigné par Davaiiie sous le nom de Ijiifli'iidir r/uirOonneusc, rentre dans la tribu des dcsmohacLéru'>^ de Cohn et dans le genre bacille [Barilliis anlhnicl>i).

Les cellules du végétal sont constituées par un corps protoplasmiquc homogène, enfermé dans une membrane cellulaire c{u'on met en évidence par la teinture d'iode : Pianesi considère la membrane comme la couche la plus dense d'une enveloppe gélatineuse, ce qui explique l'aspect encapsulé qu'on observe dans certains cas.

Le bacille du charbon afïecte deux formes principales : tantôt il est représenté par des bâtonnets isolés ou accouplés; tantôt il

forme de longs filaments segmentés.

FlG. 1.

Bacléridic charbonneuse.

(Préparation faite avec le sang d'un cobaye mort 36 heures après l'inoculation.)

Dans le sang de l'homme ou des animaux (fig. 1), ce sont des bâtonnets cylindriques, transparents, homogènes, immobiles, ayant de 5 à 6 p. de long sur 1 à 1,5 jx de large ; leur

longueur varie ([uelque peu suivant les animaux dont ils proviennent; c'est ainsi qu'ils sont plus courts chez le bœuf que chez le cobaye ou la souris: chez l'homme ils sont aussi moins longs que chez les rongeurs; enfin chez ces derniers, on trouve des bâtonnets plus larges que d'habitude lorsqu'on a inoculé une culture atténuée. Chaque élément est isolé; quelquefois on en voit plusieurs réunis bout à bout: il y a ainsi des chaînettes de 2 à 4 ou 5 bâtonnets. A un fori grossissement et après coloration avec les couleurs d'aniline (fig. 2), on constate que le protoplasma est parfaitement homogène. Il existe souvent autour des bâtonnets un espace clair qu'on a pu considérer comme une capsule < (pi'on met facilement en évidence en colorant la préparation au moyen du violet de gentiane, et en

la traitant ensuite par l'acide ac(Mi(pu' au centième. Enfin, on piMil (Muslater (pie les bâtonnets, parfois renflés et élargis à leurs extrémités, soid coiq)és eari-i'ment, mais limités par une ligne légèrement sinueuse (Ko(di). (le caractère a son importance : il sert à distingU(M- la bacti'ridie de divers autres uucrobes el

't S:ui-

Fi(i. -2.

-iiuris iiKirlc Gr. 1.)(1U D.

^(') Sthais, I.c cliarlion dos nninianx (M de I'Ikhiiiikv I^.uis. ISST.

[G. -H. ROGER 1

parliciilièiemenl du BaciUus subtilis avec lequel on l'a parfois confondue. Ce dernier bacille est très répandu : on le trouve dans les infusions de foin; on peut le rencontrer ég-alement dans le corps des animaux; nous l'avons observé à plusieurs reprises dans le foie d'animaux qui avaient succombé au surmenage. Nous rappellerons pour mémoire que Buchner avait pensé que la bacléridie charbonneuse provenait du bacille du foin et qu'il était possible de transformer ces deux microbes, l'un en l'autre: on sait que les recherches ultérieures n'ont pas ratifié celte opinion.

Si l'on sème la bactéridie charbonneuse sur les différents milieux de culture employés en microbie, on la voit s'allonger; elle se présente sous une deuxième forme, celle de longs filaments plus ou moins enchevêtrés (fig. 5). Ces filaments sont constitués par une mince gaine hyaline renfermant, dans son intérieur, un protoplasma homogène : dans la plupart des filaments, le protoplasma est divisé en segments régu-

liers, généralement plus courts que les bâtonnets du sang et séparés les uns des autres par des espaces clairs: chaque segment représente une cellule végétale.

Dans la plupart des milieux de culture, les filaments donnent rapidement des spores endogènes reconnaissables à leur aspect brillant.

Koch avait admis quelles étaient constituées par une goutte de graisse ou dhuile contenue dans une mince enveloppe de protoplasma. On les voit surtout sur les préparations colorées à la fuchsine après un chauffage assez élevé, décolorées à l'alcool et recolorées par le bleu de méthylène: dans ces conditions les spores apparaissent comme des points rouges au milieu des filaments teintés en Ideu. Au début, la spore est représentée par une petite granulation qui se produit dans le protoplasma et devient bientôt plus volumineuse et ovoïde; il n'y a qu'une spore dans chaque cellule. Puis le protoplasma se désagrège, la membrane d'enveloppe persistant encore sous forme de gaine vide; enfin les spores sont mises en liberté. Elles végéteront à la condition d'être reportées dans un nouveau milieu de culture; on les voit alors augmenter de volume, perdre leur réfringence; puis une saillie apparaît à l'un des pôles: la membrane d'enveloppe se déchire en ce point ou plutôt se résorbe; le protoplasma fait issue, il pousse et s'allonge sous forme de bacille. A ce moment du développement, quelques auteurs ont observé une certaine mobilité des éléments (V. Frisch, Toussaint)(*). (') Toussaint, Recherches expérimentales sur la maladie charbonneuse. Thèse de Lyon, 1879.

Fig. ". — Cullure dans du Ijouillon, agee de -iS hein-es. Gr. 70J D.

INIali'iM' lo soin rpio nous avons apporlc* à cetlo rocliorclic, nous n'avons jamais pu ol)server la drliisconcc dé la' spore. Mais en mellanl les spores dans des condilions eugénésiques, c'esl-à-dire en les plaçant à l'éLiive sur un milieu nutrilil", nous avons eonslalé ({u'au bout d'un (piarl d'houi'e, la pliiparl d'enli-c files se laissent pénétrer par les couloiu-s d'aniline. Il est donc sur\eiiu une modification de leur membrane d'enveloppe (pii doit permettre l'entrée des matières nutritives aussi bien que l'entrée des malièr'os coloranles; on conroil ainsi leur lufjdc de développement.

La sporulalion se fait d'aulanl |»liis \ile cpie les matières nulrili\'es sont pins rapidement consommées; aussi se produil-elle facilemeni dans l'eau dislilh-e. Récij)ro(|uement, en assurant constamment rap[)ort des matc'riaux nnlritils, on peut obtenir une série ininterrompue de cultures non s|)orulées (Biichner) ('). Nous ferons remarquer qu'on n'observe pas de spores dans le sang' ou les organes des animaux qui succombent au charbon. Behring n'en a pas trouvé non plus en semant la bactéridie dans du sérum; mais en diluant ce séinm, les spores se sont développées. Il y a donc dans le sérum une snbslanee. l'acide carbonique d'après Behring, qui empêche la sporulation.

La forme de la bactéridie se modifie quelque peu, suivant diverses circonstances et spécialement suivant les milieux de culture, et la température ambiante. Mais nous ne pouvons insister ici sur tous ces faits; nous rappellerons seulement que, dans les vieilles cultures, on observe des formes bizarres, dites formes d'involution, donnant aux éléments l'aspect de renflements fusiformes, piriformes, cylindriques, etc.

Caractères des cultures. — La bactéridie cliarbonneuse se développe facilement dans les milieux artificiels, à la condition que leur réaction soit neutre ou légèrement alcaline et que l'oxygène puisse y arriver aisément.

Dans le bouillon, la végétation se fait sous forme de petits grumeaux qui nagent dans le liquide resté clair et, au bout d'un certain temps, finissent par tomber au fond du vase ; à ce moment la sporulalion est terminée et les fdaments commencent à se désagréger.

Cdlûiiir développée • ftéhiliiio et âcéc de 3 jours.

Gr. 80 D.

riîJci

Sur l'agar, on observe une traînée blanchâtre, épaisse, crémeuse.

L'aspect est tout à fait caractéristique, quand on emploie un tube de gélatine et qu'on y sème le charbon par une piqûre; dans le canal ainsi jiroduit, on voit se développer une bande Ijlanchâtre d'où partent de petits filaments devenant bientôt floconneux. Au niveau de la partie libre, on observe une colonie

floconneuse, assez épaisse; puis, au bout de quel((ues jours. la gélatine se liquéfie et renferme dans son milieu un amas blanchàire ([ui linit par tomler

(\) BucnNEiî, UfSJiclie des y|)oreiii)ilduiig l)eiiii Milzl)rondl)acillus. Miinrli. mcil. Wvclicnschr.)

sur une plainie

[G. -H. flOCUfl.]

6i8 CHARBON.

au fuiul (lu lul)c. Sur une [)]a(iu<' <\o gélalino, la colonie, au bout de 2 ou ." jours, se présente, quanti on Texaniine à un ti^rossissement de <iO à 80 diamètres, sous Faspect d'un disque arrondi, formé de filaments réunis en une masse chevelue (fig. i) ou en flocons cotonneux.

Sur la pomme de terre, la végétation se fait abondamment, sous forme d'une couche opaque, épaisse et d'un blanc sale.

Les cultures dans le lait présentent quehpies caractères paiticuliers ('). Si l'on sème la bacléi-idie dans un tube à essai contenant 15 à !20 ce. de lail, ou constate que le milieu est coagvdé vers le troisième jour; si on la sème dans un matras à fond plat de façon que l'aération soit facile, le lait ne se coagule pas, il se transforme simplement en un liquide jaune brunâtre. La coagulation du lait est due à un ferment soluble; s'il n'agit pas dans les milieux fortement aérés, c'est que dans ces conditions la bactéridie transforme la caséine en une matière incoagulable.

Outre cette caséase, la bactéridie sécrète un ferment qui saccliarifie le glycogène; mais dans les liquides où on a semé le microbe vivant, on ne trouve pas de glycose ; le sucre est consommé au fur et à mesure qu'il se produit (Roger, Etienne).

La bactéridie charbonneuse est donc apte à sécréter trois ferments : une diastase protéolytique qui se rencontre dans les cultures renfermant de la peptone ; une caséase qu'on trouve dans le lait ; une zymase saccharifiante qui prend naissance dans les milieux renfermant de l'amidon ou du glyfogène.

Outre ces ferments solubles qui [agissent sur le milieu, la bactéridie produit différents corps bien définis chimiquement : Perdrix a montré qu'elle donne naissance à de l'acide carbonique et à de l'ammoniaque; Iwanow a reconnu qu'elle produit des acides gras. Nous parlerons à propos de la physiologie pathologique des substances toxiques et vaccinantes qu'on peut déceler dans les cultures.

Action des agents physiques et chimiques. — Le développement et la vie de la bactéridie sont considérablement influencés par la température; c'est à 55" que la végétation se fait le plus facilement; dès la vingtième heure la culture est sporulée. A 50", les spores se produisent au Ijout de 50 heures; à \S ou 20", elles mettent 2 ou 5 jours à apparaître: enfin elles ne peuvent se former à 15". Les cellules mêmes ne peuvent plus se diviser à partir de 12". 11 va sans dire que ces chiffres n'ont rien d'absolu. Ainsi, d'après C. Fra:^nkel, la végétation s'arrêterait au-dessous de 16" et la sporulation au-dessous de 24 ou 25°; il n'y aurait donc jamais de spores dans les cultures sur gélatine.

Pour les températures élevées, on admet que c'est à 45" que la bactéridie cesse de croître; à partir de 45", les spores ne se forment plus.

Lehmann, Heim, Buchner et surtout Behring, Roux ont étudié des variétés asporogènes; on les obtient en soumettant la bactéridie à des conditions défavorables à son développement; c'est ce qu'on observe, par exemple, quand on la cultive dans des milieux additionnés de faibles doses d'antise-ptiques, bichromate de potasse ou acide phénique au millième (Roux); acide rosolique ou acide chlorhydrique à 1 pour 100 (Behring).

(') Roger, Action de la bactéridie charbonneuse sur le lait. Soc. de bioL. 18 mars 1893.

r.iiAHHOX. r.io

Si ranlisopli(iiie ng-it pendaiil S à 10 jours, on ol>li(Mil une race asporogène virulonio; si son ;u'lion so prolonge plus longtemps, la bacléridie perd à la fois la j)ropricLé i]o donner des spores et de tueries animaux.

L'action des difï'érents agents pliysi(|ues ou cliimi(pies dilTèi-e totalement, suivant (pi'clle s'exerce sur des éléments cpii sont ou non sporulés; c'est un résultat (pii a (Mé pai-l'alUMiienl uns eu ('•vi(l<'nce par les recherches de Koch, et qui expli(|ue certains laits conlradicloires observ(''s au début de l'étiule (\\i charbon. Ainsi, lorsqu'on enl'erme du sang charbonneux dans des lubes scellés, en ayant soin de ne })as y laisser pénéli-cM- d'air, la bacléiidic |)('ril en peu d(; temps; si l'on refait l'expérience avec des (Mémenls s|)orul('s, la vie pciil persister pendant des années.

La présence ou l'absence de spores n'est pas la seule cause d'eiTeur conire laquelle on doive se mettre en garde. Il faut toujours notei- soigneusemenl dans quelles conditions se trouvent placés les microbes sur lesquels on expériniente. Les résultats sont bien différents suivant qu'on emploie des cultures asporogènes ou du sang charbonneux, suivant qu'on opère sur des microbes humides ou desséchés, exposés ou non à l'action de l'air et de la lumière, enfin sui\ant qu'on élève ou qu'on abaisse la température ambiante. La question est donc complexe et se trouve entourée d'une série de difficultés qui modifient les résultats et expliquent un grand nombre de contradictions.

M. Momont(') a essayé d'éviter ces diverses causes d'erreur. Il a reconnu que les bâtonnets du sang charbonneux sont bien plus résistants que les filaments des cultures asporogènes. Le sang desséché dans le vide sur l'acide sulfurique, peut rester virulent quand on le soumet pendant une heure et demie à une température de 92°; le sang humide est stérilisé à o5<* en une heure. Les bâtonnets du sang desséché, quand on les laisse au contact de l'air, survivent pendant 00 jours à une température variant de 16" à 2"2", et pendant 48 jours à 50": si on les place dans le vide, la survie est de 48 jours à 22°, de 52 jours à 55". En se servant du sang humide, la survie, qui est de 60 jours à 55" dans le vide, n'atteint pas 50 jours au contact de l'air.

Pour tuer les spores, il faudrait les soumettre, d'après Koch et ^^'()ltThiïgcl, à une température humide de 107° pendant 5 minutes; dans l'air sec elles résisteraient à 120° pendant 4 heures; il serait nécessaire de les laisser 5 heures à 140° pour les tuer sûrement. Il est vrai que dans des expériences plus précises, M. Massol a trouvé des chitïres bien moins élevés: les spores seraient détruites par une exjiosition de 5 h 10 minutes à une température de 100°.

Les modifications de la pression agissent peu sur les microbes, mais (werceut encore des effets différents suivant qu'on opère sur des bacléridies sporulées ou asporogènes : dans le premier cas, il se fait, sous l'influence de hautes pressions. 2600 atmosphères par exemple, une légère diminution du pouvoir pathogène: dans le second, il se produit dans les mêmes conditions, une stérilisation incomplète du liquide et une ti'ès grande atténuation : linoculalion des cultures ainsi modifiées ne détermine plus qu'une maladie chronique (-).

L'influence de l'air, dans toutes ces expériences, ne doil pas non plus être

(') MoMONT, Aclion de la dessiocation, de Tair et de la lumière sur la bncLéi-idie chaihonneuse filamenteuse. Thèse de Paris, 1891 et Annales de rfnstUut Pasteur, 18'.l'2.

n RoGEB, Aclion des hautes pressions sur quelques liadéries. Canijdes rendus de VArademie des sciences, 1890; Arch. de plnjsioL, 1890.

négligée; M. Roux a démoiilié (jne les spores soiil liiées (|iian(l on les soumet pendant 60 heures, à racLion combinée de l'air et d'une lempéralure de 70": si on répète l'expérience, en les laissant à l'abri de l'air, on les trouve encore vivantes au bout de lljo heures. On observe des laits analogues en étudiant l'influence simultanée de l'air et du soleil. Il est intéressant d(> ra|)peler à (•(; propos que, d'après M. Arloing(^), la lumière solaire est plus nuisible aux spores qu'aux bâtonnets, même quand on place le liquide ensoleillé dans de la glace, de façon à empêcher le développement de la spore, et la production de bacilles naissants peu résistants. M. Roux soutient que, dans ces conditions, les spores ne croissent pas, non parce qu'elles ont péri, mais parce que, sous l'influence de la lumière solaire, le bouillon a subi des modifirations chimiques qui le rendent impropre à la végétation de la bactéridie.

M. Momont, qui a repris cette étude, a reconnu que les spores maintenues une heure dans l'eau distillée, périssent après 48 heures d'insolation, quand elles sont au contact de l'air; enfermées dans un tube sans air, elles sont encore vivantes après 110 heures. Les cultures asporogènes succombent rapidement; un liquide qui donnait, au début de l'expérience, 2 520 bactéries, n'en contient plus que 50 après 20 minutes d'insolation, 4 après 40 minutes; il est stérile au bout de 5/4 d'heure.

Des ditïérences analogues s'observent quand on étudie l'action de l'eau. Hochstetter a trouvé que la bactéridie non sporulée, contenue dans de l'eau distillée ou dans l'eau de Rerlin, stérilisée au préalable, périt en 5 jours; les spores se montrent encore vivantes au bout de 154 jours (Nœgeli et Koch) et même au bout d'un an. La résistance est plus grande quand la température est basse; d'après Meade Bolton (■^), les bâtonnets meurent au bout de 6 jours à 20", tandis que les spores restent vivantes pendant 5 mois; mais si on les maintient pendant le même laps de temps à 55", elles perdent le pouvoir de se développer. Une nouvelle cause d'erreur a été mise en évidence par Straus et Dubarry('') : dans l'eau distillée, la bactéridie peut donner des spores à 15 ou 20", et, dès lors, la végétation se trouve encore possible au bout de 151 jours.

D'après Sirena, les spores conservées dans de l'eau distillée et stérilisée seraient encore vivantes et virulentes au bout de 2 ans et 19 jours; dans l'eau ordinaire au bout de 4 mois; dans la terre stérilisée, au bout de 16 mois.

On a étudié l'action de l'ozone sur le charbon, et on a vu que les spores résistent pendant trois et quatre heures (Szpilmann), mais sont détruites par un séjour de cinq heures (Oberdôffer) ; elles ne sont pas tuées quand on les soumet pendant 21 jours à l'influence de l'oxygène comprimé à dix atmosphères, tandis que, dans les mêmes conditions, les bâtonnets succombent en 8 jours.

Nous ne pouvons, à notre grand regret, insister sur toutes ces expériences fort intéressantes; nous avons cru seulement devoir signaler les principaux faits observés, et nous terminerons l'étude de la résistance vitale du charbon en disant quelques mots de l'action des substances chimiques. Comme toujours, les résultats diffèrent suivant qu'on considère les bâtonnets ou les spores. Ces

(') Arloing, Influence de la lumière sur le développement et les propriétés du bacillus anthracis. Arch. de physiologie, 188(3.

{*) Meade Bolton, Ueber das Verhalten verschiedener Bacterienarlen iui Trinkwasser. Zeitsehr. f. Hygiène, 1886.

(^) Straus et Dubarry, Recherches sur la durée de la vie des microbes pathogènes dans l'eau. Arch. de Méd. expér., 1889.

Pouvoir

Pouvoir

Toxicilc

inliseplique.

toxique.

i-elali\c.

Of,on

O^SCO')

O-sOOô

Oe',Oi

(|(>iiii(''r('s rrsisicnl ;'i un uuMnnge d'alcol el d'élhor; elles peiivenl rester vivantes |)cn(l;inl T»? joiii's diuis une sorution d'acide pliéni(]U(5 à 5 pour 100 (Gultmann cl Mcikc), landis (pie h^s bAtonnets sont tués en 10 secondes par une solution an (-(Milirnic (darlnci' et Plai4t>-e). Le sublinK' a I pour 100 l'ait périr les bâtonnets en (pu'hpu's uiinules ((ieppert); i)()ur dél l'uire la spore, il tant des solutions à 1/400" et l/200'=(Tscherni).

Behring a étudié le rap|)<)rl (pii e.xisie enhc le pouvoir anliseplique des diverses substances vis-à-vis de la bactéridie el Icui- action loxique sur les animaux; il est arrivé à celle conclusion assez curieuse (pic la toxicité relative ne varie guère, et oscille autour du chii'IVe 0; c'est-à-dire que pour tuer I kilogramme d'animal il l'aut 6 l'ois moins de substance que pour stériliser un litre de liquide. Voici quelques-uns des chiffres qu'il donne et qui peuvent présenter un certain intérêt au point de vue pratique.

Acide pliéni(iue.

Sublimé

Chlorliydrate de (luiiiiiic

Mercuro-cyanure (le potassium. .

Argenlo-cyanurc de potassium. .

Aui'o-cyanure de potassium. . . .

Mais il faut remarquer encore que tous ces chiffres n'ont qu'une valeur relative, car l'action des antiseptiques varie suivant la température ambiante. Koch a montré, en effet, que la chaleur est un adjuvant des antiseptiques. Heider(') a trouvé que l'acide phénique à 5 pour 100 n'a pas détruit les spores en 56 jours à la température ambiante; il les fait périr en deux heures à 55" et en trois minutes à 57''.

Enfin d'assez nombreuses expériences établissent que les bâtonnets sont rapidement détruits sous l'influence de la putréfaction, tandis qu'au bout d'un mois les spores sont encore vivantes.

Les quelques considérations que nous avons cru devoir présenter sur la résistance du charbon aux diverses causes de destruction étaient indispensables pour pouvoir aborder l'étude étiologique de cette maladie.

Étiologie. — Distribution géographique. — Si le charbon peut s'observer dans toutes les régions du globe, il est certaines contrées qui semblent particulièrement disposées à subir ses ravages. En France, il sévit dans la Brie, la Champagne, la Bourgogne, le Dauphiné, l'Auvergne, les Charenles, le Languedoc et surtout dans la Beauce; dans celte dernière contrée, l'infection charbonneuse a pu, à de certains moments, frapper 20 pour 100 de la population ovine, amenant par an une perte de 7 à 8 millions de francs. En Allemagne, on l'observe surtout dans la Bavière et la Saxe; en Autriche, ce sont les provinces danubiennes et la Hongrie qui sont plus spécialement atteintes. Mais, parmi les États d'Europe, c'est la Russie qui paye le plus lourd tribut à la terrible infection; la Sibérie a été à maintes reprises ravagée par des épizooties et des épidémies qu'on a réunies sous le nom de peste si])éri(Mine; c'est ainsi qu à

(') Heider. Ueber die Wifi<samkeit von Desinrektionsiiiitlelu hei hoherer Temperalui". Ccniralb. /'. Bakleriologie, 1891, Bd. I.V, p. 221.

IG.-H. ROGER

NoYogorod, de d867 à 1870, le charbon fil périr 50 000 individus des espèces chevaline, bovine et ovine cL entraîna la mort de 528 hommes.

Les maladies charbonneuses semblent plus rares en Anglelei-re et dans JAmériquedu Nord. Elles sont assez répandues dans les auti'es parties du Nouveau- Monde, surtout à Buenos-Ayres, ainsi ([uc dans l'Asie centrale et dans l'Jnde. Mais souvent on n'a pas su les rattacher à leur véritable cause; rien d'instruclil' à cet égard comme cette épizootie d'Australie (jii'on d('siguail, jusque dans ces derniers temps, sous le nom de Cwnbevland dlseam et (jui causait, cha(pui année, la mort de 500000 moutons. MM. Loir, Gcrmond et Hinds(') ont montré que cette affection n'est pas une maladie nouvelle; elle esl sous la dépendance de la bactéridie.

Modes de propagation du charbon. — La résistance des spores. charbonneuses aux différents agents chimiques ou physiques explique la persistance de l'infection dans certaines contrées. Pendant un temps fort long, les spores, déposées sur le sol ou même dans l'eau, peuvent conserver leurs propriétés végétatives. Bollinger(^) rapporte à ce propos une observation bien curieuse, publiée par Einike. En 1852, un bœuf meurt du charbon; deux personnes mangent de sa chair et succombent. Au printemps, la peau de l'animal est mise à macérer dans une mare, puis manipulée par un sellier qui en fait des harnais. Cet homme contracte le charbon. Un troupeau de moutons se baigne dans la mare : vingt d'entre eux succombent au sang de rate; enfin on voit périr deux chevaux qui avaient porté les harnais préparés avec la peau de la bête charbonneuse. Cette observation est intéressante à plus d'un titre; elle confirme, en tout cas, ce que nous disions plus haut de la survie des spores, maintenues dans de l'eau.

Mais le plus souvent c'est la terre qui est contaminée par les urines, les excréments, le sang des animaux malades, et qui sert à la propagation de l'infection,

La persistance des germes à la surface du sol ou dans son épaisseur a été étudiée à maintes reprises; les résultats obtenus semblent au premier abord assez contradictoires. On savait depuis longtemps que, dans une même contrée, certains pâturages sont particulièrement dangereux; en Beauce, on les désigne sous le nom de champs « maudits ». Parfois les foyers sont circonscrits, se localisent à une ferme, un enclos, une étable. Pasteur aborda l'étude de celte question et réussit à trouver les spores charbonneuses sur les terres infectantes, dans le sol qui recouvrait ou entourait les fosses où l'on avait enfoui, plusieurs années auparavant, des cadavres d'animaux charbonneux. Souvent même la terre avait été ensemencée et avait donné des moissons sans qiu^ sa virulence eût disparu. Restait à trouver comment se faisait l'infection de la terre et comment les spores pouvaient remonter du point où l'on avait enfoui les cadavres à la surface du sol. Pasteur admit que les vers de terre étaient les agents de cette migration : les vers vont autour des cadavres, avalent la terre contaminée et, remontant à la surface, y déposent, par les excréments qu'ils rendent, les germes du charbon. C'est ce qu'on peut constater expérimenlalemeni, en faisant vivre des vers dans de la terre mélangée à des spores.

(') Loir, GEnMOND et Hi.\ns, I^o r.nnilioiinnd disonso dos moulons. AniinlrA ilc rfnslilnl Pastenr. 1888, p. .t11.

(-) BoLLiNGER, Ziemusen's Hnndh. d. f^pecicllen Palli. und Thernp., Bd III. 1870.

CHARBON. or,-,

Kocli ;il(;u(na vivcincnl la lliôoric de Pasleiii-; il prélciulil qno la Icnv osl |i()|) l'ioidc pour |)('rm('l(i'(' la \('i;(''lali<)n ol siii'louL la sponilalion du charbon. J.a Iciiipc'ralurc, dans rinh'riciir du sol, à un d(MTii-mèlrc do profondeur, esl de i'i h lU", cl, à un nièlre, de li à l<S", pondant les mois où ollo alloini Sf)n maximum, c'osl-à-diro on aoûl et s(>ploml)ro. (los cliiflVos mônios nous indi- (pu'id (pio nous sommes sur la limilo dos condilions lli('rnii(pics où pciil se l'aire la sporulation. D'ailleurs Sclirakamp a r('ussi à oultivor le charbon dans de la terre végétale stérilisée, maintenue entre 18 et 22". La terre sondilo i-epr('sentor on etret un bon milieu de culture; les expériences (\v Soyka(') oïd lait voir qu'en introduisant des })articules de quartz dans les li(|uides où l'on cultive la l)actéridio, on favorise? notablement la sporulation. Il faut de j>lus remarquer qu'autour des animaux enfouis, la température du sol est plus élevée à cause de la chaleur que dég^agent les cadavres pendant la |)uliéf action.

Koch a admis que l'infection se fait surtout en surface, par conlanminatioji de la partie superficielle du sol; ce mode étiologique n'explique guère la persistance de l'infection en certains points limités, car les germes devraient être tués par le soleil ou entraînés par les eaux et les vents.

Il faut enfin tenir compte de la façon dont se pratique l'enfouissement des moutons charbonneux; si on les enterrait aussitôt après la mort, en prenant grand soin de ne pas laisser couler au dehors les liquides virulents, peut-être verrait-on périr les bactéridies. Feser(-) a enfoui dans de la terre des cadavres d'animaux charbonneux; cette terre, inoculée au bout d'un temps qui a Aarié de quatre jours à un an, ne s'est pas montrée virulente. Les expériences récentes de Kitasalo, confirmant et précisant les recherches antérieures de Feser et de Eismarch, ont donné les résultats suivants : des cultures sur gélatine ou agar, enfouies dans la terre à I mètre de profondeur, ne peuvent sporuler que pendant les mois de juin, juillet et août; encore faut-il employer des cultures pures, car les microbes de la putréfaction détruisent rapidement les bactéridies; celles-ci ne se développent qu'avec difficulté aux profondeurs de 2 mètres, même pendant le mois de juillet; à 5 mètres, elles cessent de croître.

Mais dans la pratique journalière, les choses ne se passent pas aussi simplement. Le plus souvent les cadavres sont dépecés sur place ; les chiens les mangent et en dispersent les débris; on attend plus ou moins longtemps avant de pratiquer l'enfouissement et on permet ainsi aux bâtonnets de donner naissance aux spores; c'est donc le plus souvent un cadavre sporulé qu'on enfouit. On conçoit dès lors le rôle des vers de terre, dont l'importance ressort encore dos récentes recherches de Bollingor(^) ; ce savant a opéré dans les Alpes bavaroises; il a recueilli des vers do terre dans des endroits où avaient été enfouis des animaux charbonneux et, dans quelques cas, il a pu démontrer dans ces vers la présence de spores virulentes.

Los vers de terre ne sont pas les seuls animaux ca})ables de propager le charbon. Les expériences fort intéressantes do Karlinski ('*) ont démontré que les limaces et les escargots peuvent jouer le mémo rôle; leur intestin ron-

(*) SovKA, Bodonl'ouclitigkeit iind MilzJjrandljacillus. FurlsrlirHlc der Mediciii, 188(3.

(-) Feseh, Uiilei-ttuchunLfcn und ^\M•suohen iniL vcrçroljcncn l\IJl/I)i-aiidcadavcrn. Deul^clie ZeUsrh. f. Tliiermed., IV, 1878.

(^) lîOLLiNC.Ki!, ArhrUeii itti^ dcin pnlli. hislilul zii Muiirhcii^ SlUllii-afl. I8,S(;,

('*) Kaiuj.nski. Zm- Koiiidiiiss der \'crbreiluiiyswege dos Milzbraiidos- Ccnlralli. fHv Llfikt., 1889, 1kl ^■,

[G. -H. HOGER]

Go4 CHARBON.

ferme des spores vivantes onze jours après un repas charbonneux. Ces animaux étant très migrateurs, on conçoit qu'ils doivent facilement transporter l'infection.

Les insectes et particulièrement les mouches peuvent aussi être incriminés; on trouve des spores vivantes dans leurs excréments (Gelli). Enfin les moutons sont capables, par le même moyen, de propager la maladie; quand ils ont avalé des spores et qu'ils ne succombent pas, leurs excréments n'en contiennent pas moins des germes et se trouvent d'autant plus dangereux (pi'on n'en soupçonne pas la virulence.

A ces causes de propagation du charbon, nous ajouterons les causes mécaniques et physiques, telles que le labour, les pluies qui entraînent les spores vers les ruisseaux et les mares, ce qui explique les épizooties observées à la suite des inondations.

Il ne faudrait pourtant pas exagérer le rôle de l'eau. Koch admet que la bactéridie est un saprophyte qui ne devient parasite qu'accidentellement; elle vivrait dans les macérations végétales, les débris de plantes, près des marécages, et c'est là que les troupeaux viendraient puiser le germe de l'infection. Cette théorie ne doit pas être acceptée dans ce qu'elle a d'absolu : il suffit de rappeler que la Beauce est un plateau parfaitement sec; au contraire, la Sologne, pays marécageux, est à l'abri du charbon. Souvent même l'infection sévit à des altitudes assez élevées, comme en Saxe ou en Auvergne.

Étiologie du charbon chez les animaux. — Avant d'étudier de quelle façon l'homme peut être contaminé, il est indispensable de déterminer quelles sont les espèces animales capables de contracter et par conséquent de transmettre l'infection.

En première ligne se place le mouton, chez lequel la maladie charbonneuse est souvent désignée sous le nom de sang de rate. Toutes les races n'y sont pas également sensibles. ^I. Chauveau a montré que les moutons algériens sont réfractaires au charbon. C'est là une immunité qui semble bien tenir à la race elle-même; car les moutons français, transportés en Algérie, restent capables de contracter la maladie.

Les cobayes et les souris représentent les animaux les plus sensibles ; une seule bactéridie, injectée sous leur peau, amène fatalement la mort (W. Cheyne). Les lapins sont déjà plus résistants ; on en voit qui survivent à l'inoculation, 1 sur 40 environ. L'immunité des rats blancs est assez variable : les animaux jeunes succombent facilement; les vieux résistent davantage et sou^^ent l'inoculation ne détermine chez eux qu'une lésion locale.

Les bœufs et les veaux prennent bien le charbon spontanément; d'après la statistique allemande, ils seraient plus souvent atteints que les moutons; mais ils sont peu sensibles à l'inoculation sous-cutanée. La commission d'Eure-et- Loir ayant inoculé 20 vaches, une seule succomba; Pasteur en a vu périr 2 sur 7. En Algérie, les bovidés sont plus résistants qu'en Europe, mais ils le sont moins que les moutons; aussi le charbon, dans ces contrées, ne fait-il guère de victimes que parmi les bovidés.

La résistance des chevaux est aussi bien plus grande qui' celle des moutons; pourtant, en Russie, on a souvent observé des épizooties qui ont pu tuer ces animaux par milliers.

Les chevreuils, les daims et les cerfs sont assez souvent atteints. Les porcs

sonl peu sensibles à (•elle maladie; les anciens aulevirs, qui avaient émis une opinion inverse, avaieni, eerlainement confondu le charbon avec d'aulres iiilccl ions.

l^)ur donner une idée de la fré(j[uence relative des maladies charbonnfniscs chez les (bverses espèces animales, nous citerons les chiil'res de la statistique allemande de 1888. Pendant cette année, 2 457 sujets furent atteints, savoir : 12 060 bœufs, 'iSO moulons, 19 chevaux, 30 porcs, 3 chèvres. Sauf 69 bœufs et 2 porcs, lous les animaux succombèrent ou furent abattus. Pendant la même année, on observa 40 cas chez l'homme. En ISO.I, il y eut 99 hommes alleiiils de charbon, 15 d'entre eux succombèrent.

Tout le monde connaît l'immunité relati^(• des carnassiers : très souvent les chiens, les chats, les renards ont impunément mangé la viande des animaux charbonneux. Les fauves des ménageries les consomment sans inconvénient; mais, comme l'a montré M. Phisalix, ils peuvent contracter le charbon s'ils mangent de trop grandes quantités de viandes infectées ou s'ils sont déjà malades. L'immunité des chiens est encore moins solide; on peut leur communi<]uer le charbon quand ils sont jeunes ou quand on a recours à l'inoculation intra-veineuse; par ce dernier procédé, Toussaint a tué 2 jeunes chiens; 4 chiens adultes, auxquels nous avons injecté dans les veines 1 demi-centimètre cube de culture charbonneuse, ont succombé après un laps de temps qui a varié de 5 à o jours. Le chat, considéré généralement comme plus sensible que le chien, nous a semblé au contraire plus résistant. Sur 2 animaux auxquels nous avons introduit dans les veines 1 centimètre cube d'une culture charbonneuse, capable de tuer le chien à dose moitié moindre, un seul a succombé au bout de 5 jours.

Parmi les autres animaux qui peuvent être atteints de charbon, nous signalerons le cerf, le daim, le chevreuil, et, en Asie, le chameau. On en a cité quelques cas chez des carnassiers sauvages, et, en Russie, on a observé le charbon chez les ours; la peau de ces animaux a pu transmettre l'infection à l'homme.

Les oiseaux, surtout les poules, ne contractent guère le charbon : pourtant on réussit assez souvent à tuer les moineaux et les pigeons. Enfin, les animaux à température variable, tortue, lézard, grenouille, possèdent aussi une immunité remarquable. Mais tous les batraciens ne sont pas également réfractaires; c'est ainsi, d'après Fischel, que les crapauds ne se comportent pas du tout comme les grenouilles : 22 animaux de cette espèce, inoculés par cet expérimentateur, succombèrent tous. OEmler a réussi à transmettre le charbon aux poissons, Sabrazes et Colombet à l'hippocampe.

La résistance des oiseaux, des batraciens et des reptiles a soulevé une question théorique assez intéressante. On a pensé que leur immunité tenait à leur température organique, trop élevée chez les uns, Irop basse chez les autres. Cette idée sembla trouver une confirmation dans l'expérience célèbre de Pasteur qui, en maintenant une poule les pattes dans l'eau, pour abaisser sa température, abolit son immunité. Réciproquement, M. Gibier, en plaçant des grenouilles dans de l'eau à 35", a vu ces animaux contracter la maladie. Ces expériences, dont l'intérêt est considérable, ne comportent peut-être pas la conclusion qu'on a voulu en tirer. Le pigeon et le moineau, dont la température oj'ganique ne difï'ère guère de celle de la poule, prennent assez facilement le charbon; d'un autre côté, les animaux à gang froid ont une température

[G. H. ROGER.J

organiciue plus élevée (|ue celle du luilieu ambiaut ; or, du diarbou, semé dans un bouillon qu'on laisse à la lenipéi-alure extérieure, pousse facilement, du moins pendant Tété. D'ailleurs, l'immunité de la grenouille n'esl pas absolue : sur !27 grenouilles inoculées, OEmler en a vu péi'ir G. Il nous semble (jue le ebauffage ou le refroidissement prédispose au cbarbon, non pas tant en modifiant la température qu'en troublant l'état généi-al des animaux et diminuant ainsi leur résistance à la bactéridic. Nous avons vu i)érir plusieurs grenouilles que nous avions soumises pendant 24 heures à une température de 50" et (jue nous avions inoculées après les avoir replacées dans l'aquarium.

Dans d'autres cas, l'élévation de la températm-e organique peut créer des modifications qui augmentent la résistance de l'animal. MM. Jolyet et de Nabias (') ont constaté que les lapins, hyperthermisés par leur séjour dans une étuve, supportent l'inoculation du virus charbonneux, tandis que les cobayes traités de la même façon succombent aussi rapidement que les témoins maintenus à la température ambiante.

Parmi les conditions qui prédisposent au charbon, nous citerons en première ligne l'influence de l'âge. Les êtres résistent d'autant moins qu'ils sont plus jeunes : ainsi, chez les chiens nouveau-nés, la réceptivité est plus grande que chez les cobayes adultes (Straus).

De même que pour les autres maladies infectieuses, toutes les causes qui affaiblissent l'individu diminuent sa résistance et augmentent la gravité de l'infection. C'est ce qu'on observe en soumettant les animaux au jeûne (Canalis et Morpurgo), en les privant d'eau (Pernice et Alessi), en leur pratiquant des saignées abondantes (Serafini, Arloing, Rodet), en leur extirpant le pancréas (Canalis et Morpurgo), le rein (Pernice et Pollaci), la rate, au moins chez le chien (Bardach). La section des nerfs sensitifs se rendant au point inoculé précipite l'évolution de la maladie, tandis que la section du sympathique la retarde légèrement (Frenkel). Enfin, on peut encore activer la marche de l'infection ou triompher de la résistance de certains animaux, en leur faisant prendre diverses substances toxiques, chloral, alcool, curare, antipyrine, phloridzine ou en les soumettant à l'inhalation de gaz délétères.

De toutes les causes adjuvantes, la plus importante est représentée par le surmenage. Si l'on ne peut plus admettre, avec les anciens vétérinaires, que le surmenage suffise à créer le charbon, il faut reconnaître qu'il favorise considérablement son développement. Chez les bœufs il sévit surtout pendant l'été, au retour des foires, à la suite des longues courses imposées à ces animaux. SolowielT a rapporté plusieurs faits semblables, recueillis chez l'homme et chez le cheval. Nous avons montré (^) que le surmenage imposé aux rats blancs, diminue notablement leur résistance : sur lo rats inoculés et soumis à un exercice extrêmement fatigant, 2 seulement résistèrent, tandis que sur 8 témoins laissés au repos, 6 survécurent.

Étiologie du charbon, chez l'homme. — Il est facile de comprendre que c'est des animaux que l'homme contracte le plus souvent le charbon. Sans être aussi résistant que les carnassiers, l'homme n'est pas très sensible à l'infection

(/) .JoLVET et DE Nauias, De l'hyperthermie oxpéi'imenlale et de son influence sur le développement du charbon. Travaux de laburaloire de M. Julyet, p. 53, 1891.

(-) Charuin et RoGEiî, Contribution à l'étude expérimentale du surmenage; son influence sur l'infection. Arch^ de physiologie, 1890;

cliarbonnouso; aussi la ]>actéi"idio resle-t-olle, généralomenl, cantonnée au point (rinoculalion, délci-minant une lésion locale, souvent curable, la pustule maligne. La sponlan('i(é de la pustule, admisi; par Baylo, puis i)ar Devers, Gallard, ne méi-ite plus d'être discutée : c'est une lésion d'inoculation.

Dans la plupart des cas, l'infection a été transmise par les moulons, plus rarement par les bœufs ou les chevaux; exceptionnellement, on a pu incriminer des animaux sauvages. Chaussier parle d'un lièvre. Thomassin l'aurait vu(; survenir à la suite d'une morsure de loup; si le fait est réel, il faut admettre que le loup venait de manger un animal charbonneux; l'hypothèse n'est pas trop invraisemblable, car souvent, dans les troupeaux, on a vu les chiens propager, par les morsures qu'ils faisaient, l'infection à laquelle ils étaient euxmêmes réfractaires.

Nous ne discuterons plus aujourd'hui la question de savoir si le charbon peut se transmettre de l'homme à l'homme : les faits de Thomassin, Hufeland, iMaucourt, Raimbert semblent l'établir. Nous rappellerons seulement pour mémoire que Bonnet et Basedow n'ont éprouvé aucun accident en s'inoculant à eux-mêmes de la sérosité de pustule maligne. La commission d'Eure-et- Loir, ainsi que Raimbert, a échoué égalemement en voulant réinoculer des malades avec leur propre pustule. Ces faits négatifs ne tiennent pas devant quelques observations qui nous montrent que des garçons d'amphithéâtre ont pu s'infecter en recousant des cadavres d'individus charbonneux (Neydig, Frœnkel et Orth). Jacobi (') a rapporté quatre observations où le charbon s'était développé à la suite d'injections sous-cutanées d'une solution arsenicale ; l'aiguille de la seringue avait servi à traiter un malade atteint de cette infection. Il ne faut pas s'étonner, du reste, que le liquide de la pustule maligne ait été souvent inoffensif, la sérosité des vésicules qui entourent l'eschare centrale, ne renferme que peu de bactéridies ; aussi son inoculation peut-elle rester négative, même chez le cobaye ; il faut souvent mettre plusieurs animaux en expérience pour en voir périr un.

Portes d'entrée de l'infection charbonneuse. — Énaux et Chaussier ont pensé que la contagion peut s'opérer à travers le tégument intact; la matière virulente resterait sur les plis de la peau et traverserait lentement l'épiderme. Si le fait est réel, il doit être extrêmement rare. Tous les jours, dans les laboratoires, on se répand sur les mains, sans le moindre accident consécutif, du sang charbonneux ou des cultures virulentes. Pour qu'il y ait infection, il faut qu'il y ait une solution de continuité. Une écorchure, une piqûre accidentelle, l'introduction sous la peau d'un petit fragment osseux, telles sont les causes les plus fréquentes de contamination.

L'inoculation peut être produite par des matières fraîches, ne contenant pas de spores. C'est ce qu'on observe quand on manipule des viandes charbonneuses; aussi la maladie est-elle surtout fréquente chez les hommes qui, par leur profession, sont souvent en rapport avec des animaux susceptibles de contracter le charbon; les bergers, les équarrisseurs, les maréchaux, les vétérinaires sont particulièrement atteints. On en a relevé aussi quelques cas chez des hommes adonnés aux études bactériologiques. Kaloff (^) a rapporté sa propre

(*) Jacobi, Vier Faite von Milzbrand beim Mensclien. Zeitschr. f. klinisclie Medicin, 1890. (-) Kaloff, Ueber eine in Laborntorium ocquisirle Milzbrandinfection. Deutsche Ârchiv. fiir kl. Med., Bd'XLIV, 1889.

TRAITÉ DE MÉDECINE, 2» édit. — I. i'2

[G -H ROGER

observation: il s'élail piqué, le 21 oftobre 1888, en faisant l'autopsie d'un lapin charbonneux, au laboratoire (rhygiène de INIunich.

Tout récemment Huber (') a relaté Thistoire d'un jeune docteur qui succomba à une gastro-entérite charbonneuse, au cours de recherches poursuivies au laboratoire de Zurich.

On observe assez souvent le charbon chez les hommes, qui, aux halles, sont chargés de transporter les viandes : la pustule siège sur le cou, c'est-à-dire sur les points où frotte le fardeau placé sur l'épaule ; le nombre de ces cas a diminué depuis que ces hommes ont le soin de se garantir par un couvrenuque. Mais si le quartier de viande est volumineux, il peut glisser le long de la joue et déterminer la contamination, comme nous l'avons observé dans un cas.

Plus rarement, le virus frais est transmis par morsure, les animaux qui contractent le charbon ne mordant guère. Nous avons rapporté plus haut le fait publié par Thomassin; nous pouvons citer encore une observation de Dadaloni (^), où un porc infecta un homme.

La résistance des spores permet de comprendre comment les diverses parties des animaux charbonneux peuvent être dangereuses pendant fort longtemps. Aussi observe-t-on assez souvent la pustule maligne chez les ouvriers qui préparent les peaux, c'est-à-dire chez les mégissiers et les tanneurs ; c'est ce qui nous explique la fréquence de cette maladie dans certains quartiers de Paris, particulièrement autour de la Bièvre, où se trouvent, comme on sait, un grand nombre de tanneries. Même après le tannage, la virulence n'a pas toujours disparu; la maladie pourra frapper les selliers, les cordonniers, lés pelletiers, les gantiers et les cardeurs de matelas, les fabricants de colle-forte. W. Koch(^) en a observé plusieurs cas dans l'armée russe, chez des soldats dans l'habillement desquels entraient des peaux de moutons.

Enfin parmi les hommes que leur profession prédispose aux infections charbonneuses, nous signalerons encore les porteurs à la halle aux cuirs (Broca), les ouvriers travaillant le crin de chenal de Buenos-Ayres ou de Chine, les ouvriers brossiers (Chauveau, Surmont et Arnould), les aplatisseurs de cornes de bœufs, qui débitent les cornes de bœufs d'Amérique pour en faire des baleines de corsets (Straus); dans un cas rapporté par Girode, l'infection fut transmise par une brosse à cheveux. Mais depuis la généralisation des vaccinations pastoriennes le charbon a beaucoup diminué en Europe; la plupart des cas qu'on observe aujourd'hui sont dus à- des produits d'importation (^).

L'inoculation sous-cutanée peut être produite d'une façon indirecte. Depuis longtemps on a admis la contamination par les mouches; ce fait, sur lequel ont beaucoup insisté Davaine et Raimbert, semble parfaitement réel : seulement, suivant la remarque de M. Mégnin(^), ce n'est pas la mouche vulgaire qui sert de véhicule ; cet insecte ne va guère sur les corps inertes et ne pique

(*) Huber, Ueber einem Fall von todlich verlaufenden Laboratoriums-Milzbrand. Corrcf^p.- Blalt. f. schwerz. Aerzte, 1895.

(-) Badalom, Fièvre charbonneuse primitive. Bulletin de l'Acad. de Belgique, 1878.

(5) W. KocH, Milzbrand und Rauschbrand. DeuUche CInr. vo7i Billroth vnd Liicke, 1886.

(*) Le Roy des Barres, Contribution à l'étude du charbon d'origine industrielle. Acad. de médecine, 14 sept. 1897.

C^) MÉGNiN, Du transport et 'de l'inoculation des virus charbonneux et autres par les mouches. Comptes rendus, 1874.

pas riiommc; los mouclios (|iii Ifansmellenl le fharhon possèdent une trompe rigide et pénétrante (stonioxes, simulies, glossines). Rigabert cite encore un ixode de la classe des arachnides.

Vappareil respiratoire peut également servir de porte d'entrée au virus. C'est ce qu'on observe surtout en Angleterre, chez les trieurs de laine, et en Allemagne, chez les chilï'onniers.

Pendant longlemi)s, la maladie des trieurs de laine {\Voolsorter''s diseasi;) fut considérée comme un mal mystérieux, à localisations étranges; il se rencontrait chez les ouvriers travaillant les laines d'Asie et particulièrement les poils de chèvre alpaca et mohair, et les poils de chameau; l'infection était favorisée par la présence, dans les ateliers, de poussière de chaux cpii exerce sur les voies respiratoires une action nocive prédisposante. C'était surtout à Bradfort que la maladie faisait des ravages souvent considérables ; ainsi, de novembre 1879 à septembre 1880, on observa 9 cas de pustule maligne dont deux mortels et '25 cas de charbon interne dont 19 également suivis de mort. L'origine bactéridienne de la maladie, admise déjà par Eddison et par Bell ('), fut définitivement établie, en 1880, par la commission gouvernementale que dirigeaient Spear et Greenfield(^). Aujourd'hui qu'on prend les précautions voulues et qu'on a soin d'ébouillanter la laine, le fléau a considérablement diminué (^).

La maladie des chiffonniers {Hadernkrankheit) ne présente pas une unité parfaite : sous ce nom on a englobé diverses affections microbiennes, parmi lesquelles le charbon tient le premier rang. Décrite en 1875 par Schlemmer, Klob, Heschl et Frisch, cette maladie est surtout fréquente à Vienne et s'observe sur les hommes maniant les chiffons et les papiers provenant de Russie el de Pologne.

De ces faits cliniques nous rapprocherons les recherches des auteurs qui oui étudié expérimentalement la pénétration du charbon par les voies respiratoires. Flugge et Wyssokowicz ont soutenu que la bactéridie ne passe pas quand il n'y a pas d'altération pulmonaire. Buchner(^) arriva à une tout autre conclusion; en injectant le virus directement dans la trachée ou en le faisant inhaler après l'avoir desséché et pulvérisé, il vit succomber la plupart des animaux en expérience, souris et cobayes. Il constata que les spores tuent les animaux sans déterminer d'altération pulmonaire ; les bâtonnets produisent parfois une hépatisation rouge et, dans ce cas, l'animal résiste. Il semble que les bactéridies non spoi^ulées meurent après avoir laissé échapper une substance irritante, tandis que les spores donnent des bacilles fermes et résistants; la lésion locale du poumon entraverait donc l'infection. Ces résultats, confirmés par jNIuskabluth et par Enderlen, ont été attaqués par Gramatschikoff(^), qui introduisit les bacilles directement par la trachée ; les animaux, lapins et cobayes, survécurent ; au bout de 4 à 10 heures, les bacilles étaient dégénérés; ils avaient disparu au bout de 12 heures. Les faits contraires publiés par Buchner, devraient s'expliquer par une contamination au niveau des voies supérieures.

(') Bell, On Woolsorter's dkiease. Tlie Lancet, 1880.

(*) Gheenfield, Fuiiher investigations on Anthrax and allied diseases in man and animais. Brit. med. Journ., 1881.

(^) S. LoDGE, La maladie des trieurs de laine. Arrh. de Méd. expcr., 1890.

(*) Buchner, Versuche iiber die Entsteluing des Milzbrandes durch Einathmung. .Yœ(;e/r.s Unlersuclmngen ûber niedere PUze. Munich, 1882.

(•'') GiîAMATSciiiivOFF, Zui' Frage iiber die lîedeutung der Lungen als Eingangspl'orle von Infectionkrankheiten. Hyg. Rundsch., 1891.

[G -H. ROGER

L'appareil respiratoire serait donc bien défendu contre l'infection. 11 en est de même du tube digestif.

Souvent, en effet, Yingestion de matière charbonneuse ne détermine aucun accident. Il y a sans doute bien des exceptions à cette règle et, dès le commencement de ce siècle, Barthélémy avait vu succomber un cheval auquel il avait fait boire du sang charbonneux. La question mérite d'être étudiée de près; elle soulève un intéressant problème d'hygiène, et n'est pas moins importante au point de vue théorique; c'est par l'ingestion de spores charbonneuses que les moutons s'infectent dans les champs maudits.

Pasteur et Toussaint avaient pensé que le virus pénétrait par les excoriations que les animaux, en broutant, se faisaient au niA^eau de la bouche et du pharynx; l'existence fréquente d'adénopathies rétro-pharyngiennes et sous-maxillaires donnait un certain poids à cette conception.

Koch, qui tout d'abord avait rejeté aussi l'origine gastro-intestinale du charbon, reprit la question avec Gaflfky et Lœffler ('). En opérant sur des moutons, il reconnut qu'avec de petites doses d'éléments sporulés, on peut tuer quatre animaux sur dix; avec de hautes doses, tous succombent. Les altérations portent sur le quatrième estomac et l'intestin, particulièrement sur les plaques de Peyer et les follicules clos de l'intestin grêle. Les bœufs sont également très sensibles à l'infection par les voies digestives, tandis qu'ils résistent généralement à l'inoculation sous- cutanée. Au contraire les petits rongeurs, lapins, cobayes, souris, peuvent le plus souvent ingérer sans inconvénient des cultures charbonneuses. Les résultats varient donc considérablement suivant les espèces animales.

La résistance à l'infection par le tube digestif fut attribuée à l'action des sucs qui s'y déversent et particulièrement du suc gastrique. Mais de nombreuses expériences, surtout celles de Falk et de Perroncito, établissent que les spores supportent, sans succomber, la sécrétion acide de l'estomac. D'après Hamburger, elles seraient encore vivantes au bout de 6 heures. Il est vrai que dans leurs expériences de digestion artificielle, Straus et Wurtz les ont vues périr en 30 minutes. En admettant ce chiffre, on doit se rappeler, suivant la remarque de ces expérimentateurs, qu'à l'état naturel, le suc gastrique est dilué par les aliments et les boissons et ne doit pas agir aussi énergiquement. Il n'en résulte pas moins que ce liquide exerce une protection réelle; aussi conçoit-on que l'infection soit plus facile quand on fait avaler le charbon à jeun, dans de l'eau ou du lait, que lorsqu'on le fait ingérer avec des aliments (Mac Fadyan).

On est donc conduit à se demander si les viandes charbonneuses peuvent être dangereuses, en mettant de côté une infection possible au niveau de la bouche. On a supposé que la virulence devait être détruite rapidement, puisque, d'après Johne, les viandes ne renferment pas de spores. Mais cette assertion est contredite par les expériences de Schmidt-Muhlheim (^) ; ce savant a montré que Johne n'avait examiné que l'intérieur des viandes, tandis qu'à la surface, au [contact de l'air, la sporulation est possible. Cette remarque a une grande importance et permet d'affirmer ({u'on doit absolument rejeter de la consommation les viandes charbonneuses : il nous semble inutile de discuter plus longtemps l'opinion

(') Kocii, Gaffky und Loeffler, Exp. Sludien tiber Milzbrandinfection durch Fûtterung. Milth.d. k. Gesundheitsamte, Bd II, 188i.

,. (-) ScHMiDT MuLHEiM, Uebci" Sporenbilduiig auf Fleisch von milzbrandkranken Thiercn. Arch. f. Animalnahrungsmithelkunde, 1889.

CHARBON. UOl

coniraire, soutenue par Thomassin, Reynal, Colin, Décrois et Sanson. Du reste, comme le disait très justement Boutet, ces viandes doivent être proscrites, ne serait-ce que pour le danger auquel elles exposent ceux qui les manipulent. L'observation clinique vient aussi à l'appui de notre thèse; nous trouvons, dans la statistique allemande de 1887, que douze fois le charbon s'est développé par l'usage de viandes contaminées.

Quant à la salaison, elle pourrait détruire la virulence, d'après Puech. Les expériences de Forster et Freytag infirment cette conclusion; en semant le charbon sur de l'agar contenant un excès de sel, ces auteurs ont vu que, si les bâtonnets succombent en 2i heures, les spores persistent plusieurs mois.

La fumée de bois ne stérilise aussi les viandes que d'une façon fort incomplète (Serafîno et Ungaro).

Il sera bon de se rappeler encore que le lait des animaux charbonneux peut contenir des bactéridies virulentes , comme l'ont établi les recherches de MM. Chambrelent et Moussons ('). Karlinski a rapporté l'histoire d'un typhique qui succomba au charbon intestinal pour avoir été nourri avec du lait provenant d'une vache contaminée. En inoculant le charbon dans le conduit galactophore d'une chèvre en lactation, M. Nocard a vu le bacille se développer rapidement et infecter l'organisme; mais, en répétant l'expérience sur une chèvre vaccinée, il a constaté que pendant plus d'un mois, le lait, de parfaite qualité en apparence, renfermait de grandes quantités de bactéridies virulentes.

Straus et Sanchez-Toledo (^) ont étudié une voie d'infection qu'on avait négligée jusqu'ici, nous voulons parler des organes génitaux; ces expérimentateurs ont découvert ce fait bien curieux que l'injection du virus charbonneux dans l'utérus d'une femelle de cobaye, qui vient de mettre bas, ne détermine pas l'infection de l'organisme.

Les expérimentateurs ont encore étudié diverses voies d'introduction : la chambre antérieure de l'œil où l'inoculation provoque une maladie rapidement mortelle; la cornée où elle détermine une kératite (Eberth) suivie parfois d'une infection générale (Straus).

Enfin Martinotti et Tedeschi (^) ont vu que les animaux relativement réfractaires au charbon, comme le chien ou le rat blanc, succombent à cette infection quand l'inoculation est pratiquée dans les centres nerveux : les microbes s'y développent et y sécrètent des substances qui abolissent l'immunité. Si on prend le cerveau d'un animal ayant succombé au charbon, qu'on le broyé avec de l'eau, puis qu'on filtre sur une bougie de porcelaine, le liquide obtenu ne sera pas toxique; mais injecté sous la peau des animaux, il abolira l'immunité et permettra le développement de l'infection. Ces auteurs ont démontré ainsi que dans le charbon bactéridien il se produit des substances solubles qui, par leur action sur l'organisme, sont identiques à celles que nous avions découvertes en nous servant du charbon symptomatique(^).

• (•) Chambrelent et Moussous, Passage de bactéridies charbonneuses dans le lait des animaux atteints du charbon. Comptes rendus, ISS.'j.

(-) Straus et Sanchez-Toledo, Recherches bactériologiques sur l'utérus après la parlurition physiologique. Comptes rendais de la Société de biologie, 1888.

(*) Martinotti und Tedeschi, Untersuchungen iiber die Wirkungen der Inokulalion des Milzbrandes in die Nervenzentra. Centrait, fiir Bakteriologie, 1891.

(^) Roger, Des produits microbiens qui favorisent le dévelop]iement des infections. Comptes rendus de VAcad. des sciences, 1880. — Contribution à l'étude du charbon symptomatique. Revue de médecine, 1891.

[G. -if. ROGER.]

Charbon des animaux. — Ce serait sortir de noire cadre que d'étudier révolution du charbon dans la série animale; nous nous bornerons aux faits indispensables.

Parmi les animaux de laboratoire, il en est trois qui se montrent pnrliculièrement sensibles à la maladie, la souris, le cobaye et le lapin. Si on inocule le virus (sang charbonneux ou culture) dans les veines d'un lapin, on n'observe aucun phénomène appréciable, et l'animal succombe au bout de 48 heures, après avoir eu des convulsions. Si l'inoculation est faite sous la peau, l'évolution est semblable, souvent un peu plus longue. Il se produit fréquemment au point inoculé un œdème qui peut prendre des proportions considérables. L'animal reste pendant longtemps bien portant en apparence; mais, si l'on prend sa température, on voit qu'elle s'élève d'abcr 1 de 1 ou 2 degrés, et qu'à la fin elle s'abaisse rapidement et tombe à o^, 32 et 50 degrés.

Chez le bœtcf, on observe surtout des formes aiguës sans localisations externes ; il existe des phénomènes généraux graves portant sur le système nerveux {stupéfaction ou accès rabiformes), de la fièvre, parfois une dyspnée d'ordre toxique, des hématuries et des matières sanguinolentes. La mort survient dans les convulsions au bout de 12 à 48 heures. On peut trouver des tumeurs charbonneuses, primitives ou secondaires, sur les téguments, ou sur la muqueuse buccale (glossanthrax, palato-anthrax).

Le charbon est plus rare chez le cheval et se caractérise aussi par une marche rapide, par des troubles nerveux et par des coliques qui sont constantes et souvent précoces.

C'est, comme on sait, chez le mouton que le charbon s'observe le plus souvent. Désigné sous les noms de maladie de sang, coup de sang, sang de rate, il présente, en général, une évolution apoplectiforme. Les animaux sont frappés subitement; ils tombent, sont pris de convulsions, rendent du sang noir par les ouvertures naturelles et succombent ainsi en quelques minutes. Dans les cas aigus, où l'évolution dure 1 ou 2 heures, on observe des symptômes de congestion pulmonaire, ou des troubles nerveux, une démarche titubante. Parfois l'infection est plus lente : le berger s'aperçoit que l'animal est malade, parce qu'il reste en arrière du troupeau; il lui serre fortement les nasaux; si l'urine rendue est sanguinolente, le diagnostic est presque certain.

Parmi les animaux qui peuvent être encore spontanément atteints, il faut citer le porc, le chien, et même les gallinacés. Les petites espèces aviaires y sont très sensibles (Œmler), les rapaces complètement réfractaires.

Symptomatologie . — Il est facile de comprendre que, suivant qu'elle aura envahi d'emblée l'organisme, qu'elle aura pénétré par les voies digestives ou respiratoires, ou qu'elle se sera cantonnée au niveau des téguments, la bactéridie charbonneuse déterminera des manifestations morbides qui sembleront n'avoir entre elles aucun rapport. Aussi est-on forcé de décrire séparément les différents types qu'on peut observer. Nous étudierons d'abord les localisations externes, comprenant la pustule maligne et l'œdème malin, puis nous décrirons le charbon gastro-intestinal et le charbon pulmonaire. Enfin, dans un dernier chapitre, nous discuterons certaines formes plus rares et dont quelques-unes ne sont peut-être pas suffisamment démontrées.

Pustule maligne (Syn. : feu persique, bouton malin, puce maligne). — La

])uslulc malii(ne est sans conlrodiL la maiiilesLalioii la plus fréquente de Vinïorlioii cliarbonneusc chez ThonTme.

Elle se rencontre sur les pai'lies dccouverles, particulièrement au niveau de la lace où elle s'observe dans plus de la nioilié des cas. Sur 1077 faits, relevés par \V. Koch, la pustule malii'ne occupait OUI fois la face et la tète, 7>H\ fois les membres supérieurs, 45 fois le cou et la uucjue, (il fois les membres infciicurs et le tronc.

Presque toujours la pustule est unique; ce n'est (pie d'une façon exce|»lionnelle qu'on en a observé deux (Bourgeois, Raimberl, OEmler) et trois (Tliomassin) sur le même individu.

Entre le moment de l'inoculation et celui où apparaissent les premières manifestalions morbides, existe une période d'incubation dont la durée, assez variable, est généralement fort courte et n'excède pas 2 ou 5 jours. Nous croyons qu'on ne peut plus accepter les cas où l'incubation fut de 15 jours (Bidault) et encore moins l'observation de Bayle où la pustule maligne apparut chez un officier de santé qui, 1)9 jours auparavant, avait pratiqué l'autopsie d'une mule charbonneuse.

Le début passe le plus souvent inaperçu; quand le malade vient consulter, il porte déjà une lésion bien constituée, dont l'aspect, comme nous le verrons, est tout à fait caractéristique. Dans quelques cas pourtant, où le malade était prévenu du danger, on a pu observer la lésion dès son début. A cette première période^ c'est une petite tache, ayant l'aspect et les dimensions d'une simple piqûre de puce ; c'est ce qui lui a valu le nom expressif de « puce maligne » qu'on lui donne en Bourgogne. Puis il se produit une vésicule, légèrement prurigineuse; le malade se gratte, s'écorche, et, la vésicule îrompue, il se forme une dépression d'un rouge violacée, recouverte de concrétions jaunâtres.

Ailleurs le début se fait par l'apparition d'une vésicule de volume variable, qui s'étend, atteint 2 ou o millimètres de diamètre, s'aplatit et s'ombilique à son centre; elle prend une coloration gris brunâtre et repose parfois sur une base dure, entourée d'un léger œdème. Si on crève la vésicule, il s'écoule une goutte de sérosité; au-dessous, le derme est rouge et ne tarde pas à s'escharifier.

Dans quelques cas, la vésicule initiale a semblé faire défaut; il y avait une simple papule; d'autres fois, au contraire, le liquide était plus abondant et formait une bulle d'un jaune ambré (Bourgeois).

Vers le deuxième jour, la lésion est constituée par une eschare jaunâtre, qui devient rapidement brune, puis d'un noir foncé, ce qui lui a valu le nom de charbon, qu'elle porte encore aujourd'hui. C'est la deuxième période.

L'eschare repose sur une base indurée et est entourée d'un bourrelet œdémateux, dur, rouge. Sur ce bourrelet se produisent de petites vésicules {aréole vésiculaire de Chaussier), remplies d'un liquide citrin, plus rarement rougeâtre ou même bleuâtre, se coagulant sur les téguments dès qu'il s'écoule au dehors. Ces vésicules sont disposées sur un ou plusieurs rangs; leur nombre est variable; tantôt elles font autour de l'eschare un cercle complet, une sorte de collier: tantôt elles sont bien moins nombreuses; il y en a trois ou quatre, formant sur le bourrelet périphérique autant de saillies séparées par de petites dépressions. L'eschare centrale, en s'étendant, chasse devant elle le bourrelet qui va toujours en augmentant d'épaisseur et sur lequel peut se faire une nouvelle éruption de vésicules, plus volumineuses que les premières.

La troisième période commence vers le troisième ou le quatrième jour: la

[G, -H ROGER

lésion est alors constituée de la façon suivante : au rentre l'eschare, qui atteint 2 et T) cenlimètres de diamètre, et paraît d'autant plus déprimée que les parties voisines sont plus saillantes et plus tuméfiées; autour d'elle on trouve le bourrelet et les vésicules; enfin les téguments voisins se sont infiltrés de sérosité. L'œdème, surtout abondant dans les points où le tissu cellulaire est lâche, peut, par places, atteindre des proportions considérables. Si la lésion siège à la face, les paupières sont gonflées, recouvrant complètement le globe oculaire: dans une observation de Straus, l'œdème s'étendait du maxillaire inférieur au rebord des fausses côtes. La peau le plus souvent est tendue, luisante, parfois rouge ou violacée; exceptionnellement elle peut présenter des traînées bleuâtres ou rosées, en rapport avec de la phlébite ou de la lymphangite (racines du charbon). Généralement l'envahissement des lymphatiques ne se traduit pas par des altérations tronculaires appréciables; seuls les ganglions deviennent volumineux, douloureux à la pression et s'entourent d'un certain degré d'infiltration œdémateuse.

La pustule elle-même n'est pas douloureuse spontanément; il n'existe à

son niveau qu'un simple engourdissement, et une certaine sensibilité à la ■■:'"■'"' - j;\,.;j^i;:ï;:K: '"■" pression.

; :&^ A la fin de cette période, c'est-à-dire

vers le quatrième ou le cinquième jour, les phénomènes généraux sont très " : "^ marcjués. Souvent, dès le début, le malade se sent courbaturé; il ne peut , , ^ travailler; ses membres sont fatigués; parfois il éprouve quelques frissons, de la céphalalgie. La fièvre s'allume ' ' ^■■:rSSÊ^^ÊÊ'-- - vers le deuxième jour, plus souvent

FiG. 5.- Pustule maligne. - A, eschare centrale; vers le quatrième OU le cinquième; la B, aréole vésiculaire; C, bourrelet périphérique; température atteint 40°, mais ne monte D, téguments œdématisés. , , n '

guère au-dessus. 11 n y a aucun rapport entre l'élévation thermique et l'évolution de la maladie ; la fièvre est souvent très vive dans les cas favorables et Verneuil regardait l'apyrexie comme d'un mauvais pronostic. Le pouls est accéléré, mou, plus rarement dur. Enfin il existe un certain degré d'état saburral; la langue est blanche, l'anorexie absolue.

Cette troisième période dure de 5 à 5 jours, du moins chez les sujets robustes. Chez les gens débilités, la marche est beaucoup plus rapide et aboutit à la quatrième période ou période dMnfection générale.

Les symptômes deviennent plus graves : la peau est chaude, sèche ; la bouche pâteuse, l'haleine fétide; la soif modérée; les urines sont rares, rouges, briquetées, mais généralement ne contiennent pas d'albumine. Plus tard se produisent des vomissements glaireux et bilieux; à la constipation du début succède de la diarrhée. Le malade se plaint d'une céphalalgie assez vive; s'il veut se lever, il est pris de vertige et ne peut se maintenir en équilibre. Il éprouve parfois des douleurs articulaires, souvent fort pénibles, et pouvant, comme dans une observation de Chassaignac, revêtir une forme errative et passer d'une jointure à l'autre.

A ce moment l'eschare se détache; le tissu cellulaire voisin et la peau sont

envahis; il se produit des phlyctènes aulour du foyer piimitif'ou en des points éloignés; parfois on voit se développer une suppuration abondante : ailleurs ce sont des plaques de gangrène et même des infiltrations gazeuses. Toutes ces lésions peuvent être fort étendues, mais elles restent superficielles, en ce sens qu'elles ne dépassent pas le tissu cellulaire et épargnent les muscles.

Bientôt les phénomènes généraux s'aggravent encore : les vomissements deviennent de plus en plus fréquents et sont teintés de sang; la langue est rouge, sèche, râpeuse; le ventre se météorise; la diarrhée est fétide; le faciès est tiré, rappelant celui qu'on observe dans la péritonite ; le malade se refroidit rapidement, ce qui achève de lui donner un aspect cholériforme. Dans quelques cas il se plaint d'une chaleur interne; il rejette ses couvertures; et pourtant la température tombe rapidement de 39" à 36<* (Frsenkel et Orth) et même 53" (Routier). L'haleine est froide, fétide; le corps couvert de sueurs visqueuses. Le pouls est faible, la respiration inégale. La connaissance se conserve le plus souvent jusqu'à la fin, mais le malade est dans un état continuel de somnolence ou agité et incapable de dormir. Il succombe ainsi, soit par collapsus algide, soit au milieu de phénomènes convulsifs, tétaniformes ou épileptiformes. Plus rarement la mort est précédée de délire auquel fait suite le coma ; enfin elle peut être due à une syncope ou à une complication, comme la thrombose de l'ophtalmique et des sinus de la dure-mère, le tétanos (Reynier), etc. Dans quelques cas, le malade est mort subitement, sans que rien ait fait prévoir la terminaison fatale (Montfils, Régnier, Raimbert).

Quand l'issue doit être funeste, la maladie peut se prolonger pendant 12 ou 15 jours; généralement son évolution oscille entre 6 et 9. Pendant 5 ou 5 jours, la lésion reste locale; puis apparaissent les phénomènes qui indiquent l'envahissement de l'organisme et qui durent 4 ou 6 jours. En se basant sur la marche de la maladie, on lui a souvent décrit deux périodes, suivant que l'infection est encore locale ou s'est généralisée.

Lorsque la pustule maligne est traitée, et même en dehors de toute intervention thérapeutique, la guérison est possible : l'eschare se limite, se soulève à la périphérie, le centre restant plus longtemps adhérent; au-dessous d'elle on aperçoit un peu de pus et cette suppuration doit être regardée comme un signe favorable. L'œdème diminue, devient moins dur; puis du dixième au vingtième jour, l'eschare tombe, laissant une plaie assez profonde. La suppuration peut être abondante et prendre les proportions d'un vrai phlegmon, ce qui constitue un nouveau danger; on a vu des malades, qui avaient résisté à l'infection charbonneuse, succomber tardivement à des accidents septicémiques ou pyohémiques. Dans les cas moins graves, où elle n'entraîne pas la mort, la suppuration peut être une cause de cicatrices difformes. Le plus souvent pourtant, la plaie bourgeonne et guérit, laissant seulement une petite cicatrice indélébile, blanche et déprimée.

La guérison spontanée peut survenir, alors même que se sont montrés des phénomènes généraux inquiétants (Bourgeois, Raimbert, Reclus).

Un fait curieux, c'est que la pustule maligne ne confère pas l'immunité : on cite d'assez nombreuses observations où un même individu a pu en avoir deux et trois à quelques mois de distance. Il n'y a même pas d'atténuation dans l'évolution; la deuxième pustule peut être plus grave que la première.

Formes cliniques de la pustule maligne. — L'aspect de la pustule maligne

IG-H. ROGERI

n'est pas toujours le même : c'est ainsi qu'il se modifie suivant le siège de la lésion. Aux paupières l'eschare est très petite; ce n'est souvent qu'un simple point brunâtre ou bleuâtre, mais l'œdème est très considérable. Quand la pustule occupe la région cervicale, l'œdème peut se propager au larynx et nécessiter la trachéotomie (Coley, Reynier et Gellé) ; d'autres fois il se produit des fusées inflammatoires vers le médiastin. Dans les cas de pustule siégeant aux paupières, on peut observer des thromboses de l'ophthalmique et des sinus de la dure-mère.

Même sur des régions semblables, les caractères objectifs ne sont pas toujours identiques; aussi a-t-on décrit un certain nombre de variétés.

Chambon admettait des pustules œdémateuses, érysipélateuses, phlegmoneuses, sèches ou déprimées, humides ou éminentes, et des pustules mixtes. Suivant l'étendue de l'eschare, on a pu décrire des pustules à gangrène circonscrite et à gangrène diffuse (Rayer); suivant l'évolution, des pustules infectantes et non infectantes (Dumolard).

Enfin on a voulu rattacher au charbon certaines lésions assez mal définies : telle est la pustule de Millet (*), caractérisée par une petite tumeur, formée d'un tissu mou, rouge brun, entourée d'un anneau rouge; l'évolution a été favorable dans les seize cas rapportés par l'auteur. La nature charbonneuse de cette lésion est loin d'être prouvée, la recherche des bactéridies n'ayant été faite qu'une seule fois et étant demeurée négative.

Nous ne pouvons non -plus accepter les faits rapportés par Rascol (-), où la lésion consistait en une plaie noire, livide, à bords rejetés en dehors, à surface humide. Les malades guérirent et l'examen bactériologique ne fut pas pratiqué.

Œdème malin. — L'infection charbonneuse peut se traduire par un œdème souvent très abondant, analogue à celui qu'on observe chez les animaux. Cette manifestation est assez rare. Sur un relevé de 72 cas, Le Roy des Barres n'en a observé que 5 exemples contre 67 de pustule maligne.

Signalé pour la première fois par Bourgeois, l'œdème malin a été observé aux paupières, plus rarement à la langue, aux lèvres, aux membres supérieurs et au tronc.

Les paupières sont tuméfiées, et recouvrent le globe oculaire; la conjonctive est infiltrée. L'œdème est diffus, indolore, mou, tremblotant; puis il augmente et devient plus dur. La peau est lisse, ou, plus souvent, chagrinée. Au tronc, c'est également un œdème mou, pâteux, occupant souvent une très grande étendue. Puis, vers le deuxième ou le troisième jour, apparaissent parfois des phlyctènes sanguinolentes au-dessous desquelles se trouve une eschare noirâtre, rappelant l'aspect de la pustule maligne.

Cette forme peut s'observer, quoique plus rarement, au niveau de la langue et des lèvres. Ces organes se tuméfient, oblitèrent la cavité buccale et gênent considérablement la respiration.

La marche de l'œdème malin est beaucoup plus rapide que celle de la pustule. Dès le deuxième ou le troisième jour, surviennent les phénomènes d'infection générale, auxquels le malade succombe.

(') Millet, Note sur une forme non décrite de charbon chez l'homme. Bull, de la Soc. de chirurgie, 1879.

(^) Rascol, Essai sur les affections charbonneuses. Thèse de Paris, 1879.

Charbon gastro-intestinal. — Le charbon gastro-intestinal (fièvre gastrique ou «'aslro-entéritc charljonnouso de Raimbert) débute d'une façon assez brusque. Parfois l'invasion s'annonce par des frissons; plus souvent, le malade se sent fatigué; il éprouve une vive courbature, un anéantissement général qui le force à abandonner tout travail. En môme temps, il se plaint de céphalalgie, de vertiges, d'éblouissements, de douleurs lombaires et épigastriques. Ces prodromes durent peu et bientôt éclatent divers troubles du côté des voies digestives. L'anorexie est complète, la soif vive; la langue, saburrale au centre, est rouge sur les bords; l'épigastre douloureux. Puis surviennent des nausées et des vomissements, presque toujours bilieux. Les douleurs abdominales sont ;de plus en plus marquées, au point de rappeler celles de l'étranglement interne; dans quelques cas, l'erreur a été commise. Pourtant, dans le charbon, on observe presque constamment une diarrhée bilieuse et souvent des selles sanguinolentes.

En même temps, le ventre se météorise ; le malade est oppressé ; la respiration anxieuse; à l'auscultation, on trouve des râles disséminés dans la poitrine et, en quelques points, on peut percevoir des boufïées de râles sous-crépitants, en rapport avec des foyers de congestion ou d'hémorragie.

La fièvre n'a pas de cycle régulier ; elle est du reste généralement peu élevée et ne dépasse pas 40°.

Rapidement, l'adynamie augmente; le malade est prostré, tourmenté souvent par des crampes dans les membres ; le pouls est petit, intermittent. L'intelligence peut rester intacte; ailleurs, il y a du délire. Quelquefois même, quoique rarement, on peut observer des convulsions épileptiformes.

Le malade est alors dans un état extrêmement grave; il est anxieux, privé de sommeil; les traits sont tirés; le faciès rappelle celui qu'on observe dans les péritonites ou dans l'étranglement interne; la peau, sèche au début, se couvre de sueurs visqueuses; les téguments se refroidissent; on observe des tendances à la lipothymie et à la syncope. La mort est parfois précédée de convulsions épileptiformes ou tétaniformes. C'est, en somme, le même aspect que dans les cas où la pustule maligne se termine par infection générale.

On peut, à la fin, voir survenir des manifestations extérieures, des pétéchies, plus rarement une tuméfaction des parotides ou des glandes lymphatiques, particulièrement des glandes axillaires. Enfin, on peut observer des tumeurs externes gangreneuses, dont l'apparition, considérée quelquefois comme favorable, semble le plus souvent ajouter encore à la gravité de la maladie. Ce sont tantôt des tubercules très douloureux entourés d'un cercle inflammatoire, tantôt des pustules ou des phlyctènes, remplies d'une sérosité sanguinolente. Dans les deux cas, l'éruption se transforme en tumeurs dures, dont le centre s'escharifie, dont la périphérie devient rouge et peut s'étendre à la manière d'un érysipèle; plus souvent la lésion prend l'aspect d'une pustule maligne. Ces manifestations, qui peuvent se montrer sur tous les points du cDrps, sont surtout fréquentes au niveau de l'abdomen et du cou.

L'évolution du charbon gastro-intestinal est assez variable. On voit parfois 1 infection prendre une marche foudroyante et emporter le malade en 48 heures et même en 40 ou 56 heures. Les symptômes se précipitent avec une telle rapidité, qu'ils imposent l'idée d'un empoisonnement.

En général, les phénomènes évoluent moins vite et la mort ne survient qu'au bout de 5 à 6 ou 8 jours.

Le charbon gastro-intestinal est susceptible de guérison. C'est ce quont bien

[G H. ROGER

établi les observations recueillies dans les centres d'infection professionnelle, où la nature de la maladie est plus facilement reconnue que lorsqu'elle survient à l'état isolé. Baumgarlen regarde la terminaison heureuse comme aussi fréquente que dans les cas de pustule maligne.

Charbon pulmonaire. — Nous serons bref sur la description du charbon pulmonaire, dont révolution rappelle celle du charbon gastro-intestinal.

Latïection débute de même par de la courbaturé, des douleurs dans les membres. Le malade accuse une vive constriction thoracique, qui augmente par les mouvements et les efforts; il se plaint dune sensation de froid intérieur, présente souvent une tendance à la cyanose. Puis la dyspnée augmente: la toux, d'abord sèche, s'accompagne bientôt dune expectoration abondante, spumeuse ou visqueuse, renfermant parfois des bactéridies. La poitrine est remplie de gros râles, entremêlés par places de râles fins, dont le siège correspond à des foyers de broncho-pneumonie. Dans quelques cas, on constate les signes d'une pleurésie bilatérale, avec épanchement assez abondant. Le malade est agité, privé de sommeil : puis il tombe dans le collapsus : ses extrémités se refroidissent et se cyanosent: ses téguments sont couverts de sueurs. Les phénomènes gastro-intestinaux sont assez fréquents : ce sont des vomissements, de la diarrhée, parfois de l'ictère. L'urine est rare, dense, albumineuse.

La marche, comme dans la forme abdominale, peut être rapide et foudroyante: généralement, l'évolution dure de 5 à 5 jours. La mort, annoncée par une aggravation des douleurs thoraciques, survient dans le coma ou l'asphyxie: elle peut aussi être due à une syncope. La guérison est pourtant possible, après une convalescence fort longue.

Formes rares. — On a cité quelques cas où le charbon s'est comporté, semble-t-il, comme une septicémie, sans lésion appréciable. L'évolution serait analogue à celle qu'on observe chez les animaux très sensibles et la porte d'entrée devrait être probablement placée dans l'appareil respiratoire.

Ces observations sont fort intéressantes au point de vue de la pathologie générale, mais elles sont exceptionnelles: nous n'en avons trouvé que trois, dues à Baumgarten, Curschmann et ^larchand, et encore n'ont-elles pas paru probantes à tous les auteurs.

Les anciens médecins ont décrit l'apparition sur les téguments, à la suite de phénomènes généraux graves, de manifestations secondaires, semblables à celles qu'on rencontre parfois dans les formes pulmonaire et gastro-intestinale. Les faits de ce genre, identifiés bien à tort avec le charbon symptomatique des animaux, ne peuvent être acceptés sans réserve.

Enfin il existe quelques cas exceptionnels, dont plusieurs insuffisamment étudiés au point de vue bactériologique, qui justifient peut-être la création d'une forme à locaUsation nerveuse. Baumgarten a vu la maladie revêtir la marche de la paralysie ascendante aiguë; il en a été de même chez un malade étudié par Marie et Marinesco. On peut rapprocher de ces faits les deux obser- Aations récentes de Hitzig et de Drozda.

Pronostic. — Nous n'avons pas besoin d'insister longtemps sur la gravité des infections charbonneuses. Sans doute, leur pronostic est loin d'être toujours fatal et il est même assez fréquent de voir guérir la pustule maligne. Cette

manifoslalion du charbon serait même plus bénipi-no ciu'en France dans corlainos contrées de la Hongrie, particulièrement dans la vallée de la Theiss (Korânyi).

La gravité varie suivant le siège de raffection et suivant l'état antérieur du sujet. On regarde comme un bon signe une réaction inflammatoire intense, et nous rappellerons à ce propos que l'absence de fièvre est souvent un phénomène fâcheux. Enfin, on a prétendu aussi que les pustules de petites dimensions sont plus souvent inlectantes que les pustules larges et étendues (Salmon et Maunoury (').

L'œdème malin est plus grave que la pustule, le charbon interne plus grave que le charbon externe. Dans la statistique personnelle de Le Roy des Barres, il y a eu 10 morts sur un total de 72 individus atteints de manifestations externes ; la mortalité est donc de 14 pour 100.

La pustule maligne pourra guérir tant qu'elle restera une afl'ection locale; mais nous croyons que la terminaison fatale est inévitable, quand l'infection se généralise, et qu'on trouve des bactéridies dans le sang. Celles-ci, du reste, ne se rencontrent dans cette humeur qu'à une période avancée, alors que les phénomènes généraux suffisent à établir la gravité absolue de la maladie.

Enfin, il sera toujours bon de se rappeler que, dans quelques cas, la lésion charbonneuse a servi de porte d'entrée à une infection secondaire, de nature septicémique ou pyohémique.

Le pronostic devra être d'autant plus réservé, môme c[uand l'évolution semble favorable, qu'on a pu voir le malade mourir subitement, alors que rien ne faisait prévoir cette issue.

Diagnostic. — Les caractères que présente la pustule maligne sont tellement particuliers que, le plus souvent, le diagnostic est assez facile.

Il nous semble qu'il n'y a pas de confusion possible avec une éruption <rherpès, une pustule d'acné ou un érysipèle phlycténoïde.

La pustule à'ecthyma se rapproche davantage de la pustule maligne ; mais elle est rarement unique, elle s'accompagne de douleurs plus vives, de phénomènes franchement inflammatoires; elle est plus saillante et aboutit rapidement à la suppuration.

Le furoncle et Vanthrax, qu'on a si longtemps confondus avec le charbon, en diffèrent par la saillie de leur partie centrale, la douleur lancinante qu'ils provoquent, la suppuration qui les accompagne et la production d'un bourbillon. Dans les cas douteux on a conseillé de pratiquer une ponction à la lancette ; la présence du pus ou du bourbillon lèverait les doutes. Cette exploration ne nous semble guère indiquée ; si elle est inoffensive dans l'anthrax, elle peut être dangereuse en cas de pustule; mieux vaut éviter de faire une plaie qui, en ouvrant les vaisseaux, favorise la pénétration de la bactéridie et linfection générale.

Au début, on peut confondre la pustule maligne avec la piqûre cfun insecte^ particulièrement quand la lésion siège au niveau des paupières, où l'eschare est fort petite. La forme tuberculeuse ou vésiculeuse de la piqûre, l'absence de dépression, l'instantanéité de son apparition, tels sont les caractères servant à établir un diagnostic, que confirmera la marche bien dilïérente dans les deux cas.

Beaucoup d'auteurs parlent de fausses pustules malignes (pustules malignes

(*) Salmon et Maunoucv, Mémoire ï^ur rinoculalion de la puslule maligne. Gazette médicale de Paris, 1857.

OG -H ROGER

pseudo-charbonneuses de Raimberl). Les caractères cliniques seraient analogues à ceux du charbon, l'évolution serait favorable. Outre la pustule de Millet, on cite quelques observations où le malade guérit et où l'on ne trouva pas de bactéridies, mais seulement des microcoques. Nicaise et son élève Goulon ont insisté sur les faits de ce genre, dont MM. Gallois et Tuffier ont publié deux observations. La distinction nous semble difficile à établir; quant à l'absence de bactéridies, ce n'est pas un élément différentiel suffisant; les bactéridies peuvent être fort peu nombreuses et passer inaperçues. Dans un cas que nous avons observé et qui se termina par la guérison, l'examen microscopique de la sérosité contenue dans les vésicules ne nous montra aucun bâtonnet; quatre cobayes furent inoculés avec ce liquide ; un seul mourut charbonneux, témoignant ainsi de la nature de cette lésion qui, sans cela, aurait pu très facilement être interprétée d'une façon différente.

En résumé, la pustule maligne se reconnaîtra aux caractères suivants : absence de pus ou de sanie ; absence de douleur spontanée ; existence d'une aréole vésiculaire non purulente, autour d'une eschare circonscrite et de petite dimension (Raimbert). L'examen clinique peut être complété par les recherches bactériologiques ; mais celles-ci n'ont de valeur que si elles donnent des résultats positifs. Les bactéridies charbonneuses peuvent être trop peu nombreuses pour que le microscope les fasse voir; les cultures ne sont pas plus infaillibles, car très souvent les pyogènes prennent le dessus et empêchent le charbon de se développer. L'inoculation aux animaux, sans être d'une fidélité absolue, conduit à de meilleurs résultats, mais la méthode est peu pratique et ne fournit des renseignements que trop tardivement.

L'œdème malin peut être confondu avec divers œdèmes bénins, ceux, par exemple, qui sont liés à une lésion dentaire ou à une piqûre d'insecte. Dans ce dernier cas, s'il existe un doute, on pourra, suivant le conseil de Girouard, passer sur la peau un pinceau imbibé d'ammoniaque ; la piqûre apparaîtra sous forme d'une petite tache brunâtre.

Le charbon interne, quelle que soit la forme qu'il revête, est extrêmement difficile à diagnostiquer.

La gravité des symptômes généraux pourrait peut-être faire penser à une fièvre typhoïde. Mais le début assez brusque, l'existence fréquente de vomissements et de diarrhée sanguinolente, la marche ditïérente de la température sont autant de signes différentiels qui font éviter l'erreur.

Dans les formes suraiguës, la confusion avec un empoisonnement nous semble difficile à éviter. Ce ne sera guère que par les commémoratifs, l'étude des phénomènes thoraciques, et au besoin l'analyse des vomissements, qu'on pourra soupçonner la cause des accidents qu'on observe.

Nous avons vu que les formes lentes simulent parfois Y occlusion intestinale ; les douleurs abdominales, le collapsus sont semblables ; mais le charbon s'accompagne souvent de fièvre; les troubles respiratoires sont plus marqués; enfin il existe de la diarrhée bilieuse ou sanguinolente.

Diverses infections gastro-intestinales peuvent si bien revêtir l'aspect du charbon que le doute reste possible, même à l'autopsie. C'est ce qu'on voit particulièrement dans cet état morbide qui a été étudié, surtout en Allemagne, sous le nom de botulisme. Dans une observation de Gartner ('), plusieurs

(*) Gartner, Ueber die Fleischvergiftung in Frankenhausen und KyfTliâuser und den Erreger derselben. Breslauer cirzll. Zeitschrifl, 1888.

personnes furent très malades pour avoir consommé la viande d'une vache atleinle de diarrliêe héinorrafjique; un des indi\idus succomba en 50 heures el, à l'autopsie, on trouva nine entérite hémorragique duc à un gros bacille, coiu't et mobile, se développant sur la gélatine sous forme d'une pellicuh^ grisâtre, et se montrant pathogène pour le lapin, la souris et le cobaye. Karlinski (') a observé un fait analogue.

Il existe plusieurs autres infections, plus ou moins bien définies, dont le diagnostic avec le charbon interne est impossible en dehors d'une étude bactériologique complète. Nous allons en citer brièvement quelques cas à titre d'exemples. Dans une épidémie de maladie de chiffonniei'S, ayant frappé douze femmes et déterminé quatre moris, Krannhals (^) reconnut, par l'examen microscopique et l'inoculation aux animaux, que l'infection était sous la dépendance de bacilles analogues à ceux de la gangrène gazeuse. Dans le cas de Foa, l'évolution et les lésions rappelaient complètement celles du charbon ; le microbe trouvé ressemblait aussi à la bactéridie, mais il ne liquéfiait pas la gélatine ; ce microbe décrit succinctement par Bordoni Uffreduzzi (^), sous le nom de Proteus /lonihiis, déterminait chez les animaux des accidents tout à fait semblables à ceux que produit la bactéridie. On pourrait ajouter à ces observations celles de Klebs et de Hlava, de Fra'nkel, etc. Mais, ce sont là en quelque sorte des faits d'attente ; ils ont un très grand intérêt au point de vue bactériologique et nous montrent que l'histoire des mycoses intestinales est à compléter, mais ils n'ont pas pour le moment une importance clinique suffisante pour que nous y insistions plus longtemps.

Nous avons laissé de côté jusqu'ici la troisième variété de charbon, admise par Chabert, celle qu'il avait désignée sous le nom de charbon symptornatkjue. C'est qu'en effet, le charbon symptomatique ne présente aucune analogie avec le charbon bactéridien. C'est une maladie différente qu'on désigne encore sous les noms de charbon bactérien, charbon emphysémateux du bœuf {Rauschbrand . des auteurs allemands). Isolée et décrite d'une façon complète par MM. Arloing, Cornevin et Thomas (^), cette infection est analogue, sinon identique, à la gangrène gazeuse ; elle est produite par un bacille mobile et anaérobie, et se caractérise essentiellement par la production de lésions gangreneuses et emphysémateuses.

Anatomie pathologique. — Comme dans beaucoup de maladies infectieuses. les cadavres des individus qui ont succombé au charbon se putréfient rapidement ; souvent, après la mort, il se développe des gaz qui infiltrent plus ou moins le tissu cellulaire sous-cutané.

A l'autopsie, on trouve diverses altérations, dont les unes sont constantes, les autres en rapport avec les diverses formes morbides ou les diverses localisations charbonneuses. Le système veineux est turgide ; les organes sont fortement congestionnés. La rate est noire et diffluente ; son volume est considérablement accru chez les animaux; chez l'homme l'hypertrophie peut faire défaut; elle est, en tout cas, bien moins marquée que chez les rongeurs.

(') Karlinski, Zûr Konnlniss des Bacillus enteritidis Gartner. Ccntr. /'. Bnkto-inlogie, 1880, Bd VI.

(*) Krannhals, Zur Kasuistik und iïltiologie der Hadernkrankheit. Zeil!«:ln'ifl f. Iliigicne, Bd II, 1887.

(^) Bordoni Uffreduzzi, Ueber einen iieucn pathog. Mici'ophvlen. Ccnlralb. /'. Bakt., Bd II.

(*) Arloing, Cornevin et Thomas, Le charbon symptomatiijue. Paris, 2° édit., 1887.

IG.-H. ROGER

Le sang est noir et poisseux. Il ne se coagule pas ou se coagule mal. Lorsqu'on en prend une goutte et qu'on l'examine au microscope, on constate que les globules rouges sont frangés et crénelés; ils ne sont pas isolés ou réunis en pile, comme clans le sang normal; ils s'agglutinent en masses irrégulières, ainsi que l'avaient bien vu Rayer, Davaine, Pollender. L'hémoglobine, mise en liberté par suite de la destruction d'un grand nombre d'hématies, imbibe le plasma, les tissus, les séreuses et la tunique interne des vaisseaux. Ces différentes altérations peuvent être repi'oduites en ajoutant à du sang normal le liquide obtenu en fdtrant du sang charbonneux (Pasteur); on peut donc les attribuer à un ferment sécrété par la bactéridie. En même temps le nombre des leucocytes est considérablement augmenté. Enfin on trouve au milieu des éléments figurés du sang, une quantité plus ou moins grande de bâtonnets, facilement reconnaissables à leur forme et à leur réfringence.

Les analyses chimiques du sang ont établi que la glycose augmente dans des proportions notables (Roger) et, contrairement à ce qu'on aurait pu supposer, que la capacité respiratoire n'est pas modifiée (Nencki).

Etudions maintenant les particularités anatomiques qu'on peut relever dans les diverses formes que revêtent chez l'homme les maladies charbonneuses.

Histologie de la pustule maligne. — Davaine, le premier, pratiqua l'examen microscopique de deux pustules malignes ; elles avaient été excisées l'une au deuxième, l'autre au troisième jour. En traitant les coupes par la potasse, Davaine reconnut que les bactéridies formaient un feutrage compact qui, sous forme d'îlots, occupait la couche de Malpighi,

Plus tard, Koch insista sur la coexistence d'autres microbes, siégeant dans les parties superficielles de la lésion et tendant à refouler les bactéridies vers la profondeur. Ce sont des agents pyogènes ou des saprophytes capables, dans quelques cas, de venir en aide à l'organisme et d'entraver le développement du charbon,- Mais, cette infection secondaire peut créer un nouveau danger et amener tardivement la mort du sujet; dans ce cas on ne trouve la bactéridie ni dans la pustule, ni dans le sang ou les viscères ; on y découvre d'autres microbes, et particulièrement des streptocoques.

L'étude anatomique de la pustule devra donc être faite, si c'est possible, sur des lésions récentes. Straus(') a eu justement l'occasion d'examiner une pustule excisée au troisième jour; il en a donné une description histologique très détaillée,

L'eschare centrale est une masse nécrosée, occupant le derme; elle est coiffée par une croûte amorphe se continuant sur les côtés avec les débris du corps de Malpighi ; la couche cornée a disparu. Au-dessous de l'eschare existe un amas de cellules rondes, formant une sorte de barrière et allant gagner le tissu cellulaire sous-jacent, qui est infiltré d'un exsudât séro-albumineux; la paroi des vésicules adipeuses disparaît et celles-ci se transforment en cellules embryonnaires. Quant aux bactéridies, rares dans la croûte superficielle, où elles se trouvent mélangées à d'autres microbes, plus nombreuses et plus longues au niveau de l'eschare, elles sont surtout abondantes au niveau du rempart embryonnaire. Elles envahissent le derme, et forment des couronnes autour des follicules pileux et des glandes sudoripares, mais sans pénétrer dans leur

(') Straus, Contribution à l'anatomie pathologique de la pustule maligne. Annales de V Institut Pasteur, 1887.

inLérioiir. Leur distribution n'est nullement en rapport avec les vaisseaux.

A la périphérie de la pustule, les papilles sont élargies, remplies de leucocytes et de bactéridics. Autour de la lésion, on trouve un œdcmc plus ou moins étendu, dans le(iuel se voient des bactéridies remarcpiables par leur longueur.

La pusiule maligne est constituée, au début, par une lésion gangreneuse, non suppurativc. Plus tard, des microbes pyogènes envahissent les tissus malades, de sorte qu'au douzième ou au quinzième jour on ne rencontre l)lus sur les coupes que des microcoques, et on ne peut retrouver les bactéridies (Cornil).

Lewin a étudié avec soin les modifications qui surviennent, chez le cobaye et le rat blanc, au niveau du foyer d'inoculation. Au bout de 4 heures, on voit se produire une substance hyaline ; les cellules et leurs noyaux subissent la dégénérescence hydropique (Ziegler). En même temps accourent des leucocytes polynucléés, qui peuvent pénétrer au milieu des amas bacillaires ou les entourer, mais qui ne sont pas capables d'englober les microbes : ceux-ci périssent par une véritable digestion extracellulaire et, au bout de 24 heures, on trouve de nombreuses bactéridies dégénérées, souvent entourées d'une sorte de capsule. Le deuxième jour, on voit se produire des figures karyokinétiques aii niveau de l'endothélium des veinules, puis des cellules conjonctives. A partir de ce moment, si l'on observe sur le rat, la lésion se répare : les bacilles périssent et les cellules migratrices sont détruites par les cellules fixes.

Altérations viscérales. — Les altérations du tube digestif sont extrêmement fréquentes. Les parties supérieures sont généralement intactes; les lésions portent sur l'estomac et l'intestin. Tantôt elles surviennent à la suite d'une pustule exlerne et, dans ce cas, leur nature avait été reconnue par les anciens observateurs (Fournier, Chaussier, Rayer); tantôt elles sont primitives et n'ont pas été tout d'abord rattachées à leur vraie cause.

Walil(') en 1861 et Recklinghausen en 1864, qui en donnèrent la première description, y virent une afiection particulière. Buhl en rapporta un cas en 1868, et, 3 ans plus tard, Waldeyer discuta l'origine charbonneuse de ces mycoses intestinales. C'est à Miinch(^) de Moscou que revient le mérite d'avoir établi définitivement leur véritable nature; sur 28 sujets morts du charbon, 11 fois il trouva des lésions semblables à celles qu'avaient décrites Buhl et Waldeyer. A partir de ce moment, l'histoire du charbon intestinal s'enrichit de nombreux travaux parmi lesquels nous citerons ceux de Wagner, Leube et Millier, Albrecht, Bouisson(^).

L'estomac est rarement atteint, 1 fois sur 7, d'après Wagner. Les lésions sont d'ailleurs variables; tantôt ce sont de simples ecchymoses, tantôt des lésions gangreneuses, tantôt des plaques saillantes, rouge foncé, ecchymotiques, ressemblant à des furoncles (Straus) et offrant, autour d'un centre noir, une zone hypérémiée et ecchymotique. Quelquefois, enfin, la muqueuse est infiltrée d'une sérosité tremblotante et gélatiniforme (Frœnkel).

D'après Cornil et Babes, il y a une chute de l'épitliéliuni au niveau des ecchymoses; les glandes tubulées sont dilatées, remplies de filaments très

{') Waiil, Uebor einen Fall von iMycosc dos l\I;igens. Vircliuuys A)'vlnv, 18.il.

(-) Mlincu, Mycosis inteslinalis iind Milzhrand. Centralbl. f. med. WiAsens<li..\K't\.

i^) BouissoN, Charbon inleslinal chez riiomnio. Arch. de méd. expér., 18SU.

TRAITÉ DE MÉDECINE, i'-' édil. — I. \7)

IG.-H ROGER. -i

CIIAItl'.ON.

liM''>('S cl (>iil()iir(''('S (le, cellules rondes, siii-loiil. ;il»(»n<l;iiilcs (l;iiis les |>arli(!S

soiis-j;ic(Mil,(^s.

Au iiiveiiii <lc riiilcsiiii, les h'-sioiis sont- sciiil)l;il)lcs ; elles occiipciil siirloiil,

riiilcsiiii ^rèlc, |)iu-li<'iilicrciiiciil l;i pnrlif^ sii|)('Ticiii'e du j('jiiiiiiiii, ciiv;diiss;inl,

(|ucl<iiicl'()is le colon, en loul- c;is, sii-^cani, de |)r(''IV'ren(;e <'iii l)oi-d opposé à

l'insertion du inésenlère.

De même (lue d;uis l'eslomac, on rencoidi'c lanlol des occhymoscs, lanlôL d(ïs

phunics ^îui^fenenses, liuiiôl une inliliralion ^('-lal inirofine, |)ouviinl, env.'diii'

é^idemonl le lissu ('ellnlaiic i(''lro-péiil()n(''!d.

Les l('sions ^iint^reneuscs rappellenl- (piehpiel'ois raspecl du rni'oncle ou (\v,

la pnslidi^ mali^iH'. Sou\('nl les parlies siiperdcicdh^s soûl, ulcéi'é(;s. Quehpierois

même \c s|)hac('l(! s'éleud eu prolondcMu- cl peid, nmoncnino perforal-ion, commo

dans une ol)S(M'val,ion, (\(\\h anci(Hine, de (laujol. l/inleslin (^sl, ('-paissi parplaces, pr(''S(>[danl parfois <\('. fj;raiidcs |)la(pH'S routes (|ui peuveid- avoir juscpi'à "20 ccnlimèlres d(; lon^ (lîoiiisson); souNcnl les pla(|ues i\('. P(vy(M', au milieu d(^ rinlill rai ion amhiaide, paraissenl d(''prini(''es.

Au uiicrosco|)e, on (;onslal(! (pu; IN'pilliélium csl, l,oird)é ; au niv(^au des •glandes il n(^ persislir (pu; sur (pndfpuîs poiuls cl pari icidièremeul au l'oud d(^s cids-de-sac. Les villosilés sonl (dar^ies; la nnnpKMise (d. la sons-mn(pjeus(^ soid, iurdlr(''es d'iui e\su<lal S('ro |)urulenl, cl san^uitioifMd, ; la muscnl(Mis(î (;sL alléré(^ cl, dissociéfî par los oxl.ravasais; les capillaires soni, goi'gês d(! san^.

no.r,.- GouiK^ .1(1 roH^H,-.,., iMir.HiMM (•iwui.o.,- ^i,,,^,,,^ ,.„,j„ i,.„ parlic^s supcrli-

iicuso; disposition ilos IuicIcihIhs siiivnnl I" . . , .

(lircciion (lu conriini saiiKiiiii. dr. v.'io I). ciellcs sonl infillrécs (\r micrococjues.

Les j^an<^lious mésonléricpies sont injeclés, volumim^ix, d'un routée uoirAIre; ils sonI, remplis de parasiUîS. Souvent l(iS branches d'orififine de la seine porle conlienneni une (pianliU'; énorme do bncLéridies.

Le péritoine <"sl liy|)er('mi(''; [)ar placc^s il peut rcnrcrmer de la s.'rosih'- Iremblotanto. Dans un cas rapporté par Marcliaud, l'inleslin paraissait sain, mais il existait une énorme inliltration (JM]émat(Mise et (diyleuse du mésentère et des tissus réiro-péritonéaux ; le p(''ritoine contenait une certaine (piaidil(' d(> lifpnde ehyliroi-m(>; |(>s t;ros vaisseaux lympliarKpies cl le canal llioiaci(|uc rcid'crmaicut nn li(piide sant;uinolo purulent. Les hach'-ridics, l'or! nond)reuses dans l(> sysirme IvuipliaTupu', ('iaicnl assez, rares dans l(^ sauji;. Il s'a|^issait donc d'un cas de (diaritou dans Ic.picl les spores in;^('r(''es a\aicnl lra\('rs(' la miupiciise inteslinalc: sans (h'-tcrunncr (Palh-ral ion appi('<'ial)lc cl s'cdaicul d(''\ c|opp('cs dans l(^ système lympiiaruph'.

Lorsipie rild'cci ion s'est laite par les 7)o/'r;8 '?v'xy^//v//o//7'x, on Irousc soii\cnt des altérations au niveau d(^ la uimpuMise tracliéo-bronchitpu'. Le poumon peut être liépatisé et son tissu irdiltié d'(j-dèm(\ La i)lèvr(^ pciiM, contc^iir un ou <leux

lilrrs <lo liquide (Epping'er). Mais les l(';sions sont g(''n6raleiTionl moins mar- (|n(''('s : tout se borne à des ecchymoses et à des extravasats sanguins. An microscope, on voit les espaces lymphatiqires péri-vasculaires remplis de bactéridies; ré[)itliélinm de la muqueuse résiste d'abor<1, puis il est soidevé par l'infiltration sanguine, se nécrose et se détruit.

Dans quelques cas, l'appareil respiratoire paraît normal, aussi la porte d'entrée passc-t-elle facilement inaperçue. Par contre, les ganglions bronchiques sont altérés : ils sont tuméfiés, et présentent sur la coupe de nombreux points hémorragiques; enfin on peut encore trouver une infiltration gélatinil'orme au niveau du tissu cellulaire médiastin ou sous-pleural.

Comme dans la plupart des maladies infectieuses, on peut observer dans le charbon des hémorragies multiples. En dehors de celles que nous avons déjà fait connaître, nous signalerons la possibilité d'hémorragies cérébrales et méningées. Lucas a vu une hémorragie du noyau lenticulaire. Dans un cas, nous avons trouvé (*) un vaste épanchement occupant toute la pie-mère encéphalique et une partie de la pie-mère spinale; le liquide renfermait d'innombrables bactéridies.

Sur la coupe de tous les tissus vasculaires, on observe généralement un très grand nombre de bactéridies. Elles sont abondantes, non dans les gros vaisseaux, mais dans les capillaires, surtout dans ceux du foie (fig. 14), de la rate et des reins ; on en trouve aussi en grande quantité dans ceux du poumon, ce qui s'explique par leur avidité pour l'oxygène. Dans les capillaires, la plupart des bactéridies sont disposées de façon que leur grand axe soit parallèle aux parois, c'est-à-dire qu'elles se placent suivant la direction du courant sanguin.

D'après Pavone {^), les cellules hépatiques seraient fréquemment altérées (dégénérescence graisseuse, hyaline, foyers de nécrose), ainsi que les endothéliums des capillaires et des veines. Toutes ces cellules renfermeraient des bactéridies modifiées et de forme bizarre.

Au niveau de la rate, on voit, d'après Bezançon, des foyers nécrotiques et on constate que, dans les corpuscules de Malpighi, les lymphocytes sont transformés en leucocytes mononucléaires dont plusieurs sont désintégrés.

Dans un cas à évolution assez lente, Cornil a trouvé une néphrite aiguë avec glomérulite et exsudats intracanaliculaires.

La moelle des os est le siège d'une abondante prolifération cellulaire, portant surtout sur les leucocytes mononucléés, dont plusieurs subissent diverses variétés de dégénérescence ('').

Les ganglions lymphatiques de la région envahie sont volumineux, d'une coloration rouge brun, quelquefois tachetés d'ecchymoses et entourés d'une infiltration œdémateuse. L'étude microscopique en a été faite avec beaucoup de soin par Ijczançon et Labbé (^). Des bactéridies se voient dans tous les ganglions; elles sont surtout abondantes dans ceux qui correspondent au point

(*) I^OGEP. et Crochet, Ilémorragin méning e d'origine charbonneuse. Soc. mcdlc. des Ifnp., 2 mars 1894.

n Pavone, Studio istologico o J)alleriologico del fegato nolla infozione cnrljoncliioso umana c spf^ritncnlale, acconi|)agnala da nuovc sludi snlla luorColoiiia dol B. Aiilin-acio. — Taranlo, 18.SU.

(^) RoGEH oL .JosuÉ, Des modiricnlioiis de la iiidcllc osseusi- dans riiilVclinii cjiarhonneuse. Soc. de hiol. , il juillel, 1SU7.

(*) Bezançon et Ladbé. Étude sur le mode de réaction et le rôle des ganglions iMiipliatiques dans les infections expérimentales, Archives de médecine expérimentale, 1898.

iG. H. ROGER. -i

d'entrée du virus. Ce caractère peut servir à retrouver la région où Finfection s'est produite.

Outre les lésions cellulaires que le microscope révèle, il se produit dans l'infection charbonneuse divers troubles qu'on peut mettre en évidence par l'analyse chimique.

Nous avons étudié, à ce point de vue, les hydrates de carbone. Pendant la période fébrile de la maladie charbonneuse, le glycogène hépatique oscille dans des limites normales ; le sang renferme un peu moins de sucre que chez les animaux sains, mais les différences sont légères; on trouve 0,7 à 1 gramme, au lieu de 1,25 à 1,40 pour 1000. A la deuxième période, quand apparaissent les symptômes graves et surtout quand l'hypothermie vient remplacer l'hyperthermie, on voit le glycogène hépatique diminuer et disparaître; au contraire, le sucre augmente dans le sang et atteint 2,2 à 3 grammes pour 1000,

Ces résultats peuvent avoir un certain intérêt; car, l'action du foie sur les poisons variant parallèlement à sa richesse en glycogène, on voit que le rôle antitoxique dévolu à cet organe persiste jusqu'à une période avancée de l'infection charbonneuse.

Physiologie pathologique. — Nousseronsbref sur la physiologie pathologique du charbon, la plupart des faits qui s'y rapportent ayant déjà été exposés dans l'histoire générale de l'infection.

On sait, par exemple, que c'est l'étude de la bactéridie charbonneuse qui a permis d'établir la variabilité des virus, et qui a fait reconnaître qu'on peut, par différents procédés, exalter ou diminuer la virulence des microbes.

Nous reviendrons, à propos des vaccinations, sur les moyens qu'on met en œuvre pour atténuer le charbon. Quand on veut l'exalter, on a recours à des inoculations en série sur des animaux sensibles ou même sur des animaux doués d'une certaine résistance (Malm).

D'une façon générale la virulence diminue dans les cultures artificielles; elle augmente, d'après Chauveau, dans les bouillons additionnés de sang frais.

Suivant la virulence de la culture et suivant la résistance de l'animal, on voit l'inoculation charbonneuse produire des effets différents, c'est-à-dire donner lieu à une lésion locale ou tendre à se généraliser.

Dans certains cas, le microbe envahit l'organisme avec une rapidité très grande. Colin, Rodet inoculent le charbon sous la peau de l'oreille, puis ils amputent le pavillon. Souvent, au bout de 5 minutes, l'envahissement est déjà produit et l'animal succombe au charbon. Ailleurs, l'amputation pratiquée au bout de 3/4 d'heure réussit à sauver l'animal (Nissen).

La variabilité des résultats tient, pour une part, au mode de pénétration du virus. Il ressort en effet des recherches de Wyssokow^itsch que les bactéridies n'entrent pas directement dans les vaisseaux sanguins ; elles cheminent par les voies lymphatiques, atteignent les ganglions qui peuvent les arrêter ; après les . avoir franchis, elles suivent les vaisseaux lymphatiques efférents et envahissent le sang.

Les ganglions lymphatiques constituent donc une barrière de second plan : ils s'opposent au cheminement des bactéridies qui ont franchi l'obstacle formé par la lésion locale.

Étudions par quel procédé cette lésion locale peut entraver l'infection.

L'homme représente, h ce point de vue, un bon sujet d'étude, puisque la pustule maligne n'est souvent suivie d'aucune généralisation. Pour expliquer ce fait, Melchnikoff invoque la phagocytose, mais ce processus n'est pas net au niveau de la pustule malig-ne; Ziegler n'a jamais conslalé de bactéridies dans les cellules et Koch l'ait remarquer que les bactéridies mortes se trouvent dans la partie centrale, où les leucocytes sont rares, tandis que les parasites sont vivants ù la périphérie où s'accumulent les cellules rondes. Enfin Karg (*) rapporte une observation où il a trouvé d'abondants phagocytes, ce qui n'empêcha pas le malade de succomber; il est vrai que la mort était peut-être due à une infection surajoutée par le streptocoque. D'un autre côté, Palm (^) ne vit pas de phagocytose en étudiant un cas terminé par la guérison.

Devant ces faits, Baumgarten conclut que l'histoire de la pustule maligne est le meilleur exemple à citer contre la docrine phagocytaire.

Par contre, la phagocytose s'observe très nettement quand on étudie le charbon des animaux. C'est ainsi qu'au niveau du poumon, Hildebrandt ('') a vu les bactéridies traverser l'épithélium des alvéoles et être absorbées par les cellules pigmentaires. Tchistovitch (^) a constaté également dans cet organe une phagocytose énergique.

D'après Werigo (^), les bactéridies, injectées dans les veines, sont entraînées par les leucocytes qui les amènent dans les organes, où elles sont détruites au moins en partie : c'est le foie qui joue le principal rôle; en seconde ligne se place la rate. Voilà un résultat, basé sur de minutieuses recherches histologiques, qui cadre assez bien avec les expériences de Bardach (•^). D'après cet auteur, l'ablation de la rate diminue la résistance naturelle du chien et rend le lapin incapable de résister à un virus atténué, comme le premier vaccin. Mais ces faits n'ont pas été absolument confirmés et le rôle protecteur de la rate ne semble pas établi d'une façon définitive ; il est, en tout cas, bien moins important que le rôle du foie.

Pour mettre en évidence l'action du foie sur la bactéridie charbonneuse, nous avons injecté des dilutions de cultures très virulentes, comparativement par les veines périphériques et par la veine porte C). Nous avons trouvé que 0™,25 d'une culture diluée à 1 pour 2000, c'est-à-dire 1/8 de millimètre cube de la' culture primitive est une dose sûrement mortelle quand on l'introduit dans une veine. D'un autre côté on peut, sans tuer l'animal, injecter par la veine porte jusqu'à 4 centimètres cubes d'une dilution à J pour 500, c'est-à-dire 8 millimètres cubes de culture. Le foie est donc capable d'arrêter et de neutraliser 64 doses mortelles. Il y a là une action protectrice d'une puissance tout à fait extraordinaire.

Quelques auteurs ont prétendu que chez les animaux placés dans de mau-

(^) Karg, Das Verhalten der Milzbrandbacillen in der pustula maligna. Fortschritte der Medirin, 1888.

(-) Palm, Zur Histologie der âusseren Milzbrandkarbunkcls. Inaug. disscrl., Tûbingen,

(5) Hildebrandt, Exp. Unlersuchungen ûber das Eindringen pathogener Mikroorganismen von den Luftwegen und der Lunge ans. Ziegler's und Nauwerck's Beitràge zur palholog. Allât, und Physiol., Bd II, 1888.

(*) Tchistovitch, Des phénomènes de phagocytose dans les poumons. Annales de rinslilut Pasteur, 1889.

(S) Werigo, Développement du charbon chez le lapin. Annales de l'Institut Pasteur, 1894.

('') Bardach, Rôle de la rate dans les maladies infectieuses. Ibid., 1889 et 1891.

(■') Roger, Sur le rôle protecteur du foie contre l'infection charbonneuse. Soc. de biologie, 1897. — Les organes protecteurs contre les infections. La Presse médicale, 1898.

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Yaises conditions, la phagocytose ne peut sY'xercer; elle est arrêtée, dit-on, chez la poule qu'on refroidit, chez la grenouille qu'on réchaufïe ; elle est suspendue par le chloral, l'antipyrine; dans tous ces cas, la résistance est diminuée.

La conception phagocytaire, qui contient incontestablement une grande part de vérité, se trouve parfois en défaut, Czaplenski chez le pigeon, Hohnfeld et Lewin chez le rat et le cobaye, Fischel chez la grenouille et le crapaud, Netschezefî chez le chien, ont observé la dégénérescence et la mort des bactéridies en dehors des éléments cellulaires. On est conduit dès lors à chercher si l'immunité ne dépend pas, pour une part, des propriétés bactéricides du sérum. Celles-ci sont assez marquées chez le lapin et expliquent comment Pekelharing a pu voir s'atténuer et périr des bactéridies qu'il avait introduites dans le tissu cellulaire de cet animal, après les avoir enfermées dans de petits sacs de parchemin.

Behring a démontré que l'immunité des rats blancs tient à l'alcalinité de leur sang ; les recherches de Hankin ont confirmé ce fait et ont établi que cette alcalinité est due à la présence d'une globuline. En injectant sous la peau des solutions acides, on permet à la bactéridie de se développer et l'on voit succomber les rats ainsi traités ; il est possible aussi que le surmenage, qui diminue la résistance de ces animaux à l'infection charbonneuse, agisse en modifiant la réaction de leurs humeurs ('). Réciproquement, Fodor avait soutenu qu'en augmentant l'alcalinité du sang, chez des lapins, au moyen du bicarbonate de soude, on rendait ces animaux réfractaires au charbon; les expériences ultérieures de Behring et de Chor n'ont pas confirmé ce résultat.

Mêmes contradictions au sujet d'un fait découvert par Ogata et Jasuhara {^) qui, s'il se fût confirmé, aurait eu une importance capitale. Ces expérimentateurs ont prétendu que le charbon perd sa virulence dans le sang de la grenouille, du chien et du rat blanc, et devient incapable de tuer la souris. Ils ont soutenu aussi qu'on peut empêcher le développement du charbon en injectant à une souris une goutte de sang de grenouille ; le sang du chien et du rat blanc agit de même, à la condition d'être employé à dose plus élevée ; le sang du veau reste sans action. Enfin par un chauffage à 45 degrés, prolongé pendant une heure, le sang perd ses propriétés thérapeutiques. Ogata a pu isolei* dans le sang du chien la substance protectrice : c'est une matière soluble dans la glycérine et précipitable par l'alcool. Vers la même époque, Sanarelli arrivait à des résultats semblables en étudiant la lymphe de la grenouille.

Voici maintenant une série de faits contradictoires : Serafîni et Erriquez n'ont pu sauver des animaux inoculés, ni prolonger leur existence en leur injectant du sérum d'animaux naturellement réfractaires ; même insuccès dans les expériences de Enderlen, dans celles de Bergonzine qui se servait du sérum de chiens dont l'immunité avait été augmentée par des inoculations préventives, dans celles de Petermann, qui employa des extraits glycérines du sérum de chien. Rudenko, opérant avec du sang et du sérum de grenouille, ne réussit pas davantage.

(') Les expériences de M. Drouin (Thèse de Paris, 1892, p. 95 et 147) démontrent, en effet, que le surmenage diminue, chez les rats, la réaction alcaline du sang total et du sérum et augmente l'acidité réelle de ce dernier.

(^) Les recherches de Ogata et Jasuhara se trouvent exposées dans un article de Loeffler : Neuere Arbeiten iiber Immunisirungs bezw. Heilungsversuche bei Thieren gegenûber der Infection mit Milzbrand, Tetanus, und Diphtérie Bacillen. Centralb. f. Bakl., 189L

Devant des résuUals négatifs aussi nombreux, nous sommes bien forcés (Tadmettre que, sauf pour le sérum du rat blanc dont l'action thérapeutique est indéniable (^), il a dû se glisser une cause d'erreur dans les expériences de Ogata et Jasuhara. Nous ne nous croyons pas autorisé, pour cela, à dénier toute importance aux propriétés bactéricides des humeurs; leur rôle ressort en efTet d'un grand nombre d'expériences et particulièrement de celles qu'a pvdjliées M. Phisalix (^). Cet auteur a reconnu tout d'abord ({u'à la suite de l'inoculation sous-cutanée de charbon très atténué, les bactéridies persistent longtemps dans l'organisme; il les retrouve encore au bout de 72 jours dans les ganglions Ivmphatiques voisins du point inoculé, tandis que les cultures du sang et des organes restent stériles. L'auteur en conclut que les cellules ne sont pas capables de détruire les microbes, et que la protection de l'organisme résulte des influences nocives exercées par le sang ou les produits d'exsudation sur la vitalité du bacille. Réciproquement, en inoculant du charbon virulent à un animal peu sensible, comme le rat, M. Ménétrier a vu les spores charbonneuses persister dans l'organisme pendant deux mois.

L'inoculation des virus atténués a permis à M. Phisalix de créer un véritable charbon chronique. Parmi les faits intéressants que l'étude de cette forme nouvelle lui a révélés, nous signalerons le suivant : si on laisse jeûner pendant un jour les animaux qui ont reçu les virus affaiblis et qui paraissent bien portants, ou si on les soumet à l'influence du froid, leur résistance se trouve diminuée et ils succombent en 24 heures, soit à une infection du sang, soit, ce qui est plus rare, à une broncho-pneumonie charbonneuse. M. Phisalix a constaté encore que, par son séjour dans les ganglions lymphatiques, la bactéridie charbonneuse se modifie profondément; elle se fragmente et se présente sous l'aspect de microcoques; en même temps sa virulence diminue dans des proportions considérables. Il y a là un procédé très curieux pour obtenir des agents dont Tinoculation détermine un charbon chronique. Un virus atténué qui fait encore périr le cobaye en 48 heures ne tuera plus les animaux de cette espèce qu'au bout d'un temps fort long, quand il aura séjourné de 20 à 50 jours dans les ganglions lymphatiques d'un lapin vivant.

De nombreuses recherches, poursuivies sur la grenouille, démontrent encore l'influence de l'état chimique de l'organisme dans le mécanisme de l'immunité. Lubarsch a fait voir que la bactéridie virulente s'atténue quand on l'inocule sous la peau de la grenouille ; le même résultat s'observe, d'après Petruschky (^) quand les microbes ont été placés dans de petits sacs qui permettent la difïusion des liquides interstitiels, mais empêchent l'arrivée des leucocytes. Enfin Voswinkel (^) a réalisé une expérience fort ingénieuse qui établit nettement l'action bactéricide des tissus ou des liquides interstitiels; il inocule le charbon à des grenouilles dont le sang a été remplacé par de l'eau salée ; les microbes s'atténuent et périssent, comme chez les grenouilles normales.

(1) Metchnikoff et Roux, Sur les propriélés bactéricides du sang du rat. Annales de l'Iastilut Pasteur, 1891.

(^) Phisalix, Étude expér. du rôle allril)ué aux cellules lymphatiques dans la protection de l'organisme contre l'invasion du bacillus anthracis. Comptes rendus, 1890. — Nouvelles recherches sur la maladie charbonneuse. Production exp. d'un charbon chronique. Arch. de médecine exp., 1891.

(^) Petruschky, Untersuchungen liber die Immunitat des Frosches gegen ^!il/.b^and. Ziegler und Nauwerck's Beitràge z. patli. Anat., Bd III, 1888.

('') Voswinkel, Ueber Bacterienvernichlung in Frosckhôrper. Forlschr. d. Medicin., 1890.

[G. H. BOGER.li

Les expériences de Bakimin et Boccardi (') mettent bien en évidence l'action protectrice du sérum. D'après ces auteurs le sérum du pigeon possède un pouvoir bactéricide très marqué vis-à-vis de la bactéridie charbonneuse; si on soumet ces animaux à des saignées multiples, on ne diminue pas leur résistance à l'infection : c'est que le sang reste encore capable de détruire les bacilles. Si l'on fait jeûner des pigeons, leur sérum devient un bon milieu de culture pour la bactéridie charbonneuse et on constate en même temps que leur immunité est abolie. Chez un seul pigeon, le jeûne ne modifia pas l'action bactéricide du sang et cet animal, inoculé avec du virus charbonneux, ne contracta pas la maladie.

L'étude des modifications que la vaccination détermine dans le sérum n'a donné lieu qu'à un petit nombre de travaux. En 1887, M. Metchnikoff annonça que la bactéridie s'atténue dans le sang des moutons rendus artificiellement réfractaires ; l'année suivante, M. Gameleïa constata que pendant la fièvre vaccinale et dans les 14 jours qui lui font suite, l'humeur aqueuse est devenue bactéricide; enfin, Nuttal reconnut que le sang défibriné d'un mouton vacciné détruit plus de microbes que le sang d'un mouton neuf. Il ressort des recherches de M. de Cliristmas (^) que, dans les organes des lapins rendus réfractaires, on trouve des substances antiseptiques, solubles dans la glycérine et précipitables par l'alcool ; ces substances mélangées à du bouillon empêchent le développement de la bactéridie charbonneuse.

Action des produits solubles. — Dans les cas où l'infection charbonneuse fait périr l'individu atteint, on ne trouve pas dans les viscères d'altérations capables d'expliquer la terminaison funeste; on constate seulement l'envahissement du système circulatoire par les bactéridies. Comment celles-ci amènentelles la mort? On ne peut plus invoquer, avec Toussaint, une obstruction mécanique des capillaires. Faut-il incriminer la soustraction de l'oxygène ou, comme l'avait pensé Bollinger, l'excès d'acide carbonique? Les expériences de Nencki ont démontré que, chez l'animal charbonneux, la puissance respiratoire du sangest normale. Beste la théorie de l'intoxication : M. Chauveau a donné à cette idée un appui expérimental, en montrant que l'injection de 100 grammes de sang provenant d'un mouton charbonneux, détermine chez un mouton algérien vacciné la mort rapide avec diarrhée.

Puis on a cherché à préciser les caractères de la toxine et, comme toujours, on a commencé par chercher des alcaloïdes, plus tard des albuminoïdes. Hoffa (^) obtint une ptomaïne, d'ailleurs peu toxique, qui a été retrouvée par Sidney Martin et par Lando Landi. A la suite des travaux de Brieger et Frfenkel, les recherches furent orientées dans une autre voie. S. Martin prépara une proto- et une deutéro-albumose, dontOs^S tuaient une souris de 22 grammes. Mais Petermann déclare que l'anthrax-albumose n'est pas toxique et, d'un autre côté, Hankin et Werbrook soutiennent que, contrairement aux autres poisons microbiens, elle n'agit que sur les animaux réfractaires à l'infection.

Les importants travaux de Marmier conduisent à des résultats fort précis. Le

(') Bakunin e Boccardi, Ricerche sul la proprieta battericida del sangue in divers! stali deir organisma. La Riforma medica, 1891.

(^) De Christmas, Études sur les substances microbicides du sérum et des organes d'animaux à sang chaud. Annales de V Institut Pasteur, 1891.

(5) Hoffa, Ueber die Natur des Milzbrandgiftes. Wiesbaden, 1886.

CHARBON. f;8l

poison est contenu dans le protoplasma bactéridien et y reste inclus si la culture est laite dans des conditions eugénési({U('s; il diltuse dans le milieu, si le microbe est placé dans des conditions défavorables. Injecté aux animaux, le poison provoque de la fièvre, puis de la diarrhée, de l'hypothermie et entraîne la mort dans le collapsus. Le cobaye est beaucoup plus résistant que le lapin, résultat fort intéressant qui explique pourquoi le lapin est si sensible au charbon, malgré le haut pouvoir bactéricide de son sang.

Outre le poison que nous venons d'indiquer, le protoplasma de la bactéridie renferme une matière pyogène (Buchner) et contient également des substances vaccinantes, ainsi que nous l'avons établi dans des recherches déjà anciennes ('). Si MM. Roux et Chamberland (^) ont réussi à vacciner les moutons avec du sang stérilisé par la chaleur, ils ont échoué en fdtrant le sang sur de la porcelaine. C'est peut-être parce que, dans le premier cas, le liquide contenait encore les bactéridies mortes. Il est probable, cependant, que dans certaines conditions la matière vaccinante quitte le protoplasma microbien et se répand dans le milieu ambiant. On conçoit ainsi que Petermann ait pu conférer aux animaux une immunité passagère en leur injectant des cultures faites dans le sérum de bœuf, et débarrassées de microbes par le filtre de porcelaine.

D'après Hankin la bactéridie sécrète une albumose qui, à petite dose, confère l'immunité aux lapins et aux souris, et, à haute dose, augmente la réceptivité de ces animaux.

Enfin nous rappellerons que plusieurs expérimentateurs ont pu combattre l'infection charbonneuse en injectant simultanément un autre microbe (exp. de Emmerich, Pawlowski, Bouchard). Aussi Baumgarten suppose-t-il, non sans raison, que l'évolution favorable de la pustule maligne tient en partie à la présence de microbes pyogènes qui entravent la végétation de la bactéridie; on comprend ainsi pourquoi l'œdème malin est toujours plus grave. Cette conception trouve un appui dans les expériences de Bergonzini (^) qui, en opérant sur des lapins, a reconnu que les lésions produites par des inoculations sous-cutanées de staphylocoques entravent la pénétration de la bactéridie dans le sang et empêchent la généralisation de l'infection. Il faut remarquer cependant que dans certains cas l'association microbienne est défavorable. Parfois, en inoculant la bactéridie en même temps qu'un autre microbe, on obtient des résultats qui diffèrent suivant l'espèce animale; c'est ainsi que les cultures stérilisées du B. prodigiosus entravent et empêchent le développement du charbon chez le lapin et le favorisent chez le cobaye (^).

On a pu aussi conférer l'immunité contre le charbon ou guérir la maladie, soit en inoculant au préalable un microbe vivant, comme le streptocoque de l'érysipèle (Emmerich), soit en se servant de matières solubles et particulièrement des cultures stérilisées du bacille de Friedlànder (Buchner) ou des toxiques de la putréfaction (Kostjurin et Kraïnsky). Il est intéressant de rapprocher

(') Exp. rapportées dans le livre de M. Bouchard, ThérapeuUque des maladies infectieuses. Paris, 1889, p. 151.

(-) Roux et Chamberland, Sur l'immunité contre le charbon conférée par des substances chimiques. Annales de Vlnstitul Pasteur, 1888.

(^) Bergonzini, Contributo sperimentale allô studio dei mezzi che l'organismo oppone air infezione. La Rassequa di Se. med., 1890.

(*) Roger, Influence des produits solubles de B. prodigiosus sur l'infection charbonneuse. Soc. de biol., 18 mai 1895.

IG.-H. ROGER.-i

de ces faits les recherches de Huppe et Wood qui ont trouvé dans l'air et dans l'eau un saprophyte analogue au charbon, mais n'ayant aucune action pathogène; ce microbe possédait pourtant la propriété de vacciner contre Finfeclion charbonneuse.

Passage de la bactéridie dans les sécrétions ; transmission intra-placentaire. — Il nous reste à rechercher maintenant par quelles voies s'élimine la bactéridie quand elle a envahi l'organisme.

Les bactéridies passent dans la salive, le lait, la bile, la sueur, les matières fécales. Dans l'urine elles sont peu nombreuses, sauf lorsqu'il existe des hémorragies rénales. Boccardi prétend môme que, s'il n'est pas altéré, le rein représente une barrière infranchissable ; après ligature des vaisseaux, il se produit des hémorragies qui permettent aux microbes de sortir du système vasculaire ; mais le passage dans les tubes urinifères n'est possible que si leur paroi s'est rompue.

Ces faits nous amènent à rechercher si l'agent du charbon peut traverser les vaisseaux du placenta et passer de la mère ait fœtus. Les premiers expérimentateurs qui abordèrent ce problème, Brauell, Davaine, Bollinger n'obtinrent que des résultats négatifs, et regardèrent le placenta comme un filtre parfait.

En 1882, Straus et Chamberland publièrent quelques faits qui semblaient encore confirmer les observations anciennes; mais, continuant leurs études, ces auteurs reconnurent que, dans quelques cas, la transmission est possible. Seulement la quantité de bacilles qui passent au fœtus est extrêmement minime, aussi ne réussit-oh pas à les déceler lorsqu'on pratique un simple examen microscopique ; il faut avoir recours à la culture ou à l'inoculation, ensemencer ou inoculer de grandes quantités de sang ou de gros fragments d'organes. En opérant ainsi sur vingt-six fœtus, Straus et Chamberland (') démontrèrent chez quatorze la présence de bactéridies. Les mêmes auteurs reconnurent, comme l'avait déjà noté Brauell, que les fœtus ne présentent aucune altération et que notamment le sang n'offre pas l'aspect agglutinatif qu'on observe chez les animaux qui succombent au charbon.

Ces expériences eurent un grand retentissement et suscitèrent nombre de travaux qui vinrent les confirmer; tels sont ceux de Perroncito, de Koubassoff, de Birsh-Hirschfeld, de Latis, etc.

Il existe enfin quelques observations intéressantes parce qu'elles ont été recueillies chez l'homme. Une des premières est due à Marchand (-) : une femme mourut du charbon peu d'heures après l'accouchement; 4 jours plus tard l'enfant succomba à la même maladie; il y avait de nombreuses bactéridies dans le placenta et on trouva des ulcérations au niveau des villosités choriales. Paltauf(^) rapporte un cas où l'on découvrit des bacilles dans le poumon d'un fœtus de 5 mois, provenant d'une femme atteinte du charbon. Dans deux faits observés par Eppinger et dans un autre dû à Morisani, les résultats furent négatifs.

(') Straus et Chamberland, Transmission de quelques maladies virulentes, en particulier du charbon, de la mère au foetus. Arch. de physiologie, 1883.

(-) M.\RCHAND, Ueber einen merkwûrdige Fall von Milzbrand bei einer Schwangeren mit tôdtlicher Infection des Kindes. Virchovfs Archiv., Bd CIV, 1887.

(^) Paltauf, Wiener med. Wochenschrift, 1888.

Il est (lifficilo d'élaldir quelle est la frckjuence de la transmission infraplacentaire (lu charbon. La statistique ne peut donner que des résultats illusoires ('). Si la bactéridie ne passe de la mère au fœtus que d'une façon variable, c'est que les faits en apparence identiques sont en réalité dissemblables, et que l'expérience est modifiée, à notre insu, par diverses conditions qui entravent ou favorisent le passage. Or, pour que le charbon puisse se transmettre au fœtus, il est indispensable qu'il existe des altérations placentaires; le placenta normal, comme le rein normal, oppose au microbe une barrière infranchissable. M. Malvoz (^), à qui l'on doit ce résultat, fait remarquer que les bactéridies envahissent plus facilement le fœtus du cobaye que celui du lapin, ce qui s'explique par une plus grande fréquence des altérations placentaires chez le premier de ces animaux.

L'étude du charbon a pu encore servir à démontrer expérimentalement la réalité de la loi que Colles a établie pour la syphilis. Lingard {■') a inoculé le charbon à des fœtus de lapines, contenus dans l'utérus : les mères ne furent pas contaminées et pourtant elles acquirent une immunité parfaite qui existait encore au bout de 8 mois. Dans quelques cas, comme lors de syphilis par conception, la mère contracte l'infection charbonneuse; il existe alors des altérations placentaires au niveau desquelles on peut suivre le passage des bacilles. Quand la mère résiste, les agents pathogènes siègent exclusivement dans les vaisseaux fœtaux du placenta.

Vaccination. — Il est un fait qui domine toute l'histoire du charbon, c'est que la virulence de la bactéridie n'est pas fixe ; on peut, comme pour bien d'autres microbes, la diminuer ou l'accroître dans des proportions extraordinaires. La plupart des' substances qui détruisent le charbon sont capables, si leur action est moins énergique, d'affaiblir ou d'abolir son pouvoir pathogène. Le virus ainsi atténué pourra être impunément introduit dans l'organisme, l'animal résistera, et, à la suite de cette inoculation, il deviendra capable de supporter un virus plus énergique qui tue les animaux non préparés. On arrive ainsi, en opérant progressivement, à rendre les animaux réfractaires à des virus de plus en plus forts. Tel est le principe de la vaccination pastorienne.

Bien des procédés permettent d'atténuer le charbon; quelques-uns n'ont qu'un intérêt théorique ; c'est ainsi que la bactéridie s'atténue dans le corps de la grenouille (Lubarsch), ou quand on la cultive dans le sang de moutons vaccinés (Metchnikoff). Elle s'atténue également sous l'influence de la lumière solaire (Arloing), des antiseptiques et particulièrement de l'acide phénique à 1/800 et du bichromate de potasse à 1/1500 (Roux et Chamberland), sous l'influence de l'oxygène comprimé (Chauveau et Wosnessenski) et surtout de la chaleur (Pasteur).

C'est à Toussaint que revient le mérite d'avoir essayé le premier de vacciner les animaux contre le charbon; il chauffait du sang à 55" pendant 10 minutes, et pensait tuer ainsi les bactéridies ; en inoculant ce sang, il voyait périr un certain

(1) Roger, L'hérédité dans les maladies infectieuses. Gazette hebdomadaire, 1889.

(-) Malvoz, Sur la transmission inlraplacentaire des micro-organismes. Annales de l'Institut Pasteur, 1888. — Le passage des micro-organismes au fœtus. Iliid., 1889.

(5) Lingard, Ein Reitrâg zur Kennlniss der Schutzimpfung gegen Anthrax. Fortschr. d. Medicin., 1889.

[G. -H. ROGER.-

nombre d'animaux, mais ceux qui résistaient étaient devenus réfractaires. Toussaint croyait vaccinor avec les produits stérilisés de la bactéridie; en réalité il vaccinait avec des microbes atténués. C'est ce que démontra Pasteur, qui, en soumettant les cultures à l'action de la chaleur, arriva à créer des vaccins qu'on peut graduer exactement.

Pasteur l'ait une culture à 42"; le microbe se développe, mais ne donne pas de spores et sa virulence diminue de plus en plus. Si, au bout d'un certain temps qu'il a séjourné à 42", on reporte le microbe modifié dans un milieu nouveau et qu'on le place à une température favorable, il se développe, donne des spores, mais 'conserve le degré d'atténuation auquel il était parvenu. En partant de ce principe, Pasteur prépare deux vaccins: l'un, dit premier vaccin, provient d'un microbe qui est resté de lo à 20 jours à 42"; il tue encore le cobaye d'un jour, mais reste sans action sur le cobaye adulte; en le faisant passer successivement par des cobayes de plus en plus âgés, on peut arriver à lui rendre son pouvoir pathogène. Le deuxième vaccin ne séjourne que 10 à 12 jours à 42"; il tue la souris, le cobaye, et quelquefois le lapin.

Nous ne pouvons décrire les nombreuses méthodes employées pour préparer également des vaccins charbonneux. M. Chauveau en a fait connaître deux : l'une où l'atténuation est obtenue en chautîant pendant 3 ou 4 heures à 47" une culture âgée de 24 heures et qui, depuis son ensemencement, a été maintenue à 42"; l'autre repose sur l'emploi de l'oxygène comprimé. Par des procédés très ingénieux M. Chauveau est arrivé à créer de véritables races à virulence déterminée ; les vaccins ainsi obtenus offrent des caractères invariables. En partant d'une culture qui ne tue plus la souris, M. Chauveau rend à ce microbe inoffensif une partie de sa virulence en le faisant pousser dans un bouillon additionné de sang, ou en le cultivant dans une atmosphère raréfiée.

Par ces divers systèmes on arrive à rendre réfractaires au charbon les animaux sensibles à la maladie. Tout le monde se rappelle la célèbre expérience de Pouilly-le-Fort, où Pasteur démontra définitivement la valeur de sa méthode. Aujourd'hui le doute n'est plus possible : de 1882 à 1894 on a vacciné en France 1 788 677 moutons et leur mortalité a été de 0,94 pour 100, alors qu'autrefois elle atteignait 10 pour 100. Pour les bœufs, au nombre de 200962, la mortalité est tombée de 5 à 0,54 pour 100 ('). De nombreux laboratoires de vaccination se sont formés à l'étranger (Vienne, ^Madrid, Turin, Buenos-Ayres, Odessa, etc.), et leurs résultats sont venus confirmer l'efficacité de la méthode.

Traitement. — Lorsqu'on est appelé auprès d'un individu qui s'est piqué en maniant des animaux charbonneux, on devra traiter le point d'inoculation comme on le fait pour les plaies infectées : faire couler le sang par des pressions réitérées, puis débrider et cautériser. Tous les caustiques peuvent servir. Mais, d'après Colin, le nitrate d'argent est plus efficace que le thermo-cautère, c'est du moins ce qui résulte des expériences que cet auteur a faites sur des lapins inoculés au niveau de l'oreille.

Le plus souvent on se trouve déjà en présence d'une pustule maligne bien développée. La gravité de la lésion avait conduit les chirurgiens à avoir recours à

(') Chamberlaxd, Résultats pratiques des vaccinations contre le charbon. Annales de Vlnstitut Pasteur, 1894.

des traitements très énergiques et à ne pas reculer devant des délabrements considérables pour détruire le loyer primitif d'infection.

Fournier et Ghambon préconisaient l'extirpation de la pustule, moyen douloureux et infidèle; aussi est-il généralement abandonné aujourd'hui. Pourtant Bryant et Baker rapportent 8 succès obtenus en excisant largement le lambeau de peau qui entoure la lésion et en cautérisant la surface mise à nu. Cette méthode donne lieu à de grandes pertes de substance et, par conséquent, à des cicatrices apparentes et souvent difformes.

La cautérisation est plus fré({uemment employée : on a recours soit au cautère actuel, soit aux caustiques. Les auteurs du Conipoidium de chirurgie recommandent, quand les accidents sont graves, d'éteindre plusieurs cautères nummulaires sur la plaie, puis de circonscrire l'eschare par une incision circulaire sur la peau vive et de cautériser cette plaie saignante. Ce traitement, qui est extrêmement douloureux et nécessite l'emploi des anesthésiques, aura, comme l'incision, le désavantage d'amener des cicatrices vicieuses. Le môme reproche peut être fait à la méthode de Th. Anger, qui extirpe la pustule au thermo-cautère, et débride les tissus œdématiés par des incisions pouvant avoir jusqu'à 10 centimètres de longueur.

Les inconvénients inhérents à l'emploi du fer rouge sont en partie évités par l'usage des caustiques. Enaux et Chaussier recommandaient le chlorure d'antimoine liquide : des boulettes de charpie imbibées de ce liquide étaient appliquées sur les vésicules, après ouverture, et sur la plaie résultant de l'extirpation de l'eschare. D'autres ont préconisé l'usage de la potasse caustique, du caustique de Vienne ou du caustique de Filhos. Bourgeois promène circulairement la potasse à la surface de l'eschare; s'il craint d'avoir pratiqué une cautérisation insuffisante, il laisse au fond de la plaie un morceau de caustique.

Le bichlorure de mercure, employé depuis longtemps par les vétérinaires, a été vanté par les médecins de la Beauce; on excise l'eschare, et on remplit la perte de substance avec de la poudre grossière de bichlorure qu'on maintient avec du diachylon. Roméi a obtenu 80 succès en appliquant un mélange de sublimé et d'essence de térébenthine; au bout de 24 heures il renouvelle l'application et, s'il le faut, il pratique, le quatrième jour, une incision cruciale qu'il saupoudre de sel mercurique.

L'emploi du sublimé a l'avantage d'associer un antiseptique à un caustique ; mais cette substance n'est pas sans inconvénient : elle détermine souvent des douleurs vives, parfois des hémorragies abondantes ou des cicatrices vicieuses ; enfin elle peut donner lieu à des empoisonnements (Enaux et Chaussier, Régnier).

Aujourd'hui on tend à se servir de substances antiseptiques non caustiques. Pomeyrol et Raphaël de Provins avaient préconisé les feuilles de noyer; cette médication, acceptée par Nélaton, est complètement abandonnée. Davier-Colley (') prétend avoir obtenu d'excellents résultats par l'usage intus et extra de la poudre d'ipéca : on applique sur la pustule une bouillie préparée en mélangeant cette poudre avec de l'eau et on en fait avaler toutes les quatre heures une dose de O»"",,!.

Généralement on a recours à l'acide phénique ou à l'iode qu'on injecte sous

(•) Davier-Colley, Report on cases of Anthrax or malignant pustule. Guij's Hospital BeporlS; London, 1890.

[G. -H. ROGER J

la peau, autour de la pustule. Quelques chirurgiens russes ont pu se servir, dans le même but, d'une solution de sublimé. On a souvent obtenu de bons résultats avec Tacide phénique à 1,5 pour 100; ce liquide est bien supporté et n'amène pas d'accident. En France on donne la préférence à l'iode; Davaine et Cézard, qui l'employèrent les premiers, commencèrent par des dilutions au quatre-millième et arrivèrent au quatre-centième. On a pu facilement se servir de liquides plus concentrés, au deux-centième (Verneuil), au centième (Sereins); Th. Anger préconise de la teinture d'iode pure dont il injecte 2 ou 5 gouttes. Nous nous sommes très bien trouvé d'un mélange à partie égale de teinture d'iode et d'eau iodurée. Nous injectons matin et soir lo à 20 gouttes de ce liquide, par 3 ou 4 piqûres, pratiquées autour et en dehors de la zone vésiculaire, dans les parties œdématiées. L'aiguille est introduite obliquement sous la peau et le liquide poussé avec une grande lenteur. Nous avons le soin aussi de pratiquer des injections sous-cutanées autour des ganglions engorgés. Le traitement est continué ainsi chaque jour, en réglant la quantité de liquide à introduire sur l'état général du sujet et l'aspect de la lésion locale. On ne devra le cesser que lorsque l'amélioration sera très marquée, que l'œdème aura diminué et que la peau sera devenue souple. Pendant et après l'emploi des injections iodées, on fera bien de maintenir la pustule recouverte d'un pansement antiseptique, liqueur de van Swieten, onguent mercuriel (Cucco), naphtol camphré, etc. Quand l'eschare se détache, on saupoudre la partie d'iodoforme ; on évite ainsi le développement trop actif des agents pyogènes et les accidents qui peuvent en être la conséquence.

Les injections sous-cutanées de teinture d'iode sont bien supportées, quoique un peu douloureuses; on pourra voir survenir sous leur influence quelques phénomènes passagers d'iodisme. Dans un cas, nous avons observé, au niveau de plusieurs piqûres, de petites indurations douloureuses qui ont fini par guérir, sans autre accident, au bout de quelques semaines.

Verneuil employait un traitement mixte; il extirpait l'eschare au thermo-cautère, lardait les vésicules de pointes de feu, puis injectait de la teinture d'iode dans la région œdématiée; il recouvrait ensuite d'un pansement antiseptique. Quelques chirurgiens opèrent différemment : ils pratiquent les injections autour de la pustule et extirpent les ganglions lymphatiques engorgés. Kaloff, qui a publié sa propre observation, se fît enlever les ganglions axillaires, dans lesquels la culture démontra la présence de bactéridies.

Le traitement général ne doit pas être négligé. Il faut autant que possible soutenir les forces du malade en lui conseillant de s'alimenter; on lui fera prendre du quinquina, du vin, de l'alcool, du café, des potions avec une petite quantité d'acétate d'ammoniaque. On pourra aussi lui administrer à l'intérieur des substances antiseptiques; c'est surtout à l'iode qu'on a recours. On peut donner par jour de 5 à 10 et même 16 gouttes de teinture dans un verre d'eau sucrée. Le traitement interne est évidemment le seul auquel on puisse s'adresser quand il n'existe pas de manifestation extérieure.

Les traitements antiseptiques des maladies charbonneuses seront sans doute remplacés un jour par les injections de sérum. Emmerich a essayé le sérum de lapins érysipélateux : il a vu, sous son influence, des souris inoculées ne pas succomber au charbon, mais ce fut à la condition de continuer les injections pendant 5 jours au moins. Il semble d'ailleurs que la vraie méthode doit consister à utiliser le sérum des animaux vaccinés contre le charbon ; les résultats

exp(''rimcnLaux obtenus par Sclavo ('), Marchoux(^) Pane et Trapani(^) semblent justifier rapplication à la thérapeutique humaine.

Enfin on devra se rappeler que s'il est difficile de combattre les maladies charbonneuses, il est plus facile de les éviter : la question de la" prophylaxie et de la police sanitaire occupe donc une place capitale dans l'histoire du charbon. Nous avons, chemin faisant, indiqué les principaux points relatifs à l'abalage des animaux, à leur enfouissement, qu'on devrait remplacer par la crémation, ou tout au moins, qu'on ne devrait pratiquer qu'après une immersion prolongée dans l'acide sulfurique; nous avons montré avec quel soin il faudra procéder au nettoyage des laines et autres objets de provenance suspecte; nous avons établi enfin qu'on devra toujours rejeter la viande et les autres parties des animaux malades, et soigneusement désinfecter les endroits contaminés. Nous signalerons en terminant, comme un véritable moyen prophylactique, l'usage des vaccinations pastoriennes qui, en diminuant la maladie chez les animaux, diminue les chances de contamination chez l'homme.

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