P. BROUARDEL
TRICHINOSE.
ailleurs, le myolemme et la fibre qu'il contient présentent des altérations profondes qui préparent le nid où la trichine va se fixer, grandir et s'enkyster.
Ainsi la trichine ne s'arrête pas dans le tissu conjonctif intermus-
Fig. 4. — Enkystement de la trichine dans la fibre musculaire.
1 et 2, Fibres saines. — 3, Fibre altérée emprisonnée dans un large manchon fusi forme de cellules et contenant une trichine qui commence à s'enrouler sur elle-même.
culaire, elle pénètre à travers le myolemme ramolli et transformé en une gaine cellulaire, jusqu'à la fibre primitive dont elle fait son aliment. On A'oit d'abord le myolemme se charger de cellules qui s'accumulent sur un point de la fibre et y prennent l'apparence d'un
1 et 2, Fibres saines refoulées par le Ityste. — 3, Membrane kystique. — 4, Pôle du kyste.
manchon fusi forme ; en môme temps la fibre musculaire pâlit et perd sa striation.
A ce moment les altérations biologiques de la fibre emprisonnée se révèlent par les réactifs colorants. Tandis que les fibres restées saines ont gardé leur affinité pour le carmin, les faisceaux malades absorbent de préférence l'acide picrique qui colore également le protoplasma des cellules. Le tout apparaît dans la préparation comme un petit bloc ovoïde jaunâtre sur le fond rose des fibres intactes.
L'acide osmique colore en brun foncé et le nid des cellules et la fibre altérée, tandis que les parties saines du muscle prennent une teinte sépia claire.
Cette double réaction microchimique indique l'altération profonde de la fibre musculaire qui tend à descendre au rang des substances ternaires.
La trichine apparaît alors dans ce milieu ; d'abord mince et allongée, elle grossit et se replie légèrement sur elle-même à l'une de ses extrémités, puis, continuant de grandir, elle s'enroule finalement sur elle-même et désormais reste immobile.
Parallèlement, la membrane extérieure du kyste se forme aux dépens de la couche la plus externe des cellules qui infiltre le myolemme. D'abord très mince et fasciculée, elle s'épaissit et devient homogène et transparente. Ses lames profondes se rejoignent peu à peu aux deux pôles du nid de la trichine, s'unissent et ferment le kyste à ce point, achevant ainsi sa séparation d'avec les deux extrémités supérieure et inférieure de la fibre musculaire.
Celle-ci tantôt reste altérée dans une grande longueur, emprisonnée dans une gaine de cellules, et s'atrophie peu à peu. Tantôt elle reprend à quelques millimètres au-dessus et au-dessous du kyste sa striation et ses qualités physiologiques. Le myolemme qui l'entoure se continue directement avec la couche la plus externe de la membrane kystique.
Il est intéressant de constater que, dans le voisinage d'un kyste, les faisceaux musculaires dont la trichine n'a pas besoin restent intacts ; ils subissent un refoulement mécanique et se déforment par compression, mais ils gardent leurs stries sans traces de dégénérescence cireuse ou granuleuse.
Les phases principales de l'évolution de la trichine sont désormais accomplies, le contenu du kyste, dans lequel la trichine est comme moulée, ne tarde pas à subir l'infiltration calcaire en même temps que son enveloppe fibreuse. A ce moment le kyste prend une couleur blanche qui le rend visible à l'œil nu à la surface du muscle ou dans sa profondeur.
L'enkystement est donc une guérison naturelle, car la trichine cessera désormais de provoquer autour d'elle un processus irritatif, les cellules néoformées du périmysium se résorbent et tout se répare peu à peu.
Les dimensions du kyste une fois constitué varient de 0"'°,3 à 0'"°',8 mais ces différences tiennent plutôt à l'épaisseur de la coque qu'à celle du volume de l'intérieur du kyste. Chacun d'eux ne renferme en général qu'une larve ; toutefois Owen, J. Chatin en ont trouvé jusqu'à six ou sept dans un seul.
La larve enkystée mesure deO'°°',8à 1 millimètre. La durée delà vie paraît très variable ; on aurait retrouvé des larves vivantes, cinq, dix et même vingt-quatre ans après l'infeslation. Il nous semble trop difficile de déterminer l'époque de celle-ci pour accorder grand crédit à ces affirmations.
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La calcificalion de la trichine s'effectue par des dépôts de carbonate de chaux, celle de la capsule par du phosphate de chaux. Langerhaus a décrit chez l'homme un état probablement fort rare. Les parasites étaient détruits et leur cavité remplie d'un tissu conjonctif infiltré de graisse.
Les autres lésions trouvées dans les autopsies dépendent de la période de l'affection. Dans la première on a noté une inflammation catarrhale de la muqueuse gastro-intestinale, quelquefois des hémorragies, dans les périodes terminales des congestions, des inflammations et des œdèmes pulmonaires, enfin un œdème plus ou moinj général qui ne reconnaît pour cause ni une lésion valvulaire du cœur, ni une lésion rénale.
PROPHYLAXIE. — Une première remarque doit précéder l'exposé de la prophylaxie. Les épidémies graves de trichinose, pour employer un mot peut-être inexact mais qui répond bien à la réalité des faits, n'ont été observés que dans l'Allemagne, notamment dans les provinces du Nord. On en a cité également dans l'Amérique du Nord. R. Blanchard, sans avoir la prétention de faire une énumération complète, en a relevé plus de cent en Allemagne, une vingtaine en Amérique. En France, nous ne pouvons rapporter que celle de Crépyen- Valois (1878), décrite par Jolivet et Laboulbène (un mort, 17 malades).
Dans les enquêtes que nous avons faites de 1883 à 1894, sur les épidémies de l'Amérique, nous avons toujours, sans une seule exception, obtenu la réponse suivante : Les personnes atteintes étaient Allemandes. Il ne s'agit pas, en effet, d'une immunité de race, mais d'habitudes culinaires différentes.
Mode de consommation. — Influence de la cuisson. — L'influence capitale, celle qui domine toute la question du danger de l'invasion trichineuse, est celle de la cuisson. Tous les malades, à Emersleben, avaient mangé de la viande d'un porc trichineux absolument crue. Une seule famille a consommé le 15 septembre des saucissons de ce porc après les avoir soumis à la cuisson ; aucun de ses membres n'a éprouvé le plus petit malaise, et la valeur de cette démonstration est encore relevée par les circonstances du fait. La famille de M. Heine, maire d'Emersleben, se composait de cinq personnes et delà cuisinière. On mit pendant cinq minutes les saucisses dans le bouillon du pot-au-feu en ébullition. Les cinq personnes en mangèrent : aucune ne fut malade. Seule la cuisinière fut atteinte ; elle avoua qu'elle avait prélevé sur une des saucisses une petite tranche mangée ensuite par elle crue en forme de tartine. Elle eut pendant quatre semaines des accidents assez sérieux (diarrhée, œdème des membres inférieurs). Elle guérit en six semaines.
Ces viandes trichinées acquièrent donc parla cuisson, et même par
une cuisson que tout d'abord nous aurions crue insuffisante, une immunité absolue.
Influence du temps écoulé entre le moment de la mort du porc trichineux et celui de la consommation de sa chair. — Nous avons fait cette recherche dans l'épidémie d'Emersleben et nous avons constaté que, à mesure que l'on s'éloigne du moment où le porc trichineux a été abattu, le danger pour le consommateur décroît avec une grande rapidité. Les habitants d'Emersleben et des environs ont mangé de la viande de porc légèrement salée pendant huit jours, et si la mortalité de ceux qui ont ingéré cette viande le lendemain de la mort de l'animal a été de 33 p. 100, les jours suivants elle a été de 16, 21, 13, 10 p. 100, et aucun de ceux qui en ont mangé après le sixième jour n'est mort. Il faut remarquer que ces trichines n'étaient pas mortes et que le mélange vendu le huitième jour, à Nienhagen, a rendu malades 80 personnes, que pas une seule n'a succombé.
Dans cette viande légèrement salée, la vitalité ou les facultés de pullulation des trichines a donc été s'affaiblissant rapidement, si bien qu'en quelques jours des trichines encore vivantes ne déterminèrent plus d'accidents graves et la mort.
Influence de la salaison. — La salaison bien faite {fully curred) des viandes de porc peut être considérée comme suffisante pour faire disparaître tout danger d'infection.
Depuis quelques années, une expérience que j'appellerai volontiers une grande expérience, a montré que l'importation des viandes porcines américaines en Angleterre, en France, en Belgique, n'a eu aucun inconvénient. Dans ces divers pays on n'a pu signaler une seule épidémie de trichinose humaine. Or, cette importation américaine représente des chiffres considérables. Le décret de prohibition est du 18 février 1881. Du 1" mars 1880 au 28 février 1881, il était entré en Angleterre 245 millions de kilogrammes de viande de porc d'Amérique.
En France, l'expérience a été ou a semblé interrompue par le décret ; en Angleterre et en Belgique l'expérience a librement continué, sans qu'un médecin ait signalé un seul cas de trichinose humaine. Et cette immunité en France a persisté, bien que notre pays ait été menacé par une importation qui, sans conteste, est beaucoup plus dangereuse. Il est entré en France par la frontière d'Allemagne sur pieds, vivants :
En 1881 51.768 porcs. 11 mois seulement.
En 1882 15.884 — —
En 1883 10.260 — —
Or on ne saurait nier que, parmi ces porcs, un certain nombre ne fussent trichineux.
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L'inspection en Allemagne révèle la présence de la trichine :
En 1877 Une fois sur 2800.
En 1878 — — 2066.
En 1879 — — 1632.
Et cependant bien que quelques-uns de ces porcs qui ont traversé la frontière fussent trichinoses, bien qu'ils aient possédé tous les attributs nocifs de la viande de porc fraîche, pas un des consommateurs français n'a été atteint. Ajoutez qu'outre ces porcs vivants l'Allemagne a importé en France :
En 1882 1.143.000 kilogrammes de viande de porc salée.
En 1883 1.014.170 — — —
Il y a donc eu en France, depuis quelques années, une vaste importation de viande de porc fraîche ou salée : pas un cas de trichinose n a été signalé.
Il est donc établi que l'ingestion des viandes de porc trichineux cuite ou bien salée met à l'abri du danger d'infection. Seuls les consommateurs qui mangent la viande de porc crue se trouvent exposés. Aussi les mesures de préservation doivent-elles varier dans les différents pays, suivant les habitudes culinaires. Dans certaines régions d'Allemagne, les habitants se nourrissent exclusivement de viande hachée crue; à Emersleben, village de 700 habitants, il n'y avait qu'un seul fourneau à cuisine, dans la maison du maire : dans les autres habitations pas une personne ne faisait cuire ni viande, ni légumes pour sa nourriture.
En 1884, le Comité d'hygiène de France et l'Académie de médecine, tous deux à l'unanimité moins deux voix, ont accepté qu'en France il n'y avait pas lieu de soumettre les viandes de porc importées sur pied ou salées à une inspection spéciale. Le Parlement a adopté des conclusions inverses, mais l'hygiène a été le prétexte dont on a revêtu les décisions prises ; elles étaient, en réalité, inspirées par d'autres raisons.
En Allemagne les coutumes de la population ont obligé à installer une armée d'inspecteurs, plus de 20 000 pour la Prusse seulement, et, malgré une organisation excellente et une surveillance méticuleuse, les épidémies de trichinose sont encore assez fréquentes.
ÉTUDE CLINIQUE. — L'évolution de la maladie comprend trois phases correspondant assez exactement aux stades du développement et de la migration du parasite : 1° phase intestinale ou cholériforme; 2" phase rhumatismale ou de myosite ; 3° phase cachectique. Parfois, suivant la quantité de parasites ingérés et peut-être d'autres dispositions particulières, une de ces phases passe inaperçue ou prend une importance telle que les auteurs, au lieu de distinguer des phases,