SCLERODERMIE. — DIVISION ET DESCRIPTION
ments démembres respectés parla sclérose cutanée (Thibierge) (1).
Le système osseux est souvent intéressé dans la sclérodermie ; nous avons vu la résorption osseuse qui se fait au niveau de l'extrémité des doigts dans la sclérodactylie; Hallopeau (2) a relaté un cas de sclérodermie avec atrophie de certains os et arthropathies multiples.
La marche de la maladie est variable : celle-ci peut rester slationuaire pendant des années ; elle peut môme, exceptionnellement, rétrocéder et guérir ; mais le plus souvent elle a une terminaison fatale. La nutrition générale s'altère de plus en plus, l'appétit se perd, il y a dépression morale, insomnie ; des escarres se produisent et le malade succombe à la cachexie, s'il n'est pas emporté par une complication intercurrente, telle que la pneumonie, la tuberculose, ou une extension de la sclérose aux différents viscères (myocardite scléreuse, péricardite, néphrite interstitielle, etc.).
ScLÉRODERMiEs LOCALISÉES. — Sclérodactylle. — Nous avons vu ci-dessus que la sclérodactylie s'observe souvent dans la sclérodermie diffuse; parfois la lésion reste limitée aux extrémités supérieures pendant toute la durée de son évolution. La sclérodactylie présente les mêmes caractères dans les deux cas.
Les deux mains sont toujours prises à la fois. B. Bail, frappé de la flexion forcée des doigts, a reconnu la part qui revient à la contracture musculaire dans la production de ce phénomène. L'épaississement des téguments, les pseudo-ankyloses, décrites par Verneuil, les ai'thropathies elles-mêmes ne joueraient qu'un rôle secondaire dans les déviations des doigts, car ces lésions sont tardives ; la contracture musculaire, au contraire, paraît très précoce.
Sclérodermie en bandes. — Dans cette forme, la sclérose constitue des bandes, disposées le long des membres et autour du tronc, suivant la direction des nerfs périphériques, comme dans le zona. Besnier (3) a relaté un cas de sclérodermie étendue du moignon de l'épaule à la face dorsale des trois premiers doigts du membre supérieur gauche. Kaposi a rapporté un fait de sclérose occupant le trajet du nerf frontal droit, un autre correspondant au plexus cervical et aux deux premiers nerfs thoraciques ; dans un troisième cas, la sclérose suivait la direction du nerf saphène droit. Rosenthal (4) a observé une sclérodermie partielle avec hémiatrophie faciale et alopécie; J. Brault (5) a vu un fait de sclérose limitée au front et au cuir chevelu avec alopécie partielle. Quelquefois la sclérose est annulaire et étrangle un membre, un doigt, absolument comme dans l'aïnhum. La sclérose en bandes comporte un pronostic plus sérieux que la morphée.
(1) Thidierge, Contribution à 1 étude des altérations musculaires dans la sclérodermie (Revue de méd., 1890).
(2) Hallopeau, Soc. de bioL, 7 décembre 1872.
(3) Besnier, Notes à la traduction du Traité de Kaposi.
(4) Rosenthal, Berliner hlin. Wochenschr., 1889, n° 34.
(5) J. Brault, Ann. de derinal.. 1891, p. 777.
Morphée ou sclérodermie en plaques. — Cette variété, bien décrite parE.Wilson, est souvent isolée; elle est associée quelquefois aussi à une sclérodermie généralisée. Elle commence par une tache d'un rose pâle, qui s'étend peu à peu et acquiert bientôt une teinte d'un rouge plus foncé; puis, au bout de quelques mois, cette tache blanchit au centre, tandis que la périphérie prend une couleur lilas caractéristique (lilac ring des auteurs anglais). La tache est arrondie ou ovalaire, présente un aspect lardacé ; quelquefois elle fait saillie au-dessus des téguments (variété tubéreuse). Ses dimensions sont variables. Quand elle est complètement développée, sa couleur est d'un blanc nacré, parfois un peu pigmentée au centre, elle est entourée d'un anneau violacé et d'une zone plus externe brunâtre, bistrée.
La morphée est unique ou multiple, unilatérale, ayant parfois la disposition zoniforme (Besnier), ou bilatérale et symétrique. Elle siège de préférence au front, à la partie inférieure du cou, sur la poitrine, les seins, l'abdomen, les cuisses. Au début, le malade éprouve parfois des fourmillements au niveau de la plaque. Les poils tombent, les sécrétions sont supprimées, la sensibilité est souvent émoussée; mais il n'y a ni douleurs, ni démangeaisons.
Au bout de quelque temps, la plaque se vascularise de nouveau, l'épiderme desquame, le derme devient souple, s'amincit et s'atrophie ; les vaisseaux disparaissent en grande partie, peu à peu l'anneau lilas s'éteint; parfois il se forme des ulcérations superficielles qui se recouvrent de petites croûtes qui tombent. La morphée finalement s'efface tout à fait sans laisser de traces, mais la disparition n'a lieu qu'au bout de plusieurs années. Dans certains cas, il reste une cicatrice déprimée, glabre, pigmentée, colorée en jaune ou en violet grisâtre, sans aucune sécrétion.
Dans ce groupe de scléroses localisées, on ne rencontre pas de lésions viscérales; tout le travail pathologique est localisé aux téguments.
DIAGNOSTIC. — La sc/eroc?ermie</i/7«sene peut guère être confondue avec aucune autre affection. La lèpre s'en distingue par ses tubercules, par les troubles de sensibilité qui l'accompagnent. Quant à la sclérodactylie, elle peut simuler au début la maladie de Raynaud, la lèpre, la syringomyélie avec type de Morvan et le rhumatisme déformant.
Dans la maladie de Raynaud, l'abaissement de la température est plus accentué, les troubles de circulation sont plus marqués, le nez et les oreilles sont souvent pris, les téguments ne sont pas indurés ni adhérents aux os comme dans la sclérodactylie. Il n'y a pas de flexion de la dernière articulation phalangienne. Quand les extrémités se détruisent, c'est par mortification et gangrène et non par atrophie et résorption des phalanges. Il y a néanmoins des rapports assez proches entre la maladie de Raynaud et la sclérodactylie. Dans la lèpre tropho-névro tique, la peau n'est pas sclérosée au niveau des doigts,
SCLÉRODERMIE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 857
mais on trouve, sur divers points du corps, des taches pigmentaires ; il y a, de plus, des troubles importants de la sensibilité cutanée. Dans la syringorayélie, on observe la dissociation de la sensibilité et des atrophies musculaires. On sait, d'ailleurs, queZambaco-Pacha veut faire de la sclérodermie une forme héréditaire, atténuée et dégénérée de la lèpre et qu'il identifie la maladie de Morvan et la syringomyélie à la lèpre.
Le rhumatisme noueux est caractérisé par les déformations articulaires des doigts, mais non par la flexion de la dernière phalange ; la peau n'est pas adhérente aux os comme dans la sclérodactylie.
La morphée pourrait être confondue à un examen superficiel avec la chéloïde, avec une cicatrice de brûlure. 11 suffit d'être prévenu de la possibilité de ces erreurs pour les éviter. Besnier et Doyon relatent un cas de morphée du sein qui faillit être pris pour un canceret opéré.
Dans le vitiligo, il y a une simple altération pigmentaire, sans induration de la peau. Les plaques décolorées de la lèpre {leucè), diffèrent de la morphée par l'anesthésie dont elles sont le siège et par la coexistence d'autres lésions cutanées lépreuses.
ÉTIOLOGIE. — La sclérodermie s'observe surtout de vingt à quarante ans ; on en a vu quelques cas chez des vieillards et chez des enfants de six ans et même de deux ans. Les trois quarts des observations appartiennent au sexe féminin. Son étiologie est assez mal connue ; on l'a vue survenir après l'impression du froid, à la suite d'un rhumatisme, d'un traumatisme ; c'est dans les scléroses localisées que cette dernière cause a été relevée. A l'appui de la nature arthritique de la sclérodactylie, l'un de nous (Gaucher) a vu, dans une famille, la mère et la fille atteintes de sclérodactylie; la mère était affectée en même temps de rhumatisme déformant. Dans un autre cas, il s'agissait d'un emphysémateux ancien, atteint de sclérodactylie et d'urticaire chronique.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — Les lésions de la peau consistent dans le développement exagéré des faisceaux du tissu conjonctif et des fibres élastiques ; le corps papillaire est aplati et a même disparu par places ; les glandes et les poils sont atrophiés ; les trabécules du tissu cellulo-adipeux et les muscles sous-jacents sont sclérosés. Au niveau des doigts la sclérose s'étend jusqu'au périoste et il y a même ostéite raréfiante des phalanges. Les artérioles cutanées présentent des altérations très intéressantes, observées pour la première fois par Vidal. La tunique moyenne de ces vaisseaux présente le double de son épaisseur normale; leur calibre est rétréci et même oblitéré; dans leurs parois, on voit des amas de cellules embryonnaires qui peuvent se transformer en corps fibro-plastiques. II y a de la périartérite et de l'endartérite. En somme le processus scléreux paraît débuter autour des vaisseaux sanguins pour se propager aux tissus voisins.
Parfois les nerfs cutanés ont été trouvés sclérosés, dégénérés. Nous avons vu que le processus sclérosique ne se limite pas à la peau, mais s'étend jusqu'aux muscles, jusqu'aux viscères tels que le cœur, le rem, qui subissent la dégénérescence scléreuse avec lésions artérielles initiales.
On a pensé trouver dans une lésion du système nerveux central l'explication de la sclérodermie. Dans certaines affections de lamoelle. la sclérose des cordons latéraux (Chalvet et Luys), le tabès (Méry), la paralysie infantile (Hallion), on a rencontré des plaques sclérodermiques ; récemment Schultz (1) a observé, dans une autopsie de sclérodermie avec atrophie musculaire généralisée, la dégénérescence des racines antérieures de la moelle et des gros troncs nerveux périphériques.
Au Congrès dermatologique de 1889, Arnozan a rapporté l'observation d'une sclérodermie où il rencontra, outre des lésions d'endartérite généralisée, des altérations de la moelle, consistant dans la présence de corpuscules d'aspect embryonnaire autour du canal central, et, au niveau des substances blanche et grise, de corpuscules plus gros que des cellules géantes, amorphes, de nature inconnue.
Enfin Jacquet (2) a observé, dans la moelle d'un malade de Besnicr, atteint depuis cinq ans de sclérodermie généralisée vitiligineusc. des petites cavités de l'axe gris, siégeant pour la plupart au niveau de la partie inférieure du renflement cervical. Histologiquement, le mémo auteur a relevé, au niveau de la colonne de Clarke, de l'atrophie granulo-pigmentaire des cellules à ses divers degrés ; notons en passant que Jacquet n'a pas réussi à trouver sur les coupes de la peau les lésions artérielles précédemment décrites.
Radcliffe Crocker a bien décrit les lésions initiales de la morphée : autour des vaisseaux sanguins et lymphatiques, autour des glandes et des follicules pilo-sébacés de la peau, il y a des amas de cellules embryonnaires ; puis le tissu conjonctif s'organise, étouffe les vaisseaux et les glandes et se rétracte pour former la plaque cicatriciellle.
PATHOGÉNIE. — Les observations dans lesquelles on a trouvé, à l'autopsie, des lésions nerveuses sont trop peu concluantes, pour admettre d'une façon définitive l'intervention du système nerveux dans la pathogénie de la sclérodermie ; pourtant l'état névropathique de beaucoup de malades, la topographie des scléroses localisées, bien en rapport avec la distribution des nerfs, plaident en faveur de cette origine nerveuse. Peut-être les lésions artérielles ne sont-elles que le résultat de l'altération nerveuse (expériences de Mathieu et Gley, qui démontrent l'inlluence du système nerveux sur la nutrition des parois
(1) Schultz, Neurolocfisches Centralhlalt, 1889, n"^ 12. 13 et 14.
(2) Jacquet, Soc. de derinuL, 21 aviùl 1892.
ELEPHANTIASIS. — DÉFINITION. 859
artérielles) (1), relevant elle-même d'une cause supérieure, Varthritisme. Pour d'autres auteurs, les lésions artérielles préexisteraient aux troubles d'origine nerveuse; la sclérodermie serait plutôt en connexion avec les districts vasculaires qui concordent d'ailleurs pour la plus grande partie, avec les sphères nerveuses. Nous avons déjà mentionné l'opinion de Zambaco d'après laquelle la sclérodermie serait une forme dégénérée de la lèpre; cette opinion a besoin d'être démontrée.
TRAITEMENT. — Sclérodermie diffuse. — On essayera de modifier le système nerveux par l'hydrothérapie, les douches en jet brisé appliquées sur la colonne vertébrale ; on tonifiera l'organisme à l'aide de l'arsenic, de l'huile de foie de morue, du quinquina. On administrera l'iodure de potassium contre l'artério-sclérose. Localement, on prescrira le massage, fait tous les matins, et l'électricité sous forme de courants continus (pôle -f- sur la colonne vertébrale, pôle — sur la plaque la plus malade [Armaingaud]), ou de bains électriques. Les bains sulfureux, l'enveloppement dans le caoutchouc (Aubert de Lyon), les bains de vapeur et le jaborandi (Hardy) donnent parfois de bons résultats. Enfin on cherchera à assouplir la peau par des liniments huileux.
Scléroses localisées. — Brocq (2) a obtenu de bons résultats à l'aide de l'électrolyse pratiquée de la façon suivante: une séance deux fois par semaine, de manière à agir sur chaquepoint de la plaque une fois tous les quinze jours; on fera passer un courant de 8 à iSmilliampères pendant une vingtaine de secondes à chaque piqûre ; l'aiguille sera reliée au pôle — , le pôle -|- sera placé dans une des mains (nous pensons qu'il est préférable de placer l'aiguille au pôle -)-) î l'aiguille sera introduite obliquement dans la peau sans la dépasser, de façon à ne pas irriter les tissus sous-cutanés. Dans l'intervalle des séances, on fera une application constante d'emplâtre de Vigo cum mercurio sur la plaque, sauf lorsque celle-ci sera trop enflammée ; dans ce cas on prescrira simplement des cataplasmes d'amidon cuit, refroidis.
On a conseillé aussi d'appliquer tous les huit jours des pointes de feu sur le rachis, aux points d'émergence des nerfs se rendant à la partie atteinte.
ELEPHANTIASIS.
DÉFINITION. — On appelle éléphantiasis l'hypertrophie du derme et du lissu cellulaire sous-cutané, limitée à certaines parties du corps et consécutive à des inflammations répétées des réseaux veineux et lymphatiques.
On ne confondra pas cet éléphantiasis, encore appelé éléphantiasis des Arabes, avec l'éléphanliasis des Grecs, qui est un des nombreux
(1) MÉRY, Anal, palliol. et nature de la sclérodermie. Th. de Paris, 1889. (2j Bi\ocy, Soc. de dermnt., 14 janvier 1892.
synonymes de la lèpre. Le terme d'éléphanliasis des Grecs doit être tout à fait laissé de côté, parce qu'il prête à confusion.
ÉTIOLOGIE. — L'éléphantiasis s'observe sous tous les climats, mais plus fréquemment dans les pays tropicaux, l'Egypte, l'Arabie, la côte occidentale de l'Afrique, le Brésil, les Antilles, les îles de la Sonde, les Barbades; dans ces pays, où il est endémique, la lésion cutanée acquiert une intensité plus considérable que dans les climats tempérés. On l'observe à tous les âges, même chez les enfants (à quinze jours) ; mais on le rencontre plus fréquemment de vingt-cinq à cinquante ans. Quant à Véléphantiasis congénital (1), il paraît exister, mais certaine, des cas présentés sous ce nom sont discutables; peut-être s'agissait-il de nsevi mollusci formes.
Cette maladie est plus fréquente chez la femme que chez l'homme (du moins au Brésil d'après la statistique de Silva Araujo), chez les gens pauvres que chez les gens aisés; les créoles y paraissent particulièrement sujets.
Les causes prédisposantes sont l'humidité, la mauvaise hygiène, l'impaludisme, l'obésité.
Cette lésion s'observe le plus souvent aux membres inférieurs et au scrotum à cause de la difficulté de la circulation en retour.
PATHOGÉNIE. — L'éléphantiasis peut-être le rehquat de toutes les inflammations du derme et du tissu cellulaire sous-cutané. Il succède à des atteintes répétées de lymphangite cutanée, d'érysipèle, développées autour d'éruptions récidivantes d'eczéma, autour d'un lupus, d'une lésion syphilitique, d'un ulcère variqueux ou d'un ulcère d'une autre nature. Il peut apparaître à la suite d'une phlébite oblitérante. En somme c'est une affection deutéropathique consécutive à toutes les lésions veineuses ou lymphatiques qui portent obstacle à la circulation en retour du sang ou delà lymphe. C'est pour cette raison que l'éléphantiasis du scrotum peut apparaître à la suite de l'ablation bilatérale des ganglions lymphatiques de l'aine, hypertrophiés et dégénérés. Les troubles vaso-moteurs qui président à la pathogénie des œdèmes névropathiques peuvent aussi finalement produire un éléphantiasis. En résumé, l'éléphantiasis n'est que l'exagération de l'œdème lymphatique ou veineux; il est l'aboutissant commun de tous les troubles circulatoires cutanés. Mais, le plus souvent, c'est une gêne de la circulation lymphatique qu'il faut incriminer, et, dans la majorité des cas, les lésions sont produites soit par un parasite animal, soit par un microbe. Le parasite animal, c'est la F//a/va sanguinis humani, trouvée par Wucherer en 1866 dans l'urine d'un malade atteint de chylurie ; le microbe, c'est le streptocoque de Fehleisen.
(1) MoNCORvo, Sur l'éléphantiasis congénital {Ann. de dermat., mars 1893 et février 18941.
ELEPHANÏIASIS. — PATHOGENIE. 861
Lewis, Patrick Manson ont découvert en 1875 la filaire embryonnaire dans le sang de sujets éléphautiasiques et la filaire à l'état adulte dans les ganglions lymphatiques. Pour ces auteurs la filaire adulte, par les inflammations répétées qu'elle détermine dans les vaisseaux et les ganglions lymphatiques, produirait l'éléphantiasis. Parquet mécanisme la filaire pénètre-i-elle dans le corps de l'homme? D'après Manson c'est le moustique [Culex pipiens) qui sert d'agent de propagation pour la filaire de la manière suivante : ce dernier parasite à l'état embryonnaire est absorbé par le moustique, quand celui-ci pique les sujets atteints d'éléphantiasis; dans le corps du moustique l'embryon de filaire devient larve, le moustique meurt, puis la filaire devient libre dans les marécages. Il suffirait alors de boire l'eau inl'ec lée ou de s'y baigner pour être contaminé; la filaire va se fixer dans les ganglions lymphatiques. Ce mode de contamination n'a pas été accepté par Sommerville, pas plus que la nature filarienne de l'éléphantiasis des pays chauds n'a été admise par tous; pour quelques auteurs la présence de la filaire ne serait qu'une coïncidence, favorisée dans sa localisation par l'éléphantiasis préexistant. Il faut remarquer, en effet, que, dans l'éléphantiasis des pays chauds, on ne rencontre pas toujours l'helminthe décrit par Lewis et Manson, mais en revanche on y a trouvé, dans un certain nombre de cas récents, le streptocoque de Fehleisen.
Telle est la pathogénie de l'éléphantiasis des pays chauds, de l'éléphantiasis vrai, de celui qu'on pourrait appeler éléphantiasis primitif.
Quant à l'éléphantiasis nostras, il paraît relever le plus souvent d'une infection streptococcique.
Dans un cas d'éléphantiasis nostras, Richardière (1) a relevé ce fait que sa malade avait eu à trois reprises différentes des érysipèles de la face ; aussi se demande-t-il s'il n'y aurait pas lieu de rapprocher l'existence de ces érysipèles des poussées de dermite, cause du développement de l'éléphantiasis, et de voir dans ces deux inflammations cutanées le fait de l'intervention d'un même microorganisme : le Streptococcus erysipelalus. Ces rapprochements ont été justifiés par les observations de Sabouraud (2) qui a constaté l'existence du Streptococcus dans les régions éléphautiasiques : en prenant sur la partie enflammée éléphantiasique, et au moyen de scarifications très superficielles, un peu de sérum et de sang, Sabouraud a toujours obtenu des cultures absolument pures de streptocoques de Fehleisen. En somme, la filaire et le streptocoque, tels paraissent être, suivant les cas, les deux agents pathogènes habituels de l'éléphantiasis, qu'il s'agisse de l'éléphantiasis endémique des pays chauds ou de l'éléphantiasis nostras de nos climats.
(1) Richardière, Sur un cas d'c! '^pliantiasis nostras [Ann. de dermat., 1891, p. 561).
(2) Sabouraud, Communication à la Société de dermatologie de Paris, 12 m«i ixo^
SYMPTOMATOLOGIE. — Il n'y a pas de din'érence symptomatique entre l'éléphanliasis des pays chauds et V éléphantiasis nosiras observé dans nos climats; tout au plus y a-t-il un degré plus avancé dans l'intensité des lésions, s'il s'agit d'éléphantiasis de la zone tropicale.
Comment se développe l'éléphantiasis ? On voit apparaître le plus souvent à un des membres inférieurs ou aux deux à la fois, des poussées de lymphangite réiiculaire [accès élép/iantiasigiie). Les téguments rougissent, se tuméfient plus ou moins, deviennent lisses, tendus, douloureux ; les vaisseaux lymphatiques, qui partent de la région malade, sont indurés et se manifestent par une traînée rouge, aboutissant aux ganglions correspondants, tuméfiés et douloureux.
Dans quelques cas, les phénomènes généraux manquent, mais le plus souvent l'accès éléphantiasique est caractérisé au début par un frisson, puis une fièvre plus ou moins vive, des vomissements, quelquefois du délire. Cet accès dure quelques jours, tout au plus un ou deux septénaires; les phénomènes généraux disparaissent, l'état local s'amende peu à peu; quelquefois il se forme un abcès. Mais, fait important, toujours la peau et le tissu sous-cutané restent infiltrés. Puis, au bout de quelque temps, nouvel accès semblable au premier, dont les phénomènes locaux s'atténuent, mais qui laisse les téguments encore plus tuméfiés; enfin, après quelques accès semblables, l'état éléphantiasique est établi.
D'abord la peau est lisse, tendue, sèche, quelquefois plus rouge qu'à l'état normal; au bout de quelque temps, elle devient jaunâtre, quelquefois même brunâtre, se couvre de masses épidermiques et sébacées. A la longue elle présente des callosités, des hypertrophies papillaires, formant des nodosités, des bosselures rouges (éléphantiasis verruqueux), entre lesquelles existent des fissures ; celles-ci laissent suinter un liquide citrin, quelquefois môme purulent et fétide qui forme des croûtes; on voit se former spontanément, ou sous l'influence du moindre traumatisme, des ulcérations rebelles, qui deviennent le point de départ de nouvelles poussées de lymphangite et de dermite hypertrophiante. La palpation montre la peau épaissie, dure, fixée sur les tissus sous-jacents; on ne peut la pincer entre les doigts, ni palper les parties profondes; les saillies osseuses s'effacent plus ou moins.
Formes spéciales. — A côté de l'éléphantiasis vulgaire, on a décrit V éléphantiasis télangiectodes de Neumann, dans lequel les vaisseaux sanguins sont dilatés, Y éléphantiasis li/mphangiectodes de Rindfleisch, accompagné de dilatation des lymphatiques; ces variétés se rattachent aux angiomes. L'éléphantiasis névrotique appartient plutôt aux fibromes nerveux.
SIÈGE. — L'éléphanliasis peut siéger en un point quelconque du corps, mais il affecte de préférence les membres inférieurs (lorsque
ELEPHANTIASIS. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 863
les deux sont atteints, l'un l'est plus que l'autre), le scrotum, le fourreau de la verge, les grandes lèvres et les seins chez la femme; on l'a observé quelquefois aux membres supérieurs, à la face, au lobule de l'oreille, au cou. Au membre inférieur, ce sont surtout le pied et les deux tiers inférieurs de la jambe qui sont pris ; souvent la cuisse est en même temps œdématiée et ses vaisseaux lymphatiques sont indurés; parfois la lésion se propage à l'abdomen. Les ganglions lymphatiques du pli de l'aine et du creux poplité sont tuméfiés. Dans l'éléphantiasis des pays chauds, le membre se déforme entièrement; il devient plus large à son extrémité inférieure, au point de ressembler à un pied d'éléphant; la jambe surtout présente des bosselures séparées par des sillons. Les mouvements devienncnl difficiles, à cause du poids du membre inférieur et parfois aussi i\ cause de l'atrophie musculaire consécutive. Le scrotum, le fourreau du pénis peuvent être tellement développés qu'ils tombent jusqu'à micuisse et même jusqu'aux genoux (on a vu un scrotum peser 60 kilos) ; dans ce cas, l'orifice préputial est transformé en une gouttière superficielle et verticale. Les téguments présentent çà et là des vésicule? qui se rompent et laissent suinter une sérosité coagulable, qui n'est autre chose que de la lymphe provenant de varices lymphatiques.
Chez la femme les grandes lèvres, les petites lèvres, le fourreau du clitoris sont parfois hypertrophiés.
Le membre supérieur devient quelquefois éléphantiasique à la suite de lupus ou de lésions syphilitiques.
A la face, la lèvre supérieure, les paupières inférieures s'hypertrophient chez les sujets lymphatiques, à la suite d'eczéma ou de coryzas répétés ; le front, les joues restent parfois infiltrés à la suite d'érysipèles récidivants ; au pavillon de l'oreille se forment quelquefois des appendices épais, sessiles ou pédicules.
PRONOSTIC. — Celui-ci n'est pas trop défavorable quand la lésion n'est qu'au début; un traitement longtemps continué peut atténuer la maladie, s'il ne peut la faire disparaître tout à fait. Plus tard l'éléphantiasis offre à la thérapeutique une résistance désespérante, mais il ne compromet l'existence que dans les cas très rares où il y a complication de phlegmon profond, de phlébite ou de gangrène.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — Si l'on incise les tissus éléphantiasiques, ceux-ci crient sous le scalpel et l'on voit que toutes les parties sous-cutanées, jusqu'aux os, constituent une masse presque homogène, d'un blanc jaunâtre, d'aspect fibreux, dans laquelle on reconnaît difficilement les muscles, les vaisseaux et les nerfs. A la coupe il s'écoule un liquide légèrement trouble, un peu alcalin, se coagulant à l'air et renfermant des éléments figurés. Le derme est hypertrophié; le tissu conjonclif sous-cutané est augmenté de plu-
sieurs fois son épaisseur normale, certaines parties en sont dures, d'autres molles. Les aponévroses, le tissu conjonctif intermusculaire, la gaine des vaisseaux et des nerfs sont épaissis; les os paraissent augmentés de volume ou sont recouverts d'ostéophytes.
L'éiude histologique de l'éléphantiasis montre que la lésion initiale émane du réseau lymphatique du derme, dont les vaisseaux sont enflammés et autour duquel les éléments conjonctifs prolifèrent. On constate que la paroi des petits vaisseaux lymphatiques est épaissie que les fibres conjonctives du derme sont hyperplasiées et augmen tées de volume et baignent dans le liquide lymphatique, que l'altération se propage jusqu'au tissu conjonctif sous-cutané et intermusculaire, intiltré par l'œdème lymphatique, et même jusqu'au périoste.
Si on poui'suit l'étude des autres parties du derme, on voit que les papilles sont devenues gigantesques ; Cornil et Ranvier ont noté que les capillaires de ces papilles sont le plus souvent de dimensions considérables, ce qui expliquerait l'abondance de sang qui sort par une simp.e piqûre. Le réseau veineux cutané est dilaté, on y remarque souvent de la périphlébite et de l'endophlébite oblitérante. Les vaisseaux lymphatiques cutanés profonds et sous-cutanés sont élargis, dilatés en ampoule ; on y trouve des traces de périangioleucite. Les glandes de la peau sont parfois atrophiées, les organes sous-jacents (muscles et nerfs) ont subi des altérations dégénératives plus ou moins avancées.
DIAGNOSTIC. — Il est si facile qu'il s'impose à première vue; on ne confondra pas l'éléphantiasis avec le myxœdème, qui, généralisé à toute la surface du corps, ni avec l'œdème chronique, dans lequel la peau et le tissu sous-cutané ne sont qu'infiltrés de sérosité et non hypertrophiés, et ne subissent pas de poussées réitérées de lymphangite. On ne le confondra pas non plus avec les œdèmes rhumatismaux et névropathiques assez intenses pour le sim uler quelquefois (cas de pseudoéléphantiasis névropathique de A. Mathieu) (1). Mais il faut savoir que certains œdèmes névropathiques prolongés peuvent aboutir à un état éléphanthiasique (2). Quand on soupçonnera la filariose, on pratiquera l'examen du sang pendant la nuit, les larves ne se répandant que la nuit dans la circulation générale.
TRAITEMENT. — Il comprend la prophylaxie et la médication curative. Surtout dans les pays où cette maladie est endémique, on évitera toutes les causes de poussées lymphangitiques, le refroidissement, les traumatismes divers. S'il survient quelque plaie, on la pansera
(1) Mathieu, Ann. de dermat., janvier 1893. .
(2) Follet, L'éléphantiasis et les états éléphantiasiques. Th. de Paris, 1895. Nous venons d'observer un cas remarquable d'œdème névropathique, éléphan-
tiasique du membre supérieur droit, dont on trouvera la relation dans le compte rendu du Congrès de Londres, 1896. (Gaucher.)