EN PARTICULIER
SATURNISME
PAR
M. LETULLE
Professeur agrégé à la Facullé de médecine de Paris. Médecin de l'hôpital Saiut-Anloine.
Les accidents dus à la pénétration du plomb dans l'intimité de l'organisme ont été observés depuis la plus haute antiquité. Certaines coliques épidémiques décrites parles auteurs anciens, accompagnées pour la plupart de symptômes paralytiques, avaient certainement leur origine dans une absorption plus ou moins rapide de plomb (litharge) par les voies digestives.
Il faut arriver aux travaux de Haen et de Stoll pour trouver exactement décrits des phénomènes de l'empoisonnement chronique par le plomb.
En France, Tanquerel des Planches, Grisolle et Manouvriez ont puissamment contribué à l'étude de l'intoxication saturnine, dont ils ont vulgarisé la connaissance.
ÉTIOLOGIE. — En somme, l'histoire du saturnisme est de date récente. Ce retard, inexplicable à première vue, lient sans doute à la diversité des causes qui peuvent provoquer la maladie. Si, en elïet, pour certaines professions, , l'absorption du plomb ne saurait être mise en doute, il n'en est plus de même pour nombre d'accidents observés fortuitement chez des individus qui, en apparence, n'ont pas été ou ne sont point en contact avec des matières plombifères.
Traité de mkdecine. 111. — 11
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Il est utile de rappeler, pour éclairer l'étiologie de cetle intoxication si commune, que le plomb peut être absorbé par la peau, soit intacte, soit atteinte en un point donné de quelque ulcération. Canuet est parvenu à déterminer des accidents saturnins chez des chiens plongés dans un bain d'acétate de plomb. Un grand nombre de médecins ont observé le saturnisme aigu ou chronique consécutif à l'application de pommades à base de plomb sur des ulcérations superficielles.
Les muqueuses absorbent les sels de plomb. Les cas d'intoxication saturnine, aujourd'hui nombreux, par des conserves alimentaires ou par l'eau potable, démontrent que le plomb passe sans difficulté à travers la muqueuse du tube digestif.
Dans cette source d'intoxication, l'eau semble jouer le principal rôle. Le plomb existe dissous dans l'eau des villes amenée par les conduites en plomb; toutefois, les accidents sont relativement rares. La raison de cette immunité relative, d'après Nichols, serait que la face interne des tuyaux se recouvre rapidement d'une couche de sel plombique absolument insoluble.
Cependant Hills, tout récemment, démontrait dans l'eau distribuée à la ville de Boston la présence d'un monoxyde de plomb relativement soluble ; il en concluait que les canalisations d'eau des grandes villes provoquent plus souvent qu'on ne le pense l'intoxication saturnine.
Inutile d'insister sur la souillure possible de tous les liquides servant à l'alimentation, par le plomb des robinets, des vases mal étamés, de la litharge servant à l'adoucissement de l'eau-de-vie, du vin, de la bière ; on sait encore que l'acétate de plomb sert à clarifier certains liquides de consommation journalière.
Les aliments solides, comme le pain, la viande, le gibier (plomb de chasse), peuvent contenir du plomb. D'après Gautier, un kilogramme d'aliments conservés dans des boîtes de fer-blanc soudées et plombifères contient de 2 à 27 milligrammes de plomb.
Ont encore la même origine, les intoxications par la céruse des chambres récemment peintes, par le mâchonnement des images en couleurs à base de plomb, par les pommades pour les cheveux, les cosmétiques, poudres de riz, etc.
En dehors de ces intoxications pour ainsi dire fortuites, il existe une intoxication constante, à peu près inévitable, celle due à la profession.
Les professions qui peuvent déterminer, chez les ouvriers, une intoxication saturnine vraiment expérimentale sont légion. Le tableau suivant, dressé par le professeur Gautier, donne dans une vue d'ensemble les principales professions employant des substances plombifères et la fréquence de l'empoisonnement dit professionnel :
SYMPTOMATOLOGIE. ' 1G3
Intoxication sur t'rofessions. looo ouvriers.
Fabrication du massicot et du minium 1000
Travail de la céruse à sec Id.
Fabrication de la potée d'étain Id.
Dessoudage des boîtes de fer-blanc 280
Broyage des couleurs 10 i
Polissage des caractères d'imprimerie 1S,5
Polissage des glaces et des camées 18,5
Émaillage 1S,5
Fabrication de cartouches 18,5
Peinture en bâtiments 18
Fonderie de plomb et de ses alliages 18
Typographie 1,4
Étamage 1,4
Les ouvriers en céruse sont donc les plus exposes. Mais dans les fabriques de céruse le nombre des intoxiqués diminuera progressivement, grâce à certaines dispositions hygiéniques introduites depuis quelques années.
A côté dtj plomb, cause efficiente, existent pour l'intoxication saturnine des causes prédisposantes remarquables. C'est ainsi que le travail dans des ateliers où règne une forte chaleur prédispose à l'intoxication bien mieux que le travail à l'air libre ou dans des espaces clos à température moyenne. On trouve également une question individuelle, presque de race, dans celte prédisposition au saturnisme. Les blancs s'intoxiquent avec une régularité désespérante, et la race nègre paraît absolument réfractaire.
Dans l'intoxication professionnelle, l'absorption du plomb semble se faire surtout, sinon d'une manière exclusive, par les voies respiratoires. C'est en aspirant les poussières plombifères que les ouvriers s'intoxiquent dans les ateliers. Il est cependant certain que le tube digestif doit prendre sa part, les ouvriers négligeant trop souvent de se laver minutieusement avant d'aller prendre leur repas liors des salles de travail.
SYMPTOMATOLOGIE. — L'intoxication saturnine afTectc une allure essentiellement chronique. L'organisme imprégné de plomb se détériore lentement. La ruine arrive peu à peu et lorsque le malade vient consulter le médecin à propos de quelque modification morbide qui l'inquiète, l'imprégnation est généralement installée depuis un temps plus ou moins long. La résistance individuelle, la forme et l'abondance du poison, ainsi que sa voie de pénétration, ont une grande importance, à cet égard.
Dans l'envahissement lent de l'économie, on peut, d'ordinaire, reconnaître certaines étapes. Celles-ci, loin de marquer autant de temps d'arrêt dans la marclie de l'affection, constituent, au contraire, des phénomènes alarmants, douloureux, voire même des complexus symplomaliques solennels, menaçants pour la vie. Au milieu d'une
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bonne santé apparente, le saturnin peut être pris subitement, sana cause occasionnelle patente, d'un accident aigu, tel que la colique de plomb.
Envisagée de la sorte, on pourrait décrire une intoxication saturnine aiguë, dont le phénomène primordial serait la colique de plomb. Comme elle constitue un des accidents les plus constants et les plus caractéristiques du saturnisme en général, la colique de plomb sera d'abord étudiée. Elle représente, d'ordinaire, une crise, un épiphénomène suraigu survenant au cours d'une maladie chronique par excellence.
Colique de plomb. — La colique saturnine peut survenir subitement; en pleine santé apparente, le patient est pris d'une douleur abdominale des plus violentes. Habituellement, on observe des symptômes dits prodromiques, qui ne sont que l'accentuation de phénomènes morbides préexistants. Ces prodromes sont d'ordre dyspeptique. Le sujet est depuis longtemps soumis à des digestions laborieuses ; il a de la flatulence accompagnée ou non de vomissements d'une abondance et d'une fréquence des plus variables. Il éprouve une constipation rebelle ; un jour, sous l'influence d'un excès ou d'un écart de régime, il ressent une courbature, un malaise généralisé avec lassitude et paresse des membres. La langue est chargée, saburrale ; l'haleine devient fade, puis fétide. Des douleurs sourdes et vagues naissent dans le ventre; puis, brusquement, l'endolorissement abdominal devient extrême. La colique est installée. Dès lors, on constate l'apparition de trois symptômes principaux : la douleur abdominale, les vomissements, la constipation, triade à peu près constante.
La douleur, continue, est surtout abdominale. Elle peut irradier dans le bas-ventre, dans les bourses, dans les flancs (ce qui est plus rare), dans les lombes, etdétermmerdes réflexes douloureux lointains malgré la diffusion de la douleur ; celle-ci peut avoir un point de départ lombaire.
On trouve une région douloureuse prédominante, presque toujours au niveau du creux épigastrique ou de l'ombilic. Tout en étant continue, la douleur a des périodes d'exacerbation, séparées par des intervalles où elle s'atténue ; elle ne cesse jamais complètement.
Pour alléger ses souffrances, qui paraissent horribles et ne sont pas souvent comparées par le malade à de véritables coliques, le patient prend les positions les plus diverses. Tantôt il se couche sur le ventre, tantôt il s'assied à demi sur son lit et appuie fortement, de ses deux mains élargies, sur la surface abdominale.
Le ventre est rétracté, creusé en bateau; les muscles droits, en retrait et comme tétanisés, font une saillie puissante tout le long de l'abdomen.
La palpation du ventre, légère, éveille une douleur aiguë : l'hypercsthésie des parois est réellement extrême. Un simple frôlement est
SYMPÏOMATOLOGIE. 165
souvent insupportable. Au contraire, une pression large et profonde amène un soulagement pour ainsi dire immédiat, qui dure autant que la pression.
Les vomissements ne sont le plus souvent que l'aggravation d'un symptôme habituel du saturnisme chronique ; ils peuvent être alimentaires ou franchement porracés, comme dans la péritonite aiguë.
La conslipalion est absolue, opiniâtre. Elle ne cède qu'à un traitement des plus énergiques et suffisamment prolongé ; sa disparition, une simple atténuation dans son intensité annonce l'entrée en convalescence, la fin de la crise viscéralgique.
A côté de cette triade symptomatique, existe une série de signes -ayant une certaine valeur diagnostique.
Le ventre se creuse non seulement parce que les muscles pariétaux se contractent jusqu'à tétanisation, mais aussi à cause de la rétraction des viscères abdominaux.
Cette rétraction est surtout remarquable pour le foie ; celui-ci diminue, d'après les recherches du professeur Potain, dans ses diamètres verticaux et horizontaux. Celte diminution n'est pas durable. Elle disparaît en général avec la colique. La teinte ictérique et l'ictère urobilinique qu'on observe dans ces cas trouvent peut-être une explication dans ce retrait du foie.
Les urines sont rares, hautes en couleur; le malade peut avoir du ténesme vésical. Il est des cas où la rétention d'urine fait place à une véritable anurie, au cours de laquelle le malade peut succomber (urémie saturnine).
Au cœur, on entend souvent un souffle systolique, ou mésosystolique, vers la base ou au voisinage de la pointe, Pendant l'attaque, le pouls est dur et lent : on l'a compare à un fil de fer fortement tendu. Le tracé du pouls, pris sur l'artère radiale, serait pathognomonique pour certains auteurs :
« Une pulsation très longue, avec une ligne ascensionnelle courte, légèrement inclinée ; au sommet, deux et quelquefois trois rebondissements ; le second généralement plus accentué que le premier, les rebondissements formant une espèce de plateau, immédiatement avant le dicrotisme normal; une ligne de descente rectiligne, sans accidents. » (Laveran et Teissier.)
Tous ces symptômes ne sont pas sans donner au malade un aspect particulier. La figure est d'une pâleur mate, les traits sont tirés, et expriment la souffrance. Les yeux sont brillants, le nez est pincé ; le malade ne cesse de se retourner dans son lit.
Les signes durent ainsi, de trois à six jours, avec des alternatives d'amélioration et d'aggravation. On ne saurait assigner à la colique de plomb une durée quelconque : la maladie peut paraître complèlcm(Mit guérie, et pourtant éclater de nouveau, le plus souvent sous i'iiiniicnce d'une cause minime.
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Convenablement traitée, la colique de plomb guérit et l'entrée en convalescence est signalée par la disparition de la constipation (traitement de la Charité).
La pathogénie de la colique de plomb, fort discutée jadis, semble, dans l'état actuel de nos connaissances, trouver son explication dans la contracture spasmodique des fibres musculaires lisses de Tintestin et de tout le système musculaire lisse des organes abdominaux, notamment des artérioles. Les expériences de Hitzig ont démontré l'influence du plomb sur la contraction des petits vaisseaux capillaires.
La dégénérescence graisseuse des glandes de l'ensemble du tube digestif, relatée par KussmauletMaier, n'étantqu'unedes expressions anatomiques de l'intoxication saturivine, ne saurait jouer le moindre rôle dans la production de la colique de plomb.
Le diagnostic est généralement facile, surtout si les antécédents du malade sont connus ; mais il n'en est pas toujours ainsi. Dans les intoxications accidentelles, la colique de plomb peut simuler toutes les affections douloureuses des canaux contenus dans l'abdomen : la péritonite, l'étranglement interne ou herniaire, la colique néphrétique, la colique hépatique, les coliques intestinales proprement dites, la salpingite, l'appendicite, etc. Cependant les symptômes caractéristiques que nous venons d'esquisser permettent le diagnostic, en particulier quand le malade est porteur de certaines lésions apparentes, qui s.'S!;t comme les stigmates du saturnisme chronique.
En première ligne, citons la pigmentation spéciale de certaines régions de la muqueuse buccale. C'est toujours autour des collets des dents, sur le bord libre des gencives, et notamment des gencives inférieures, qu'on constate cette imprégnation plombique sous la forme d'un liséré. Ce liséré gris bleuâtre, ardoisé, occupe une hauteur qui ne dépasse jamais 2 à 3 millimètres (liséré de Burton).
Le liséré saturnin saute pour ainsi dire aux yeux lorqu'on abaisse la lèvre inférieure du malade. La ligne bleutée, comme tracée à rencre, contraste avec la pâleur des portions voisines de la muqueuse buccale décolorée.
La formation du liséré serait due, d'après Cross, à l'imprégnation de la muqueuse gingivale par du sulfure de plomb, né sous laction de l'hydrogène sulfuré (normalement contenu dans les sécrétions buccales) sur le plasma sanguin chargé de plomb.
La même imprégnation peut frapper la face interne des joues et y former les plaques tatouées de Gubler.
Le plomb s'insinue quelquefois dans les glandes salivaires, notamment dans la parotide; le malade accuse dans ces cas une sensalion douloureuse au niveau d'une des régions parolidicnnes, quelquefois des deux. Ces régions peuvent être plus ou moins tuméfiées et même atteintes d'hypertrophie chronicjue.
SYMPÏOMATOLOGIE. 167
Les étapes du saturnisme n'ont rien de régulier. Si la colique y est commune, l'anémie en est la loi inéluctable. Tout saturnin chronique est un individu amaigri ; l'émaciation peut n'apparaître que tardivement, avec une cachexie profonde. Passons en revue les manilcstations les plus communes du saturnisme chronique : le tableau de la cachexie saturnine se déroulera de lui-même.
Anémie saturnine. — Arrivés à une certaine période de leur intoxication, les saturnins présentent un faciès spécial. Ils sont pâles, d'une teinte particulière jaunâtre ou grisâtre, rappelant le masque des individus brûlés par les intempéries de l'atmosphère.
A ce faciès saturnin correspondent des symptômes fonctionnels importants. Le malade s'essouffle facilement; au moindre effort, il a des palpitations violentes, une lassitude générale inexplicable complète le tableau.
L'origine de ces accidents est dans un état particulier du sang, dont les éléments figurés ont subi certaines modifications. Le professeur Hayem a consacré un chapitre remarquable à cette sorte d'anémie par empoisonnement plombique.
D'après le savant hématologiste, l'anémie s'établit d'une manière lente; mais, à chaque colique de plomb, le sang se déglobulise rapidement, et les modifications hépatiques, étudiées plus haut, contribuent pour une certaine part à la production de l'anémie.
De même que dans la chlorose, la valeur globulaire fléchit rapidement. Les corpuscules rouges se déforment et, comme dans toutes les anémies mais d'une manière plus accentuée, certahis d'entre eux augmentent de volume. Aussi peut-on dire, avec Hayem, que l'u anémie saturnine paraît, comme la chlorose, une anémie par désintégration exagérée des hématies ».
Le processus de rénovation globulaire ne semble point altéré dans l'anémie saturnine. Il en est de même du nombre de globules blancs, qui reste normal, et delà coagulation qui se fait normalement.
Les signes stéthoscopiques sont les mêmes que pour toute anémie. Ils ne disparaissent que lorsque le malade est arrivé à un degré d'émaciation extrême.
Encéphalopathie saturnine. — Les symptômes cérébraux liés à 'intoxication saturnine ne sont point d'une grande fréquence. Sur soixante malades, Grisolle ne les a observés que sept fois. Ils éclatent rarement d'une manière subite ; presque toujours la manifestation enccphalopathique est précédée d'une série d'attaques douloureuses, colique, arthralgie, névralgies diverses. Le malade ressent, à un moment donné, dans la tête, une douleur gravative, sans localisation précise sur les régions crâniennes. Une insomnie rebelle en résulte, qui peut former à elle seule l'unique phénomène avant-coureur de l'attaque encéphalopathique. Des troubles oculaires divers, notamment l'amaurose, ont été plusieurs fois observés.
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Les urines, souvent très chargées, sont quelquefois albumineuses. La présence de l'albumine a servi à certains auteurs pour avancer l'hypothèse que ces accidents nerveux du saturnisme seraient de nature urémique.
On distingue, au point de vue purement descriptif, quatre formes dans l'encéphalopathie saturnine : forme délirante, forme convulsive, forme comateuse et forme mixte. Au point de vue clinique, on peut dire qu'il n'y a qu'une seule forme, la forme mixte.
Forme déurante. — Le délire est un des accidents les plus fréquents de l'encéphalopathie saturnine. Ses caractères n'ont rien de précis. Il est instable, irrégulier et général. Les malades peuvent être tranquilles, ou deviennent furieux sous l'influence d'hallucinations terrifiantes. D'ordinaire, chaque accès est d'une durée de plusieurs jours ; il se termine le plus souvent par un sommeil profond, d'où le malade peut sortir guéri.
On a décrit une pseudo-paralysie générale saturnine, dont l'existence est contesté par la plupart des auteurs (Pierret, Wallon). Ces pseudo-paralysies générales saturnines, aussi bien qu'alcooliques, ne seraient que des périodes de transition entre l'alcoolisme, ou le saturnisme, et la paralysie générale proprement dite.
Forme convulsive. — Cette forme, décrite encore sous le nom d'épilepsie convulsive, est presque identique à l'épilepsie vraie, essentielle. 11 n'y a guère de différence à établir. Toutefois l'attaque d'épilepsie saturnine, d'après Grisolle, ne serait pas précédée d'aura. Toutes les variétés du mal comitial peuvent s'observer dans la forme convulsive de l'encéphalopathie saturnine. L'attaque terminée, le malade tombe dans un coma stertoreux susceptible de se prolonger plusieurs heures.
L'apoplexie cérébrale et même la mort peuvent être la conséquence d'une de ces attaques. (Obs. de Stewart: Sur neuf personnes empoisonnées par du chromate de plomb, et ayant eu des accès éclamptiques, quatre décès.)
Forme comateuse. — Cette forme n'apparaît jamais d'emblée; elle est généralement la conséquence d'une des formes précédentes.
Forme mixte. — Cette forme s'applique aux cas les plus fréquents de saturnisme cérébral ; le malade commence par de la tristesse, arrive au délire, présente une ou plusieurs attaques convulsives, et finit souvent parle coma, où il succombe.
Aa point de vue anatomo-pathologique, on admet généralement l'accumulation du plomb dans le cerveau. Les recherches microscopiques de Cornil et Renaut n'ont pas apporté une grande lumière dans la pathogénie de ces accidents ; d'autre part l'analyse chimique a révélé l'existence du plomb dans la masse encéphalique de saturnins n'ayant de leur vivant éprouvé aucun symptôme cérébral. Les altérations vasculaires du cerveau, des reins, du cœur, s.'
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communes dans le saturnisme, semblent contribuer à l'éclosion des phénomènes nerveux en question.
Quant aux accidents purement névropalhiques, comme l'apoplexie saturnine et l'hémiplégie consécutive, ouïe tremblement dit saturnin, ils ressortissent à la grande classe des hystéries toxiques; ils en oflVent du reste la bénignité et la curabilité par les procédés esthésiogènes.
Troubles névropalhiques. — Le saturnisme détermine sur le système nerveux des troubles fonctionnels qui peuvent être moteurs, sensitifs ou sensoriels.
Troubles moteurs. — Les paralysies musculaires, avec ou sans atrophies, dues au saturnisme ont des caractères tellement précis ■qu'elles forment en général un chapitre spécial étudié à propos des paralysies périphériques. Elles seront décrites dans le volume de ce Traité consacré aux Affections du système nerveux.
Le tremblement, observé quelquefois chez les vieux saturnins, n'a rien de spécial. C'est le plus souvent un phénomène hystérique. Il est partiel et augmente avec la fatigue de la journée.
Lorsqu'il se généralise, ce qui est exceptionnel, le tremblement saturnin simulerait celui de la paralysie agitante.
Troubles sensitifs et sensoriels. — Ce sont des phénomènes anesthésiques ou hyperesthésiqucs. Ils n'intéressent pas toujours la surface cutanée, et souvent les symptômes douloureux se manifestent au niveau des jointures qui gardent leur aspect normal. L'articulation est respectée au point de vue anatomique. Elle n'est ni rouge ni gonflée; elle est simplement douloureuse. Telle est l'arthralgic saturnine, un des accidents les plus fréquents du saturnisme chronique.
Les anesthésies vraies sont presque toujours partielles. Elles apparaissent généralement dans le cours des paralysies saturnines névritiques. Elles peuvent exister aussi d'une manière isolée; de préférence elles occupent la surface cutanée des membres du côté de l'extension (dos de la main, de l'avant-bras, la partie postéro-extcrne du mollet). — •
L'abolition de la sensibilité est presque toujours totale. Elle porte sur les trois modes, contact, température et douleur. Quelquefois on constate une véritable dissociation delà sensibilité, comme dans la syringomyélie ; ailleurs le contact seul est aboli, alors que les autres modalités sont conservées.
Lorsque l'anesthésie s'étend au tronc, elle respecte presque toujours l'épigaslre, que Beau appelait la place d'armes de la sensibilité dans le saturnisme.
L'hémianesthésie sensitivo-scnsorielle, observée fréquemment dans le saturnisme, appartient sans aucun doute à l'hystérie.
Les troubles sensoriels sont d'ordre purement hystérique. Le rétrécissement du champ visuel précède presque toujours les accidents
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visuels (comme ramblyopie,ramaurose), qui peuvent se développer au cours de l'intoxication chronique par le plomb.
La névrite optique, accident grave provoqué par l'inflammation du nerf optique, est généralement double; elle peut guérir, mais il n'est pas rare de la voir se terminer par une cécité absolue et irrémédiable.
Manifestations rénales. — Rein saturnin. — L'intoxication saturnine, professionnelle ou accidentelle, détermine du côté du rein des lésions importantes, irréparables. L'irritation de la glande par diverses substances toxiques se répétant continuellement ou d'une manière subintrante produit à la longue une néphrite chronique atrophique. Au point de vue microscopique, Charcot et Gombault avaient observé que les lésions portent surtout sur l'élément glandulaire du rein et que celui-ci tenait sous sa dépendance les modifications ultérieures de la trame conjonctive.
D'après Brault, presque toutes les lésions sont localisées dans le labyrinthe. Une atrophie des glomérules se produit; ces organes subissent la transformation fibreuse ; mais les cellules glandulaires elles-mêmes sont malades.
Par suite des traversées constantes et nécessaires du plomb, lépithélium strié perd de sa vitalité ; il subit une lente désintégration. ' Vaisseaux, gangue et parenchyme du rein souffrent successivement ou simultanément. La néphrite chronique avec atrophie en est la conséquence ultime.
A l'autopsie d'un saturnin ayant présenté de l'albuminurie légère (OUivier, Becquerel, Gubler), ou ayant succombé avec le compicxus symptomatiquc de l'urémie, on trouve un rein petit, du poids de 80 à 100 grammes, d'une coloration rouge plus ou moins intense; teinte qui varie d'ailleurs avec le degré de la lésion.
La surface de la glande est irrégulière, comme lobulée, et la capsule adhère intimement. Elle est en outre granuleuse, parsemée de petits kystes. La substance corticale est atrophiée, alors que les pyramides ne sont que légèrement atteintes.
Goutte saturnine. — Les relations causales qui rattachent le saturnisme à la goutte ont été définies par Garrod, en 1854. A cette époque le célèbre médecin anglais faisait connaître, dans une communication à la Société médico-chirurgicale de Londres, une statistique hospitalière intéressante portant sur 51 cas de goutte, dans lesquels il avait relevé 16 saturnins.
Charcot reprit la question en 18G3. Il publia l'observation d'un saturnin frappé de goutte chronique. Étant donné le grand nombre de saturnins en France et le petit nombre de goutteux parmi eux, Charcot ne se prononçait pas sur le rôle pathogénique du plomb. « Rien ne démontre, disait-il, que la goutte puisse se produiic, pour ainsi dire de toutes pièces, par l'influence exclusive
SYMPTOMATOLOGIE. 171
OU tout au moins prédominante de l'intoxicalion saturnine (1). »
Depuis lors, les faits de goutte saturnine se sont multipliés. Lancereaux, Bucquoy, entre autres, ont publié quelques observations des plus concluantes. Lecorché, tout en exerçant dans un milieu défavorable au point de vue qui nous occupe, à la maison Dubois, a été cependant à môme de bien étudier cette forme de goutte toxique. Pour lui, Garrod n'a pas été le premier a affirmer l'influence du plomb sur la production de la goutte. Cette relation a été signalée dès le xvni^ siècle, par Falconer notamment. Cet auteur dit expressément que les eaux de Bath sont utiles dans le traitement des aiïections goutteuses qui succèdent quelquefois à la colique de Poitou.
Quoi qu'il en soit de cette question de priorité, on peut conclure qu'à Garrod revient tout le mérite de la description de la goutte saturnine.
L'accès de goutte saturnine, qui ne diffère en rien de l'accès de goutte classique, débute également par le gros orteil ; mais la marche de la poussée goutteuse saturnine est tout autre. Cette dernière aurait une tendance marquée à revêtir rapidement la forme asthénique. Lecorché s'inscrit en faux contre ce caractère diflérentiel : « Il ne faut pas oublier, dit-il, que les goutteux saturnins sont des ouvriers, pour la plupart pauvres, qui ne peuvent faire de la goutte aiguë à cause de leurs mauvaises conditions hygiéniques et alimentaires. »
Lorsque la goutte éclate chez des saturnins aisés, à alimentation substantielle, elle se comporte absolument comme la goutte ordinaire. Garrod et après lui Bucquoy insistent sur la tendance des goutteux saturnins à former des dépôts tophacés autour des jointures. Lecorché n'accepte pas non plus ce second caractère différentiel : les saturnins n'ont ni plus ni moins de tophus périarticulaires que les goutteux ordinaires.
Mais il existe un symptôme plus commun dans la goutte saturnine: les arthrites goutteuses plombiques ont une-grande tendance à la généralisation. C'est un phénomène clinique important signalé par Bucquoy et, d'après Lecorché, vraiment caractéristique de la goutte saturnine. Les attaques tendent très souvent à une extension ropide.
Quant aux autres manifestations morbides et aux complications viscérales de la goutte saturnine, il n'y a pas lieu d'en faire une description particulière. Tout se passe comme dans la goutte proprement dite.
La goutte saturnine étant admise, reste à savoir comment le plomb agit pour la produire. Garrod a recherché, sur douze saturnins, l'état du sang el des urines. Il arrive h la conclusion que, chez les individus intoxiqués parle plomb, le sang contient presque toujours un excès
(1) Gahuoi», Traité de la goutte, p. 311.