‹ Traité de médecine (volume 2)Chapitre 9 sur 109 · C. COMPLICATIONS TARDIVES, SUITES DE LA ROUGEOLE · texte numérisé non relu

C. COMPLICATIONS TARDIVES, SUITES DE LA ROUGEOLE

Certaines ne sont que le passage à l’état chronique d’une complication survenue dans le cours de l’éruption, évoluant le plus souvent sur un terrain préparé; tels sont le coryza chronique et l’ozène, la conjonctivite chronique, la kératite ulcéreuse, les écoulements d’oreille et la carie du rocher, l’adénopathie trachéo-bronchique qui est presque toujours tuberculeuse, enfin la bronchopneumonie chronique avec dilatation des bronches et abcès pulmonaires (Cadet de Gassicourt, Henoch).

D’autres sont la manifestation d’une maladie ou d’une diathèse latentes auxquelles la rougeole donne une évolution plus rapide. La tuberculose est d’une remarquable fréquence (Hoffmann, J. Frank, Rayer, Rilliet et Barthez) ; ces derniers donnent la fréquence de 1 dix-neuvième à l’hôpital, ce qui n’est pas exagéré si l’on en juge d’après les travaux de MM. Landouzy et Queyrat. Elle se localise tantôt sur le système ganglionnaire (engorgements (*)

(*) Gaucher et Mariage, Myosite morbilleuse, Bull, de Ici Soc. méd. des hôp., 1890.

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ganglionnaires du cou, adénopathie trachéo-bronchique), tantôt sur le poumon et revêt alors une marche aiguë ou subaiguë; dans le premier cas, on observe une bronchopneumonie d’allure vulgaire qui tue l’enfant pendant sa convalescence, et à l’autopsie l’examen bactériologique seul révèle sa nature, ou bien une granulie; dans le second cas, l’enfant continue à tousser, on constate des râles plus ou moins localisés et bientôt tous les signes d’une pneumonie tuberculeuse ulcéreuse plus ou moins rapide ; la maladie peut ainsi durer plusieurs mois.

Chez les tout jeunes enfants, la rougeole laisse quelquefois un état de cachexie, d’amaigrissement auquel se joignent des abcès multiples de la peau et du cuir chevelu, de l’ecthyma.

Maladies concomitantes. — Les infections aiguës, qui peuvent coïncider avec la rougeole, modifient plus ou moins son cours. On a reconnu depuis longtemps (Faber, Barthez et Rilliet) la [coïncidence fréquente de la coqueluche et de la rougeole. M. G. Sée a cherché à établir une parenté entre ces deux maladies; quand elles [évoluent ensemble, elles aboutissent par le même mécanisme à la broncho-pneumonie et à la tuberculose.

Diagnostic. — 1° Période d’invasion. — Il n’est pas de diagnostic possible avant l’apparition du catarrhe, exception faite pour les rares cas où l’exanthème pharyngé se montre précoce (Girard, d’Espine). Le larmoiement, le suintement nasal, l’éternuement, la toux sèche et un peu rauque, le malaise rapidement croissant ne sont que des signes de probabilité.

La grippe revêt le même début que la rougeole. En pareil cas, la marche de la température est utile au diagnostic; dans la rougeole, la température monte lentement et n’atteint son maximum qu’au bout de 3 ou 4 jours; elle n’est pas aussi nettement rémittente que dans la grippe, il se produit souvent au 2e ou 3e jour une chute durable, qui fait défaut dans la grippe. La laryngite simple avec faicx croup ne produit qu’un malaise passager, et pendant le jour qui suit l’accès, la voix s’améliore, la fièvre est nulle, le catarrhe oculaire fait défaut.

Dans la bronchite aiguë , les signes stéthoscopiques sont plus précoces, le catarrhe des voies supérieures est moins accentué. On n’observe pas cette apyrexie si remarquable de la période d’invasion de la rougeole.

La fièvre typhoïde au début s’accompagne d’un malaise plus intense, la céphalée est plus vive, le vomissement chez l’enfant est presque la règle, tandis qu’il est rare dans la rougeole ; la toux est plutôt sèche ou sibilante, sans raucité ; le catarrhe oculo-nasal fait défaut ; la gorge est d’un rouge plus diffus et plus gonflée que dans la rougeole ; la température monte régulièrement tous les soirs d’environ un demi-degré avec une rémission matinale légère, de façon à osciller autour de 39° ou 40° vers le 4e jour; la rougeole n’atteint jamais pareille température avant l’éruption (Rilliet et Sanné).

La scarlatine débute plus violemment; la température atteint brusquement un niveau inconnu à cette période de la rougeole; l’accélération du pouls à 150-140 et plus, la sécheresse spéciale de la peau, la rougeur et le gonflement considérables de la gorge, la dysphagie toujours intense la distinguent suffisamment de la rougeole.

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2° Période d’éruption. — L’exanthème morbilleux normal, avec catarrhe •d’invasion, ne peut donner lieu à aucune erreur; sa forme boutonneuse seule peut simuler la variole pendant quelques heures (Cadet de Gassicourt). Cependant les papules varioliques sont plus petites que celles de la rougeole et avec une petite saillie acuminée centrale que n’ont pas celles-ci; elles sont plus régulières, ne forment pas de croissants ou de plaques déchiquetées; on ne tarde pas d’ailleurs à reconnaître la formation des vésicules; l’éruption «nvahit le corps beaucoup plus vite que dans la rougeole ; enfin l’absence de catarrhe et l’intensité de la rachialgie suffisent à la distinction.

Plus souvent on commet l’erreur contraire : on prend pour la rougeole une éruption quelconque à caractère morbilliforme.

Le rash variolique s’en distingue par ce fait qu’il envahit d’emblée le tronc et tout le corps en respectant la face ; par son apparition précoce au 2e jour de l’invasion, par sa topographie inégale, par l’intégrité des muqueuses nasale et oculaire, enfin par l’élévation de température.

La scarlatine dans sa forme dite variegata forme des taches arrondies régulièrement, sans tendance" à former le croissant; la peau qui les sépare n’est pas partout absolument saine; l’exanthème débute par le tronc et les aines. La face et les muqueuses sont intactes, la température est plus élevée, enfin la gorge présente un gonflement et une rougeur foncée spéciale.

Quand la rougeole et la scarlatine sont confondues sur le même sujet, on peut encore distinguer les deux éléments éruptifs, à la face pour la rougeole, aux cuisses pour la scarlatine.

La suette miliaire dans sa forme morbilleuse, fréquente chez l’enfant (Brouardel, Hontang), se sépare très difficilement de la rougeole avec laquelle elle peut coïncider (Chédevergne) ; la distinction repose alors sur la brièveté fies prodromes (2 ou 5 jours au plus), sur l’existence de vésicules miliaires qu’on ne peut voir qu’à la loupe au début, sur la coexistence de taches scarlatiniformes en certaines régions, l’abondance des sueurs, l’existence d’accidents nerveux (étouffements, intermittences cardiaques), l’absence de complications pulmonaires. Si la confusion a pu persister pendant toute l’éruption, elle cessera avec la desquamation qui prend en quelques points le [ caractère scarlatiniforme à grands lambeaux; le retour de poussées nouvelles, la brièveté de l’incubation des cas ultérieurs de l’épidémie élimineront tout à fait la rougeole.

La rubéole a une invasion plus courte ou nulle, son exanthème est polymorphe, à la fois morbilleux et scarlatineux; les taches morbilleuses sont plus larges; le catarrhe oculaire et nasal est peu intense malgré une vive éruption; la toux manque très souvent; des adénopathies se manifestent au cou, la fièvre est minime et courte, l’état général est peu atteint.

La roséole a des prodromes beaucoup plus courts que la rougeole, purement fébriles, sans traces de catarrhe ; les éléments éruptifs ne font aucune saillie, ne se réunissent pas, et sont légèrement prurigineux; l’éruption n’a pas dans son apparition et son évolution la régularité de la rougeole ; elle s’accompagne de transpiration, elle dure 24, 48 heures au plus, et disparaît sans laisser de traces de son passage, mais elle peut reparaître dans la suite.

Les roséoles artificielles ou médicamenteuses simulent parfois la rougeole

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(antipyrine, chloral, quinine, iode, copahu, etc.). En général la fièvre manque ; les macules sont plus nombreuses au tronc et aux membres, le catarrhe fait défaut ; quand il existe des accidents fébriles, il faut attendre le développement complet de l’éruption avant d’éliminer le diagnostic de rougeole ; son caractère polymorphe suffit alors. De même nous avons vu l’antipyrine donner lieu à un catarrhe oculo-nasal et à une angine intenses, en même temps qu’apparaissait l’éruption morbilleuse ; mais le début est plus brusque et l’éruption beaucoup plus vite généralisée que dans la rougeole; elle est plus abondante aux membres, et dans le dos elle prend l’aspect scarlatiniforme. La roséole vaccinale débute autour des pustules, plus lente à se faire et moins généralisée, elle suit l’inoculation de 8 à 11 jours; la roséole syphilitique ne peut prêter à la confusion.

L’exanthème morbilliforme signalé par MM. Hutinel et Martin de Gimard (*), Lovy(2), Neumann (3) au troisième septénaire de la fièvre typhoïde ne produit pas d’aggravation de l’état général, il disparaît en 3 jours sans laisser de traces.

Chez les nourrissons dont la rougeole est généralement bénigne, avec exanthème atténué et coryza léger, le diagnostic est parfois difficile; car il existe chez eux certaines éruptions d’origine digestive qui ont beaucoup d’analogie avec la rougeole (Sevestre).

Les complications de la rougeole sont assez bruyantes pour attirer l’attention. Nous avons dit combien difficile est l’interprétation de quelques-unes, particulièrement des laryngites dont les différentes formes anatomiques, congestive, ulcéreuse, diphtérique, revêtent souvent le même aspect clinique. Il est important de reconnaître la bronchopneumonie dès son début, à une période où le traitement est encore efficace ; on se rappellera l’importance d’une élévation de température, de la respiration expiratrice, du vomissement, etc.

Les crachats purulents, nummulaires que présentent quelques adultes dans la convalescence, simulent quelquefois si bien l’expectoration tuberculeuse que la recherche des bacilles devient nécessaire.

Pronostic. — La mortalité varie suivant les épidémies de 3 pour 100 à 50 et 70 pour 100; trois grands facteurs dominent le pronostic de la rougeole : Y âge, Y hospitalisation, Y état antérieur du malade.

La rougeole est d’autant plus grave que le malade est plus jeune, exception faite pour les nourrissons; au-dessous de 3 ans, à l’hôpital, la mortalité est incomparablement, plus grande; après 6 ans, elle devient rare.

Chez l’adulte, la mortalité est aussi très variable; dans la population civile, elle donne au plus 5 décès pour 100; mais dans l’armée, elle donne jusqu’à 32 pour 100 (Laveran), 36,7 pour 100 (Colin, siège de Paris).

La gravité de la rougeole à l’hôpital ne tient pas seulement au mauvais état de santé des enfants pauvres qui y sont admis, elle reconnaît une cause principale, pour ne pas dire seule active, l’encombrement qui rassemble dans un même espace les cas simples et les cas compliqués.

(*) Hutinel et Martin de Gimard, Érythèmes infectieux dans le cours de la fièvre typhoïde; Méd. mod., janv.-fév. 1890.

(-) Lovy, Exanthème rubéoliforme du début de la fièvre typhoïde ; Th. de Paris, 1890.

(3) II. Neumann, Ueber ein masernahnliches Exanthem bei Typhus; Centrait}, f. klin. Med., 1890, n° 26.

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Les maladies antérieures aiguës comme la coqueluche, la scarlatine, ou chroniques, comme la tuberculose, la dyspepsie, l’athrepsie (quelle que soit sa cause) aggravent à coup sûr la maladie. La grossesse (Gerhardt) est aussi une condition très défavorable, surtout dans ses premiers mois où l’avortement est très fréquent (Gautier, de Genève).

La rougeole accélère la marche de la tuberculose pulmonaire, la bronchite morbilleuse est l’occasion de poussées nouvelles et favorise le ramollissement des nodules caséeux.

En France, la mortalité par rougeole est supérieure à celle de la scarlatine, de la variole, au moins égale à celle de la fièvre typhoïde. En Angleterre, la scarlatine donne une mortalité deux fois plus élevée que la rougeole.

Traitement. — 1° Hygiène. — Elle se résume en deux mots : aération et propreté; l’aération doit être pratiquée le plus largement possible. On réalisera la seconde par des frictions alcooliques ou à l’eau chaude, par un bain tiède ; on lavera avec le plus grand soin au moyen de liquides antiseptiques (acide borique, eau naphtolée, coaltar, créatine, etc.) tous les orifices du corps, conjonctive, bouche, vulve; on s’attachera particulièrement à prévenir les complications buccales en lavant plusieurs fois par jour, surtout quand l’enfant aura pris un aliment, les dents, la bouche et la gorge; quand il existe de l’angine, l’usage de la glycérine phéniquée à 5 ou 4 pour 100 est très utile; les lèvres ne doivent jamais être sèches, la vaseline boriquée suffit à l’éviter.

2° Traitement proprement dit. — (a) Rougeole simple. — Les boissons tièdes, les précautions hygiéniques déjà indiquées, les lavements, pour éviter la constipation ou pour laver l’intestin dans le cas de diarrhée, suffisent aux indications ordinaires; si la laryngite est un peu intense, les inhalations de vapeur d’eau calment la toux et la douleur; contre l’agitation du début, il faut prescrire le chloral à petites doses; les ventouses sèches répétées diminuent l’intensité de la bronchite.

(b) Rougeole maligne, iiyperpyrétique, nerveuse. — L’hydrothérapie est le seul moyen actif; il faut administrer le bain froid à 22 ou 24° s’il s’agit d’un enfant, 18 à 20° s’il s’agit d’un adulte; on y laisse le malade de 5 à 10 minutes suivant l’état du pouls et de la respiration et on doit le renouveler toutes les 3 ou 4 heures, aussi longtemps que la température remontera et que les accidents nerveux menaceront (Dieulafoy, Juhel-Rénoy). M. Sevestre conseille les bains tièdes à 30 ou 32° ; le bain froid ou mitigé chez l’enfant (22 à 24°) agit beaucoup mieux; il diminue l’agitation nerveuse, il régularise la respiration, abaisse la température pendant quelque temps. Quand l’adynamie est profonde, l’affusion froide rend des services. Contre les convulsions, le bain tiède avec affusion froide de la tête est à recommander (J) ; on donnera en même temps le chloral à doses répétées, soit en potion, soit en lavement.

(') Cohn (Die Warmwasserbehandlung bei Morbilli; Arch. f.Kinderh., t. VII, fasc. 6,1886), donne des bains de 28 à 30°, aussitôt que la température atteint 38° ou 38°, 5; le bain dure 8 à 10 minutes, et on y joint des ablutions d’eau froide sur la tête. Après le bain la respiration est plus calme, et il s’établit une légère transpiration.

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(c) Rougeole hémorrhagique. — Le bain froid est inapplicable ou dangereux; les excitants, vins généreux, alcool, éther, trouvent là leur indication.

(d) Rougeole secondaire, éruption incomplète, forme pulmonaire. — R faut recourir aux ventouses sèches, aux sinapismes répétés, aux excitants diffusibles, éther, camphre, acétate d’ammoniaque, à l’alcool ; la poudre de Dower par dose de 15 à 20 centigrammes rend des services en pareil cas. West, Barthez, d’Espine conseillent la saignée ; les ventouses scarifiées pourront la remplacer.

(e) Bronchopneumonie. — Elle ne comporte pas d’indications spéciales; cependant sa mobilité, ses assauts subits doivent maintenir le médecin et sa thérapeutique en haleine; les révulsifs et les toniques alcooliques en sont les principaux agents; la révulsion doit procéder par petites régions, car il est nécessaire d’éviter de trop grandes lésions de la peau, et de laisser des régions libres pour de nouvelles interventions; il faut avant tout éviter d’affaiblir l’enfant par la douleur. Quand la bronchopneumonie menace la vie, que la température est très élevée, il faut appliquer énergiquement les bains froids comme nous l’avons indiqué plus haut ; ils abaisseront presque à coup sûr la température et préviendront les accidents méningitiques toujours à redouter. L’alcool, le vin, l’éther aideront aux effets des bains.

Prophylaxie. — Elle est très difficile à réaliser avant l’éruption, en l’absence de signes certains. A l’hôpital, les morbilleux doivent être non seulement isolés, mais séparés dans de petites chambres de 4 ou 6 lits au plus (Rauchfuss, Sevestre) pour éviter ou au moins limiter la contagion des infections secondaires; des chambres distinctes doivent être réservées aux cas compliqués. Quand un cas de rougeole a éclaté dans une salle, les enfants voisins (et même toute la salle d’après Rauchfuss) doivent être considérés comme suspects et maintenus en quarantaine pendant 15 jours, et s’il apparaît de nouveaux cas, jusqu’à l’extinction complète de l’épidémie, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il se soit écoulé un délai de 15 à 20 jours sans cas nouveaux et sans cas sortant suspect (Bard).

A Y école, tout morbilleux ne doit rentrer qu’après une période minima de 15 jours quand le cas a été normal et non compliqué; mais ce qui est plus important, les voisins de classe, et les frères ou sœurs des malades seront exclus, les premiers pendant 15 jours, les seconds pendant le même temps que le malade ( 1 ).

Dans les familles enfin, l’isolement du malade, la simplification de l’ameublement de la chambre, la stérilisation des linges et objets pendant et après la maladie ne demandent pas d’indication spéciale.

Bibliographie :

Baginsky, Bohn, Eichhorst, Hf.noch (Voir Bibliographie de la scarlatine). — D’Espine, Dict. de méd. et dechir., art. Rougeole. — Sanné, Dict. encycl. , art. Rougeole.

(■) Voir à ce sujet le travail déjà cité de M. BARD(JRea. d’hyg. et pol. sanit., 1890).

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