P. BROUARDEL
Doyen de la Faculté de médecine de Paris, Membre de l'Institut.
DÉFINITION. — La trichine est un nématode de la famille des Trichotrachélidés, qui comprend parmi les autres genres les trichocéphales et les trichosomes.
La trichinose est la maladie causée par la pénétration dans l'économie animale, d'un grand nombre de ces parasites.
HISTORIQUE (1). — Tiedemann passe pour avoir en 1821 vu dans les muscles, le tissu conjonctif, les parois des artères d'un cadavre, des concrétions calcaires ayant de 6 à 8 millimètres, qui auraient été des kystes calcifiés de trichines. En lisant cette description, on conçoit que Leuckart ait émis des doutes sur l'interprétation de ces lésions donnée par Henle, Davaine, etc. Peacock, en 1828, déposa dans le musée de Guy's Hospital, de Londres, un fragment de muscle contenant des kystes de trichine calcifiés.
Des lésions analogues furent décrites ou placées dans les musées de différents hôpitaux par les anatomo-pathologistes, mais sans qu'ils aient fait sortir la question du domaine des faits curieux.
C'est Paget, en 1835, qui démontra que chacune de ces petites capsules calcifiées contenait un entozoaire; la même année Owen donnait à cet entozoaire le nom de Trichina spiralis.
Les observations se succèdent pendant les années suivantes, mais ce n'est en réalité qu'en 1855 que la trichinose prit place dans le cadre médical, grâce aux travaux de Virchow, de Zencker et de Leuckart. En nourrissant divers animaux avec de la viande trichinée, ces expérimentateurs virent déjeunes trichines dans leurs intestins. Puis,
1 1860, la pénétration de ces trichines, nées dans l'intestin, dans le reste de l'économie, fut établie par Virchow^. Celui-ci démontra également que ces parasites émigrent à travers les tissus et ne sont pas transportés par les vaisseaux sanguins.
(1) L'historique complet a été bien exposé par R. Blanchard, Bict. encycl., 3^ série, 1887, t. XVIII, p. 113.
En 1860, Zencker fit l'aulopsie d'une jeune fille que l'on croyait atteinte d'une fièvre typhoïde caractérisée par une intensité anormale des douleurs musculaires. Il trouva les muscles farcis de trichines non enkystées, ainsi qu'un grand nombre de ces parasites dans les matières intestinales. Zencker rechercha l'origine de cette infection. Son enquête lui permit de retrouver dans le saloir du charcutier des débris du porc trichineux.
La maladie trichinose était dès lors constituée ; les travaux ultérieurs seront cités à propos de la prophylaxie, de l'anatomie pathologique et de la symptomatologie.
HISTOIRE NATURELLE ET ANATOMIE PATHOLOGIQUE.— La trichine à l'état larvaire se trouve enkystée dans les tissus, notamment dans les muscles du porc, du rat. Lorsque la viande ingérée par l'homme est ainsi infestée, ces kystes, en se détruisant sous l'action des sucs intestinaux, mettent ces larves en liberté. Celles-ci se développent, prennent leurs organes sexuels, passent en vingt-quatre ou quarante heures à l'état adulte. La reproduction se fait avec une extrême activité, les embryons traversent l'intestin, vont s'enkyster dans les muscles où ils reprennent leur état de larve.
Lorsque l'on examine l'intestin grêle ou les matières fécales d'un animal infesté, on distingue à la loupe ou au microscope ces petits parasites (1). Le mâle mesure l'°",4 à l^^jô; la femelle de 3 à 4 millimètres (fig. 1).
Celle-ci est presque complètement constituée par son appareil génital, qui forme un cylindre enveloppant tout le tube digestif. Les œufs séjournent dans l'oviducte, s'y développent, y éclosent. Les embryons se voient dans cet oviducte, dès le septième jour de l'entrée des larves enkystées dans l'intestin. Ces embryons sont expulsés par l'orifice vulvaire. Une femelle renferme dans son appareil génital de quatre cents à cinq cents germes, œufs et embryons ; elle semble pouvoir produire pendant un mois ou six semaines : une seule d'entre elles peut donc donner naissance à plusieurs milliers d'embryons.
Ces embryons perforent les parois intestinales et pénètrent dans les tissus. On en a trouvé quelquefois dans le sang, probablement parce qu'ils avaient traversé la paroi d'un vaisseau et avaient été entraînés parla circulation. Vers le huitième jour on en peut rencontrer dans le péritoine, la plèvre, le péricarde.
Mais leur siège de prédilection est le muscle strié, c'est leur habitai normal. On les trouve en plus grande abondance dans le diaphragme, les muscles intercostaux, les muscles de la gorge, du cou, de l'œil. Ils sont plus nombreux dans les muscles de la région supérieure du corps que dans ceux des membres inférieurs ; ils ont été exception-
(1) R. BLANCHAnn, Traité de zoologie médicale, p. 787. — Macij, Les substances alimentaires, etc., p. 177.
P. BROUARDEL. — TRICHINOSE.
nellement rencontrés dans le muscle cardiaque. Dans les muscles des membres les trichines s'accumulent vers les extrémités tendineuses.
Fig. 1. — Trîchina spii-alis adulte, d'après J. Chatin.
A, mâle; à l'extrémité postérieure se voit l'expansion caudale avec les appendices digités. — B, C, femelles; le tube digestif est complètement masqué par l'appareil sexuel montrant des œufs dans la région postérieure du corps de l'animal et des embryons dans la région antérieure.
Quel est le siège précis du nématode? Se loge-t-il dans la fibre musculaire elle-même, ou dans le tissu conjonclif interfasciculaire ?
Virchow, Colinheim, Leuckart, Haller ont soutenu la première opinion ; Joli. Chatin, la seconde. MM. R. Blanchard et Macé l'adoptent également.
Les recherches de M. le professeur Grancher, qui nous avait accompagné lors de la mission que nous avons accomplie en 1883 à Emersleben, ne nous laissent aucun doute sur ce point (1). Il y a lieu de revenir à l'opinion de Virchow et Gerlach. Voici les faits observés sous mes yeux par M. Grancher.
Sur des préparations faites avec des muscles frais dont on dissocie les faisceaux à l'aiguille et qu'on colore au picrocarmin, M. Grancher a pu suivre la marche de la trichine depuis son arrivée dans le muscle jusqu'à son enkystcment (fig. 2 et 3).
Pig, 2. — Première phase de l'altération de la fibre musculaire avant l'arrivée de la trichine.
1, Néoformalion des cellules dumyolemme; origine du manchon fusiforme; la fibre musculaire est encore striée. — 2, Fibre musculaire saine. — 3, Fibre pâle et lisse.
Fig. 3. — Degré un peu plus avancé des altérations.
1, Fibre saine. — 2, Multiplication considérable des noyaux du myolemroe. — 3, Fibre
pâle et lisse.
L'action de l'acide osmique et les préparations après durcissement dans l'alcool fournissent les renseignements complémentaires.
En s'aidant de ces divers moyens, on constate des altérations du périmysium, du myolemme et des faisceaux primitifs avant et après l'apparition de la trichine. Le périmysium subit une irritation diffuse qui se traduit par une abondante multiplication de ses noyaux, prédominante autour des vaisseaux sanguins.
Le myolemme de la plupart des faisceaux primitifs reste tout à fait sain, ainsi que la substance musculaire qu'il contient; celui de beaucoup d'autres faisceaux subit la néoformation nucléaire sans modification sensible de la slriation et des qualités physiques du muscle;
(l) Grancheh, Épidémie de Trichinose d'Emersleben {Ann. d'hijg., 1884, tome XI, p. 143).