EMPRUNTÉS A L’ORGANISME MÊME
L’on a observé la présence dans le sang d’éléments néoplasiques divers, sarcomateux (Simon) et épithéliomateux (2) (Nepveu), de cellules endothéliales détachées de la tunique interne des vaisseaux (Hayem), de granulations de nature indéterminée, de cristaux octaédriques (Charcot) ne différant de la
P) Meisels, Wie. medic. Wochenschr ., 54, 1149, 1187, 1884.
(2) De cette constatation faite sur le vif nous devons rapprocher celle que nous avons faite, M.Hanot et moi, sur le cadavre d’un individu emporté par un cancer gastro-hépatique, de l’existence dans le sang porte de cellules cancéreuses, saisies ainsi en pleine migration. V. Hanot et A. Gilbert, Étude sur les maladies du foie, 1888, p. 192.
PATHOLOGIE DU SANG
tyrosine que par leur solubilité dans l’acide acétique, cristaux que l’on a considérés comme constants dans la leucémie, enfin de globules rouges à noyaux et de granulations pigmentaires mélaniques.
Nous devons insister sur les caractères et sur la valeur séméiologique des globules nucléés et des particules de pigment .
Hématies nucléées. — Ces éléments ne sont pas visibles dans le sang Irais ; dans les préparations sèches, ils se distinguent au contraire assez aisément des autres hématies, grâce à leur noyau, sans l’addition d’aucun réactif et mieux encore après l’action de l’eau iodo-iodurée.
Leur diamètre mesure de 7>*,5 à 1(3 u, leur forme est arrondie, ovalaire ou rrégulière. Ils sont composés d’un corps et d’un noyau. Le corps est homogène, infiltré d’hémoglobine, moins coloré que celui des hématies vulgaires; il prend par suite, après l’action de l’iode, une teinte acajou plus claire que la teinte de celles-ci. Le noyau, volumineux, atteint jusqu’à 6 et 7 u. de diamètre; il est sphérique ou ovoïde, fortement granuleux, dépourvu de nucléole; il occupe rarement le centre exact de l’hématie; sous l’influence de l’iode il apparaît délimité par un double contour et rempli de granulations de couleur acajou (fig. 9).
Les hématies nucléées ressemblent à l une des variétés de globules rouges nucléées de l’embryon et à certains éléments de la moelle foetale et de la pulpe splénique. D’ailleurs, leur apparition dans le sang est considérée comme le résultat de l’effort fait par la rate et la moelle osseuse pour compenser l’insuffisance de l’hématopoièse normale. Elles sont facilement distinguées des leucocytes dont le protoplasma se charge dans quelques conditions d’hémoglobine, par leur richesse toujours plus grande en cette substance et par la forme de leurs noyaux.
Ces éléments se montrent dans le sang au cours de la leucémie d’une part, où leur nombre ne dépasse jamais 1000 par millimètre cube, d’autre part dans l’anémie pernicieuse progressive et dans les diverses anémies symptomatiques extrêmes (*), où ils restent toujours très peu nombreux et annoncent une issue fatale à brève échéance (Hayem).
Granulations mélaniques. — Le sang peut charrier des granulations mélaniques dans la mélanose et dans l’impaludisme.
La présence de granulations pigmentées dans le sang des individus affectés de néoplasmes mélaniques a été signalée par M. Nepveu(8).
Ce pigment est libre ou inclus dans les leucocytes; libre, il est dissé-
(') Chez les enfants du premier âge, les hématies nucléées apparaissent dans le sang plus aisément que chez l’adulte. Plus l’enfant est jeune et moins il est nécessaire que l’anémie soit marquée pour que cette apparition ait lieu, et chez les enfants de moins de 5 mois une anémie simplement intense, non extrême, suffit à provoquer la présence d’hématies nucléées dans la circulation. Luzet, Etude sur les anémies de la première enfance et sur l’anémie infantile pseudo-leucémique, Th. Dori.. Paris, 1891.
Ne p ve u, Bull, de la Soc. de Biol.. I. XXVI, p. 82, 1874, et Mcm. de Chic.. 1880, p. 103.
Fig a.
Hématies nucléées dans la leucémie.
(Préparation de sang sec colorée par l’eau iodoiodurée.) A côté de sept hématies nucléées on distingue deux héma-
SÉMÉIOLOGIE DU SANG.
miné dans le plasma sous la forme de fines granulations noirâtres ou rassemblé en cylindres courts et minces qui semblent être les moules des capillaires.
Il tire sa provenance des productions mélaniques, et son existence dans le sang doit être considérée comme l’indice de la généralisation des néoplasies et comme une contre-indication à toute intervention opératoire. Mais son défaut n’autorise pas la conclusion adverse, car nous n’avons pas trouvé la moindre granulation pigmentaire dans le sang d’une femme que l’autopsie, quelques jours après notre dernière prise de sang, a montré atteinte d’un néoplasme mélanique généralisé.
Chez les paludéens, le pigment mélanique apparaît au cours des accès fébriles aigus graves, et disparait rapidement après les accès; il fait presque complètement ou complètement défaut au cours des accès aigus légers. Dans l’impaludisme chronique, il ne se montre qu’à l’occasion des recrudescences aiguës.
Il siège principalement dans le protoplasme des leucocytes et dans les hématozoaires , que l’on regarde actuellement comme les agents de sa formation aux dépens de l’hémoglobine des hématies.
Ce pigment est formé de grains plus ou moins volumineux, arrondis ou irréguliers, dont la couleur varie du brun au noir foncé. Sa composition chimique élémentaire est inconnue : l’on n’y peut déceler du fer par les réactifs ordinaires. Il résiste aux acides forts, à l’acide chlorhydrique et à l’acide sulfurique, même bouillants; il pâlit jusqu’à prendre une teinte jaune chamois sous l’influence des alcalis, tels que l’ammoniaque et la potasse; il se laisse dissoudre par le sulfhydrate d’ammoniaque (Kiener). Il présente donc d’étroites analogies physico-chimiques avec le pigment des tumeurs mélaniques, et se distingue au contraire nettement des autres pigments, en particulier du pigment ocre (J) à réaction ferrique, réfractaire à la potasse, que l’on rencontre fréquemment dans les organes des paludéens.
Bien que l’on connaisse un grand nombre de maladies infectieuses et d’intoxications dans lesquelles la destruction globulaire atteint un haut degré, il n’en est aucune dans laquelle la circulation de pigment mélanique dans le sang ait été constatée : la mélanémie peut donc être considérée — une réserve étant faite pour la mélanose(2) — comme un produit exclusif et caractéristique de la maladie (Kelsch et Kiener) (5).
(') A propos des faits de cirrhose pigmentaire rapportés par MM. Hanot et Chauffard, et depuis par d’autres auteurs, MM. Kelsch et Kiener émettent la supposition que le pigment, qui tient une si large place dans l’anatomie pathologique de cet état morbide, doit offrir les caractères du pigment ocre des paludéens. Dans un cas récent, nous avons pu vérifier cette hypothèse en constatant que le pigment de la cirrhose pigmentaire résiste aux acides et aux alcalis et offre la réaction ferrique mise en évidence par l’action du sulfhydrate d’ammoniaque et du ferrocyanure de potassium (coloration noire dans le premier cas, bleue dans le second).
(2) Il faudrait également faire une réserve pour la lièvre récurrente.
(5) Kelsch et Kiener, Traité des maladies des pays chauds ; 1889, p. 405.