‹ Traité de médecine et de thérapeutiqueChapitre 26 sur 57 · L. THOINOT · texte numérisé non relu

L. THOINOT

Médecin des hôpitaux de Paris

La seule définition qui convienne à la suette miliaire — dont la nature intime nous échappe encore — est celle qui embrasse l'ensemble de ses caractères cliniques et épidémiologiques.

La suette miliaire est donc une maladie endémo-épidémique, localisée exclusivement à quelques régions de la France et de son voisinage immédiat, et se traduisant par trois symptômes majeurs : les sueurs, un érythème polymorphe avec miliaire, et des phénomènes nerveux.

HISTORIQUE. — C'est en France, terre d'endémo-épidémie suettique, qu'il faut chercher presque toute l'histoire médicale de la suette.

Le xvme siècle, qui vit éclorela suette en France, a produit d'excellentes descriptions de l'affection, dont la physionomie si tranchée, tout autant que la nouveauté, étaient bien faites pour forcer l'attention des observateurs.

La première étude à citer est celle de Bellot : An febri putridœ Picardis suette die 1 se sudori fera? parue à Paris en 1733.

Boyer et Vandermonde, en 1750 et en 1759, ont donné également de bons tableaux de l'affection qu'ils avaient observée, l'un à Beauvais, l'autre à Guise (Aisne).

Ces études n'ont plus qu'un intérêt historique.

Il en est tout autrement de la description que Rayer a faite de l'épidémie de l'Oise (1821), description magistrale, base de toutes nos connaissances actuelles sur la clinique de la suette.

Dubun de Peyrelungue a fourni une bonne étude de la même épidémie. Barthez, Landouzy, N. Gueneau de Mussy, ont publié une remarquable étude de la suette observée par eux en Seine-et-Marne (1).

(1) Gaz. méd., 1839.

326 L. ÏHOINOT. — SUETTE MILIAIRE.

Parrot a été Fhistoi ien exact et consciencieux de la suette périgourdine de 1841 (1).

La suette du Poitou, de 1845, a été l'occasion d'un grand nombre de mémoires dont les principaux sont ceux de Gaillard, Orillard, Loreau, Grisolle, Arlin, Gigon.

L'épidémie de 1849 iaiis la Somme, l'Aisne et l'Oise, a servi de thème au livre de Foucart (1854).

Parmi les mémoires suivants, nous citerons encore celui de Galtier (de Castelnaudary) (1866), celui de Ardoin (1880), rédigé à propos de l'épidémie d'Oleron, épidémie qui a donné lieu encore à un mémoire de Pineau (1882).

D'autres noms sont à citer aussi que le lecteur trouvera dans le courant de cet article : tels ceux de Taufflieb (de Barr) (1849), deBucquoy (1853), de Iuefferd (de Montbéliard) (1854), de Coural (de Saint-Chinian) (1867-1868), de Mazuel (du Puy-de-Dôme) (1876), etc., etc.

L'épidémie du Poitou de 1887, a donné naissance à une série de mémoires de MM. Brouardel, Thoinot, Parmentier, Hontang (2). M. Girode a donné une excellente relation d'un épisode de la même épidémie poitevine en 1888 (3).

Nous citerons enfin les articles d'ensemble de M. Doléris (4) et de M. L. Colin (5). Ce dernier article forme une remarquable monographie de la suette.

Ces indications n'ont pas la prétention d'être complètes : elles ne comprennent que les mémoires principaux utilisés pour la rédaction de cet article. La bibliographie complète de la suette, d'ailleurs assez restreinte, a été réunie par M. Colin. Nous renvoyons en outre le lecteur à nos publications et à celle faite en commun avec M. le docteur L. Hontang (6). Il y trouvera l'indication et des extraits de mémoires oubliés ou ignorés, que de longues recherches dans les Archives de l'Académie de médecine nous ont permis de remettre en lumière.

GÉOGRAPHIE MÉDICALE ET ÉPIDÉMI0L0GIE GÉNÉRALE DE LA SUETTE. — A. Les origines. — C'est en 1712 à Montbéliard que la suette miliaire paraît avoir fait sa première apparition, d'après Allioni (7).

Puis viennent les faits de Dunkerque, indiqués par Mead, qui les désigne sous le nom de fièvre de Dunkerque, « laquelle était, suivant

(1) Parrot, Histoire de l'épidémie de suette miliaire qui a régné en 1841 dans le déparlement de la Dordoyne (Mém. de l'Acad. de méd., t. X, 1843, p. 386).

(2) P. Brouardel et L. Thoinot, Acad. de méd., 1887 et Comité consult. d'hyg. publ., 1887. — L. Thoinot et L. Hontang, Mémoire cité ci-dessous. — Parmentier, Rev. de méd., 1887.

(3) Girode, Comité consult. d'hyg. publ., 1888.

(4) Doléris, Dict. de méd. et de chir. de Jaccoud, article Suette.

(5) L. Colin, Dict. encyclop., article Suette.

(6) L. Thoinot, Rev. de méd., 1889. — L. Thoinot et L. Hontang, Rev. d'hyg., 1887.

(7) Allioni (Tractatio de miliarium origine, progressu, naturâ et curatione, 1758) rapporte que cette épidémie fut décrite dans les Acta Helvetica, vol. II, p. 76, par Binninger, médecin du prince de Montbéliard. La description de cet auteur fut publiée après sa mort par son neveu le Dr Berdat (citation empruntée à Foucart).

lui, de même espèce que la suette anglaise des xve et xvie siècles » (Foucart).

En 1718, la suette miliaire apparaît pour la première fois en Picardie, et cette fois nulle contestation n'est à élever sur la légitimité de l'affection. Cette suette des Picards, qui se montra dans le Vimeux (Saint- Valéry), et envahit bientôt toute la Picardie par une marche continue de 1718 à 1733, était bien la suette miliaire : la description de son historien Bellot ne laisse sur ce point aucun doute.

La suette miliaire des Picards était-elle (faisant même abstraction des faits, mal connus dans leurs détails, de Montbéliard et de Dunkerque) une nouvelle venue dans la pathologie médicale?

Ici se pose l'étude sommaire des rapports de la suette anglaise avec la suette miliaire, telle que nous la connaissons depuis le xvme siècle.

La suette anglaise, d'après les documents consignés par M. L. Colin, tient dans une période de soixante-sept ans, pendant laquelle elle eut cinq manifestations.

Limitée d'abord à la seule Angleterre, épargnant même l'Ecosse et l'Irlande, elle s'étendit ensuite au continent pour revenir enfin dans son foyer originel et s'y éteindre.

Les épidémies purement anglaises sont celles de 1485-1486, 1507, 1518. En 1529, la suette anglaise envahit une grande partie du continent européen.

En 1551, la suette anglaise eut sa dernière manifestation.

« L'affection éclatait soudainement, caractérisée par une sueur fétide, profuse, avec sensation de brûlure à l'épigastre, soif intense, céphalalgie, agitation générale, bientôt suivie de collapsus, de tendance irrésistible à un sommeil qui était considéré comme l'avant-coureur fatal de la mort ; le pouls, que les médecins osaient à peine explorer par crainte de refroidir les malades, était vif, fréquent, inégal; la respiration gênée, fréquente, entrecoupée de sanglots, indiquait, dès le début, l'imminence de l'asphyxie, et la mort survenait sans doute à la fois par syncope cardiaque, et par syncope respiratoire ; les cadavres se décomposaient avec une rapidité extraordinaire. » (L. Colin.)

Les cas de guérison étaient rares : en certaines localités la suette anglaise tuait la moitié de la population.

D'éruption, il n'y en avait ordinairement pas trace, ou tout au plus constatait-on parfois une Jruption sans caractères déterminés.

Telle était la suette anglaise, aujourd'hui disparue.

Faut-il admettre que notre suette française n'est qu'un écho lointain de cette terrible maladie, une descendante dégénérée singulièrement dans son allure symptomatique? Ozanam, Hecker (1834), Littré (1835), Anglada, rejettent cette assimilation. Rayer est bien près de l'admettre. Foucart et Colin l'acceptent. Ce dernier auteur voit une seule et même famille morbide dans l'antique morbus cardiacus (ne siècle av. J.-C), la suette anglaise des xv® et xvie siècles, et la suette miliaire des xviii6 et xix° siècles. De la suette anglaise à la suette des Picards, il voit une transition dans le Herzldhmung (paralysie cardiaque) de Rœttingen en 1802, décrite par Sinner, et dont les principaux symptômes furent : palpitations, angoisses, défaillances, éruption miliaire et mort rapide.

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