PROPHYLAXIE ET THÉRAPEUTIQUE
L'état de stupidité et d'abrutissement qui forme la dernière phase morbide de l'alcoolisme n'est pas moins facile à reconnaître, à la condition de ne pas plus négliger l'exploration de la sensibilité que celle des autres grandes fonctions cérébrales, et de prendre en considération sérieuse l'état des fonctions digestives.
Le pronostic de l'alcoolisme varie avec ses différentes phases. Facilement curable dans sa première période, cette intoxication devient difficile à guérir dans la seconde, et sa terminaison est, pour ainsi dire fatale, lorsqu'elle parvient à sa phase la plus avancée, ce qu'explique très bien ce fait que les modifications subies par les éléments histologiques étant semblables à celles qui caractérisent la vieillesse ont la plus grande peine à revenir à Tétai normal. Mais, en réalité, la principale gravité de l'intoxication par l'alcool est l'habitude acquise et la difficulté à s'en débarrasser.
PROPHYLAXIE ET THÉRAPEUTIQUE. — La sobriété est le véritable moyen d'éviter l'alcoolisme, mais, en dehors de ce moyen, il importe de ne faire usage que de boissons de bonne qualité. C'est ce résultat que les pouvoir publics doivent s'efforcer d'obtenir, aussi ont-ils le devoir de surveiller la qualité des eaux-de-vie débitées et d'autoriser uniquement la vente de celles qui auront été débarrassées au préalable des impuretés qu'elles peuvent renfermer, et notamment des aldéhydes et des alcools supérieurs.
Le traitement de l'alcoolisme dépend de la phase plus ou moins avancée et du degré de cette intoxication. L'indication, pendant la première période, est de calmer le malade généralement excité. Or le chloral, le bromure et la morphine étant les moyens les mieux appropriés à cet effet, nous prescrivons le chloral simplement ou uni à la morphine à la dose de 3 à 5 grammes et même plus, chaque soir, de façon à procurer un sommeil d'environ six à huit heures, et presque toujours, au bout de quelque temps, l'insomnie cesse et le calme reparaît.
L'hydrothérapie, tant qu'il n'existe aucune lésion organique, est un moyen des plus utiles et des mieux indiqués. La douche froide, bien donnée, contribue, en effet, à rendre au système nerveux l'équilibre qu'il a perdu, et de plus, en excitant la nutrition des tissus, elle active la combustion générale, toujours diminuée. En même temps, le régime doit être riche en substances azotées et s'il existe des troubles d'estomac, il y a lieu de les combattre par une médication appropriée. Le régime lacté absolu est rarement nécessaire dans ces conditions, où le foie ne subit d'autre modification qu'une altération graisseuse.
Parvenu à la période de dépression, l'alcoolique sera traité par l'emploi de préparations de strychnine, par l'hydrothérapie et l'usage du chloral, s'il existe de l'insomnie. Le médecin devra s'appliquer à stimuler la nutrition générale, à favoriser les oxydations de farou Traité de médecine, III. — 15
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à rendre aux éléments l'activité que leur a fait perdre l'alcool. Les buveurs rebelles, enfin, et c'est le plus grand nombre, n'ayant pas une énergie suffisante pour abandonner leurs funestes habitudes, devront être placés dans des maisons spéciales où ils seront entièrement privés de leur stimulant jusqu'au jour où le besoin ne s'en fera plus sentir. La création d'asiles de refuge pour les malheureux buveurs s'impose donc dans notre société, où l'excès des boissons est en progrès croissant.
IIL ABSINTHISME. — DÉFINITION ET HISTORIQUE. — Ce
terme générique nous sert à désigner non seulement l'intoxication par l'absinthe, mais encore celles qui résultent de l'action sur l'organisme de toute autre boisson avec essences, généralement désignées sous les noms d'amers, d'apéritifs, etc., boissons dont la consommation devient chaque jour plus considérable.
La connaissance des effets pernicieux provenant de l'abus des boissons avec essences est de date récente. Effectivement, à part la thèse de Chaloin, quelques leçons faites par nous et les recherches expérimentales de Marcé et Magnan (1), de Laborde (2), de Cadéac et Meunier (3), les premiers travaux cliniques sur ce sujet datent de l'année 1879, où nous avons donné plusieurs leçons sur la matière, et exposé ensuite à l'Académie de médecine (4) les symptômes propres à l'absinthisme aigu et à l'absinthisme chronique. Plusieurs de nos élèves (5) ont pris depuis lors pour sujet de thèse cette même intoxication, que nous avons spécialement traitée dans nos Leçons cliniques (6).
ÉTIOLOGIE ET PATHOGÉNIE. — Les boissons avec essences, chaque jour plus nombreuses, produisent sur l'organisme vivant des réactions spéciales, différentes de celles qu'engendrent les spiritueux, en sorte que les accidents nés de leur abus proviennent forcément des essences qu'elles renferment, comme nous l'avons démontré cliniquement. L'expérimentation est parvenue d'ailleurs à reproduire à l'aide de ces essences, les principaux symptômes constatés par la clinique. Marcé et Magnan, en injectant de l'essence d'absinthe à
(1) Marcé et Magnan, Comptes rendus de l'Acad. des se, 1864. — Ibid. 1869.
(2) Laborde, Communication à l'Acad. de méd., cet. 1889.
(3) Cadéac et Meunier, Recherches expérimentales sur les essences : Étude des liqueurs d'absinthe, d'arquebuse, de l'eau de mélisse des carmes. Paris, 1891.
(4) E. Lancereaux, De l'absinthisme aigu et de l'absinthisme chronique {Bull, de l'Acad. de méd., Paris, 1880, série 2, t. IX, p. 893 et 1074). — Ibid., 9 cet. 1890. — De l'absinthisme chronique, Leçons recueillies par le D"" Armand Delpeuch et publiés dans la Gaz. méd. de Paris, 1881, p. 191 et suiv., avec extrait.
(5) L. Gautier, Étude clinique sur l'absinthisme chronique. Th. de Paris, 1882. — R. Casanova, Intoxication chronique par l'alcool, l'absinthe et le vulnéraire. Th. de Paris, 1885.
(6) E. Lancereaux, Leçons cliniques faites à l'hôpital de la Pitié et à l'Hôtel- Lieu. Paris, 1891, p. 32
ETIOLOGIE ET PATHOGENIE. 227
différents animaux, ont vu apparaître des convulsions épileptiformes, assez semblables aux phénomènes convulsifs que l'on observe quelquefois chez l'homme.
Plus récemment, différents auteurs se sont appliqués à déterminer le degré de toxicité des nombreuses essences qui composent la liqueur complexe appelée absinthe. Cadéac et Meunier (1) divisent en deux groupes principaux les essences qui entrent dans la composition de la liqueur d'absinthe débitée par le commerce : un groupe épileptisant formé par l'absinthe, l'hysope, le fenouil ; un groupe stupéfiant formé par l'anis, la badiane, l'angélique, l'origan, la menthe.
L'absinthe est en tête du premier groupe par sa toxicité, mais l'hysope et le fenouil, ayant des propriétés nocives très énergiques, produisent des convulsions violentes chez les animaux auxquels on les fait absorber.
Dans la série des stupéfiants, l'anis a des effets narcotiques très grands ; il engendre de l'hébétude, du tremblement et des troubles de la vision ; son essence serait la cause des accidents les plus graves, et la liqueur d'absinthe, livrée au commerce, devrait en être débarrassée.
Ces résultats mériteraient confirmation, d'autant que, d'après les recherches de Laborde, l'essence d'absinthe, seule, arriverait à produire l'attaque épileptiforme et convulsive, tandis que les essences d'anis, d'angélique, de fenouil, ne donneraient lieu qu'à des phénomènes physiologiques de peu d'importance, et qu'il serait à la rigueur, possible de négliger.
De cette divergence d'opinions, il résulte, néanmoins, que, malgré son haut intérêt, l'expérimentation ne peut servir de base à la description des effets de l'absinthisme. Rien, en effet, ne vaut l'étude du malade, et lorsqu'on se donne la peine d'observer avec soin, il est facile de reconnaître que l'usage exagéré et longtemps continué des boissons avec essences se traduit par des phénomènes toxiques assez semblables, et que les effets de l'absinthe et de l'anis sont ceux qu'on a le plus souvent l'occasion d'observer à l'hôpital, parce que ces deux substances forment le fond des boissons populaires. Signalons comme non moins nuisibles, le vulnéraire ou eau d'arquebuse, fort usité parmi les femmes du peuple, l'amer Picon qui, dans plusieurs circonstances, nous a présenté des effets désastreux, le raspail, la menthe ou alcoolat de menthe et, en un mot, toutes les liqueurs fabriquées par la distillation des plantes aromatiques. N'oublions pas lebitter et le vermouth, boissons plus douces et qui, pour ce motif, donnent lieu à une fausse sécurité, car, bien que composées avec du vin, elles renferment, comme les précédentes, des huiles essentielles. Un fait d'intoxication par le vermouth, en ce moment sous nos yeux, est
(1) CADiîAf; et McuNirn, loc. cil.
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caractérisé par des douleurs intolérables et un début de paralysie des extrémités inférieures.
Chacune de ces liqueurs renferme des essences communes et des essences propres qui lui donnent un goût spécial et lui impriment un cachet pathologique particulier. Cependant, ces différences symptomatiques sont trop peu prononcées pour être distinguées. Dans la majorité des cas, il n'y a pas lieu d'en tenir compte, bien que plusieurs faits soient venus me confirmer dans l'idée que les liqueurs formées d'essences de plantes appartenant à la famille des Labiées produisent des phénomènes plus douloureux que celles dans lesquelles entrent des essences de plantes de la famille des Composées.
SYMPTOMATOLOGIE. — L'intoxication par l'absinthe et boissons similaires se manifeste sous trois formes distinctes : Vabsinthisme aigu, Vabsinthisme chronique et Vabsinthisme héréditaire.
Absinthismeaig^u. — Cette intoxication, relativement rare, offre des caractères, qui, par leur ensemble, rappellent une crise épileptique, ou plutôt une attaque d'hystérie.
Quelques instants ou plusieurs heures- à la suite d'un excès de liqueur absinthique, ou, comme je l'ai vu dans deux cas observés, presqu'aussitôt après l'ingestion d'essence d'absinthe, survient de l'agitation, des cris, des plaintes, puis la connaissance se perd en partie, rarement en totalité, et apparaissent des accès convulsifs, offrant deux phases successives : l'une tonique, l'autre clonique.
La première de ces phases, ordinairement courte, se manifeste par une raideur tétanique qui porte de préférence sur les muscles des régions postérieures du cou et du tronc et détermine une sorte d'opisthotonos. La deuxième se compose de secousses cloniques qui n'épargnent guère que les muscles de la face. Ce sont des convulsions désordonnées et ordinairement symétriques des membres avec torsion du tronc, projection du bassin, grincement de dents, parfois accompagnés d'écum»^ à. la bouche, et enfin de tendance à mordre et à se frapper la poitrine. Ce dernier symptôme est, sans doute, l'effet de la sensation de constriction et de pesanteur dont se plaignent généralement les malades lorsqu'on les interroge à la suite de leurs attaques. Chaque accès est suivi d'une période de calme assez relatif, après quoi les convulsions reparaissent. L'attaque entière dureenviron une heure et disparaît sans symptômes asphyxiques, ronflement ou coma. Quand il a repris connaissance, le malade reste fatigué pendant un certain temps, présente des troubles de la sensibilité générale, de l'anesthésie, puis rentre ensuite dans les conditions normales.
Ce complexus symptomatique se distingue nettement de celui qui caractérise l'attaque d'épilepsie ordinaire, car non seulement l'aura et le cri font défaut au début de la crise, mais les convulsions sont beaucoup moins régulières, etil n'y a pas, à la fin, la période asphyxique
SYMPTOMATOLOGIEL. 229
et comateuse del'épilepsie franche. Par contre, cet accident a la plus parfaite ressemblance avec les phénomènes convulsifs de l'hystérie, car, comme eux, il commence par de la contracture, finit par des convulsions cloniques, et s'accompagne de sensations de constriction épigastrique et de désordres de la sensibilité.
L'intoxication aiguë par l'absinthe ou par les essences est dans quelques cas une cause de mort, ainsi qu'il m'a été donné de le constater, ces derniers temps, chez une femme qui, au moment de son admission dans notre service hospitalier, succomba au milieu de convulsions rythmées, continues, de toute une moitié du corps. L'autopsie n'ayant révélé aucun désordre appréciable de l'encéphale, force nous fut d'admettre l'existence d'une intoxication par les essences, ce que confirmèrent les renseignements pris au domicile de la malade. La plupart du temps, néanmoins, les désordres de l'absinthisme aigu cessent à peu près comme une attaque d'hystérie, si l'on a soin de placer les malades dans un endroit convenable et dans l'obscurité, de façon à éviter toutes les impressions extérieures qui seraient de nature à les entretenir.
L'emploi du chloral et de la morphine, agents modérateurs de l'excitabilité réflexe, constitue le meilleur mode de traitement de l'absinthisme aigu. Une injection de 5 centigrammes de chlorhydrate de morphine, pratiquée en trois fois, m'a permis d'arrêter à plusieurs reprises des convulsions entièrement semblables à celles d'une femme qui avait succombé sous mes yeux quelques jours plus tôt, et qui duraient depuis plus de deux heures, menaçant l'existence du malade.
Le chloral, moins facile à faire prendre dans ces conditions, ne serait vraisemblablement pas moins avantageux. La meilleure manière de l'utiliser serait de le prescrire sous forme de lavement à la dose de 3 à 5 grammes dans 125 grammes d'eau bouillie et dix gouttes de laudanum Sydenham.
Absinthisme chronique. — Les personnes qui font un usage continu et prolongé d'absinthe ou de liqueurs analogues présentent, non les crises convulsives qui succèdent parfois à un seul excès de cette boisson, mais des désordres qui intéressent, d'une façon spéciale, les grandes fonctions nerveuses, la sensibilité, la motilité et les facultés mentales. Ces accidents mettent, en général, plusieurs années à se produire, mais il est possible de les rencontrer, comme il m'a été possible de le constater, avec des caractères très nets au bout de huit à dix mois, une année, chez des jeunes femmes ou même des jeunes filles de dix-huit à vingt ans. La femme a, du reste, un goût particulier pour cette boisson et si elle s'intoxique rarement avec le vin et avec l'alcool, il faut reconnaître qu'à Paris, du moins, elle est fréquemment atteinte par les apéritifs, et, sans la crainte d'être taxé d'exagération, je dirais que ce genre d'intoxication est, depuis quelques années, aussi commun chez elle que chez l'homme
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Il y a lieu de noter d'ailleurs la consommation toujours croissante de ces boissons, en France, et particulièrement à Paris. La statistique qui m'a été remise, à cet égard, par le Directeur des contributions indirectes apprend que de 1885 à 1889, tandis que la consommation des boissons alcooliques diminuait, celle des boissons avec essences avait presque triplé dans Paris (1) ; j'ai le regret d'ajouter que depuis cette époque elle continue à s'accroître dans des proportions encore plus considérables.
Les effets produits par l'absinthe, et d'une façon générale, par les boissons similaires, amers et apéritifs, bien que semblables dans leurs grandes lignes à ceux de l'alcoolisme chronique, ne se distinguent pas moins par des nuances très accusées. Les troubles de la sensibilité, entièrement différents de ceux de cette intoxication, consistent en une exaltation excessive des réflexes. Les extrémités des membres, siège de prédilection de ces phénomènes, sont tellement excitables qu'il est presque impossible de les toucher. Le chatouillement, le pincement le plus léger, une piqûre, et, parfois même, la simple application du doigt sur le tégument, donnent lieu à des douleurs tellement pénibles qu'elles font jeter des cris aux malades qui se tordent, retirent et fléchissent fortement leurs jambes. Toujours plus vive aux membres inférieurs qu'aux membres supérieurs, l'hyperalgésie constamment symétrique s'observe encore à la partie inférieure et antérieure de l'abdomen, au niveau et en dehors des muscles droits, et jusque dans les fosses iliaques. Fait curieux, la pression du tégument abdominal, à l'aide d'un ou de plusieurs doigts, détermine non seulement une douleur excessive, mais encore le renversement de la tête, la contraction des muscles de la face, et le soulèvement du tronc qui se courbe en arc de cercle, comme dans l'hystérie. Moins pénible au thorax de chaque côté du sternum, la pression cutanée est parfois des plus douloureuses sur le trajet de la colonne vertébrale, à l'émergence des nerfs spinaux (irritation spinale). Partout l'intensité de la souffrance diminue au fur et à mesure que l'on s'élève ; elle est plus vive à la partie inférieure qu'à la partie supérieure des membres; il en est de même pour le tronc, à partir du sacrum.
Bien que douloureuses sur tous les points, la piqûre et la pression de la peau sont loin de produire partout les mêmes effets, et pourtant à la suite de la moindre impression, les muscles des membres se contractent avec rapidité, et le malade se pelotonne pour éviter de nouvelles excitations; sa susceptibilité est telle, dans certains cas, qu'il suffit d'approcher le doigt du tronc, même sans le toucher, pour le faire bondir sur son lit. Mais c'est surtout le chatouillement qui a, dans ces circonstances, le privilège d'éveiller les contractions musculaires ; il est particulièrement pénible et insupportable à la
(1) Voy. E. Lancereaux, Leçons cliniques. Paris, 1891, p. 38.
SYMPTOMATOLOGIE. 231
plante des pieds, où il détermine des mouvements réflexes dans les membres inférieurs et le tronc, donne lieu à des soubresauts, à des cris, et finirait par tuer le malade s'il était continué pendant un temps suffisamment long.
Ces phénomènes, à une période avancée de l'absinthisme, diminuent d'intensité et quelquefois l'hyperalgésie des extrémités se trouve remplacée par de l'analgésie, principalement chez les buveurs d'alcool et d'absinthe. Cette analgésie est symétrique et va en s'atténuant vers la racine des membres. Il en est de même de T'excitabilité réflexe car il arrive de trouver des malades dont les jambes ne fléchissent plus, lorsqu'on leur titille la plante des pieds. Toutefois, même dans ces cas avancés, la douleur à la pression de l'abdomen, du thorax et de la colonne vertébrale, persiste presque aussi intense qu'au début. C'est là un point essentiel à connaître pour le diagnostic de l'intoxication ancienne par les essences.
Les désordres subjectifs se manifestent avec plus d'intensité que dans l'intoxication alcoolique, par des sensations de fourmillements, d'élancements, de picotements, de brûlure, de déchirure, de torsion et de brisure qu'exagère la chaleur du lit. Assez souvent, pour exprimer ces souffrances, les malades se servent de comparaisons pittoresques ; l'un d'eux nous disait que la nuit des chiens le mordaient et lui dévoraient les mollets ; un autre racontait que des ouvriers avaient travaillé, scié, rabotté dans ses jambes. Toutes ces sensations sont assez violentes, dans beaucoup de cas, pour provoquer des cris, la nuit surtout, et s'opposer à tout sommeil de la part des patients. L'amer Picon, l'absinthe, le vermouth et les alcoolats de menthe sont particulièrement remarquables à ce point de vue. Plusieurs de nos malades, qui avaient abusé de ces boissons, en étaient arrivés à demander la mort pour échapper à leurs soufl"rances. Les femmes, plus que les hommes, sont exposées à ces douleurs, d'une intensité et d'une ténacité peu communes. Quelques malades accusent, de plus, des sensations d'oppression et de constriction au niveau du sternum, se plaignent d'un poids qui écraserait leur poitrine, ou encore d'une sorte de boule hystérique qui les étranglerait.
Les organes des sens sont relativement peu modifiés : les sensations tactiles, malgré les désordres de la sensibilité générale, demeurent à peu près normales ; il en est de même des sensations thermiques. L'ouïe et l'odorat sont peu ou pas altérés, mais la vision est souvent troublée. Le patient voitdes scintillements, des mouches, des objets indécis, d'abord rouges ou jaunes, lumineux, plus tard noirs ou opaques; aussi la lecture ne peut être longtemps supportée. Il est des cas, enfin, où les malades peuvent à peine se conduire, par suite sans doute d'une altération symétrique des nerfs optiques, analogues à la névrite périphérique des membres. Les fonctions génitales sont amoindries ou nulles.
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Les désordres de la mobilité se manifestent par un léger tremblement, par des crampes nocturnes dans les membres inférieurs, dans les mollets surtout, et, quelquefois aussi, par des crises convulsives, survenant brusquement le jour ou la nuit, et dont les caractères ne diffèrent de ceux des attaques épileptiques que par une perte de connaissance incomplète et l'absence de coma à la fin de la crise. Ces attaques assez semblables à celles de l'hystéro-épilepsie nous portent à croire que dans plusieurs circonstances l'intoxication absinthique a été prise et l'est encore pour de l'hystérie ou de l'hystéro-épilepsie.
La puissance musculaire s'affaiblit avec le temps, plus rapidement peut-être que chez l'alcoolique, mais un symptôme, relativement commun chez le buveur d'absinthe ou de boissons similaires, sur lequel j'ai le premier attiré l'attention, et que j'ai rattaché à des névrites multiples des extrémités (1), c'est une/)ara/t/s/e qui se localise de préférence aux nerfs des extrémités des membres et qui dans quelques cas peut atteindre les nerfs optiques, pneumogastriques, phréniques, et même se généraliser à tout le corps qui d'ordinaire se fléchit aussi bien que les membres, d'où une attitude spéciale.
Cet accident plus commun chez la femme que chez l'homme, puisque sur cinquante cas personnels, quarante-deux ont été observés chez des femmes, offre un caractère constant et des plus importants : c'est une symétrie parfaite. Elle porte, en effet, tout à la fois et au même degré, sur les muscles homologues des deux côtés, non seulement aux membres inférieurs, mais encore aux membres supérieurs. Des extrémités, où elle débute, elle gagne peu à peu, en diminuant d'intensité, la racine des membres, et même peut s'étendre et se généraliser, restant toujours plus accentuée aux membres inférieurs qu'aux membres supérieurs, dont la fonction est souvent peu compromise. Les muscles extenseurs sont, dans la grande majorité des cas, plus fortement atteints que les fléchisseurs, d'où résulte une attitude qui pour les jambes rappelle celle du pied bot varus et qui, par les avant-bras, ressemble à celle de la paralysie saturnine.
La contractilité électro-musculaire, explorée dans plusieurs cas, se trouvait, sinon abolie, du moins manifestement diminuée, circonstance qui rapproche la paralysie du buveur de celle que l'on observe dans l'intoxication par le plomb. Quant à la réaction de dégénérescence, elle est très nettement accusée, ainsi que l'a démontré l'un de nos meilleurs élèves le D' OEttinger (2). Plusieurs de nos malades offraient, en outre, une anesthésie très marquée au courant faradique qui leur paraissait simplement douloureux, quand il donnait
(1) E. Lancereaux, Gaz. hehdom. de méd. et de chir. Paris, 1865, p. 438. — Les paralysies toxiques [Gaz. hebd., 1888 ; extrait). — Paralysies toxiques et syphilis cérébrale. Paris, 1883.
(2) W. CEttinger, De la paralysie alcoolique. Th. de Paris, 1885.