CHAPITRE II
CHANCRE SIMPLE
Définition. — Sous les noms de chancre simple (Fournier), de chancre mou, de chancre non infectant, de chancrelle (Diday), de chancroïde (Clerc), on décrit une affection ulcéreuse occupant presque toujours les organes génitaux externes, auto-inoculable, fréquemment accompagnée d’adénopathie et ne produisant jamais de phénomènes d’infection générale.
Longtemps confondu avec le chancre infectant ou syphilitique dans le chaos de la maladie vénérienne, le chancre simple en a été séparé par Ricord et par Bassereau. Cette opinion dualiste, bientôt adoptée en France par l’immense majorité des médecins, rencontre encore à l’étranger quelques opposants.
Description clinique. — Le chancre simple est caractérisé par une ulcération d’étendue variable, de forme généralement circulaire, mais fissuraire dans certaines régions, les plis radiés de l’anus par exemple. Ses bords sont sinueux, d’aspect dentelé lorsqu’on les examine à la loupe, entamés à l’emporte-pièce, ou même taillés à pic et quelquefois décollés ; la peau du voisinage est souvent rouge, enflammée; la limite même de l’ulcération est souvent marquée par un mince liséré d’un jaune clair. Le fond du chancre est irrégulier, vermoulu (A. Fournier), de coloration grisâtre, d’aspect pultacé, en raison de la présence à sa surface de détritus de tissus formant une sorte de fausse membrane infiltrée de pus, dans laquelle on peut trouver des fibres élastiques; la suppuration du chancre est plus ou moins abondante, plus abondante en tout cas que celle du chancre infectant, moins bien liée que
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le pus phlegmoneux, souyent mêlée de sang, de sanie, de détritus organiques.
Lorsque le fond du chancre est détergé par des moyens artificiels ou par les progrès de la lésion, il est granuleux, rouge, d’un aspect tout différent de la surface unie du chancre syphilitique. Sa base, et c’est là ce qui a permis de le distinguer du chancre infectant, ne présente pas d’induration ; elle est parfois épaissie, un peu ferme, mais rien ne rappelle la consistance du chancre syphilitique, sauf pour certains chancres irrités par des applications locales (cendre chaude de pipe et surtout crayon de nitrate d’argent), qui produisent parfois une induration en tout semblable à celle du chancre syphilitique.
Le chancre simple s’étend progressivement par sa périphérie, le pus soulevant la couche épidermique et inoculant de proche en proche le derme qui se détruit au contact de l’agent infectant. Sa profondeur est variable : tantôt il n’atteint que la couche superficielle du corps papillaire, tantôt il atteint tout le derme ainsi que le tissu sous-cutané et arrive à détruire ainsi des organes entiers (gland, urèthre, petites lèvres).
A côté de cette forme commune, il faut mentionner des formes plus rares, dont les principales sont : 1° le chancre exulcéreux, dans lequel la peau est érodée et effleurée plutôt qu’entamée ; 2° le chancre papuleux. décrit par Lavergne et Baude, qui est caractérisé par une saillie papuleuse peu étendue, plane ou légèrement acuminée, d’un rose vif, à base molle, qui évolue avec une grande lenteur et donne lieu tardivement à une ulcération présentant les caractères ordinaires du chancre simple; 3° le chancre ecthymateux, dans lequel la pustule qui forme le début du chancre (ainsi que nous le verrons à propos de l’inoculation expérimentale) est remplacée par une croûte qui s’étend progressivement : le chancre simple ecthymateux, de même que le chancre syphilitique croûteux, ne se rencontre que sur la peau ; 4° le chancre diphthéroïde, qui est au contraire l’apanage des muqueuses et dans lequel la couche grisâtre superficielle est plus accusée que dans la forme commune ; ;
5° le chancre furonculeux ou folliculaire, que l’on voit souvent sur la face externe des grandes lèvres où il a été longtemps confondu avec une folliculite banale ; 6° quelques formes rares ou peu importantes, le chancre fissuraire, le chancre végétant, etc.
Quelle que soit son apparence objective, le chancre simple n’est ordinairement ! pas le siège de douleurs spontanées ; mais le contact de l’urine ou des liquides J froids et des topiques réveille souvent à son niveau des sensations beaucoup j plus pénibles qu’au niveau des lésions syphilitiques (chancre ou plaques muqueuses).
Parfois le chancre simple est unique ; plus souvent, 4 fois sur 5 d’après les 1 statistiques du professeur Fournier, on en rencontre plusieurs, soit en des | points très rapprochés les uns des autres, soit en des régions peu éloignées : I
les chiffres de 2, 3, 4, 5 sont fréquents, plus rarement on voit jusqu’à 10, 12, j 15 chancres, exceptionnellement 40 ou 50, et surtout 71 et 75 comme dans | 2 cas de Barié. C’est chez la femme que s’observent presque toujours ces I nombres considérables, bien que chez l’homme, à la suite de lésions aca- 1 riennes de la verge par exemple, on puisse en voir des exemples. La mul- i tiplicité des chancres tient aux inoculations et réinoculations successives, 1 fie sorte que des ulcérations voisines sont d’étendue et d’âge très différents. 1
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Le siège ordinaire du chancre simple est la zone génitale ou mieux anogénitale. Dans cette zone, il offre certains sièges de prédilection : chez l’homme, le bord libre du prépuce, le sillon balano-préputial, la couronne du gland, le frein du prépuce; chez la femme, la fourchette, puis les autres parties de la vulve, les petites lèvres, l’anus et surtout ses plis radiés, la face interne des cuisses. Une mention spéciale doit être faite pour le chancre du col utérin, localisation relativement rare, mais incontestable et dont l’apparente rareté tient sans doute pour une part à la rapidité de sa cicatrisation. Il faut aussi signaler les cas plus rares encore de chancre de la muqueuse du corps utérin et, chez l’homme, les chancres de l’urèthre.
En dehors de la zone génitale, on peut voir le chancre se développer en des régions très diverses. Sur l’abdomen, il est plutôt la propagation d’un chancre phagédénique des organes génitaux et il peut présenter, lorsqu’il s’y développe primitivement, des caractères spéciaux de bénignité.
Quant aux autres localisations, elles sont exceptionnelles : l’extrémité céphalique en est parfois le siège, mais les exemples en peuvent encore être comptés ; la plupart d’entre eux sont dus à des inoculations secondaires accidentelles ou expérimentales ; cette rareté du chancre simple céphalique comparée à la fréquence du chancre infectant de même siège tient sans doute, suivant la remarque de A. Fournier, à ce que, d’une part, le chancre simple génital ne peut guère passer inaperçu et permettre les rapports anomaux, et à ce que, d’autre part, les téguments de la région céphalique présentent vis-à-vis du chancre simple une immunité relative. Le fait de chancre simple de la région mammaire rapporté par Pospelow ( Atlas international clés maladies raves de la pean, 1889) est complètement isolé. Profeta a cité des cas de chancres simples du doigt; on en a vu à la jambe et même entre les orteils.
Le siège imprime au chancre simple des caractères spéciaux de forme et d’étendue : souvent petit, nain, atteignant parfois à peine 2 ou 5 millimètres de diamètre, sur le bord libre du prépuce, dans le sillon balano-préputial ou dans les plis de l’anus, il atteint de plus grandes dimensions sur le fourreau de la verge, sur les lèvres vulvaires, sur les cuisses ; arrondi dans ces dernières régions, il est allongé, linéaire à l’anus.
Le chancre expérimental varie d’étendue suivant la région où a lieu l’inoculation : sur les joues, la poitrine et l’abdomen, il est à la fois moins large et moins profond que sur le bras et surtout sur la cuisse.
Marche. — - Le chancre simple traité régulièrement guérit habituellement en 20 ou 30 jours; abandonné à lui-même, il ne dure guère, à moins de complications, plus de 50 à 60 jours; exceptionnellement il peut persister 2 à 3 mois. On voit d’abord l’ulcération se déterger, sa surface devenir plus régulière et bourgeonner ; les bords sont moins abrupts, les dépressions du fond se comblent, la virulence disparaît ou tout au moins s’atténue ; il se cicatrise peu à peu. Au point de vue des reliquats cicatriciels, il faut distinguer entre les chancres étendus avec ulcération profonde et destruction du derme tout entier, qui laissent des cicatrices blanches bordées par un liséré pigmentaire, et les chancres petits et superficiels dont on ne peut plus reconnaître le siège, ce qui I contraste avec la trace parfois indélébile du chancre syphilitique.
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Complications. — Les unes occupent le siège du chancre; les autres, plus fréquentes, occupent les ganglions lymphatiques correspondants.
Le chancre peut s’enflammer sous l’influence de causes diverses (malpropreté, séjour du pus, traitements irréguliers et irritants, excès vénériens, emploi de corps gras et de pommades mercurielles, etc.), la rougeur périphérique devient plus considérable et plus étendue, la base du chancre se tuméfie et prend une consistance pâteuse, la sécrétion est sanieuse ou sanguinolente, l’ulcération s’étend, la lésion devient plus douloureuse. Il suffit d’écarter es causes d’irritation et de procéder à un pansement régulier pour voir ces phénomènes cesser et parfois la réparation se produire rapidement.
Souvent ces causes d’irritation, agissant sur le prépuce, déterminent de la balanite ; l’œdème de la région produit un phimosis souvent considérable, accompagné de rougeur et d’une tuméfaction énorme de l’extrémité de la verge, et celle-ci prend l’aspect d’une massue ou d’un battant de cloche.
La gangrène véritable peut également se produire sous l’influence de causes locales, souvent à la suite d’une balano-posthite intense ; elle peut envahir des portions plus ou moins étendues, amenant ainsi des difformités incurables de la verge, mais elle a du moins pour résultat de supprimer la virulence de l’ulcération sur laquelle elle se développe : aussi la cicatrisation se fait-elle régulièrement après la chute des eschares.
Le phagédénisme, au contraire, tout en produisant des difformités tout aussi considérables que la gangrène vraie, n’arrête pas les ravages et n’atténue pas la virulence du chancre sur lequel il vient se greffer. Résultant de causes individuelles, locales (irritations, absence de soins) et surtout générales (misère, privations, lymphatisme, alcoolisme, etc.), il se caractérise par la progression de l’ulcération en surface ou en profondeur (phagédénisme térébrant) ; tantôt les ulcérations phagédéniques ont l’aspect du chancre, tantôt elles se recouvrent d’une fausse membrane diphthéroïde ou pultacée. Le phagédénisme peut être aigu ou chronique et durer des semaines, des mois, des années entières.
Les lésions des voies lymphatiques sont très fréquentes dans le cours du chancre mou, et de caractères très différents.
Tantôt, à la suite du chancre, on voit les vaisseaux lymphatiques correspondants s’indurer et se tuméfier, puis aussi les ganglions, qui deviennent douloureux ; tout peut encore rentrer dans l’ordre, ou bien les phénomènes inflammatoires s’accusent, la fluctuation apparaît et on est forcé d’ouvrir l’abcès qui a pour siège tantôt le ganglion lui-même, tantôt le tissu cellulaire périadénique; une fois ouvert, l’abcès se comporte comme un abcès ganglionnaire banal, la plaie opératoire se cicatrise régulièrement.
D’autres fois, après l’ouverture de l’abcès ganglionnaire ou lymphangitique, la plaie, au lieu de se comporter comme une plaie simple, revêt tous les caractères d’un chancre semblable à la lésion primitive, chancre qui peut se réparer régulièrement et rapidement, mais qui souvent persiste longtemps et qui présente une tendance relativement fréquente au phagédénisme. C’est à ces faits qu’on a donné le nom de lymphangite ou d’adénite chancreuse. Ricord, qui les avait étudiés avec soin, avait remarqué que le pus inoculé au moment même de l’ouverture de l’abcès ne reproduisait pas le chancre, tandis que le pus recueilli un certain temps après l’ouverture était virulent et inoculable :
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il en avait conclu que la virulence n’existait que dans le pus des parties profondes de l’abcès ganglionnaire, et que cet abcès virulent, spécifique, était entouré d’un autre abcès non virulent. Le professeur Straus a reconnu l’exactitude des faits constatés par Ricord, mais il a démontré que le bubon ne devenait pas virulent lorsqu’on avait soin de le protéger contre toute contamination extérieure, c’est-à-dire lorsqu’on empêchait la sécrétion du chancre de se mêler au contenu de l’abcès et de communiquer ses propriétés virulentes au pus et aux parois ganglionnaires. Il n’y aurait donc pas de bubon primitivement chancreux, mais des bubons secondairement chancreux. Ces faits ont été confirmés par les recherches de Humbert, Roque, Spillmann, Robin, Barduzzi. Quelques faits contradictoires ont été cités par Horteloup, Aubert, et le professeur Straus lui-même en a rencontré dans des recherches ultérieures. Il résulte en tous cas de ces divers travaux que, dans le plus grand nombre des faits de bubon virulent, la virulence tient non à la nature de l’adénopathie, mais à sa contamination secondaire par le produit du chancre. Important au point de vue théorique, ce fait a plus de valeur encore au point de vue pratique, parce qu’il montre que l’on peut, grâce à l'antisepsie et à des précautions simples, s’opposer à une complication grave du bubon consécutif au chancre.
Diagnostic. — L’inoculabilité du chancre simple au sujet qui en est porteur présente, au point de vue du diagnostic, une importance de premier ordre et dans les cas douteux il est parfois nécessaire de recourir à l’inoculation, dont les dangers sont pratiquement nuis si elle est faite avec les précautions voulues et si le chancre auquel elle donne naissance est traité par les moyens appropriés. Une lancette préalablement flambée peut servir à la pratiquer, mais il vaut mieux se servir d’une épingle également flambée avec laquelle on entame légèrement le tégument préalablement savonné et lavé à l’alcool, puis à la liqueur de van Swieten ou à l’eau phéniquée et enfin à l'eau distillée et bouillie, puis, après avoir de nouveau flambé l’épingle, on la « charge » du pus de la lésion suspectée en la promenant à sa surface, et on dépose ce pus sur l’excoriation faite au tégument. Cela fait, on recouvre avec un verre de montre que l’on fixe au moyen d’un morceau de diachylon perforé au point correspondant à l’inoculation. L’inoculation est faite par les uns à la face externe du bras, par d’autres dans la région sous-ombilicale. Le lendemain on voit apparaître autour du point inoculé une auréole inflammatoire qui n’a rien de caractéristique; mais, si la lésion suspectée est bien un chancre simple, on voit apparaître dès le 5e jour, au centre de l’auréole rouge encore élargie, un soulèvement épidermique rempli d’un liquide louche et transparent qui devient nettement purulent dès le 4e jour, puis la pustule se rompt et laisse à sa place une perte de substance à bords nets, déprimée en godet, qui est absolument caractéristique; les jours suivants, le chancre d’inoculation s’étend en largeur et en profondeur, mais il est prudent de ne pas le laisser progresser, et le professeur Fournier recommande de le détruire par le caustique carbo-sulfurique dès que son aspect a permis de formuler nettement le diagnostic.
Diverses lésions peuvent simuler un chancre simple.
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L ’ecthyma ne se développe que très rarement sur les parties qui sont le siège habituel du chancre simple, la pustule caractéristique persiste plus longtemps que celle qui sert d’exorde au chancre simple, elle est remplacée par des croûtes recouvrant une ulcération superficielle; inoculé, le pus de l’ecthyma reproduit une pustule sans tendance marquée à l’ulcération.
Uherpès génital excorié donne lieu à des pertes de substance à bords polycycliques comme les groupes de vésicules qui les ont précédées ; elles sont plus superficielles, se cicatrisent plus rapidement que celles du chancre simple, ne tendent pas à s’étendre, enfin leur inoculation échoue.
Le chancre syphilitique est moins ulcéreux que le chancre simple, repose sur une base indurée ou au moins parcheminée ; sa surface est régulière et les produits de son grattage ne renferment pas de débris de fibres élastiques comme on en voit dans l’enduit pultacé du chancre simple. L’inoculation du chancre syphilitique au sujet qui en est porteur reste sans effet; de plus il est suivi d’accidents d’infection qui font défaut dans le chancre simple.
Il faut cependant reconnaître que certaines lésions des organes génitaux peuvent, après avoir présenté les caractères du chancre simple, y compris l’inoculabilité, être suivies de tous les symptômes de la syphilis secondaire; c’est pour les faits de ce genre que l’École lyonnaise a créé le nom de chancre mixte : en pareil cas, les deux virus, syphilitique et chancreux, ont été inoculés simultanément; le chancre, qui initialement était un chancre simple non induré, est devenu progressivement le siège d’une induration et a offert tous les caractères du chancre infectant, ou bien il s’est cicatrisé, puis, après son temps normal d’incubation, un chancre infectant s’est développé au point même occupé initialement par le chancre simple.
Les ulcérations syphilitiques tertiaires des organes génitaux ont parfois une apparence chancriforme et peuvent simuler le chancre simple, comme elles simulent le chancre infectant ; mais elles ont une évolution plus lente, tendent à détruire en profondeur plus qu’en surface, ne retentissent que fort modérément sur les ganglions lymphatiques, et leur inoculation reste négative.
Pronostic. — Bénin en ce sens qu’il n’est pas suivi de phénomènes d’infection générale et que sa guérison met fin à tous les accidents, le chancre simple ne peut cependant être considéré comme dépourvu de toute gravité : l’apparition possible du phagédénisme, la fréquence des adénites suppurées, l’infection possible de toutes les solutions de continuité voisines imposent des réserves formelles, surtout chez les sujets débilités par une cause générale quelconque (alcoolisme, lymphatisme, sénilité, misère, etc.).
Anatomie pathologique. — Histologiquement, le chancre simple diffère absolument du chancre infectant. L’épiderme corné et le corps de Malpighi s’arrêtant brusquement à la limite de l’ulcération ; la surface du chancre est limitée par des bourgeons charnus dont le tissu se continue directement avec celui des papilles hypertrophiées qui se trouvent au bord du chancre ; des cellules rondes sont interposées entre les éléments du tissu conjonctif et surtout nombreuses au voisinage du bord libre de l’ulcération ; les parois vasculaires ne présentent pas de sclérose comme dans le chancre syphilitique, et la charpente fibreuse du derme, loin d’être conservée et seulement sclérosée,
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est profondément altérée ; au voisinage de la perte de substance, les faisceaux du tissu fibreux sont dissociés, leurs fibrilles séparées les unes des autres (Corail).
Étiologie. — Le chancre simple a pour origine — l’observation clinique et les confrontations sont là pour le démontrer — une lésion semblable dont la sécrétion, déposée à la surface de la peau ou des muqueuses, le plus souvent dans les rapports sexuels, y pénètre grâce à une effraction de leur revêtement épidermique ou épithélial : le simple contact du pus chancreux sur la peau ou sur une muqueuse saine ne produit pas le chancre. Le temps qui s’écoule entre le contact infectant et l’apparition du chancre est très court (1 ou 2 jours) : les inoculations expérimentales le montrent assez, et si les malades accusent un intervalle plus long, c’est qu’ils se sont observés insuffisamment et n’ont pas remarqué le début réel de la lésion.
Il n’existe aucune immunité pour le chancre simple, et une première atteinte ne met pas à l’abri de ses récidives à courte ou à longue échéance.
Le chancre simple est plus fréquent que le chancre syphilitique dans les basses classes de la société, où la misère, le manque de soins, le peu de recherche dans le choix des relations sexuelles, favorisent son développement, que dans la clientèle de la ville, où la syphilis est disséminée par des prostituées clandestines d’une catégorie plus élevée et d’un âge moins avancé.
A certaines époques, le chancre simple augmente de fréquence, lorsque la surveillance de la prostitution se ralentit pour une cause quelconque : la guerre de 1870-1871 a été accompagnée et suivie d’une augmentation considérable, mais passagère, du nombre des chancres simples (Ch. Mauriac).
Individualité du chancre simple. — Il n’est plus nécessaire de discuter longuement les relations du chancre simple et de la syphilis. Les recherches de Bassereau et de A. Fournier ont appris, à n’en pas douter, que le chancre simple n’était pas suivi d’accidents syphilitiques ; de plus, le chancre simple est auto-inoculable, et même indéfiniment auto-inoculable, comme l’ont appris les longues séries d’inoculations que les syphilisateurs avaient faites sans arriver à mettre à l’abri de la syphilis ; en outre, le chancre simple et le chancre syphilitique ne mettent pas à l’abri l’un de l’autre. Enfin le chancre simple est inoculable aux animaux, tout au moins au singe (Auzias-Turenne), au chien, au chat (Diday) et au lapin (Ricordi), tandis que l’inoculation du chancre syphilitique échoue chez ces animaux.
Les cas de superposition des deux virus, évoluant simultanément ou successivement au même point, les chancres mixtes, en un mot, ne peuvent être invoqués comme preuve de la parenté du chancre simple et du chancre syphilitique ; tout au contraire, la détermination exacte de ces faits a expliqué l’apparente contradiction résultant de l’apparition d’accidents secondaires de syphilis après un chancre simple et, par définition, non infectant.
Il serait aujourd’hui oiseux de réfuter l’opinion des unicistes du temps jadis, qui, confondant sous une même rubrique toutes les maladies vénériennes, admettaient une commune origine à la blennorrhagie et au chancre mou.
Le chancre simple, une fois séparé du chancre syphilitique et de la blennorrhagie, fut considéré d’un commun accord comme une affection spéci-
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fique, ayant toujours pour origine une lésion semblable. Dans ces dernières années, quelques auteurs (Campana, Finger) ont protesté contre cette manière de voir. Finger rapporte une série d’inoculations faites avec du pus provenant d’abcès vulgaires ou d’érosions banales, dont plusieurs produisirent des lésions présentant les caractères du chancre mou ; il en conclut que tout liquide purulent « suffisamment irritant », celui sécrété, par exemple, par une écorchure de la vulve chez une prostituée, peut, lorsqu’il rencontre un terrain favorable, devenir l’origine d’un chancre simple. Ces expériences n’ont généralement pas été considérées comme probantes. Neisser et Ducrey font remarquer, avec raison, que le pus doué de propriétés « suffisamment irritantes » qui, d’après Finger, reproduit seul le chancre simple, est probablement du pus de chancre simple. De plus, dans les expériences de Finger, la lésion obtenue n’a pas été indéfiniment inoculable, comme cela se voit dans le chancre simple.
Toute discussion sur ce sujet deviendrait superflue si l’on connaissait l’agent pathogène du chancre simple, le micro-organisme qui le produit. Les recherches bactériologiques entreprises directement sur le pus du chancre ont fait constater la présence de microcoques vulgaires de la suppuration, parfois de bactéries (Obraszow, Leistikow, Ferrari, de Luca, etc.) dont le rôle pathogène n’est nullement établi. Ducrey, en pratiquant aseptiquement une série de réinoculations successives avec le liquide de la lésion chancreuse recueilli au début de son évolution, est arrivé à des résultats qui, sans être absolument probants, méritent plus d’attention que ceux obtenus par les observateurs précédents : dans le pus, manifestement purulent, d’une pustule à la cinquième ou sixième génération ou d’une pustule plus avancée dans la série, il n’a pu trouver d’autre micro-organisme qu’une bactérie grosse et courte à extrémités arrondies et rappelant la forme d’un 8 de chiffre ; les cultures de ce microorganisme sur les milieux les plus divers ont constamment échoué, ainsi que les inoculations sous-cutanées ou intra-péritonéales aux animaux ; le tégument paraît donc être seul favorable au développement de cet agent pathogène.
Traitement. — La destruction est, lorsqu’il siège en une région propice, le meilleur traitement du chancre simple : la pâte de Canquoin, le thermocautère et surtout le caustique carbo-sulfurique de Ricord (charbon et acide sulfurique mélangés en proportions convenables pour former une pâte) jouissent d’une réputation méritée ; mais bien des chancres sont trop nombreux ou trop étendus pour s’y prêter, ou ils siègent en des régions où elle est impraticable. De plus, la destruction du chancre, si elle supprime sa virulence, ne le met pas à l’abri des réinoculations que les sécrétions des chancres situés au voisinage peuvent produire à sa surface après la chute des eschares.
On est obligé, dans la plupart des cas, de recourir à des topiques divers doués de propriétés antiseptiques plus ou moins nettes. On a vanté les applications d’une solution de nitrate d’argent, l’acide salicylique employé en poudre ou en pommade, le camphre, la résorcine, l’acide pyrogallique ; mais la substance qui a donné les meilleurs résultats est sans contredit l’iodoforme ; on aui’a soin de l’employer en poudre aussi finement porphyrisée que possible et en couche épaisse que l’on maintiendra en place avec un pansement, et sur la verge au moyen d’un papier à cigarettes. L’inconvénient de cette substance
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est son odeur désagréable et dénonciatrice, que l’on a cherché à dissimuler par différents procédés (camphre, coumarine, etc.) ;mais les succédanés qu’on lui a proposés, l’aristol en première ligne, ne le valent pas.
Aubert (de Lyon), se basant sur la rareté des chancres profonds, sur la nonvirulence du pus des bubons, avait été amené à rechercher l’influence de la chaleur sur la virulence du chancre simple, et, d’expériences thérapeutiques entreprises par lui, il résulte que l’immersion prolongée dans l’eau (bain ou demi- bain à 40° pendant 8 à 10 heures), en élevant la température générale du corps, amène rapidement la disparition de la virulence des chancres et leur guérison. Cette méthode est malheureusement d’une application difficile. Arnozan a obtenu des résultats assez satisfaisants au moyen de bains chauds locaux dans les cas de chancres, et d’injections d’eau chaude dans les bubons.
Outre le traitement topique, les soins de propreté, les lavages avec des solutions antiseptiques sont de rigueur.
L’adénite sera combattue au début par des antiphlogistiques, puis ouverte dès la fluctuation, et la plaie sera pansée à l’iodoforme.
Un traitement général approprié et les toniques en particulier seront souvent nécessaires, surtout dans les cas de chancres phagédéniques.
Bibliographie :
A. Fournier, Articles Chancre et Bubon du Dict. de méd. et de chir. pratiques. — I. Straus, Sur la virulence du bubon qui accompagne le chancre mou; C. R. Soc. de Biol., 22 nov. 1884, p. 641. — Horteloup, môme sujet; Bull. Soc. de chir., 1885, p. 921. — Diday, même sujet; idem, 1885, p. 1. — Gémy, môme sujet; Ann. de Dermat., 1884, p. 475. — L. Mannino, même sujet; idem, 1885, p. 486. — L. Jullien, Traité pratique des maladies vénériennes, Paris, 1886. (Bibliogr.) — Finger, Nature du chancre mou; Congrès médical de Strasbourg (Ann. de Dermat., 1886, p. 89). — Du même, Die Syphilis und die venerischen Krankheiten. Vienne, 1886. — Lang, Das venerischen Geschwür ( iveicher Schanker ) ; dessen Pathologie und Thérapie, 1887. — R. Campana, Dei morbi sifilitici e venerei, 1889; Gênes, 2e partie, p. 123. — A. Ducrey, Recherches expérimentales sur la nature intime du principe contagieux du chancre mou; C. R. du Congrès internat, de Dermat. et de Syphil.; Paris, 1889, p. 229. — Du même, même sujet; Giorn. Ital. d. mal. ven. e d. pelle, 1889, p. 377. — Arnozan et Vigneron, Du traitement de la chancrelle et du bubon chancrelleux par les applications locales d’eau chaude; Journ. de méd. de Bordeaux, 1890-1891, p. 577. — R. du Castel, Leçons sur les affections ulcéreuses des organes génitaux chez l'homme-, Paris, 1891.