DISTRIBUTION DANS LA NATURE ET ROLE PHYSIOLOGIQUE
Il n'est pas de microbes qui soient plus répandus dans la nature que le colibacille (nous avons ici en vue le type pur et les types paracolibacillaires).
Il habite normalement le tube digestif de l'homme et de la plupart des animaux, depuis la bouche jusqu'à l'anus. '
On sait que l'estomac est extrêmement riche en germes; que le duodénum en contient deux fois moins (4) ; que du pylore jusqu'à la valvule de Bauhin leur nombre ne cesse de s'accroître, qu'il atteint ainsi son apogée dans l'iléon, puis qu'il s'abaisse brusquement à partir du caecum (5) (Gilbert et Dominici) (6). Dans ces divers segments du tube gastro-intestinal l'espèce colibacillaire se montre prépondérante.
Les autres espèces, assez nombreuses dans l'estomac, se raréfient dans l'intestin grêle, puis disparaissent à peu près complètement dans le gros intestin.
Les fèces de l'homme et des animaux fournissent ainsi fréquemment des cultures pures de colibacille.
Bien que moins peuplées que le chyle iléique, elles sont, chez certains animaux tels que le chien et plus encore chez l'homme, riches à ce point que l'on a évalué à 12 ou 15 milliards le chiffre des colibacilles
(1) Gilbert et Lion, Deuxième noie sur un microbe trouvé dans un cas d'endocardite {Bull, de la Soc. de biol., 1889).
(2) Wurtz et Leuhet, Recherches sur l'action pathogène du bacille lactique [Ardu de méd. exp.y 1891, p. 415J.
(3) Denys et Buion, Sur leprincipe toxique du Bacillus laclis aeroyenes [La cellule, t. VIII, 2° fasc).
(4) Sans doute à cause de la dilution de son contenu par la bile, le suc pancréatique et les sucs de l'intestin lui-même.
(5) Il faut vraisemblablement chercher dans l'appauvrissement du contenu intestinal en substances nutritives, la raison de cette raréfaction des bactéries dans la dernière portion du tube digestif. L'on conçoit que la concurrence vitale entre les germes en devienne plus active et que la disparition des espèces et des individualités chétives en soit la conséquence.
(«i) Gilbert et Dominici, Recherches sur le nombre des microbes du tube digestif (Bull, de la Soc. de biol., 10 février 1894).
Pâfl A. GILBERT. — COLIBACILLOSE.
que ce dernier élimine chaque jour par la voie intestinale (Gilbert et Dominici).
L'on conçoit aisément que directement ou indirectement la peau et les muqueuses, notamment celles des parties génitales, puissent être souillées par ces bactéries; qu'il en puisse être de même du lait, dans lequel effectivement on rencontre à côté du bacille lactique immobile le colibacille mobile (Gilbert et Lion) ; qu'il en puisse être ainsi des vêtements et des objets; qu'il en soit ainsi enfin du sol, des plantes et des eaux.
Inversement, les voies digesfives des nouveau-nés ne demeurent pas longtemps stériles : la bouche de l'enfant rencontre fatalement pendant l'accouchement et à sa suite, même avant que le lait ne le lui ait apporté, le colibacille qu'entraîne avec la salive la déglutition, si bien que quelques heures déjà après la naissance (Eschcrich) l'intestin renfsrme le germe qui ne le déshabitera plus (1).
Ultérieurement, par l'eau, par le lait, et de cent autres manières, la bouche se contamine incessamment, et par suite est contaminée la totalité du tube digestif, le suc gastrique de l'adulte n'étant pas plus colibacillicide que celui du nouveau-né (Gilbert) (2).
Il y a tout lieu de penser, étant donnée la puissance d'action du colibacille sur les peptones, la lactose, etc., que ce germe représenté dans les voies digestives de l'homme par des milliards d'individus, prend une part considérable aux modifications que subissent dans l'estomac et l'intestin les substances alimentaires. Son rôle est-il utile, comme on l'a prétendu et travaille-t-il pour son hôte? Gela est peu vraisemblable. Selon toute probabilité il se comporte en commensal nuisible, s'emparant à son profit d'une partie de la matière nutritive et élaborant dans le tube digestif comme in vitro, outre des gaz et des substances odorantes dont la présence se révèle dans les fèces, des produits toxiques.
D'après M. Denys ces produits seraient arrêtés et détruits par 1 epithclium intestinal. Il est probable cependant que partiellement, sinon en totalité, ils sont résorbés, transportés par la veine porte au foie qui en annihile une certaine proportion et laisse passer le reste dans la circulation générale de laquelle les reins l'éliminent.
Si dans l'état de santé, les toxines colibacillaires sont inoffensives, l'on conçoit qu'il n'en soit plus de même lorsque l'épithélium intestinal est desquamé, le foie et les reins altérés et insuffisants. Et, à la vérité, les principaux symptômes de l'insuffisance hépatique et de
(1) D'après Walthcr Schild l'infection de l'intestin par la voie anale précéderait l'infection parla voie buccale. De dix à dix-sept heures en moyenne après la naissance on trouverait dans l'ampoule rectale divers microbes entre lesquels le colibacille. Ces germes proviendraient principalement de l'air des salles et de l'eau des bains.
(2) Gilbert, Action de l'acide chlorhydriquc sur les microbes {Bull, delà Soc. de biol.. novembre 1894).
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l'urémie, le coma, les convulsions, les troubles pupillaires, l'hypothermie, constituent les traits les plus saillants du tableau de l'intoxication colibacillaire expérimentale.
ROLE PATHOGÈNE. — Mais l'action pathogène du colibacille ne se résume pas dans l'auto-intoxication qui peut découler de son parasitisme physiologique.
L'équilibre grâce auquel l'organisme humain et le colibacille vivent en commun est souvent rompu en faveur de ce dernier.
Les récentes acquisitions de la microbiologie permettent de supposer qu'il peut en être ainsi, soit lorsque le colibacille acquiert dans l'économie une virulence anomale due à des modifications physicochimiques, survenues dans les milieux qu'il habite, soit lorsqu'il est introduit dans l'organisme après avoir subi hors de lui une exaltalion de sa virulence, soit lorsque la barrière épithéliale qui tapisse les cavités qu'il peuple est affaiblie dans sa vitalité ou détruite, soit enfin lorsqu'il s'est immiscé dans des tissus dépourvus d'éléments cellulaires adaptés à leur protection contre lui.
Nombreuses sont les lésions et nombreux les symptômes que l'action du colibacille est capable de faire apparaître. Le tube digestif qui est son habitat d'élection est par lui principalement frappé ; mais il peut aussi envahir les glandes qui comme le foie en sont tributaires, des parties génito-urinaires externes s'étendre aux voies génitales ou urinaires profondes, enfin, en empruntant les canaux vasculaires, gagner les organes les plus éloignés.
Affections du tube digestif. — Signalé comme cause de l'amygdalite chronique (Lermoyez, Helme et Barbier) (1), accusé de prendre une certaine part dans la formation des fausses membranes de l'angine scarlatineuse (Bourges) et des syphilides diphtéroïdes de la gorge (Hudelo et Bourges), rencontré en association avec le streptocoque dans un abcès pharyngé (Widal) à la production duquel il avait sans doute contribué, car il est doué de qualités pyogènes, le colibacille joue vraisemblablement un rôle plus important que cela ne découle des documents actuels, dans la pathogénie des affections des voies digestives supérieures.
Dans la genèse des affections de la portion inférieure du tube digestif sa place, par contre, est d'ores et déjà reconnue considérable.
On sait qu'il est capable de donner naissance à la diarrhée simple, aiguë ou chronique, au choléra nostras (Gilbert et Girode) (2), au choléra infantile (Lesage) et à la dysenterie nostras (Marfan et Lion).
(1) Lermoyez, IIelme et Barbier, Un cas d'amygdalite chronique colibacillaire (Bull, de la Soc. mèd. des hôp., 1894, p. 449). Le germe incriminé par les auteurs était dépourvu du pouvoir indoliogène et répondait par conséquent à notre paracolibacille du deuxième type.
(2) Gilbert et Girode, Contribution à l'étude clinique el bactériologique du choléra nostras (Bull, de la Soc. mèd. des hôo. 1894Ï.
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Le syndrome cholérique est l'expression symptomatique la plus accomplie de son activité morbide. Fréquemment son évolution est traversée par des complications qui peuvent être dues au colibacille également et qui sont la marque de sa diffusion dans l'économie.
Il en est ainsi de la broncho-pneumonie et delà pneumonie (Gilbert et Girode, Sevestre et Lesage, Renard (1), Marfan et Nanu (2), de la pleurésie (Gilbert et Girode), delà phlébite des sinus (Thiercelin) (3),, des abcès du cerveau (Sevestre et Gastou).
Dans la série animale, comme dans l'espèce humaine, du moins chez le lapin (Netter), la vache (Jensen, Gaffky), la poule (Limnès), le colibacille a été également accusé de pouvoir occasionner la diarrhée et le choléra.
Expérimentalement les mêmes effets peuvent être obtenus chez les animaux de laboratoire tels que le lapin ou le cobaye par l'inoculation du colibacille des fèces normales de l'homme dans les veines, dans le péritoine ou sous la peau (Escherich), dans la trachée (Jeanselme) (4), dans les plèvres (Wurtz), ou dans les voies biliaires (Gilbert et Dominici). L'inoculation pratiquée par la voie stomacale donne les mêmes résultats à la condition que le colibacille utilisé soit exalté dans sa virulence, recueilli par exemple dans les selles d'individus affectés de choléra noslras (Gilbert et Girode).
Parmi les animaux expérimentalement inoculés, certains meurent rapidement au milieu d'accidents diarrhéiqueset de phénomènes comateux avec les lésions d'une violente entérite (Escherich) ; d'autres survivent aux effets immédiats de l'infection et guérissent complètement ou succombent ultérieurement très amaigris après avoir présenté des symptômes paralytiques qui sont la conséquence d'une myélite centrale (Gilbert et Lion). L'on a été ainsi conduit à supposer que les paralysies dites intestinales, c'est-à-dire rencontrées au cours des diarrhées et des entérites relevaient également d'une lésion médullaire causée par la baclérie d'Escherich ou par ses poisons (Gilbert et Lion).
L'action irrita tive exercée sur l'intestin par le colibacille et son pouvoir diarrhéigène (5), sont essentiellement fonctions des toxines qu'il élabore. Effectivement, les animaux inoculés avec des bouillons dans
(1) Renard, Contribution à l'étude des broncho-pneumonies d'origine intestinale. Th. doct. Paris, 6 avril 1894.
(2) Dans les broncho-pneumonies et pneumonies qui marquent fréquemment la fin du choléra nostras et du choléra infantile, ont été décèles tantôt le colibacille seul, tantôt le pneumocoque, le streptocoque ou les staphylocoques isolés ou associés, tantôt le colibacille réuni à un ou plusieurs de ces germes infectieux secondaires.
(3) Dans un cas de phlébite des sinus, Thiercelin a noté la présence du colibacille et du streptocoque.
(4) Jeansixme, Recherches inédites.
(5) Il est curieux de constater que, de môme que l'urée est diurétique, les toxines du bacille d'Escherich sont purgatives.
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lesquels il a vécu et débarrassés de sa présence par filtra lion, lorsqu'ils ne sont pas intoxiqués, par des doses massives, dans quel cas ils sont emportés au milieu d'une crise tétaniforme, succombent avec de la diarrhée et de l'hypothermie et présentent à l'autopsie un intestin vivement irrité, parfois même semé d'ulcérations et d'escarres (Gilbert).
Si le colibacille est capable d'infecter l'organisme et de l'intoxiquer, après avoir forcé la barrière épithéliale normale de l'intestin, il n'y a pas lieu d'être surpris de le voir entrer en scène lorsque la paroi intestinale est altérée par un processus morbide antérieur.
Dans le choléra asiatique, son intervention secondaire est si commune, qu'Emmerich a pu commettre l'erreur de le considérer comme l'agent réel de cette affection (1).
Dans la fièvre typhoïde, il envahit ordinairement les ganglions mésentériques et la rate, parfois d'autres organes, contribue à coup sûr au développement de l'appareil symptomatique ordinaire de la maladie et crée un certain nombre de ses complications.
Dans les autres affections ulcératives de l'intestin, la dysenterie, la colite, la typhlite et l'appendicite, la tuberculose et le cancer, il peut, d'une part, de même que dans la dothiénentérie, provoquer la péritonite partielle ou générale, en traversant les tissus altérés (Malvoz) (2) ; d'autre part — et le fait a été établi pour l'appendicite par M. Achard (3) — émigrer par la voie vasculaire suscitant sur son passage la pyléphébite adhésive ou suppurative, l'hépatite suppurée, l'endocardite, les abcès des poumons, enfin, après sa diffusion dans la grande circulation, une véritable pyémie se traduisant par des suppurations de siège varié.
Dans l'étranglement herniaire, il franchit l'intestin nécrosé, pénètre dans le sac, puis dans la grande cavité péritonéale et enfin dans l'économie entière, occasionnant le choléra herniaire, l'hypothermie, la congestion pulmonaire etc. (Clado) (4).
Chez les animaux, par la ligature de l'intestin, on provoque une semblable migration du colibacille que l'on retrouve notamment dans les poumons congestionnés (Wurtz).
Dans la perforation intestinale, qu'elle soit occasionnée par l'étranglement de l'intestin, l'appendicite, la fièvre typhoïde ou toute autre
(1) Le germe isolé par Emmerich chez les cholériques de Naples, différait par son immobilité du Bacterium coli typique et n'était autre, sans doute, que le paracolibacille du premier type.
(2) Malvoz, Le Bacterium coli commune comme agent habituel des péritonites d'origine inlestinale (Arch. de méd. e-xp., 189L, p. 593).
(3) Achard, Infection hépatique compliquant l'appendicite ; pathogénie des abcès arcolaires du foie (Bull, de la Soc. méd. des hôp., 16 nov. 1894).
(4) Clado, Bactérie de l'infection herniaire (Conjr. fr. de chir., 1889. Voiume publié en 1890, p. 620).
Il n'est pas douteux que la bactérie de l'infection herniaire incriminée par Clado, fioit la bactérie d'Escherich.
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cause, le rôle du colibacille relatif au développement de la péritonite et à l'évolution des accidents mortels, sans être exclusif, est à coup sûr souvent prépondérant et en tout cas beaucoup moins effacé que ne le veut Barbacci (1).
La question de savoir si le colibacille est capable à lui seul d'amener la péritonite ou s'il ne peut produire cette lésion qu'à la faveur de la présence des matières fécales dans la cavité péritonéale, ainsi que le voudraient les recherches expérimentales de Lamelle (2), est secondaire dans l'espèce (3).
Affections du foie. — A l'état physiologique, les germes intestinaux ne remontent qu'à une faible hauteur dans le canal cholédoque, mais que le cours de la bile vienne à être entravé par un obstacle mécanique, que la composition du liquide biliaireetle fonctionnement de son appareil d'excrétion viennen t à être modifiés par une maladie grave, l'infection ascendante des voies biliaires pourra s'effectuer (4). Sans doute, ici encore le bacille d'Escherich n'intervient pas d'une façon exclusive, mais d'une façon prédominante ; il n'est pas le parasite unique, mais le grand parasite du milieu biliaire. Il donnera naissance à l'angiocholite et à la cholécystite isolées, ou associées, suppurées ou non, selon le degré de sa virulence (Gilbert, Girode (5), et Dominici) (6). La cholécystite, à son tour, pourra avoir pour conséquence la formation de calculs, si bien que l'on entrevoit le colibacille comme un facteur pathogénique important de la lithiase biliaire (Gilbert et Dominici )(7).
Dans un certain nombre de cas d'ailleurs les limites des voies biliaires seront franchies, le colibacille pénétrera dans le sang, la colibacillémie fréquente dans les entérites et à laquelle se rattachent, ainsi que nous l'avons vu, diverses complications du choléra colibacillaire sera réalisée et expliquera la possibilité de l'apparition d'une endocardite, d'une péricardite, d'une méningite, etc.
Expérimentalement, l'angiocholite et la cholécystite peuvent être réalisées par l'inoculation dans le cholédoque de cultures de coli-
(I)Bardacci, Ueber Aetiologie und Pathogonese der Peritonitis (Centralbl. f. allgm* Phys. und palh. Anat, 12 octobre 1893).
(2) Laruelle, Étude bactériologique sur les péritonites par perforation (La ceïlule, 1889, p. 59).
(3) Ajoutons à cette liste déjà longue, des lésions occasionnées par le Baclerium coïi au niveau de la portion inférieure du tube digestif, que ce germe est l'agent pathogène habituel de la phlébite hémorroïdaire (Hartmann et Lieffring) qu'on le rencontre fréquemment dans les abcès de l'anus, isolé ou associé à d'autres microbes, notamment au bacille tuberculeux (Passet, Muscatello, Hartmann et Lieffring, Lannelongue et Achard).
(4) L'infection des canaux pancréatiques a été également constatée.
(5) Gilbert et Girode, Contribution à l'étude bactériologique des voies biliaires (Bull, de la Soc. de biol., 1890). — Des mêmes, Des angiocholites infectieuses ascendantes, suppuratives (Bull, de la Soc. dehiol., 1891).
(6) GiLBERTctDoMiNici, De l'angiocholite et de la cholécystite colibacillaires (Bull. de la Soc. de biol., 20 janvier 1894).
(7) Gilbert et Dominici La lithiase biliaire est-elle de nature microbienne? (BulL de la Soc. de biol., 1894).