EMPOISONNEMENT PAR LES CHAMPIGNONS
PAR
R. WURTZ
Professeur agrégé à la Faculté de médecine, Médecin des hôpitaux.
Nous ne décrirons ici que l'empoisonnement par les champignons alimentaires.
Les champignons ont été la cause d'un grand nombre d'accidents souvent mortels. Ces empoisonnements, très rarement criminels, s'observent à la campagne, dans l'immense majorité des cas. Dans les villes, où l'inspection des denrées alimentaires est pratiquée avec vigilance, ils sont des plus rares. A Paris, en particulier, ce genre d'intoxication est pour ainsi dire inconnu actuellement. Il existe, en effet, une inspection spéciale de cette classe de comestibles.
Ce sont les champignons du genre Amanita, fausse oronge (^;?2a7î//a bulbosa) et ses différentes variétés, qui occasionnent le plus d'accidents. Ces différents champignons contiennent un principe actii', la miiscarine, qui a été isolée de la fausse oronge par Schmiedebcrg et Koppe. Brieger l'a également trouvée dans la chair de poisson putréfiée. C'est un poison violent, dont le mode d'action est analogue à celui de la neurine, déterminant chez le chien de la contraction pupillaire, delà fréquence des battements du cœur, de la diarrhée et la mort. Il provoque la congestion des centres nerveux et l'arrêt du cœur; 2 à 4 milligrammes de cette base, qui est crislallisable et soluble dans l'eau et dans l'alcool, suffisent à tuer un chat.
Outre la muscarine, on admet qu'il existe dans les champignons vénéneux d'autres principes toxiques, tels que la chohne, base (ju'on rencontre dans les produits de putréfaction cadavérique. Bostrœm a isolé de l'helvelle non préparée ou ayant subi un commencement de décomposition, un poison violent qui dissout l'hémoglobine du sang déterminant de l'hémoglobinurie et de l'ictère.
TOXICITÉ. — La toxicité générale des champignons est très difficile à déterminer. La dose nécessaire pour produire des accidents est
1res variable, même expérimentalement, chez les animaux. On sait qu'il f ut de 1 à 5 grammes d'amanite bulbeuse pour tuer un moineau, en vingt ou quarante minutes; 4 grammes sont nécessairespour tuer un chat; 20 à 25 grammes pour un chien.
Chez l'homme les données sont encore plus incertaines. Dans les relations d'empoisonnements par les champignons, où presque toujours plusieurs personnes sont victimes, on remarque presque constamment des différences dans le degré d'empoisonnement, qui ne sont pas imputables toujours à la quantité de poison ingérée, mais bien à une résistance particulière, plus ou moins grande, des individus. C'est ainsi que, dans un cas cité par Handford, un homme succomba ayant ingéré un peu moins de 100 grammes de fausse oronge; sa fille mourut, ayant absorbé un demi-champignon seulement.
Les russules et les lactaires possèdent des propriétés drastiques.
La plupart des empoisonnements par les champignons sont dus à des croyances malheureusement trop établies dans les campagnes, où l'on se fie à un certain nombre de recettes pour savoir si ua champignon est ou non vénéneux.
Ces recettes sont d'autant plus dangereuses qu'elles sont le plus souvent mal comprises et mal exécutées par le public: certaines d'entre elles réussissent en effet pour une espèce et ne donnent, aucun résultat pour une autre (1). On a prétendu rendre comestibles la fausse oronge et l'oronge ciguë [Agaricus muscarius, Ag. phalloïdes^ Ag. virosus, Ag. vernus) en leur faisant subir la préparation suivante : couper chacun d'eux en petits morceaux et les mettre macérer dans l'eau salée ou acidulée: le principe toxique serait dissout. Il est possible qu'au bout d'un temps assez long la macération ait enlevé au champignon son principe vénéneux, soluble dans l'eau ; les expériences de Gérard semblent mettre le fait hors de doute (1). On peut ainsi manger, si on y tient absolument, la fausse oronge et l'orange ciguë, mais on réservera ce procédé exclusivement pour ces deux espèces.
On a prétendu que la cuisson, dans l'eau acidulée par le vinaigre, rendent inoffensifs les champignons vénéneux. C'est là une erreur contre laquelle Orfila et Flandin se sont élevés depuis longtemps.
D'autres caractères vulgaires de préservation contre ces intoxications sont les suivants: les champignons vénéneux feraient noircir par la cuisson les objets en argent ; la couleur, l'absence de mauvaise odeur, la présence d'un anneau, de « la bague », indiquent une bonne espèce. Ce sont encore là de grandes erreurs, car rien de plus trompeur que ces caractères. Non seulement d'autres champignons que les champignons blancs sont comestibles [Agaricus vaginatiis, qui
(1) Les morilles cependant, qui, à l'état frais, constituent un poison violent, deviennent inoffensives après avoir été ou lavées, ou cuites, ou desséchées.
SYMPTOMATOLOGIE. 281
est souvent de couleur noire fuligineuse ; Agaricus cluteatus qui prend toutes les couleurs, verle, jaune, rouge ou violacée), mais VAgaricus vernus, qui est tout blanc, est le plus redoutable des champignons. UAgariciis culomola, qui est également toxique, a des lamelles roses et une odeur de farine.
Il est donc un point sur lequel on ne saurait trop insister dans cette question de l'empoisonnement par les champignons: c'est qu'il n existe aucun caractère empirique qui permette de bien distinguer un champignon comestible d'un champignon vénéneux. On ne peut s& baser que sur les caractères botaniques.
SYMPTOMATOLOGIE. — 1° Champignons drastiques. — Nous avons dit plus haut qu'un certain nombre d'espèces de champignons, les russules et les lactaires, agissent particulièrement sur l'intestin. Ce sont des drastiques qui déterminent une inflammation gastro-intestinale aiguë, rapide, avec diarrhée abondante, suivie de prostration, d'abattement, de défaillance des forces. La guérison ne tarde pas à survenir. Le principe actif de ces champignons est encore mal défini.
2° Champignons vénéneux proprement dits. — Le début de l'empoisonnement se fait en général assez longtemps après l'ingestion du poison. C'est là un fait que l'on retrouve dans la plupart des observations. Les symptômes d'intoxication ne se montrent qu'après quelques heures. On a môme cité des cas oîi l'incubation du poison, pour ainsi dire, avait duré un ou plusieurs jours (quatre à cinq jours).
Le début est généralement gastro-intestinal. Le malade éprouve des envies de vomir, des efforts inutiles de vomissements et une sensation de douleur déchirante à l'estomac. Des coliques violentes ne tardent pas à survenir, accom-pagnées parfois de météorisme de l'abdomen, et de diarrhée séreuse abondante. Cette diarrhée offre parfois tous les caractères de la diarrhée cholériforme. Les matières rendues sont incolores et sans odeur, et constituées par un liquide aqueux dans lesquels flottent de petites particules blanchâtres semblables à des grains de riz. D'autres fois, les selles sont dysenlériformes, sanguinolentes, d'autres fois encore, les matières fécales sont liquides, mais de coloration normale et d'odeur extrêmement fétide. Il y a en même temps du ténesmerectal et vésical. Ces symptômes gastro-intestinaux peuvent parfois manquer; il faut le savoir.
Symptômes nerveux. — Ils sont constants, et se traduisent par deux périodes différentes. Dans la première, ce sont les phénomènes d'excitation qui prédominent. Il y a de l'agitation, du délire, des douleurs de tête cl des crampes très douloureuses. Ces crampes, coïncidant avec une diarrhée riziforme, rappellent exactement le tableau du choléra asiatique. Des vertiges, des étourdissements, une sensalioa de défaillance s'observent en môme temps. Les pupilles sont rélrécies,
la vue est trouble; parfois les malades voient tous les objets colorés en bleu ou en violet.
Des symptômes de dépression, qui apparaissent quelquefois d'emblée sans avoir été précédés de symptômes d'excitation, leur succèdent le plus souvent : le malade est comme hébété, frappé de stupeur ; il ne tarde pas à tomber dans le collapsus; il se refroidit progressivement, est couvert de sueurs glacées et tombe dans un étal comateux, interrompu par des cris inarticulés. La mort survient dans cet état au bout d'un laps de temps variable, allant jusqu'à deux ou trois jours et les crampes, les convulsions, le délire peuvent persister jusqu'à la fin.
11 y a également des phénomènes cardiaques bien marqués. Une douleur précordiale intense s'observe souvent au début. L'affaiblissement du cœur et la diminution de forces du pouls, des lipothymies et des syncopes sont les phénomènes que l'on observe très fréquemment. Chez les enfants, ces troubles cardiaques sont particulièrement marqués. Ils rendent le pronostic plus grave, la marche fatale plus rapide. Chez les jeunes sujets on observe parfois seulement du collapsus, comme signe unique de l'empoisonnement.
La terminaison est d'ailleurs loin d'être toujours mortelle. La guérison peut survenir, surtout lorsque les vomissements ont été abondants. La convalescence est souvent très longue, les malades ne se rétablissent qu'avec peine, et sont longtemps sujets à des maux de tête et à des maux d'estomac.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — L'empoisonnement par les champignons détermine souvent une décomposition hâtive des cadavres des individus qui ont succombé à cette intoxication. Des gaz très fétides disfendent le tube digestif, qui est le siège d'une congestion ecchymotique. La muqueuse gastro-intestinale a parfois une teinte violacée uniforme allant s'affaiblissant vers le caecum et disparaissant dans le gros intestin, qui est vide et pâle. L'estomac et l'intestin grêle présentent parfois des plaques gangreneuses, disséminées çà et là.
Le foie est extrêmement congestionné, parfois énorme. Lespoumons, fortement engoués, sont également le siège d'infdtrations sanguines. Des débris de champignons sont parfois encore trouvés dans l'estomac, qui contient en général un peu de liquide brun noii-âtre. Aucune de ces lésions ne peut servir à caractériser l'empoisonnement par les champignons. La constatation seule des spores est pathognomonique.
DIAGNOSTIC. — Sans l'aide des commémoratifs, le diagnostic de l'empoisonnement par les champignons peut être parfois très difficile. On pourra penser à une indigestion simple, lorsqu'il n'existe que des troubles gastro-intestinaux. La présence de débris de champignons,
parfois apparents dans les vomissements, pourra mettre le médecin sur la voie. Il faut savoir d'ailleurs que les champignons non vénéneux peuvent causer de fortes indigestions. En tous cas, il faudra, bien entendu, se conduire comme s'il était avéré que les champignons ingérés étaient d'espèce dangereuse. (Ricliardière.)
Dans certains cas, les vomissements, la diarrhée rizifoime, le crampes douloureuses, le refroidissement, le pouls filiforme simulent exactement le tableau du choléra. En dehors de toute épidémie, les phénomènes nerveux graves, le rétrécissement des pupilles, coïncidant avec des troubles gastro-intestinaux plus ou moins intenses, devront faire penser avant tout à une intoxication.
TRAITEMENT. — Comme dans toutes les intoxications, la première indication est d'évacuer l'estomac. On pratiquera donc, aussitôt que possible, le lavage de l'estomac. Le tartre stibié, qui a été fort employé, pourra rendre également des services. On administrera en même temps des toniques diffusibles.
L'anlidole de la muscarine est l'atropine. Cet alcaloïde fait cesser l'arrêt du cœur, déterminé par l'alcaloïde des champignons. 11 faudra donc donner, soit de la teinture de belladone, soit du sulfate d'atropine, sous forme de granules ou de sirop.
Les injections sous-cutanées d'un demi-milligramme de sulfate d'atropine pourront être administrées, s'il y a intolérance de l'estomac.
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R. WURT2
Professeur agrégé à la Faculté de médecine. Médecin des hôpitaux.
Les empoisonnements alimentaires ont des causes diverses et variées. Tantôt l'aliment ingéré est toxique à l'état frais, ainsi que cela ij'observe pour certaines espèces de poissons exotiques et la cuisson ne détruit qu'en partie sa toxicité. Tantôt, au contraire, l'aliment, de bonne qualité quand il était frais, acquiert des propriétés toxiques au cours des préparations qu'il subit (salaison, fumure) dans un but de conservation. Nous étudierons donc d'abord les aliments frais, toxiques par eux-mêmes, puis les aliments conservés toxiques.
ALIMENTS FRAIS TOXIQUES. — Dans l'échelle des êtres organisés qui servent à l'alimentation de l'homme, les espèces supérieures ne sont pas toxiques. Au contraire les poissons, les zoophytes, les mollusques, les crustacés comprennent de nombreuses espèces toxiques.
Empoisonnements par les poissons. — C'est surtout dans les mers des régions tropicales et dans le Pacifique que l'on a l'occasion d'observer des empoisonnemenis par certaines espèces de poissons.
Aux Antilles, la fausse carangue, la sphyrène et diverses espèces de la famille des labroïdes, les perroquets de mer, ont une chair vénéneuse. Des accidents, même mortels, ont été observés à la suite de l'ingestion de leur chair, même lorsque le poisson était mangé immédiatement au sortir de l'eau. La putréfaction, qui est si rapide dans les climats tropicaux, ne peut même pas être mise en cause.
La sardine dorée, qui habite également la mer des Antilles, devient dangereuse à l'époque du frai. On croit que sa chair est toxique suivant les parages qu'elle fréquente et le genre d'animaux dont elle fait sa nourriture. A la Martinique on la mange, tandis qu'à la Guadeloupe et à Saint-Domingue, elle est considérée comme malsaine. (Martha.)
Il en est de même de la sardine du Sénégal qui peut, à certains moments, donner lieu à des accidents assez graves.
En Océanie, la melette [Meletta venenosa), peu différente du genre-