‹ Traité de médecineChapitre 198 sur 207 · CHAPITRE VI ACTINOMYCOSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI ACTINOMYCOSE

L'actinomycose est nne maladie liée à la présence d un vég-étal spécial appartenant au genre Streptotlirix, et se présentant sous forme d'amas radiés, visibles à Fœil nu.

Historique. — L'actinomycose est surtout fréquente chez le bœuf et c'est chez cet animal qu'on Fa tout d'abord observée. La première mention de cette étrange maladie se trouve |dans une note de Davaine (^), insérée aux comptes rendus de la Société de Biologie de 1850; il s'agit d'une tumeur des os maxillaires du bœuf, contenant « de petites masses d'une matière jaune qui n"a point les caractères microscopiques du tubercule ni celui du pus ». Trois ans plus tard, Robin et Laboulbène (^) publièrent trois observations recueillies chez l'homme et qui, d'après la description qu'ils donnent et la figure jointe à leur mémoire, se rapportent probablement à la maladie qui nous occupe.

En 1857, Lebert la décrivit dans son traité d'anatomie pathologique; il figura les renflements du champignon, étudia l'action des 'substances chimiques, mais ne soupçonna pas la nature végétale de l'élément qu'il observait. On trouve encore dans le traité du microscope de Robin une intéressante figure de ce ([u'il désigne sous le nom de concrétions cristalloïdes.

C'est à Rivolta {■') que revient le mérite d'avoir l'ail de laclinomycose \me maladie spéciale. En 1868, il décrivit des corpuscules particuliers analogues aux bâtonnets de la rétine, el rencontrés chez un bœuf dans un sarcome du maxillaire inférieur; en 1875 il compléta la description de ces éléments, ([u"il regarda encore comme représentant de simples cristaux. Leur nature cryptogainiipie

(*) Davaixe, Note sur une tumeur indéterminée des os maxillair(>s du Imi'uI'. Cnm]>lc!< rendus de la Soc. de hiologie, 1850.

(-) Robin et LABOULBÎiXu:. Mémoire sur trois produclions moi-i)ides non décrites. Mémoires de lu Soc. de biologie, 1855.

(3) RivoLTA, Sarcoma rd)roso .d" Itordu inleriore dell,i brauc-i mascellare'sinislra del bove. Medico- Velerinario, 1 868.

TRAITÉ DE MÉDECINE, 2'= édit. — I. 52

[G. -H. ROGER

818 ACTINOMYCOSE,

fut admise par Perroncito ('), par Bollinger (-) et surtout par Harz (^), qui leur donna le nom â: actinomyces pour rappeler à la fois leur nature végétale et leur aspect radié (àxT-'ç, t'voç, rayon; [j.uxt|Ç, champignon).

En 1878, Israël (^) publia comme une nouvelle mycose une observation de P3'émie chronique recueillie chez l'homme et produite par un champignon que, sur l'avis de Cohn, il rangea à côté du Streptothrix de Fœrsler; à son mémoire se trouve joint un cas inédit, observé en 1845 par Langenbeck. Deux ans plus tard, à propos d'un nouveau fait, Ponfick {=) fit paraître un excellent travail où ilxiiscuta ridentité de la mycose d'Israël et de Factinomycose des animaux. Dès lors la maladie prit place dans le cadre nosologique : les travaux se multiplièrent et, en 1886, MoosbruggerC'jput réunir 75 observations recueillies chez l'homme.

En France, l'attention fut appelée sur Factinomycose par une communication de Nocard qui en rapporte un cas observé chez le bœuf, par des revues générales de Firket('), de Mathieu (^), et par les thèses de Cart (1890), de Roussel (1891) et de Bécue (1892).

Malgré ces travaux, on croyait que la maladie était fort rare dans notre pays. A la suite d'une première observation recueillie par Lucet (1888), quelques faits furent rapportés, mais en petit nombre. ]\1. Poncet eut le mérite de reprendre complètement l'étude de la question et, dans une série de mémoires, il établit que Factinomycose est assez fréquente en France ; seulement le diagnostic est fort difficile à établir et la maladie est souvent prise pour de la tuberculose, de la syphilis ou du cancer. L'attention étant appelée sur cette infection, M. Poncet a pu en réunir un assez grand nombre d'observations qui ont été publiées avec détails dans les thèses de ses élèves et ont servi de basa à un important ouvrage paru récemment C*).

Morphologie et biologie du parasite. — Ce qui caractérise essentiellement Factinomycose, c'est la présence, dans le pus ou dans les tissus, de petits grains jaunes, opaques, onctueux au toucher, d'un volume variable, mais dont les dimensions oscillent en général entre celles d'un grain de lycopode et d'un grain de millet.

Les grains d'actinomycose ont le plus souvent une coloration d'un jaune dor ou de soufre; quelquefois ils sont blanchâtres et transparents; c'est Faspect qu'ils revêtent quand ils sont jeunes ; ailleurs leur coloration est foncée, verte ou sépia; elle était noire dans un cas d'actinomycose hépatique, rapporté par Langhans.

En isolant un de ces grains, on constate qu'il se laisse facilement écraser: il est formé d'un agrégat de petites boules ayant de O'"'",o à ()""", 5 sur 0""",18

(*) Perroncito. Osleosarcoma délia mascella anteriore e posteriore nei bovini. Enrirlupedia agraria italiana di G. Cantani. 1875.

(-) BoLLixGER, Ueber eine neue Pilzkrankheit bein Rinde. CentraW. f. d. med. Wiss.. 1877

(^) Harz, Deutsch. Zeitsrhr. f. Thienned., 1879; suppl. Heft.

(*) Israël, Neue Beobachtungen auf dem Gebiete der Mykosen des Menschen. Arch. /'. path. Anat. und Physiol.. LXXIV, 1878. — Neue Beitrâge zu den mykotischen Erkrankungen des Menschen. Ibid., LXXVIII, 1879.

(^) PoxFicK, Ueber eine Avarscheinlich mycoUsche Form von Wirbelcaries. Berliner kl. Wochenschrift, 1879. — Die Actinomykose, eine neue Infectionskrankheit, Berlin, 188!2.

(6) MoosBRUGGER, U. die Act. des Menschen. Beitrâge z, kl. Chirurgie, herca'.sgeg. v. Bruns., Bd II, 1886.

(') FiRKET, L'actinomycose de l'homme el des animaux. Revue de médecine, 1884.

(^) Mathieu, De l'actinomycose. Revue des Sciences médicales, 1886.

(^) Poncet et Bérard, Traité clinique de l'actinomycose humaine, Paris, 1898.

ACTINOMYCOSE.

à ()'"'", 55. Ces boules, examinées à un Inihle grossissement, présentent Un aspect mùriforme. Mais, pour en faire une étude plus exacte, il faut étaler les parties malades sur des lamelles, les écraser, les colorer et les porter sous le microscope. Le picro-carmin donne d'excellents résultats; le parasite forme une masse jaune qui tranche nettement sur la coloration rose des cellules (jiii lui restent adhérentes.

On peut encore employer la double coloration par la méthode de (îram. Avec le violet de gentiane et l'éosine, on voit la partie centrale colorée en violet, la partie périphérique en rose.

Chaque granulation est formée .rune masse centrale (fig. W) d'où irradient de nombreiix rayons divergents, dont la plupart se terminent par des renilemeuls en massue. La masse centrale règle le volume du végétal, la longueiu- des rayons restant à peu près invariable. Elle est constituée par un assemblage de fibres rectilignes ou flexueuses, formant un feutrage inextricable; les filaments ont (\Ji à 2 ix et paraissent bifurques. Au milieu d'eux se voient des corpuscules analogues aux renflements périphériques , mais plus petits que ceux-ci et plus inégaux. On y trouve encore de petites granula-

tions réfringentes, regardées par Firket comme des microcoques adventices. Harz avait décrit à la partie centrale du parasite une cellule géante, d'où partiraient les fibrilles ; cette disposition n'a pas été retrouvée par les nombreux observateurs qui ont étudié l'actinomycose.

Les fibrilles de la masse centrale représentent un véritable mycélium ; elles se

rendent en rayonnant vers la zone périphérique, qu'elles peuvent dépasser par places, pour aller atteindre les cellules épithéliales voisines. Les filaments mycéliens sont ramifiés, non cloisonnés, rectilignes ou sinueux, quelquefois coutournés en vrille, larges de 0,5 à 2 a: leur protoplasma, fragmenté en parcelles plus ou moins volumineuses, est enfermé dans une mince enveloppe.

La zone périphérique est remarquable par la présence de renflements, effilés à leur extrémité centrale, arrondis à la périphérie et ayant i cà 2 [i. de long sur 1,5 à 4 [x de large. Ces renflements ou crosses sont rattachés aux fibrilles par un mince pédicule ; ce sont des saillies piriformes ou allongées en massue. La plupart sont ovales, d'autres sphériques, quelques-unes bifurquées, trifurciuées ou d'aspect moniliforme. Ces renflements dont le centre est parcouru par un canal, sont constituées par de petites masses brillantes et arrondies (Bostrôm); leur surface est régulière, parfois mamelonnée.

Considérés autrefois comme des organes sporifères, ces éléments représent(>nt simplement des renflements mycéliens d'involution: ils se produisei\t quand le

FiG. 14. — Granulalion d'acliuoinycoyc. — Gr. GOO D.

tC-H. R0GER.2

820 '■• ACTINOMYCOSE.

développement est entravé ; leur peu de vitalité explique leur fréquente infiltration par des sels calcaires.

La description que nous venons de donner s'applique aux parasites adultes ; mais s'il s'agit de granulations transparentes, c'est-à-dire jeunes, on ne trouve plus de massues (Klebs); ces éléments ne se rencontrent que lorsque le végétal se présente sous l'aspect de masses jaunâtres.

Les actinomycètes résistent à l'action des acides, des alcalins, du chloroforme et de l'éther; les alcalis chauds les font pâlir et les défigurent; l'eau, même salée, les gonfle et les déforme.

Caractères des cultures. — On a réussi assez souvent à cultiver l'actinomycète sur les milieux artificiels employés en bactériologie.

Le sérum solidifié, d'après Israël (^), se couvre d'une sorte de gazon, sur lequel apparaissent, vers le quatrième jour, de petites nodosités constituées par des grains analogues à ceux qu'on trouve dans les lésions actinomycosiques de l'homme et des animaux. Souvent ces nodosités deviennent jaunes (Afïanassiefï') ou rougeâtres (Bostrom). Les crosses ne se développent que dans les parties profondes, où la nutrition se fait mal.

Sur l'agar glycérine, le développement est très rapide; dès le deuxième jour, d'après Kischensky (^), on voit des colonies blanchâtres qui deviennent jaune citron, puis se fendillent et se foncent ; elles renferment des bâtonnets, analogues aux bacilles de la tuberculose; puis, à chaque extrémité, se produit un renflement qui se colore avec intensité. Vers le sixième ou le septième jour, les bâtonnets se sont allongés en filaments qui, après î2 ou 5 semaines, portent à leurs extrémités des formes involutives ne se colorant plus.

L'actinomycète peut se développer sur la gélatine, qu'il liquéfie avec une grande lenteur.

On a pu cultiver aussi l'actinomycète dans les milieux liquides, tels que le sérum, le lait, le bouillon. Il se produit de petits corpuscules miliaires, atteignant quelquefois le volume d'un pois et tombant au fond du liquide, qui reste limpide.

Les matières albuminoïdes contenues dans le lait sont peptonifiées, sans qu'il y ait de coagulation préalable (^).

L'actinomycète peut croître également sur la pomme de terre. D'après M. Domec, il forme sur ce milieu, au bout de 8 à 12 jours, une masse proéminente, verdâtre, rugueuse, rappelant l'aspect de quelques moisissures. Il se développe très bien dans les infusions végétales, liquides ou solidifiées par la gélatine ou la gélose.

Sur les œufs il forme des filaments onduleux, ou enroulés en tire-bouchons, se divisant dichotomiquement et s'unissant en des réseaux enchevêtrés.

Les intéressantes recherches de Domec (^), de Sauvageau et Radais (^) ont éclairé bien des points obscurs touchant la morphologie de ce végétal. En étudiant le développement sur la pomme de terre ou dans le bouillon, on voit

(') Israël, Ueber die Cultivibarkeit d. Aclinomyces. Virchoiv's Arch.. Bd. XCV, 1884.

(-) IviscHENSKY, Ueber Actinomycesreinculturen. Arch. f. exp. Pnlh. und Pharmnknl., 1889.

(^) Pp.otopopoff und IIammef!, Ein Beitrâs^e zur Kenntniss der Aotinomvcoskulturen; Zeitsch. filr Heilk., 1890.

(*) Domec. Morphologie de l'acUnomyces. Arch. de rnéd. expér., 1892.

(°) Sauvageau et Radais, Sur les genres Cladothrix, Streptothrix, Actinomyces. Annales de l'Institut Pasteur, 1892.

• ACTINOMYCOSE.

d'abord un réseau filamenteux dont quelques rameaux, denses, homogènes, épais, ramifiés, rectilii^nes ou eourljes-, présentent v(;rs \c Iroisième jour une série de segmentations. Ainsi se produisent des chapelets (l(^ s|)ores spli(''ii(|iies ou ovoïdes; celles-ci se détachent facilement et peuvent élre réensenieuc('"cs sur d'autres milieux; elles donnent naissance alors à des boui'^cous (|ui se rauiifienl rapidement et, après 30 ou 40 heures, forment un feutrage iucxliif al)lc de (il;iments droits ou ondulés, pourvus ou non de nombreuses ramilicalioiis.

Les spores dont nous venons d'indiquer le mode de foruialion ne prciuieiil jamais naissance dans l'organisme vivant. Elles se renconircul sculcuiciil dans les cultures artificielles, aux(juelles elles donnent une assez giande i(''sistance.

Le végétal que nous étudions est facultativement anaérobie. La température qui lui convient le mieux est comprise entre 00** et 57". A 52" la vég(Halion s'arrête; elle est fortement

ralentie à 40 ou 41"; enfin . •,. - ... .'>'.•..

la culture est tuée quand on la soumet pendant 10 minutes à une température de 70". Liebman, cultivant le parasite dans du bouillon, trouve que les spores résistent 14 minutes à l'ébullition et supportent pendant o h. 45 une température g sèche de L40 ou 1 45", L'acide phénique à 5 pour 100 est sans action sur elles ; le sublimé à i pour 1000 les tue en 5 minutes; enfin on peut stériliser une culture en y mettant, pour 1 0 centimètres cubes de bouillon , une goutte de bleu de méthylène à 1 pour 100. D'après

M. Domec, les filaments ne résistent pas 5 minutes à 60", les spores supportent cette température mais périssent au-dessous de 75". Les recherches de MM. Bérard et Nicolas établissent que les spores de l'actinomycose, cultivées sur céréales, sont encore vivantes et virulentes au bout de 4 ans.

L'aspect morphologique des actinomycètes, les caractères de leurs cultures, leur réaction vis-à-vis des matières colorantes, peuvent être invoqués pour classer le parasite au point de vue botanique et pour donner une signification à chacune des parties qui le constituent.

Quelques auteurs ont voulu refusera l'actinomycètc une individualité propre. D'après Langhans ('), il s'agirait d'une sorte de symbiose de diverses espèces de micro-organismes. Bollinger, Israël, Harz rangent le végétal dans les mucédinées; cette opinion trouve déjà un appui dans les recherches de Lichtheim (-); dans certains cas de végétation abortive, les mucédinées oifrent, au microscope, des figures analogues à celles de l'actinomycète.

(1) Langhans, Drei Faite von Actinomykose. Correspondenzbl. f. Scincciz. .-Erz-te, 1888. (*) Lichtheim, Die Aspergillusmykosen. Berliner klinische Wochenschr., 1881.

FiG. 15. — Cultures sur bouillon dalaiit de sept mois et présentant, après un séjour de %i heures à l'étuve ; de nombreux filaments à massues {m), des boules hyalines (g) représentant des massues en voie de désintégration, — et quelques filaments sporiteres (s). (BÉRARD et Nicolas.)

[G -H. BOGER ]

Page 1