L. VAILLARD
Médecin principal de l'armée, Professeur du Val-de-Gràce.
La chaleur atmosphérique portée à un certain degré détermine chez l'homme et les animaux des troubles morbides plus ou moins graves, souvent mortels, que l'on désigne sous le nom d'insolation, de coup de chaleur.
Ces accidents, qu'il ne faut pas confondre avec le coup de soleil (érythème cutané fugace dû à l'action vive des rayons solaires), sont communs dans les armées. On les observe sous toutes les latitudes, non seulement clans les pays où l'élévation excessive de la température constitue la caractéristique du climat, mais aussi dans les régions tempérées, et même à leur limite septentrionale. Toutefois, c'est dans les régions tropicales ou chaudes, notamment aux Indes, qu'ils sont communs et graves. Les médecins militaires anglais ont cité maint exemple de régiments qui, surpris en marche parla chaleur, ont semé leur effectif sur la route et perdu jusqu'à 60 hommes dans la môme journée. La gravité de ces accidents se mesure parla mortalité qu'ils entraînent : 42 p. 100 (Barclay); 33 p. 100 (Buttler); 50 p. 100 Swift). Sur 504 cas réunis par Hill, 259 se sont terminés par la mort. Leur fréquence est également grande sur le littoral de la Chine et de l'Indo-Chine; il est en ces pays des heures du jour où on ne peut s'exposer au soleil sans encourir le risque d'une insolation mortelle : de 1890 à 1896 le corps expéditionnaire du Tonkin en a compté 345 cas avec 34 décès. Sur la côte atlantique des États-Unis certaines années exceptionnellement chaudes (1837, 1847, 1872) ont été marquées par le nombre considérable de décès dus àla chaleur. A New-York, en 1887, la population eut à subirdix-huitjours consécutifs de chaleur torride au sein d'une atmosphère saturée d'humidité; le thermomètre marquait 37° à l'ombre et deux fois il s'éleva à 43°. Pendant cette période, 500 personnes périrent (L. Colin). Quelques voies maritimes, la mer Arabique et surtout la mer Rouge, sont fréquemment en été le théâtre de pareils accidents ; à bord des paquebots des passagers succombent au coup de chaleur dans leur chambre. En Algérie l'insolation a fait de nombreuses victimes parmi les troupes durant la phase guerrière de la conquête; lors d'une expédition du maréchal Bugeaud en 1836, 200 hommes furent frappés en quelques heures, 11 se suicidèrent.
Le coup de chaleur n'est point rare en Europe, même par les
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latitudes de Paris, Bruxelles et Londres: les travailleurs des champs, les ouvriers que leur profession expose auxardeursdu soleil, les soldats en marche sont particulièrement frappés. En 1853, un bataillon belge accomplissant une marche de quatre lieues sème les deux tiers de son effectif sur la route; 19hommes succombent. En 1854, 100 hommes d'un bataillon de chasseurs sont atteints par la chaleur pendant le court trajet de Vincennes à Paris; 9 meurent. En 1859 (campagne d'Italie) plus de 2 000 hommes d'une division française tombent sur les rangs dans la journée du 4 juillet, au passage du Mincio. En 1873, près de Charleville, une colonne prussienne perd 18 hommes au cours d'une seule marche. Dans les diverses régions de France, la période des manœuvres militaires est marquée, presque chaque année, par des accidents mortels dont le nombre s'est élevé parfois jusqu'à 14 pour l'ensemble des troupes mises en mouvement. Les accidents semblent être encore plus fréquents et plus graves dans l'armée allemande; en sept années on y a relevé 773 cas de ce genre, dont 116 suivis de mort (15 p. 100 : Hiller) (1).
ETIOLOGIE. — C'est toujours aux périodes les plus chaudes del'année qu'on l'observe. Aux Indes les formes graves se manifestent avec fréquence en mai et juin, par des températures qui varient de 34° à 40° et même 45°. Le danger est grand lorsque le temps est lourd, chargé d'humidité, circonstance qui diminue 1 evaporation sudorale et, par suite, la déperdition de calorique. Le coup de chaleur atteint surtout les sujets exposés à la radiation solaire pendant la marche ou le travail. Mais il frappe aussi les individus abrités, sédentaires sous la tente, dans des baraques ou des maisons; les mêmes faits s'observent au Tonkin et on les a plusieurs fois signalés en Algérie, particulièrement dans les camps, sous des tentes trop étroites, encombrées ou trop hermétiquement closes, quand les hommes reposent sur le sol nu. Dans ces conditions les sujets inhalent un air dont la température excède de 3, 5 et même 9 degrés celle de l'air que respire un homme debout (Guyon) (2). Les accidents peuvent même survenir la nuit, dans l'immobilité, montrant ainsi que l'action directe du soleil n'est point nécessaire à leur production ; on sait d'ailleurs que la chaleur artificielle produit les mêmes effets chez les individus exposés à un foyer de calorique intense (mécaniciens, chauffeurs, soutier des bateaux à vapeur, etc.).
Dans les pays tempérés, le coup de chaleur ne se manifeste en général qu'à la période la plus chaude de l'été, pendant le jour, et presque exclusivement chez les sujets soumis à l'irradiation solaire. Cependant Duclaux (3) a vu à Villefranche (Haute-Garonne) de nom-
(1) Hillbh, Du coup de chaleur dans les marches. Bruxelles, 1887.
(2) Guyon, Acad. des sciences, t. LXV.
(3) Duclaux, Acad. des sciences, 1 s g ! .
breuses personnes qui n'avaient pas quitté leur appartement succomber sous l'influence d'une chaleur excessive.
Parmi les troupes, les accidents s'observent habituellement dans les deux circonstances suivantes :
l°Au moment des revues et des cérémonies militaires : les hommes, en grande tenue, chargés du sac et des armes, contraints à l'immobilité, sont soumis à l'influence de la chaleur et de la radiation solaire, n'ayant pour abriter leur tête qu'une coiffure bien propre, surtout autrefois, à entretenir une température excessive autour de la calotte crânienne;
2° Pendant les marches et les manœuvres. Les fantassins sont alors plus atteints que les cavaliers, en raison de l'accroissement de chaleur produit par la marche et de ce fait aussi que, respirant plus près du sol, ils inhalent un air plus échauffé. La marche en colonnes serrées favorise les accidents : les hommes placés au centre sont soustraits à l'action rafraîchissante des courants atmosphériques et subissent en outre l'augmentation de température que crée la masse de ceux qui les entourent. Bien que moins exposés, les hommes à cheval sont parfois atteints, surtout les cuirassiers dont l'armure emmagasine et concentre la chaleur.
Il n'est pas nécessaire que la température extérieure soit excessive pour que le coup de chaleur se produise; en bien des épisodes elle ne s'élevait guère au-dessus de 24 à 25° à l'ombre, mais'atteignait en certains cas 30°. Les accidents apparaissent surtout par les temps orageux, le ciel étant plutôt nuageux que lumineux et l'atmosphère saturée d'humidité. Dans l'immense majorité des cas ils surviennent pendant la marche et plus encore après le repas qui coupe la halte; d'autres fois ils n'éclatent qu'au moment d'un arrêt, dès que le fantassin se débarrasse de son fardeau pour se délasser. En certains cas, enfin, les effets du coup de chaleur ne se manisfestent qu'une heure ou deux après la fin de la marche; l'homme a poursuivi sa route n'accusant que de la fatigue et une céphalée violente, il se couche et c'est au repos, au gîte ou à la caserne, lorsqu'il est soustrait à la chaleur extérieure, que les troubles graves apparaissent.
SYMPT0MAT0L0GIE. — Les accidents dus à la chaleur se présentent à des degrés divers, suivant l'intensité de la cause, la durée de son application et aussi une certaine part individuelle tenant à la susceptibilité des organes du sujet atteint.
Sous la forme la plus légère, ils se traduisent par de la faiblesse générale, des vertiges, des éblouissements, de la gène respiratoire avec douleurs constrictives à l'épigastre; la face est congestionnée, vultueuse, baignée de sueurs ; les carotides et les temporales sont animées de battements énergiques. Ou bien c'est une syncope plus ou moins prolongée ; le malade tombe brusquement, la face pâle, le
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corps couvert de sueurs, la respiration entrecoupée, singultueuse ou suspirieuse. En général ces troubles n'ont pas de suite et disparaissent après quelques instants de repos à l'ombre ou dans un endroit frais ; mais ils peuvent marquer le début de phénomènes plus graves.
A un degré plus prononcé, après une phase prémonitoire caractérisée par de l'anxiété précordiale, des vertiges, de la céphalée et une sensation d'étouffement, l'homme chancelle, tombe sans connaissance, dans un état comateux, les membres en résolution ou agités de mouvements convulsifs. Le pouls est plein, vibrant, rapide. La respiration est accélérée, dyspnéique, avec râles muqueux disséminés dans les poumons ; un peu d'écume rosée sort parfois des lèvres. La peau est chaude, couverte d'une sueur abondante, la face turgide et vultueuse. Les pupilles sont tantôt largement dilatées, tantôt contractées. Des vomissements peuvent se produire ainsi que des selles involontaires. La température centrale s'élève souvent audessus de 39°. Cet état peut persister, s'aggraver et aboutir à la mort ; mais en général il se dissipe après quelques instants ou plusieurs heures, laissant à sa suite une sensation de courbature, de la céphalée et de la dépression cérébrale.
Dans les formes les plus graves les accidents évoluent parfois d'une manière réellement foudroyante : presque sans prodromes l'homme pâlit, tombe sans connaissance, exécute des mouvements respiratoires rapides, puis expire en quelques minutes. Habituellement l'attaque est précédée d'un ensemble de symptômes dits prémonitoires qui traduisent l'action progressive de la chaleur. C'est d'abord de la lassitude générale, une céphalée intense, des vertiges, de la confusion des idées, des envies incessantes d'uriner; puis de l'anxiété précordiale, une constriction thoracique, la gêne respiratoire, l'obscurcissement de la vue, l'incertitude de la marche. Les artères de la tête et du cou sont soulevées par des battements énergiques ; le cœur palpite d'une manière tumultueuse et violente. La face se congestionne, les conjonctives s'injectent. La respiration devient de plus en plus difficile, l'homme titube et tombe lourdement dans un état comateux complet, les membres inertes, la sensibilité éteinte dans tous ses modes. Les muqueuses et parfois la face se cyanosent. La poitrine est soulevée par de grands mouvements inspiratoires, ou bien la respiration est courte, saccadée, bruyante et l'auscultation fait entendre des râles humides disséminés dans les poumons. Le pouls est irrégulier, à peine sensible ; à la région précordiale on perçoit un murmure confus où il est difficile de distinguer le caractère des bruits du cœur. La peau est sèche, brûlante, et donne à la main une sensation désagréable. Après quelques instants ou quelques heures, le coma persistant toujours, la mort arrive par les progrès croissants de l'asphyxie. C'est dans ces cas, aussi bien dans l'Inde qu'en Algérie,
que l'on a vu la température centrale s'élever à 40°, 41°, 42°, 43°, 44e et même 45° pendant la vie ; ces chiffres ont été fréquemment notés (1).
Dans d'autres circonstances la mort survient au milieu de symptômes différents. Après les signes précurseurs déjà indiqués, le malade tombe sans connaissance, la face pâle, livide, les yeux fixes et hagards, la pupille contractée. La respiration est anxieuse, entrecoupée; le pouls petit, filiforme; la peau froide, enduite d'une sueur visqueuse. Le cerveau délire. La nuque estraide; les mâchoires sont serrées, les membres contractures ou agités de convulsions, tantôt partielles, tantôt généralisées. Le malade succombe dans un accès épileptiforme ou après un coma absolu. Des faits de ce genre ont été observés à Paris, à la suite d'une revue passée à Longchamp et relatés par Lacassagne (2).
Les troubles morbides dus à la chaleur semblent donc intéresser de prime abord le système nerveux (céphalée, vertiges, lassitude générale, anxiété respiratoire, palpitations artérielles et cardiaques, coma ou délire), et quelquefois se concentrent presque exclusivement sur lui comme dans la forme signalée en dernier lieu. Mais le plus ordinairement ils se continuent par des désordres respiratoires qui aboutissent à l'asphyxie progressive, d'où le nom d'« asphyxie par la chaleur» donné parfois à ces accidents. Ces symptômes s'accompagnent d'une élévation de la température centrale qui a pu atteindre 43, 44 et même 45°.
Dans les cas mortels l'évolution des accidents est de courte durée. Elle peut être soudaine, presque foudroyante ; c'est l'éventualité la plus rare. Habituellement elle s'accomplit en quelques heures, entrecoupée souvent de rémissions trompeuses et suivies d'une aggravation brusque qui conduit à la mort.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. —Les lésions constatées à l'autopsie consistent en une hyperémie très vive de tous les organes, surtout dans les poumons, les méninges et le cerveau. Les poumons présentent l'état asphyxique ; ils sont gorgés de sang noir, œdémateux, hémorragies et, en certains cas même, ressemblent à la vue et au toucher à deux énormes caillots de sang. Dans les cavités pleurales et péricardiques on a rencontré des exsudations séreuses et sanguinolentes. Parfois (Wood, Zuber) le cœur a été trouvé vide, rétracté, sec, d'une dureté ligneuse; mais dans ces faits l'autopsie n'a pu être pratiquée que quelques heures après la mort et on sait que chez les
(1) Zuber, à Biskra, a constaté 44° dans le rectum pendant la vie et 45° une demiheure après la mort. — Dowler (Nouvelle-Orléans) relève pendant la vie : 40°, 43°, 45°, et dans un cas après la mort, 43°, 5. — Leyvick (Indes), dans cinq cas pendant la vie : 41°,5, 43°, 43°, 41°, 5, 41°, et une fois, après la mort, 44°,5. — Wood, 42°, 5, 43°, 40°, 41°, 5, 43«, et après la mort, 43°, 5.
(2) Lacassagne, Le coup de chaleur (Soc. méd. des hôp., 1877).