GRIPPE
PAR
A. NETTER
Professeur agrégé à la Faculté de médecine de Part*: Médecin de l'hôpital Tenon.
DÉFINITION. — Depuis le milieu du siècle dernier les mots de grippe et d'influenza ont servi à désigner une maladie épidémique caractérisée avant tout par son extrême généralisation et sa rapide excursion à la surface du globe
Cette affection donne lieu à des symptômes complexes indiquant la participation des principaux appareils, mais localisés surtout du côté des voies aériennes et du système nerveux. De courte durée et ordinairement de peu de gravité, la grippe peut être accompagnée ou suivie d'accidents très sérieux, et son apparition se traduit, somme toute, par une augmentation très marquée du nombre des décès.
La dernière épidémie de 1889-1890, épidémie que nous ne pouvons encore considérer comme définitivement close, a réveillé l'attention générale sur cette singulière pandémie et si elle n'a pas suffi à élucider complètement l'histoire de cette affection, elle a certainement permis de préciser certains points, de rectifier beaucoup d'idées erronées.
Nous n'avons garde d'oublier que les mots grippe, influenza sont, d'autre part, couramment employés dans d'autres circonstances, qu'il y a de petites épidémies de grippe dont les symptômes se rapprochent fort de ceux que l'on observe dans la grippe pandémique, qu'un ensemble symptomatique en tous points analogue peut frapper des individus isolés et qu'en ce cas encore le mot de grippe est fréquemment employé.
Nous rechercherons si entre ces trois termes : pandémie, épidémie circonscrite, maladie isolée, il existe autre chose que des analogies, s'il n'est pas possible d'y voir trois formes d'une même maladie.
Mais cette discussion ne pourra être entreprise utilement que plus tard et, nous le répétons, nous ne nous occuperons d'abord que de la grippe pandémique.
La définition que nous donnons de la grippe est conforme à celle qu'ont adoptée la plupart des auteurs qui ont traité ce sujet soit dans
des monographies, soit dans des traités de pathologie. Parmi les monographies inspirées par les épidémies précédentes ou l'épidémie actuelle, nous citerons particulièrement celles de Peacock (1), de MM. Grasset (2) et Tessier (3), de Kusznezow (4). Les remarquables articles de Monneret et Fleury (5), Biermer (6), Parkes (7), nous ont rendu des services auxquels il convient de rendre hommage.
HISTORIQUE. — On trouvera dans Gluge (8), dans Ozanam (9), dans Hirsch (10), dans Thompson (11), et dans grand nombre d'auteurs la liste plus ou moins longue des épidémies de grippe.
Nous ne saurions en donner ici la reproduction, et il nous paraît utile d'en indiquer seulement les principales et les mieux étudiées.
Hirsch pense que la première relation suffisamment détaillée dune épidémie de grippe doit être placée en 1173. De cette épidémie on trouve des descriptions anglaises, allemandes et italiennes.
Dans le cours du xive siècle Hirsch cite les épidémies de 1323, 1328, 1387.
Dans le suivant, celles de 1404, 1411 (le tac ou horion), 1414, 1427 (ladendo). L'épidémie de 1510 fut répandue à peu près universellement en Europe. Il en fut de même de celles de 1557, de 1574 et de 1580. Cette dernière s'étendit aussi en Asie et en Afrique. Elle aurait fait périr 9000 habitants à Rome. Toutes ces épidémies ont été désignées sous le nom de coqueluche par les contemporains français. Le xvne siècle vit les épidémies de 1627, la première où l'on fasse mention de l'extension du mal en Amérique, 1658, 1675, 1688, 1693. Willis nous donne la description de l'épidémie de 1651 ; Sydenham, Ettmuller, ont décrit celle de 1675.
La grippe se montra à diverses reprises pendant le xvme siècle, en 1709, 1710, 1729-1730 (Loew), 1732-1733, 1737-1738, 1742-1743, 1757-1758, 1761-1761 (Baker), 1708 (Heberden), 1775-76 (Fothergill, Stoll, Franck), 1780-1782, 1788, 1789, 1799-1800. L'épidémie de 1733 fut décrite en Angleterre par Huxham, en France par Jussieu. Elle y était désignée sous le nom follette.
(1) Peacock, The Influenza or épidémie catarrhal fever of 1847-48. London, 1848.
(2) Grasset, Leçons sur l'influenza. Montpellier.
(3) Teissier, La grippe-influenza, étiologie, formes cliniques, traitement. Paris, 5393, Lyon.
(4) Kusznezow et Hermann, Influenza eine geschichtliche und klinische Studie (traduit par Drozda). Wien, 1890.
(5) Monneret et FLEURY,Compendium de médecine.
(6) Biermer, Influenza, in Handbuch der Pathologie und Thérapie de Wirchow, V.
(7) Parkes, Influenza, in Reynolds System of medicine, I, 1870.
(8) Gluge, Die Influenza oder Grippe, 1837.
(9) Ozanam, Histoire médicale générale et particulière des maladies épidémiques, 1835.
(10) Hirsch, Handbuch der historisch geographischen Pathologie, I, 1881.
(11) Thompson, Annals of Influenza, 1852.
364 A. NETTER. — GRIPPE.
Les mots d'infïuenza et de grippe furent employés pour la première fois lors de l'épidémie de 1742. L'épidémie de 1782 était venue d'Astrakan en passant par Tobolsk. Elle se déclara à Pétersbourg en février, apparut en Allemagne et en Angleterre en mai, en France en juillet, en Italie, Espagne et Portugal en septembre. Elle régna, selon Frank, sur le monde entier en dirigeant sa marche de l'est vers l'ouest et du nord vers le sud.
Depuis le début de ce siècle les principales épidémies de grippe ont été signalées en 1803 (Laënnec) ; 1830-1832, 1833, 1836-1837 (Nonat, Graves); 1841, 1847-1848 (Peacock); 1850-1851 et 1889-1890.
L'histoire de la grippe de 1889-1890 est présente à l'esprit de tous. Signalée dans le courant du mois de mai 1889 en Asie centrale chez les ouvriers du chemin de fera Bockhara, la grippe fait son apparition en Sibérie et dans la partie orientale de la Russie vers le 15 octobre. On l'observe dès le début de novembre à Pétersbourg et à Cronstadt, où elle devient vraiment très abondante vers le milieu du mois. En décembre la maladie est signalée dans tout le reste de l'Europe et elle a même traversé l'océan Atlantique et pénétré dans les États-Unis. Le 17 novembre, les premiers cas sont constatés à Paris, le 11 et le 12 novembre à Berlin et à Vienne, à la fin du mois à Londres. Entre la date du premier cas et celle du maximum de l'épidémie il s'écoule généralement plusieurs semaines. Cette particularité nous montre combien il est difficile d'inscrire d'une façon précise sur une carte les progrès de l'épidémie.
Le fait de la marche progressive de l'épidémie de l'est vers l'ouest n'en est pas moins solidement établi (1).
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES ÉPIDÉMIES. — L'étude comparative de ces épidémies témoigne de leurs grandes analogies. Elle établit que Vinfluenza peut se voir dans tous les pays, à toutes les latitudes, sous tous les climats, qu'elle survient en toutes saisons. L'intervalle qui sépare les épidémies est plus ou moins long et ne présente rien de cyclique. Chaque épidémie parcourt en général les diverses contrées de l'Europe et n'épargne pas les autres continents. La progression du mal est rapide, et cette progression a été d'autant plus rapide
(1) Les travaux publiés à l'occasion de la dernière épidémie sont très nombreux. Parmi les plus importants nous citerons :
En France, le rapport de M. Proust à l'Académie de médecine (avril 1892), celui de MM. Kelsch et Antony, La grippe dans l'armée.
En Angleterre, les deux rapports de Parsons, en 1891 et 1893. Report of the influenza épidémie of 1889-1890 et 1889-1892 {Local government Board).
En Allemagne, le rapport publié par Leyden et Gutmann au nom de la Société de médecine interne; celui de Friedrich dans les travaux de l'Office sanitaire.
En Suède, le travail de Linroth dans les Archiv fur Hygiaene, 1893>
En Hollande, le rapport de Wertheim Salomonson et De Rooij {Weeckblaa van het Nederlandich Tidschrift voor Geneeskunde, 1893).
En Danemark, le mémoire de Gahlsen {Ugeskrift for Laeger, 1890).