ACCIDENTS DE LA PUBERTÉ
On considère généralement la première apparition des règles comme une crise redoutable, pouvant occasionner, sur l'instant, des accidents sérieux, et exercer, pour l'avenir, une influence décisive sur la santé des jeunes filles. Si la menstruation est laborieuse, irrégulière, incomplète, on la rend volontiers responsable de toutes les perturbations qui surviennent, même à longue échéance, dans l'organisme.
Il y a là une exagération incontestable : s'il s'agit d'une personne bien portante, qui ne présente aucune tare, la menstruation s'établit sans effort, et elle ne s'accompagne que des troubles observés communément chez la plupart des femmes à chaque époque cataméniale.
Cependant la puberté provoque dans toute l'économie d'importantes modifications : la taille s'accroît, le bassin s'élargit, la jeune fille subit en quelques mois une véritable transformation physique et intellectuelle. Ce développement rapide, intense, affaiblit l'organisme et diminue sa résistance. Dans ces conditions, la tuberculose trouve un terrain tout particulièrement favorable à son évolution. Il se produit à chaque époque menstruelle, et surtout dans les premiers temps, un éréthisme cardio-vasculaire, vraisemblablement d'origine nerveuse, qui entraîne une hypertension artérielle momentanée (Huchard). Il en résulte des congestions de divers organes, qui, dans le poumon, faciliteront le développement de la tuberculose, dans le rein réveilleront d'anciennes lésions de maladies infectieuses du jeune âge, et provoqueront de l'albuminurie. Enfin, s'il existe quelque affection latente du cœur, comme une sténose mitrale, elle se révélera parfois, à cette occasion, avec une surprenante soudaineté.
Le système nerveux est plus particulièrement influencé par la puberté : l'émotivité, la tristesse qui sont assez habituelles au moment des règles, s'exagèrent quelquefois d'une manière inquiétante. Il n'est pas rare de voir apparaître les préoccupations hypocondriaques de la neurasthénie, ou les manifestations variées de l'hystérie. Exceptionnellement, même, on a vu éclater de véritables troubles vésaniques. Ces accidents graves ne s'observent que lorsqu'il existe quelque dégénérescence héréditaire.
Si la menstruation n'apporte par elle-même aucune détérioration réelle dans l'économie, elle met souvent en relief des tares jusque-là demeurées latentes. Loin de provoquer les altérations de la santé générale, elle subit le plus souvent leur influence. Lorsque la menstruation est retardée, languissante, irrégulière, c'est que le développement génital est incomplet. L'absence des règles, leur insuffisance, sont l'effet, et non la cause des perturbations de l'organisme.
D'ailleurs, la crise de la puberté n'épargne guère le sexe masculin :
la tuberculose, les palpitations, la pseudo-hypertrophie du cœur, les déviations du squelette, les diverses maladies infectieuses, y sont tout aussi fréquentes que chez les jeunes filles, et si les affections nerveuses sont plus rares chez les garçons, elles ne sont pas exceptionnelles.
Comme on le voit, les troubles du développement, les tares héréditaires ou acquises dans l'enfance, jouent un rôle prépondérant dans l'éclosion des accidents mis sur le compte de la puberté, et l'apparition des règles ne figure, le plus souvent, que comme une cause occasionnelle, augmentant la vulnérabilité de l'organisme.
Il serait cependant injuste de méconnaître la part réelle de l'influence génitale, proprement dite, dans certains états morbides, aux diverses époques de la vie féminine.
On sait que les travaux d'Andral et Gavarret ont démontré que, depuis la puberté jusqu'à la ménopause, la femme élimine moins d'acide carbonique que l'homme. Aran (1), rapprochant cette conclusion de quelques faits cliniques, considérait l'écoulement menstruel, comme « une excrétion qui a sa raison d'être, à une époque de la vie ». Les recherches cliniques et expérimentales de Chroback ont bien mis en lumière les perturbations apportées dans l'économie par l'ablation des ovaires. Keiffer (2) pense que les glandes utérines ne méritent pas non plus d'être négligées à ce point de vue, et il compare l'excrétion menstruelle à la sécrétion de l'urine et de la sueur. D'après ces auteurs, conformément aux théories de Brown- Séquard sur les fonctions glandulaires, certains produits des glandes génitales seraient résorbés par l'organisme. La viciation, l'insuffisance ou l'absence de ces sécrétions, les anomalies qui se produisent dans leur résorption ou dans leur élimination, seraient de nature à compromettre la santé générale. Charrin (3) s'est fait déjà le défenseur de cette théorie, qu'il applique très ingénieusement à la chlorose ; pour lui, cette maladie, si fréquente à l'époque de la puberté, et dont les rapports intimes avec les troubles de la menstruation ont été signalés depuis longtemps, serait due à une véritable auto-intoxication d'origine génitale.
Cette conception est assurément fort séduisante, mais elles n'est pas à l'abri de toutes les objections. Il est bien difficile, actuellement, de déterminer avec précision la part qui revient, dans la genèse de \la chlorose, aux altérations du sang, à l'aplasie artérielle, et aux lésions des organes génitaux.
Quant aux troubles nerveux si variés de la puberté, psychoses, névroses du système nerveux ganglionnaire, etc., on ne saurait dire
(1) Aran, Leçons cliniques sur les maladies de l'utérus et de ses annexes. Paris,
(2) Keiffer, Archives de physiologie, juillet 1897.
(3) CHAnuiN, Leçons de pathologie appliquées à la clinique. Paris, 1897.
s'ils sont imputables à des intoxications, ou s'ils sont dus à des phénomènes réflexes, ayant leur point de départ dans l'appareil utéro-ovarien.
Hygiène de la puberté. — Elle doit viser moins l'écoulement menstruel que les grands changements qui s'opèrent à cette époque dans l'économie. Les fonctions digestives seront l'objet d'une surveillance spéciale, l'organisme a besoin de puiser dans une alimentation saine, régulière, tonique, les matériaux nécessaires à son développement. On combattra la constipation à laquelle les jeunes filles s'accoutument trop volontiers à cet âge. On surveillera les vêtements, et en particulier le corset, dont la constriction est si préjudiciable à tous les viscères abdominaux. On conseillera, le plus possible, la vie au grand air, les exercices physiques, sans les pousser jusqu'à une fatigue exagérée. Le système nerveux sera l'objet de ménagements proportionnés à l'impressionnabilité du sujet. Il exigera d'autant plus d'attention qu'il sera le siège de quelques troubles, ou qu'il paraîtra enclin aux névroses. L'hygiène morale réclame autant de soins que l'hygiène physique.
Certaines stations thermales exercent une influence favorable sur l'état général des jeunes filles anémiques, au développement lent et difficile : Forges, Orezza, Salies-de-Béarn, Biarritz, la Houillère, Salins, Saint-Gervais, San Moritz, etc.
Si l'écoulement sanguin paraît trop modéré, on donnera un peu de fer dans l'intervalle des époques. Des bains chauds avant les règles en facilitent quelquefois l'évolution.
Les soins locaux ne doivent pas être négligés : lotions, changements de linge, bien que le préjugé populaire les redoute. Doit-on avoir pour l'eau froide la terreur qu'elle inspire à certaines familles? Cette crainte ne paraît nullement justifiée : nombre de femmes font leur toilette locale à l'eau froide, et des lotions froides sur tout le corps, même pendant les règles, sans en éprouver aucun inconvénient sérieux. L'expérience en a été faite d'une manière très concluante dans les divers établissements d'hydrothérapie, où les douches froides sont administrées régulièrement, même pendant les périodes menstruelles. Juhel-Rénoy a justement signalé l'innocuité des bains froids systématiques durant les règles, chez des typhoïdiques, varioleuses ou scarlatineuses, et j'en ai fait moi-même bien souvent l'expérience. Les lavements froids et les injections froides pourraient exercer une action réfrigérante locale, propre à modifier l'écoulement, mais les lotions cutanées ou les douches ne présentent pas de danger.
Il est bon d'accoutumer les jeunes filles à vivre, autant que possible, de la vie commune pendant leurs règles, tout en évitant les fatigues exagérées. On ne devra jamais oublier que la femme est plus fragile, plus vulnérable dans les périodes cataméniales, mais, sauf quelques indications qui relèvent le plus souvent d'accidents locaux
antérieurs, rien n'exige d'une manière absolue le repos et la réclusion, quand la perte sanguine est modérée et exempte de toute complication.
La plupart des médicaments réclamés par diverses circonstances générales ou locales, peuvent parfaitement être pris au moment des règles, comme à d'autres époques.