L OENILISME OU INTOXICATION PAR LE VIN. — ÉTIO
LOGrlE. — Le vin pris en excès est la cause del'œnilisme, mais tous les vins ne produisent pas au même degré les désordres caractén?tî<ir.(> de cette intoxication. Ce fait, depuis longtemps connu pour l'ivresse, n'est pas moins vrai pour l'œnilisme chronique. Effectivement, si un grand nombre de vins naturels, peu acides et peu chargés en alcool et en sels de potasse, sont à peine nuisibles, il faut savoir qu'il n'en est pas de même des vins acides, plâtrés ou alcoolisés dans le but de les conserver. Ceux-ci sont manifestement dangereux, tels sont les vins de Bourgogne et du Midi qui, pris en excès, c'est-à dire à la dose de 3 litres environ dans les vingt-quatre heures, pendant plusieurs années consécutives ou plus longtemps encore, engendrent non seulement des troubles nerveux, liés sans doute à l'action de l'alcool, mais encore, et surtout, des désordres de l'estomac et du foie. Certains vins naturels même, consommés en trop forte proportion, ne sont pas sans avoir des inconvénients sérieux. Ainsi l'on voit les vignerons des bords du lac Léman devenir cirrhotiques, bien aue ne faisant usage que du vin de leur récolte.
Les désordres du foie et de l'estomac sont, toutefois, beaucoup plus communs à Paris que partout ailleurs, à cause sans doute des falsifications subies par la boisson que débite le marchand de vin au détail. Le plâtrage est particulièrement dangereux à cet égard, car nous sommes parvenu à rendre des animaux cirrhotiques en leur faisant
(1) Lanceheaux, Dict. encycl. des se. méd.. art. Alcoolisme
(2) Voy. Leçons clin, laites à la Pitié et à l'Hôtel-Dieu. Paris, 1891.
SYMPTOMATOLOGIE. 207
prenûre simplemeni, pendant cinq à six mois, du bisulfate de potasse. Aussi cette ville se distingue-t-elle par la fréquence de la cirrhose, qui compte parmi les plus fréquentes affections de la glande hépatique. Si le danger des excès de vin est dû en partie à l'ingestion d'une trop forte proportion de cette boisson, il faut reconnaître aussi que certaines personnes sont beaucoup plus que d'autres exposées aux conséquences fâcheuses de ces excès. Les enfants, les jeunes gens, malgré l'élimination facile qui s'opère chez eux, supportent mal le vin et, lorsqu'ils en font abus, ils finissent ordinairement par devenir dyspeptiques, cirrhotiques ou tuberculeux.
La cirrhose œnilique n'est pas une affection rare chez le jeune enfant, et si en France elle ne repose que sur un petit nombre de faits, cela tient à ce qu'on ne pense généralement pas à en rechercher l'origine. Plusieurs médecins anglais ont signalé son existence chez des enfants et chez des individus qui avaient de dix-huit à vingt ans. Nous avons eu, dans notre service hospitalier, une jeune personne de onze ans, atteinte d'une hypermégalie hépatique et splénique, manifestement liée à l'abus du vin. Depuis longtemps il m'est arrivé de constater qu'un grand nombre d'enfants, atteints de méningite tuberculeuse, ou encore de tuberculose du poumon droit, avaient été conduits par leurs parents à boire du vin avec excès, sous prétexte de prendre des forces. C'est qu'en effet il existe parmi nous un funeste préjugé qui est de croire que le vin fortifie, quand il n'agit qu'en stimulant l'organisme et en irritant certains organes qu'il prédispose à des lésions variées. L'adolescent qui travaille, et le vieillard, moins facilement que les jeunes gens influencés par le vin, ne doivent pas moins savoir éviter l'abus de cette boisson.
Dire la quantité exacte de vin qu'un homme ne doit pas dépasser sans compromettre sa santé est chose difficile, à cause des éléments multiples dont il faudrait tenir compte. Cette quantité, en effet, varie forcément avec l'état fonctionnel des organes, la profession, le genre de vie, les exercices, etc. Toutes choses égales d'ailleurs, l'ouvrier des champs et le cultivateur peuvent, sans grand inconvénient, se permettre de boire chaque jour deux litres de vin naturel. Cependant, au bout de quelques années, il ne serait pas impossible de leur trouver ■des pituites, une hypermégalie hépatique et splénique. En tout cas, ces accidents ne faisaient jamais défaut chez les nombreux ouvriers de Paris observés par nous et qui avouaient boire deux et trois litres de vin dans les vingt-quatre heures, du moins lorsque cette habitude durait depuis quelques années. Les employés de bureau et les marchands de vin nous ont paru plus rapidement atteints, dans ces conditions, que les hommes exerçant des professions pénibles, et leur foie était généralement plus volumineux.
SYMPTOMATOLOGIE. — Intoxication aiguë ou ivresse. —
208 E. LANCEREAUX. — ALCOOLISME
Depuis longtemps connue sous le nom d'ivresse, l'intoxication aiguë par le vin survient, en général, à la suite d'un excès de vin et se manifeste par des phénomènes qui ont pour siège plus spécial les appareils nerveux et digestif. Au bien-être général, déterminé par une faible quantité de boisson, succède, sous l'influence d'une ingestion plus abondante, une excitation générale; la force musculaire s'accroît, les yeux brillent, une gaieté plus que naturelle éclate, la figui-e devient resplendissante, animée, les sourcils sont froncés, le courage est intrépide, la sensibilité exaltée, et il survient un sentiment de vertige, agréable tout d'abord, pénible ensuite; la vue s'obscurcit, ou bien il se produit de la diplopie, parfois des tintouins, des bourdonnements d'oreilles, puis, les sens s'émoussent, la démarche se montre incertaine et vacillante, la parole s'embarrasse, les idées, pressées et abondantes, se présentent avec désordre. Aux inspirations d'un esprit stimulé succède un bavardage inepte, des discours sans liaison, puis, les idées diminuent et parfois il ne reste plus qu'une idée fixe. Le courage dégénère en témérité et la joie est extravagante ; le caractère, d'abord gai et joyeux, tourne à la susceptibilité, à la défiance, à l'irascibilité; les jugements perdent leur justesse, deviennent incomplets, hasardés. Alors chacun découvre avec candeur et sincérité ses mœurs et son caractère, d'où l'adage : in vino veritas. En effet, l'homme colère s'irrite, frappe et mord; l'homme passionné soupire, embrasse; le sot se meta rire et fatigue de ses présents ceux qui n'en veulent pas; l'homme triste verse des larmes, parle de religion et de mort. Cependant la conception délirante n'est pas toujours en rapport avec l'état d'esprit des individus, car on voit assez souvent des hommes timides changer leur caractère, devenir querelleurs et méchants, des individus, polis et méticuleux, se montrer grossiers et entreprenants, etc.
Les mouvements perdent leur précision, les yeux obscurcis sont hagards ; la démarche incertaine, saccadée, titubante, finit par devenir impossible et le malheureux buveur tombe sans pouvoir se relever. Un certain degré d'analgésie et d'anesthésie succède à l'exaltation de la sensibilité, l'intelligence s'anéantit, et, survient en dernier lieu, un état de collapsus plus ou moins profond avec relâchement des sphincters et dilatation des pupilles. Pendant ce temps la respiration s'accélère, son rythme se modifie et la quantité d'acide carbonique expirée, diminue; plus tard, elle se ralentit, s'embarrasse, devient slcrloreuse, du sang et des muscosités emplissent les bronches, et il se produit une véritable asphyxie. Les battements du cœur se précipitent, les artères battent avec énergie, la face s'injecte. La sécrétion urinaire est accrue par la quantité de boissons ingérées et par l'action du vin sur les reins ; quelquefois les urines diminuent et deviennent albumineuses (1), du moins pendant quelques jours. Les
' (1) La>cep.eau.\, Dict. encycl. des se. méd., art. Alcoolisme, p. 621.
SYMPTOMAÏOLOGIE. 209
fonctions génératrices, d'abord excitées, deviennent plus tard impossibles. La peau, injectée, se couvre de sueur, et exhale une odeur spéciale, moins prononcée, en réalité, que celle qui s'échappe de la surface pulmonaire.
Les formes de l'ivresse dépendent tout à la fois de la prédisposition individuelle, de la qualité et de la quantité des boissons ingérées. Elles sont de deux sortes, l'une gaie et délirante, l'autre triste, comateuse ou apoplectique, assez souvent occasionnée par le froid. La forme convulsive, décrite par Percy sous le nom d'ivresse convulsive, est rarement ou jamais produite par le vin, mais par toute autre substance, et notamment par les alcools de mauvaise quaUté, les liqueurs avec essences.
Accident passager, l'ivresse, une fois terminée, la guérison se trouve assurée. La mort, exceptionnelle à sa suite, survient dans un état d'hypothermie, le plus souvent amené par un refroidissement. Le nombre des victimes provenant de son fait est, en somme, peu considérable; ce n'est pas elle qui porte les plus graves atteintes à la société, mais bien les excès de boisson chaque jour répétés par suite d'une intoxication lente, qualifiée de chronique.
Intoxication chronique. — Les premiers symptômes de l'intoxication chronique par le vin (remarquons qu'il s'agit ici du vin débité dans Paris), apparaissent non plus immédiatement, mais qn certain temps après le début des habitudes contractées par le malade. Ils consistent en un léger degré d'excitation et d'insomnie, bientôt suivi de désordres caractéristiques du côté de l'estomac, du foie et de l'appareil de l'innervation, dont les importantes fonctions sont simultanément ou successivement troublées.
Le buveur de vin possède un embonpoint manifeste, une expression de physionomie souvent animée; son regard, tout d'abord assez vif, devient plus tard fixe et hébété. La face se congestionne sous l'influence de la moindre émotion, du plus petit effort de la pensée, et la répétition de ces congestions détermine la dilatation des vaisseaux des pommettes qui donne au visage un aspect particulier, désigné par l'épithète vulgaire d'enluminé. Cette physionomie, déjà si spéciale, se caractérise encore par la trémulation fibrillaire des muscles, dès que le buveur parle ou se trouve sous le coup d'une émotion. Tel est le faciès du buveur de vin, du moins tant que l'intoxication n'est pas très prononcée. Plus lard, l'expression duj visage est triste, le tégument externe se décolore, devient sec, écailleux, ou bien prend une teinte terreuse, jaunâtre, indice de la souffrance des organes splanchniques.
La fonction gastro-intestinale est celle sur laquelle le toxique fait
généralement sentir ses premiers cflets. L'appétit est faible, la bouche
pâteuse, la langue blanche et saburrale, il existe du pyrosis, une
sensation de chaleur, d'ardeur à l'estomac, et enfin une pituite spé-
Traité de médecine. III. — 14
210 E, LANCEREAUX. — ALCOOLISME.
ciale. Celte pituite consiste en des vomissements glaireux survenant le malin, dès que le malade se lève et met le pied à terre, et par conséquent à jeun. Elle est précédée de nausées pénibles, d'une sensation d'angoisse épigastrique, de vertiges; puis, instantanément et au prix de peu d'efforts, le malade rend un flot de liquide blanc, visqueux (pituite blanche). D'autres fois le liquide est trouble, épais et coloré en vert par une bile amère (pituite verte). La matière vomie est peu abondante et ne dépasse guère le contenu d'un demi-verre à boire, et, cependant, un soulagement immédiat succède à cette déplétion spontanée et si caractéristique de l'estomac. Les digestions sont difficiles, bien que l'estomac conserve ses dimensions ; les malades éprouvent de la pesanteur à la suite des repas, ils se plaignent de brûlure et rarement d'éructations. L'intestin continue de fonctionner régulièrement, et cette circonstance, jointe à la nature des matières vomies et à l'altération analomique de la membrane muqueuse de l'estomac, conduit à admettre que la dyspepsie du buveur de vin est l'effet, non d'un trouble fonctionnel du système nerveux, ainsi que cela se voit chez les herpétiques, mais bien celui d'une lésion matérielle de l'estomac, d'une véritable gastrite (1).
Le foie, toutd'abordnormal, se tuméfie peu à peu, d'une façon insensible, ainsi que la rate, de telle sorte qu'au bout de cinq à six années d'excès, et plus (ce qui, pour les ouvriers de Paris, consiste à boire deux litres et demi à trois litres de vin par jour), cette tuméfaction sur laquelle, depuis une dizaine d'années, nous attirons l'attention de nos élèves, est des plus faciles à reconnaître. Le foie dépasse le rebord costal de un à plusieurs centimètres, mais ce qui le distingue spécialement, c'est qu'il atteint assez vite le mamelon et qu'il remonte de un à deux travers de doigt plus haut, comme si l'augmentation de volume se faisait de préférence à la partie supérieure de cet organe. La consistance, tout d'abord normale au palper, devient peu à peu plus ferme et à une période beaucoup plus avancée succède à la sensation d'un état lisse, celle de fines granulations.
La rate, dont la tuméfaction est parallèle à celle du foie, augmente dans tous ses diamètres, mesure en général de 10 à 12 centimètres en largeur, de 15 à 18 en longueur, mais elle arrive rarement à dépasser le rebord costal. La constatation de celte tuméfaction, avant l'existence de tout obstacle à la circulation dans les divisions de la veine porte, est ainsi, comme l'hypermégalie hépatique, un effet direct de l'action de l'agent toxique. Ce double état dure pendant des années et s'arrête si les habitudes viennent à cesser, mais, lorsqu'elles persistent, le foie continue à augmenter de volume et s'accompagne, à un certain moment, d'amaigrissement, de teinte subictérique des téguments, puis d'épistaxis, de purpura des jambes, ou même encore d'autres hémor-
(1) Voy. Lancbreaux, Atlas d anat. pathol., pi. 1 et 2.
SYMPTOMATOLOGIE. 211
ragies ; en dernier lieu survient de la fièvre et, parfois, une mort rapide. Dans d'autres cas, la glande hépatique s'indure, se rétracte, diminue de volume, devient granuleuse; il apparaît du météorisme de l'ascite, les veines sous-cutanées de la région supérieure du ventre se dilatent et l'abdomen, en se développant, refoule le diaphragme, au point de nécessiter une ou plusieurs ponctions. Ce dernier état est généralement connu sous le nom de cirrhose atropliique, le premier sous celui de cirrhose cirrhose hypertrophique. En somme, ce sont là, non pas des aflections différentes, comme on le croit généralement, mais des formes diverses d'une même maladie : Yœnilisme. Notons, cependant, que la forme hypermégalique se rencontre de préférence chez la femme qui prend peu d'exercice et chez l'homme qui abuse tout à la fois du vin et de l'eau-de-vie, de telle sorte qu'elle se trouve favorisée par la sédentarité et par l'usage de l'alcool, circonstances qui tendent à diminuer les oxydations et à produire de la graisse.
Les désordres nerveux portent sur les trois grandes fonctions de l'encéphale. La sensibilité est l'une des premières atteintes : le buveur de vin éprouve, aux extrémités des membres inférieurs, plus rarement aux membres supérieurs, des sensations de picotements et de fourmillements, la nuit surtout, à la plante des pieds, au niveau des doigts, au pourtour des articulations. La sensibilité tactile reste normale et aussi la sensibilité thermique, tandis que la sensibilité à la douleur, légèrement exaltée tout d'abord aux pieds, ne larde pas à diminuer au point d'être remplacée, au bout de quelque temps, par une analgésie presque complète qui remonte, en général, au dessus des malléoles, et se limite par une zone d'hyperalgésie.
La motilité, exaltée par les premiers excès, se modifie plus tard ; la puissance musculaire diminue en même temps qu'apparaît le tremblement. Ce phénomène se manifeste tout d'abord le matin, au moment du lever, plus tard il devient constant et consiste en de petites secousses saccadées, rythmées et symétriques, d'autant plus marquées que le malade s'efforce de préciser davantage ses mouvements. Il débute par les membres supérieurs, par les mains de préférence, et manque rarement aux lèvres et à la face. Les muscles zygomatiques, élévateurs de l'aile du nez et risorius, en sont le siège plus spécial ; aussi, dès que le malade ouvre la bouche pour parler, il se manifeste sous la forme de fines oscillations qui partent de l'aile du nez, suivent le sillon naso-génien et irradient vers les lèvres. Ces secousses trahissent le buveur, même à distance, en sorte qu'il suffit souvent de le voir parler ou rire pour être mis sur la voie de ses habitudes. Les muscles de la langue, plus rarement affectés, déterminent l'embarras de la parole, et une sorte de bégaiement intermittent qui peut faire songer à une lésion matérielle de l'encéphale. Il existe enfin des soubresauts des tendons et des crampes qui, survenant la nuit, peuvent interrompre le sommeil.
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A ces nianifeslations s'ajoutent des désordres oaso-moleurs ou troubles circulatoires du tégument externe. Celui-ci devient pâle, violacé et refroidi, ou, au contraire, coloré et sa température dépasse la normale; puis, des troubles sécrétoires qui se manifestent de préférence aux extrémités des membres inférieurs et au front, par des sueurs abondantes, sous l'influence de la moindre émotion. Enfin, à côté de tes désordres, se place assez ordinairement un œdème nerveux, ferme etsymétrique,quise montre au dos des pieds, au-dessus des malléoles, coïncide presque toujours avec les crampes, les fourmillements ou les sensations de brûlure qui tourmentent les malades, et s'accompagne parfois du développement de veinosités sous-cutanées. Sur le même plan, il convient de ranger certaines éruptions relativement communes chez les buveurs, comme le purpura des jambes et un érythème particulier du dos des mains, érythème trophique, analogue à celui de la pellagre et nommé avec raison érythème pellagroïde, mais il faul reconnaître que ces derniers accidents appartiennent de préférence à l'intoxication mixte par le vin et les boissons avec essences.
L'insomnie, le rêve et le cauchemar sont les principaux désordres des facultés mentales. L'insomnie, fatigante et tenace, cède facilement à l'emploi du chloral. Le rêve, d'abord professionnel, devient ensuite triste, étrange, et surtout terrifiant. Interrogé à ce sujet, le buveur hésite souvent à répondre, puis il avoue qu'il songe à son travail, à ses occupations habituelles, et enfin qu'il tombe dans des précipices, voit des monstres, des fantômes effrayants, des animaux dangereux : chevaux, bœufs, lions, serpents, etc., et quand l'homme est mis en jeu, c'est presque toujours sous la forme d'un agent de police, d'un gendarme, ou d'un malfaiteur armé d'un poignard. Le rêve, en somme, fait rarement défaut chez le buveur de vin, bien qu'il soit moins fréquent que chez les buveurs d'alcool et d'absinthe.
La vision est conservée, mais les malades éprouvent assez communément, le matin au réveil, des vertiges, voient des scintillements, et des mouches volantes.
Dans quelques cas, ils accusent des tintouins, des bourdonnements d'oreilles, des bruits de pluie qui tombe. L'odorat est peu ou pas troublé, et le sens génital, d'abord exalté, participe peu à peu à la dépression que subit l'ensemble des fonctions, moins toutefois chez l'œniliqufc que chez l'alcoolique et l'absinthique.
Un syndrome, plus fréquent dans la première de ces intoxications que dans les deux dernières, est le délire tremblant {delirium tremens). Relativement commun dans les saisons chaudes, chez les névropathes, ce délire se manifeste, à l'occasion d'un refroidissement, d'un traumatisme, d'une angine, d'un état gastrique, d'une maladie fébrile, pneumonie, érysipèle, fièvre typhoïde, etc., de la suppression brusque de l'excitant habituel, d'une hémorragie, d'une vive émotion, et enfin d'une perturbation quelconque de l'économie. Il n'existe que:
SYMPTOMATOLOGIE. 213
chez d'anciens buveurs, non seulement lorsqu'ils continuent leurs excès quotidiens, mais encore longtemps après leur suppression, car il a été observé chez des forçats enfermés depuis plusieurs années.
Ce délire a rarement un début subit ; presque toujours il est préparc de longue date, précédé par les troubles psychiques nocturnes de l'alcoolisme chronique. Quelques jours avant l'accès, le malade devient triste, morose, craintif, il a le sommeil entrecoupé par des réveils brusques, provoqués par des cauchemars effrayants ; il est agité, couvert de sueur, voit des êtres qui en veulent à sa vie, assiste à des batailles, à des incendies, crie, se débat et fuit. A ces hallucinations visuelles, de beaucoup les plus fréquentes, s'ajoutent parfois des hallucinations auditives, tactiles ou olfactives, car on l'injurie, on le mord et il perçoit des odeurs désagréables. Le matin, il a le visage abattu, triste, anxieux, le regard effaré, excepté dans les formes légères, où sa physionomie est plutôt gaie et souriante. Pendant la journée, le délire cesse pour reprendre plus intense la nuit qui suit, et l'insomnie continue jusqu à la convalescence.
A mesure que cette insomnie se prolonge, l'excitation augmente, le malade parle et s'agite continuellement; une interpellation, faite à très haute voix, peut seule interrompre le cours de ses idées vagabondes. Le système musculaire tout entier est alors en mouvement : les lèvres, lesjoues, la langue frémissent; les mains, les jambes tremblent. L'appétit se perd, la bouche devient amère, la langue pâteuse, la constipation opiniâtre, et c'est alors qu'éclate le délire qui, suivant son intensité, a été divisé en léger, aigu et suraigu ou furieux.
Quelle que soit la variété, ce sont toujours les mêmes phénomènes, car le degré seul varie. Le malade devient d'une loquacité intarissable, incessante. Sa parole est brève, saccadée, impérieuse, il éprouve le besoin de marcher, de sortir de son lit. S'il est debout, tous ses muscles sont en action, ses membres supérieurs etinférieurs tremblent et impriment au corps une sorte de trépidation ;seslèvres, sa face sont igitées de secousses qui le font grimacer; son œil est brillant, hagard, injecté. Ses actes et ses paroles sont basés sur des hallucinations mobiles, pénibles et terrifiantes, qui constituent le fond de son délire : aussi, lorsqu'il voit des rats, des chats, des souris, des animaux immondes qui veulent le mordre, il se lève, tente de se défendre ; s'il assiste à un incendie, il crie au feu; s'il se croit à une bataille, il frappe; s'il entend des voix qui l'injurient, le menacent, il répond et vocifère. Il a toujours tendance à s'échapper, à fuir ses visions effrayantes ; en somme, ses actes sont logiques, vu les sensations fausses qu'il éprouve. Sa mémoire est voilée, distraite, mais non abolie, et si on l'interpelle énergiquement, il répond. La sensibilité générale est émoussée, et certains malades essayent de marcher avec un membre fracturé, ou n'hésitent pas à défaire un pansement et à mettre à nu une plaie.
•214 E. LANCEREAUX. — ALCOOLISME.
Tous ces phénomènes, lorsqu'ils ne surviennent pas au cours d'une •maladie fébrile, sont rarement accompagnés de fièvre, mais, par contre, une sueur abondante recouvre généralement la peau ; les urines sont rares, la constipation opiniâtre.
Un délire léger, non soigné, dure de quatre à six jours; et peut disparaître spontanément; mais dans certains cas aussi, il est suivi d'un délire aigu qui emporte le sujet; traité convenablement, il cède au bout de vingt-quatre heures. L'insomnie, des hallucinations peu intenses, une agitation modérée, tels sont les principaux caractères de cette forme, que l'on rencontre fréquemment dans le cours et surtout au moment de la convalescence des maladies pyrétiques. Le délire aigu se manifeste par une agitation plus considérable, un tremblement plus accentué, et par tout l'ensemble symptomatique que nous venons de tracer; sa durée est de plusieurs jours.
La forme suraiguë, enfin, se traduit par une agitation extrême dans laquelle tous les muscles sont en mouvement, sans trêve ni repos. Le faciès est vultueux, couvert de sueur, l'œil hagard et effrayé. Le malade, en proie aux hallucinations les plus terrifiantes, devient dangereux pour lui-même et pour ceux qui l'approchent. La température s'élève, la soif est vive, des convulsions se produisent parfois, et, sans une intervention énergique, le système nerveux, bientôt épuisé par ces désordres exagérés de toute sa sphère d'activité, en arrive à un état d'anéantissement complet, à un collapsus absolu, dans lequel la mort peut survenir très vite, en quelques heures.
La guérison, toujours marquée par le retour du sommeil, est la règle dans les formes légères. La vie du malade, dans les formes aiguës et suraiguës, repose entre les mains du médecin, car si l'intervention est précoce, rapide, énergique, la mort est rare; par contre, la moindre hésitation dans l'application du traitement, une dose médicamenteuse insuffisante rendent la terminaison fatale, aussi bien lorsqu'il n'existe aucune autre affection que dans le cours d'une maladie aiguë.
Le délire alcoolique, si l'on est bien pénétré de ses caractères, est généralement facile à reconnaître. La figure injectée, réjouie, du patient, sa loquacité, le tremblement de ses muscles, la sueur qui le couvre, le caractère terrifiant des conceptions délirantes, sont autant de signes qui mettent le diagnostic hors de doute. L'intoxication aiguë par l'opium, la morphine, la belladone, en imposeraient sans doute dans quelques cas, pour un delirium Iremens, si chacune de ces substances ne donnait lieu à un délire spécial, et si l'excitation qu'elles déterminent n'était vite remplacée par un état comateux ou apoplectique. l
ÉVOLUTION ET MODES DE TERMINAISON. — Subordonné à la constitution du buveur, à ses habitudes, c'est-à-dire à la quantité età la