ALCOOLISME
E. LANCEREAUX
Membre de rAcadémie de médecine.
HISTORIQUE. — Les effets pathologiques produits par TalDus des boissons fermentées sont connus de toute antiquité. Les anciens Hébreux, les Égyptiens, comme les anciens Grecs, n'ignoraient pas les phénomènes de l'ivresse par le vin ; aussi, dès les temps les plus reculés, l'usage immodéré de la boisson attira l'attention des législateurs. ALacédémone, Lycurgue, au dire de Plutarque, faisait enivrer les ilotes pour inspirer aux citoyens le dégoût de l'ivresse ; à Athènes Dracon punissait de mort les ivrognes.
Les Indiens et les Chinois, qui pratiquaient Tart de la distillation avant tous les autres peuples, connaissaient également quelques-uns des effets produits par l'abus des boissons spiritueuses.
Rome, frugale et sobre, à sa naissance, fut plus tard débauchée, lorsque Varron et Caton le Censeur eurent répandu la vigne et le vin. L'ivrognerie devint alors fréquente, si l'on en croit les poètes latins. Mon placés pour nous renseignera cet égard. Enfin, selon César et Tacite, les peuples conquis par les Romains, les Germains surtout, n'étaient pas des modèles de tempérance.
On ne sait que trop ce que fut l'abus des boissons fermentées, après la chute de l'empire romain.
En Arabie, Mahomet, dit-on, trDUVffiFvlce de l'ivrognerie tellement répandu, qu'il crut nécessaire de proscrire totalement 'e vin.
Dans notre France, Charlemagne défendait déjà de provoquer à boire et à trinquer, et rendait plusieurs édits contre l'abus des liqueurs fermentées. Le vin, la bière, le cidre et quelques autres liqueurs enivrantes étaient, jusque-là, les seules boissons spiritueuses connues. Le xi* siècle vit naître une nouvelle liqueur, de la distillation du vin. Fabriquée, dès l'origine, par les Arabes, elle reçut le nom d'alcohol, fut regardée d'abord comme un poison, plus tard, comme un remède {aqua vitas), et au xvi° siècle comme une panacée universelle. De très bonne heure, on en distribua aux ouvriers employés aux minesde Hongrie, et, dès l'année 1 581 , les Anglais s'en servirent comme d'une sorte de cordial pour leurs soldats qui faisaient la
guerre dans les Pays-Bas (1). En France, l'usage de cette liqueur commença à se répandre, à partir de 1514, lorsque Louis XII accorda à la Communauté des vinaigriers de distiller les eaux-de-vie, et, en 1678, leur vente, au lieu d'être réservée comme autrefois aux pharmaciens, se fit publiquement dans les rues; aussi bientôt la chaumière du pauvre comme le palais du riche ne furent plus à l'abri des accidents produits par cette boisson.
Vers la fin du xvi° siècle, d'ailleurs, Libavius parvenait à extraire l'alcool des grains et des fruits amylacés, et, depuis lors, cette substance a été retirée d'un grand nombre de produits ; mais c'est dans notre siècle seulement que l'abus des boissons alcooliques s'est répandu, et même, chez nous, il n'a pris une réelle extension que depuis une cinquantaine d'années.
Cependant, les ouvrages de médecine ancienne font à peine mention des désordres engendrés par l'abus des boissons, et si les médecins de l'antiquité connaissaient l'ivresse, ils ignoraient les accidents de l'alcoolisme chroniques. Ceux du moyen âge n'en savaient pas beaucoup plus, bien qu'il y ait dans les écrits de cette époque, plusieurs passages relatifs à ces accidents. André Vésale et les anatomistes de son temps attribuaient à l'abus du vin la rétraction du foie : « Insignibus illis gurgilibiis vini, jecus ad nucis duntaxat volumen rediici ». A la fin du siècle dernier et îiu commencement de celui-ci, les troubles nerveux seulement attirèrent l'attention des pathologisles. Sauvage, Morgagni, Darwin, Pincl rattachaient à l'abus des boissons alcooliques une forme particulière d'apoplexie, et, plus près de nous, Sutton, Rayer, Kopp, Barkhausen, Black (d'Edimbourg), J. Ware (de Boston), Léveillé et Calmeil donnèrent, sous le nom de delirium tremensy d'excellentes descriptions du délire propre au buveur.
Magnus Huss, médecin suédois, frappé des ravages produits dans son pays par l'abus des boissons alcooliques, tenta, dans un livre remarquable publié à Stockholm en 1847, et plus tard traduit en allemand (2), la synthèse de l'alcoolisme, à laquelle je me suis attaché depuis lors dans plusieurs de mes ouvrages (3). Quelques-uns de mes élèves ont pris cette intoxication comme sujet de thèse et le D' Magnan a publié sur la matière un traité où il est particulièrement question des troubles mentaux.
Le mot alcoolisme, créé tout d'abord par Magnus Huss, pour désigner l'ensemble des phénomènes résultant de l'action sur l'organisme des excès de boissons distillées, a été plus tard étendu d'après l'idéo
(1) Ann. de CAmbden, t581.
(2) Maoxus Huss, Ueber Alcoholismus chronicus, 1851.
(3) E. Lancereaux, Allas d'anal, pathologique. Paris, 1871. — Gaz. hebdoii. de méd., Paris, 1865. — Arl. Ai.coolismk du Dict. encycl. des se. méd. — Communie, diverses à l'Acad. de médecine de Paris, 1880. — Leçons cliniques, etc.
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que les accidents liés à l'abus des boissons fermentées proviennent surtout de l'alcool qu'elles renferment. C'est, en effet, ce que nous avons fait (l)en donnant la première description des lésions matérielles engendrées par ces boissons, mais depuis lors, étant parvenu à séparer cliniquement les désordres produits par le vin, par l'alcool et par les boissons avec essences, nous avons classé sous trois chefs les effets dus à l'usage immodéré des boissons (2) :
1" L'intoxication par le vin, ou œnilisme ;
2° L'intoxication par les alcools, l'eau-de-vie, le rhum, le cognac, etc., ou alcoolisme;
3° L'intoxication par l'absinthe et liqueurs similaires, ou absinlhisme.
Ces intoxications ayant, chacune, des phénomènes propres, une marche distincte, des comphcations particulières, méritent, en réalité, une description séparée et si elles ont quelques symptômes communs, l'ivresse par exemple, cela ne peut surprendre, puisque l'alcool forme la base des boissons fermentées et distillées. Elles sont d'ailleurs aiguës ou chroniques : aiguës, lorsqu'elles succèdent à un seul excès et disparaissent avec lui ; chroniques, lorsqu'elles parviennent à imprimer à l'organisme des modifications sérieuses et durables.