A. GILBERT
Professeur agrégé de la Faculté de médecine de Paris Médecin de l'hôpital Broussais.
L'on doit à Escherich (1) la découverte d'un microbe d'une importance primordiale, le Bacterium coli commune, plus commodément appelé colibacille (Chantemesse et Widal).
Tout d'abord regardé comme un parasite intestinal inoffensif, sinon utile, cet organisme a bientôt été reconnu capable d'acquérir des propriétés nocives et ainsi s'est enrichie d'un chapitre nouveau la médecine pathogénique.
LE COLIBACILLE. — Le colibacille se cultive avec la plus grande facilité dans les milieux ordinairement usités en bactériologie, le bouillon, la gélatine qu'il ne liquéfie pas, la gélose, le sérum, la pomme de terre sur laquelle il forme une couche épaisse et jaunâtre. Son développement est plus rapide et plus intense que celui du bacille d'Eberth (2).
Comme le bacille d'Eberth, d'ailleurs, il est mobile, mais généralement moins, étant pourvu de cils (fig. 34) moins nombreux (Klemensievicz) ; comme lui, il se colore aisément sous l'action des teintures d'aniline et se laisse facilement décolorer par l'alcool ; comme lui, enfin, il offre un polymorphisme étendu, et affecte tour à tour soit la forme de bacilles légèrement amincis aux extrémités, uniformément colorés, soit la forme dite en navette, munie d'un espace clair, central, soit, ainsi que dans les cultures jeunes, celle de coccus ovoïdes et de filaments, soit, ainsi que dans les vieilles cultures celle de grains arrondis (fig. 33).
(1) Escherich, Die Darmbacterien des Neugeborenen und Saûglings (Fortschr. d. Medicin, 1885, S. 515).
(2) Pour les indications détaillées des caractères de culture du colibacille, voir les Traités de bactériologie, les excellentes revues de Widal, de Wurtz, de Kiessling et la thèse de Macaigne. — Widal, Le colibacille (Gaz. hebd., 1892, p. 2). — Wurtz, Le Bacterium coli commune (Arch. de méd. exp., 1893, p. 131). — Kiessling, Das Bacterium coli commune (Hygienische Rundschau, 15 août et 1er septembre 1893). — Macaigne, Le Bacterium coli commune. Th. doct. Paris, 1892.
A. GILBERT. — COLIBACILLOSE.
Plus vigoureux dans sa pullulation que le bacille d'Eberth, celui d'Escherich est également plus résistant aux agents physiques, notamment à la chaleur (Chantemesse et Widal), et aux agents chimiques tels que lu soude, les acides citrique, phénique, chlorhydrique, sulfurique,. nitrique (Dunbar), et arsénieux (Wurtz).
Fig. 33. — Polymorphisme du colibacille.
Culture de 24 heures sur gélose.
(850 grossissements.)
Fig. 34. — Colibacille pourvu
de ses cils.
(850 grossissements.)
Les modifications qu'il fait subir aux milieux dans lesquels il est cultivé ont été partiellement déterminées.
Il attaque et transforme certaines substances azotées, la caséine (Escherich et Kohler), les peptones, mais demeure sans action sur l'urée (Achard et Renault). Aux dépens des peptones il donne naissance à divers corps entre lesquels l'ammoniaque, qui impose aux bouillons peptonisés la réaction alcaline, et l'indol (Kitasato), que ne produit pas le bacille d'Eberth ou qu'il produit à faible dose et tardivement.
Le colibacille fait fermenter les sucres, glycose, lactose, etc. Parmi les corps qui résultent de leur décomposition, il faut citer l'acide lactique, lequel est dextrogyre. C'est à une abondante production de cet acide, que le lait ensemencé avec le colibacille doit sa coagulation et que la gélose lactosée et rendue violette par l'addition de teinture neutre de tournesol doit sa prompte et vive coloration rouge. Le bacille d'Eberth attaque aussi la glycose, mais faiblement (Brieger), et l'acide lactique auquel il donne naissance est lévogyre (Blachstein) ou inactif (Péré). Il demeure à peu près sans effet sur la lactose, si bien que, cultivé dans le lait, il le laisse à l'état liquide (Chantemesse et Widal) et que semé sur la gélose lactosée et tournesolée, il lui laisse sa teinte violet améthyste (Wurtz).
A la multiplication du colibacille sont liées et la formation de substances odorantes, auquelles les cultures empruntent leur féti-
LES PARACOLIBACILLES. 623
dite et le développement de gaz particulièrement abondants dans les milieux sucrés et la production de toxines chimiquementindéterminées, mais connues dans leurs effets biologiques (Gilbert) (1).
L'intoxication qu'elles permettent de réaliser chez le lapin comprend trois phases successives : la première est marquée par de l'affaiblissement musculaire allant jusqu'à la résolution complète, par des tremblements fibrillaires, de la mydriase, de l'anesthésie cutanée et sensorielle, par une somnolence progressive aboutissant au coma.
Dans la deuxième phase, à ces symptômes s'ajoutent des secousses convulsives, du nystagmus, de l'hyperexcitabilité réflexe de la peau et des organes des sens.
Enfin, à la troisième phase, le inyosis remplace la mydriase et se produit une contracture tétanique généralisée, d'une violence inouïe, lui se prolonge jusqu'à la mort.
La respiration cependant, tout d'abord accélérée, devient ensuite ample et saccadée, puis se suspend à l'apparition de la crise tétanique. Le cœur est peu modifié et bat encore, quoique faiblement, après l'ouverture des animaux (Gilbert). Il n'en est pas de même chez la grenouille dont les poisons colibacillaires ralentissent les battements cardiaques (Roger) (2).
Les lapins chez lesquels l'intoxication a été portée assez loin pour que la crise tétanique apparaisse, succombent toujours immédiatement. Lorsque les deux premières phases, au contraire, n'ont pas été dépassées, les symptômes qui appartiennent à celles-ci se dissipent rapidement, les animaux sortent de l'intoxication aiguë pour entrer dans une intoxication chronique dont les principales manifestations sont la somnolence, la perte des forces, l'émaciation et la diarrhée. Cet état peut aboutira la guérison, mais le plus souvent la mort dans l'hypothermie en est la conséquence et à l'autopsie l'intestin se montre congestionné, semé d'ulcérations et d'escarres (Gilbert).
LES PARACOLIBACILLES. — Le bacille d'Escherich n'est pas isolé dans le monde des microbes. Autour de lui gravitent des types microbiens qui s'en écartent par des dégradations successives, au point de n'avoir plus de communs avec lui que quelques caractères.
C'est ainsi que la mobilité, le pouvoir d'engendrer de l'indol, la propriété de faire fermenter les sucres et notamment la lactose, peuvent complètement ou incomplètement, et à des degrés divers, isolément ou simultanément, manquer à des microorganismes qui, lorsqu'ils se placent à l'extrême éloignement du colibacille pur, ne
(1) Gilbert, Des poisons produits par le bacille intestinal d'Escherich (Bull, de la Soc. de biol., 25 février 1893).
(2) Roger, Produits solubles du Dacillus coli communis, leur action sur la grenouille (Bull, de la Soc. de biol.. 6 mai 1893).
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Je rappellent plus que par leur morphologie et l'aspect de leurs cultures dans les milieux liquides et solides.
L'on ne sait actuellement les liens qui unissent ces types paracolibacillaires au colibacille d'Escherich. Nul n'a montré encore que l'on pouvait enlever ou restituer au colibacille la mobilité, le pouvoir indoligène, la fonction fermentatrice. Il ne semble pas toutefois que ces mutations ne puissent êlre artificiellement effectuées, quelque jour. M. Gessard n'a-t-il pas réussi à faire perdre au bacille pyocyanique séparément ou simultanément les facultés qu'il possède, de fabriquer de la pyocyanime, de la matière fluorescente verte ou du pigment vert jaunâtre et n'a-t-il pas établi que l'on peut obtenir, ainsi des types modifiés capables de se perpétuer par descendance, c'est-à-dire de constituer des races ? Le bacille virgule du choléra, d'autre part, ne présente-t-il pas un type immobile à côté du type mobile ordinaire? En présence de ces notions l'on ne peut se défendre de considérer comme possible, sinon probable, l'hypothèse que les paracolibacilles et le colibacille se rattachent au même type ancestral. Mais il faut reconnaître que nous ignorons et les influences sous lesquelles se sont faites les déviations du type originel et le degré de fixité des types effectués.
La liste de ces types serait longue, si pour l'établir on ne tenait pas seulement compte de l'existence ou de la non existence de telle ou telle qualité biologique, mais encore du degré de celle-ci. Il semble que ces microbes soient dans un perpétuel devenir, si bien que rarement des échantillons se superposent dans le nombre et le degré de leurs propriétés. A n'envisager que le défaut complet de l'un ou de plusieurs des caractères du colibacille pur, on peut reconnaître à côté de lui cinq types principaux:
Le paracolibacille du premier type diffère du Baclerium coli commune par son immobilité. Il présente d'ailleurs deux variétés : l'une donne sur la gélatine des colonies épaisses, blanc jaunâtre et sur la pomme de terre de nombreuses bulles de gaz ; cette variété opaque n'est autre que le bacille lactique, décrit par Pasteur dès 1857 (1), étudiée ensuite par Hueppe, puis par Escherich (2), sous le nom de Bacillus laclis aerogenes\ l'autre donne sur la gélatine des colonies minces et bleutées; à cette variété transparente se rattache le bacille d 'endocardite de MM. Gilbert et Lion. Le paracolibacille du deuxième type se distingue du colibacille par son impuissance à engendrer de l'indol (Achard et Renault) (3), Gilbert et Lion) (4) ; celui
(1) Il découle donc des connaissances que nous possédons aujourd'hui sur le colibacille et les paracolibacilles que le premier type du groupe a été isolé par Pasteur.
(2j EscniîiucH, loc. cit.
(3) Renault, Du Baclerium coli dans l'infection urinaire. TU. doct. Paris 1893, p. 56.
(i) Gilbert et Lion, Contribution à l'étude des bactéries intestinales [Bull delà Soc. de biol., 18 mars 18931.
DISTRIBUTION DANS LA NATURE ET ROLE PHYSIOLOGIQUE. 6»i7
du troisième type par son défaut d'action sur la lactose (Gilbert et Lion) ; celui du quatrième type par la privation de deux des qualités du colibacille, à savoir par son immobilité et son inaptitude à produire de l'indol (Gilbert et Lion); enfin, celui du cinquième type par l'absence de trois des propriétés du colibacille, c'est-à-dire par son immobilité, par son incapacité à faire de l'indol et par son inaction sur la lactose (Gilbert et Lion).
Gomme le colibacille, les paracolibacilles donnent naissance à des substances toxiques ; mais celles qu'engendrent les variétés du premier type ont été seules étudiées par MM. Gilbert et Lion (1), (Wurtz et Leudet) (2), (Denys et Brion) (3).