‹ Traité de médecine et de thérapeutiqueChapitre 28 sur 57 · L. THOINOT. — SUETTE M1LIA.IRE · texte numérisé non relu

L. THOINOT. — SUETTE M1LIA.IRE

I. Guériscn. — Il est inutile d'insister sur ce mode de terminaison,, suffisamment étudié ci-dessus.

IL Mort. — C'est là un des points les plus intéressants de l'histoire de la suette.

Rayer avait vu la mort survenir aux deuxième, troisième et quatrième jours, rarement au delà ; quelques-uns des malades étaient morts en trente ou quarante heures, un en quatorze heures.

Barthez, Landouzy et Gueneau de Mussy ont vu la mort survenir en vingtquatre heures ; ordinairement du troisième au quatrième jour, au milieu de violentes constrictions épigastriques, de suffocations et de délire.

Parrot s'exprime de la façon suivante : « Ces cas... ont été foudroyants ; quand ils n'ont pas tué en trois heures, ils ont tué en six, et quand ils ont épargné leurs victimes le premier jour, ils l'ont frappée le deuxième, le troisième ou le quatrième. »

Mort foudroyante, ou mort rapide, en somme mort avant l'éruption ou tout à fait au début de celle-ci, tels sont les phénomènes principaux que présente la suette mortelle ; la mort tardive, celle qui apparaît après le quatrième ou le cinquième jour, survient seulement dans la suette à paroxysmes éruptifs, et à l'occasion d'un de ces paroxysmes. L'éruption parue — ou la série des paroxysmes éruptifs terminée — le danger prend fin le plus souvent. Le tableau de la suette foudroyante est vraiment terrifiant. Un individu, jusque-là en pleine santé, est brusquement saisi de sueurs prof uses ; la température s'élève rapidement et à un degré élevé ; il y a agitation, délire intense et surtout intensité maxima des phénomènes nerveux si spéciaux de la suette : étouffements, constriction épigastrique, palpitations : en quelques heures le sujet peut être tué. Ailleurs la mort est différée ; elle n'est que rapide : le malade n'est enlevé qu'après vingt-quatre ou quarante-huit heures de cette scène effrayante.

Au lieu d'être terrassé dès l'invasion, ou dans les heures qui la suivent, par la violence de l'infection suettique, le sujet peut ne succomber qu'au moment du paroxysme éruptif. Le début n'avait présenté rien de particulier, et tout semblait annoncer un cas moyen. Tout à coup, le deuxième, troisième ou quatrième jour, alors que l'éruption est proche, la maladie prend tout à coup une allure différente : la fièvre s'allume, les sueurs inondent le lit du malade; les étouffements augmentent, le délire apparaît, expansif et bruyant; l'épigastre est comme serré dans un étau, et en quelques heures ie malade est enlevé.

S'il a échappé au danger de la première éruption, le malade n'est pas quitte encore : les éruptions successives, s'il s'en produit, ramèneront la même intensité des symptômes, le même danger, et le malade pourra encore succomber dans une crise analogue à celle que nous venons de décrire.

C'est au milieu des phénomènes nerveux intenses que nous avons décrits que le malade succombe ordinairement. Mais la scène n'est pas toujours identique. Rayer a esquissé un tableau des phénomènes préagoniques qu'il est bon de reproduire « ... La face était vultueuse et colorée, les yeux étaient saillants et rouges, les artères temporales battaient avec force, la pupille était contractée et immobile, et les malades succombaient en peu d'heures dans le coma, dans un délire furieux, ou frappés de paralysie... »

Nous avons ailleurs signalé les phénomènes convulsifs toniques (trismus ou contracture généralisée) qui, dans les cas de Mazuel et de Parmentier, ont précédé la mort de peu d'instants.

L'hyper thermie paraît être la règle, au moment de la mort, d'après les quelques observations thermométriques recueilliespar Mazuel, etc.

III. Rechutes. — Rayer les signalait déjà; plusieurs auteurs les ont notées après lui (Foucart, Parrot, etc.).

Le temps exact qui sépare la rechute de la fin delà première atteinte n'est guère noté par les auteurs, et cette évaluation est difficile. Il paraît d'ailleurs en général assez court.

La rechute paraît en général bénigne : Parrot n'a perdu aucun de ses malades faisant une rechute. Elle s'annonce par les mêmes signes que la première atteinte et évolue comme elle, peut-être plus vite et plus simplement.

Rayer, Foucart, Parrot, M. Parmentier attribuent la rechute à une alimentation intempestive : rien n'est moins démontré.

5° DURÉE. — Il est bien difficile de fixer une durée moyenne à l'évolution de la suette, et la chose ne peut être tentée que pour la suette normale évoluant vers la guérison ; dans la suette mortelle, l'affection est brusquement interrompue en plein cours, à des dates et suivant des modes que nous ferons connaître.

Dans la suette normale d'intensité moyenne — car il y a des types bénins abrégés — la période d'invasion dure de deux à six jours, ordinairement quatre, en terme moyen.

La période d'état, c'est-à-dire la période éruptive, prend fin quand, l'éruption pâlissant, l'état général s'améliore, la fièvre tombe, et le malade demande à quitter le lit.

Cela se produit à des moments variables : à la fin du premier septénaire, plus souvent du second, a dit Rayer : vers le huitième ou dixième jour de la maladie, d'après ce que nous avons vu dans le Poitou.

Mais la durée de la période éruptive est prolongée naturellement par les éruptions en séries, que Galliard a vu s'effectuer pendant une semaine.

Quant à la convalescence, elle est des plus longues, et si l'on entend par fin de la convalescence la disparition de toutes les perturbations apportées par la suette dans l'organisme, c'est par semaines

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et par mois qu'il faut compter; peut-être même un ou deux ans suffisent-ils à peine à effacer toute trace (Dp Bucquoy, de Péronne).

6° FORMES CLINIQUES. — Rayer décrivait deux formes de suette : ce qu'il appelle l'espèce bénigne, d'une part ; les espèces graves, malignes ou insidieuses de l'autre.

Parrot a admis une suette bénigne et une suette grave ; la suetlo bénigne était la seule que connaissait Foucart, qui n'imaginait pas que la suette pût tuer.

A côté de ces variétés, fondées sur la bénignité ou l'intensité de l'affection, on a admis des variétés fondées sur les symptômes mêmes. On a décrit de la sorte :

La forme inflammatoire : la suette passait jadis pour une maladie phlogislique nécessitant la saignée ;

La forme gastro-intestinale : c'est la suette telle que la voyait Foucart ;

La forme rémittente : c'est la suette de Parrot.

Nous proposons de ranger les variétés cliniques de la suette sous les trois chefs suivants :

1° Variété suivant V intensité des symptômes : suette commune, suette ambulatoire ; suette foudroyante ;

2° Variété suivant Vâge : suette infantile ou rubéolique ;

3° Anomalies de la suette : suettes frustes.

1° Variétés suivant l'intensité des symptômes. — La suette commune est celle qui a servi de type à toutes nos descriptions : elle comporte l'ensemble des symptômes de l'affection, variables d'ailleurs dans leur taux et leur intensité, et va de la suette bénigne — pendant laquelle le malade s'alite quelques jours avec des sueurs, de la faiblesse, de la céphalalgie, une éruption — à la suette grave et même mortelle tuant à la première crise éruptive ou aux suivantes.

A côté de cette suette commune, deux variétés sont à distinguer : l'une tout à fait bénigne, l'autre tout à fait grave. *

Dans la suette ambulatoire, c'est debout, presque sans interrompre son travail que l'individu fait sa maladie, et dans la grande majorité des cas c'est en plusieurs temps, par poussées, que l'éruption se constitue. Cette éruption est d'ailleurs le plus souvent très discrète : quelques plaques miliaires disséminées çà et là, surtout au visage, aux poignets, aux mains, constituent tout l'exanthème. Des sueurs légères se montrent avant chaque poussée, et ces deux phénomènes, sueur, éruption miliaire, constituent presque à eux seuls tout le tableau.

De la suette foudroyante — et nous entendons par là celle qui tue en quelques heures, au premier ou au deuxième jour, qui, grave dès l'invasion ne cesse pas de l'être un instant et conduit le malade sans trêve et d'un seul trait rapide de la santé complète à la mort — nous ne dirons rien ici : cette forme a été étudiée ci-dessus, quand nous avons parlé de la mort dans la suetto

2° Variétés suivant l'âge. — Chez les enfants, dans l'épidémie de 1887 et d'après nos recherches bibliographiques dans bon nombre d'autres épidémies antérieures, la suette a revêtu chez les enfants une forme un peu spéciale et dont l'apparence pourrait, au premier coup d'œil, en imposer pour la rougeole : c'est la forme que nous avons appelée suette infantile ou rubéolique. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette question.

3° Suettes frustes : suettes anomales . — Comme il y a des scarlatines frustes, on a décrit des suettes frustes : suette sans éruption, suette sans sueurs. Nous avons dit ce qu'il fallait penser de ces formes, au moins rares à coup sûr, en traitant des sueurs et de l'éruption.

ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — Le caractère le plus saillant est la rapidité de la putréfaction des cadavres d'individus morts de la suette.

Dès que la mort survient, le corps se couvre de lividités, de plaques ecchymotiques ; parfois encore il se fait par la bouche et les orifices du nez des écoulements ayant l'apparence d'hémorragies, contenant peu de bulles d'air.

Le cadavre exhale bientôt une insupportable odeur de putréfaction qui, dans toutes les épidémies, nécessite l'inhumation rapide.

Quant aux altérations anatomiques, leur histoire fort incomplète — les épidémies de campagne se prêtant mal à ces recherches — peut se résumer en deux mots : pas des lésions macroscopiques dont il faille sérieusement tenir compte, à l'exception de la tuméfaction et du ramollissement de la rate, que Parrot trouva six fois sur dix dans ses autopsies.

DIAGNOSTIC. — Le diagnostic de la suette en ses foyers endémoépidémiques est facile tant la physionomie de cette affection est tranchée. A vrai dire, seules la rougeole et la scarlatine peuvent donner et ont donné le change, causant, la rougeole surtout, des confusions regrettables.

a. Rougeole. — A un moment donné, la suette, quand l'éruption est morbilli forme, ressemble pour quelques heures, et si l'examen est unique et superficiel, à la rougeole : il suffit de quelque attention et d'une visite nouvelle pour éviter l'erreur. Mais chez l'enfant la ressemblance va plus loin que chez l'adulte : la suette prend davantage encore pour quelques moments le masque objectif de la rougeole et donne le cJ-ange, si, mis en éveil par d'autres cas de suette, on ne cherche pas les caractères distinctifs pourtant bien nets de la suette rubéolique (c'est ainsi que nous avons dénommé cette forme clinique) et de la rougeole. M. Brouardel et moi-même, avons longuement insisté sur cette variété, et M. Hontangluio consacré une excellente thèse basée sur les faits recueillis en 1887.

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La distinction se fonde sur l'évolution de la maladie, si nette quand on la suit : incubation courte, sueurs, phénomènes nerveux, éruption précoce, marche de cette éruption qui ne garde pas longtemps l'apparence rubéolique pure ; terminaison foudroyante quelquefois, et enfin fréquence de la rougeole dans les antécédents du malade.

b. Scarlatine. — Tout ce qui vient d'être dit pour la rougeole s'applique à la scarlatine. L'éruption de la suette est quelquefois scarlatiniforme, et donnerait le change si on s'en tenait, ce qu'on fait trop souvent, pour fonder son diagnostic, aux seuls caractères objectifs présents lors de l'instant de la visite. Au fond le diagnostic est aisé entre suette et scarlatine.

PRONOSTIC. — ■ La suette est une affection essentiellement traîtresse. Il n'existe aucun phénomène sur lequel on puisse établir le pronostic individuel : les cas légers, ou plutôt les cas d'apparence légère, peuvent avoir, aussi souvent que les cas d'apparence grave, une terminaison funeste et les accidents fatals peuvent se développer en l'espace de quelques heures, en dehors de toute prévision. La règle pratique est donc de s'interdire absolument de formuler le pronostic d'un cas de suette.

La gravité d'une maladie, c'est le rapport pour 100 des décès aux cas. Quelle est la gravité de la suette?

M. L. Colin en a bien fixé les termes. D'une façon générale, en envisageant en bloc un certain nombre d'épidémies, de 1847 à 1868, M. L. Colin obtient le chiffre de 13 p. 100, et cette moyenne se trouve vérifiée ou à peu près dans quelques épidémies :

Épidémie de l'Oise (1821) : 5 p. 100.

— de Seine-et-Marne (1839) : 12 p. 100.

— de la Dordogne (Parrot) : 8 p. 100.

A côté de ces faits, d'autres nous montrent des suettes d'une bénignité incroyable : telle l'épidémie décrite par Foucart où un seul décès survint sur 1500 malades — et des suettes d'une gravité effroyable : telles les épidémies de Breurey (1847 : vingt-huit morts sur quatrevingt-dix malades, soit 31 p. 100); du canton deBernayenl852 (deux communes ont vingt-six cas dont seize décès, soit 78 p. 100) ; du couvent de Viriville : sept cas, cinq morts en moins de trente-six heures. A Moulismes (canton de Montmorillon), nous avons eu, en 1887, une gravité de 33 p. 100.

On a remarqué généralement que la gravité était plus grande au début qu'à la fin des épidémies.

TRAITEMENT. — Le traitement prophylactique de la suette n'est autre que celui des maladies infectieuses en général : isolement du malade, désinfection pratiquée largement, et s'étendant aux objets à l'usage du malade et au local habité par lui.

Quant au traitement médical il est encore aussi peu établi que possible, et nulle part n'éclate mieux qu'ici l'insuffisance de nos notions ctiologiques sur cette affection : le médecin n'a aucun guide théorique pour assurer la conduite qu'il doit tenir.

Il faut, à notre avis, rejeter etla méthode évacuante (ipéca) etla méthode antipyrétique (sulfate ûo quiniae}, qui, tour à tour, ont été en usage et ont passé, bien à tort, pour méthodes spécifiques.

Le mieux est d'éviter d'exagérer la sudation en enfouissant les malades sous un amas de couvertures, comme cela se pratique journellement à la campagne ; de rester dans l'expectative tant que la suette garde sa physionomie régulière, et d'intervenir énergiquement par l'hydrothérapie (affusions froides, drap mouillé, bains froids) dès que Thyperpyrexie et les phénomènes nerveux graves apparaissent.

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