CHAPITRE III
CONVULSIONS LOCALISÉES
Sous ce titre nous entendrons la contracture et les secousses cloniques dont peuvent être animés les muscles appartenant à un territoire nerveux déterminé.
Des phénomènes convulsifs peuvent accompagner les lésions nerveuses périphériques, mais la plupart du temps les phénomènes de cet ordre, même lorsqu’ils sont localisés, dépendent d’une maladie plus générale du système nerveux; aussi les voit-on rarement localisés d’une manière étroite dans le domaine d’un nerf.
1. Nerfs moteurs oculaires. — Le spasme tonique des muscles moteurs de l’œil relève surtout de l’ophtalmologie. Nous en dirons seulement quelques mots.
Les contractures de ces muscles se montrent principalement dans les affections cérébrales ou méningées, et, suivant leur siège, déterminent diverses variétés de strabisme.
Plus important en neuropathologie est le phénomène spasmodique désigné sous le nom de nystagmus. Nous en parlerons brièvement; son étude appartient à la séméiologie. Il consiste en des oscillations involontaires des yeux se produisant soit dans le sens horizontal, soit (ce qui est plus fréquent) dans le
(') Tuffier et Hai.lion, Accidents nerveux tardifs des fractures vertébrales. Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière , 1889-1890.
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sens -transversal. Le nystagmus est le plus souvent bilatéral. On l’observe parfois en dehors de toute affection nerveuse déterminée, chez les sujets dont la vue est faible, chez les mineurs (Hirt) qui fatiguent leurs yeux dans l’obscurité où ils travaillent. Le nystagmus est, par-dessus tout, un des . symptômes capitaux de la sclérose en plaques; on l’a rencontré également dans les affections cérébrales et bulbaires, dans le tabes, dans l’épilepsie, dans l’hystérie (Hirt) (*).
IL Nerf trijumeau. — Le trismus, ou contracture des muscles innervés par le trijumeau (masséter,- temporal et les deux ptérygoïdiens), reconnaît pour origine les causes habituelles des contractures. Citons surtout l’hystérie et le tétanos, et mentionnons aussi les affections douloureuses de la région, qui provoquent assez souvent une contracture réflexe des muscles masticateurs (névralgie dentaire, traumatisme). Le trismus réflexe peut être provoqué, exceptionnellement il est vrai, par une affection lointaine (vers intestinaux). Cette contracture est généralement bilatérale et symétrique, les deux mâchoires sont rapprochées, les dents sont fortement serrées, et parfois on est amené à pratiquer l’avulsion de l’une d’elles pour introduire des aliments au delà des arcades dentaires, ou bien il faut recourir à l’usage de la sonde nasale pour nourrir le patient. Le trismus est souvent très douloureux.
Quand la contracture n’existe que d’un côté, ou qu’elle se répartit d’une façon inégale entre les divers muscles, la mâchoire inférieure est plus ou moins déviée, ou bien elle est portée soit en avant, soit en arrière.
Des convulsions cloniques des mêmes muscles déterminent le claquement des dents qui accompagne le frisson ; elles causent aussi le grincement ou le mâchonnement , phénomènes si fréquents, et si fâcheux comme pronostic, dans la méningite et autres affections de l’encéphale. Des contractions irrégulières des muscles masticateurs se montrent dans les névroses convulsives.
III. Nerf facial. — La contracture peut accompagner la paralysie faciale a frigore. La face se trouve alors entraînée vers le côté malade, contrairement à ce qui se passe dans la paralysie simple; la fente palpébrale est rétrécie de ce même côté. Cette contracture se rencontre aussi dans l’hystérie et pourrait en imposer pour une paralysie du côté opposé (2).
Les spasmes cloniques sont plus fréquents. Nous n’avons pas à envisager ici les cas où il s’agit de secousses ou de contractions musculaires généralisées, étendues à tout le système moteur, comme dans la chorée, l’athétose. Bien que la maladie des tics se localise plus volontiers à la face, elle constitue également une affection générale qui mérite une description distincte. Nous ne voulons parler ici que des cas où les convulsions cloniques sont exclusivement cantonnées dans le domaine du nerf. Elles relèvent alors, le plus souvent, d’une altération de ce dernier; il faudrait énumérer à ce propos toutes les causes capables d’engendrer la paralysie faciale, car ces mêmes causes peuvent aussi déterminer des phénomènes spasmodiques, associés ou non à des manifestations paralytiques.
On observe également des convulsions cloniques de la face à la suite de traumatismes locaux; il s’agit alors d’un processus réflexe. Le tic douloureux
(*) Hirt, Deutsche med. Wochcnschr., 1887, n° 50.
(2) Voir les Chapitres Hystérie et Paralysie faciale.
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de la face, dont la description trouve place au chapitre de la névralgie faciale, est sans doute lié à un processus du même ordre. Des analogies incontestables rapprochent d’ailleurs le tic douloureux du tic non douloureux, car celui-ci, comme celui-là, apparaît volontiers sous forme d’accès, accès tantôt spontanés, tantôt provoqués par une émotion, par un ébranlement sensitif quelconque. On imagine aisément les grimaces involontaires qui se dessinent pendant ces paroxysmes sur le côté de la face qui est le siège des secoussesinvolontaires(1).
Assez souvent, au lieu de se diffuser dans les divers muscles du visage ou dans la plupart d’entre eux, les phénomènes convulsifs, qu’ils soient toniques ou cloniques, se localisent à un muscle donné. Le muscle orbiculaire a surtout le privilège de ces convulsions partielles ; tantôt il est frappé de contracture, et c’est le blépharospasme , tantôt il est agité de secousses involontaires, et c’est le clignotement. Le blépharospasme est généralement bilatéral; il ne dure parfois que peu d’instants, quitte à se répéter par intervalles, mais par contre il peut se montrer singulièrement tenace. Suivant qu’il est plus ou moins marqué, l’œil est clos complètement ou n’est qu’à demi fermé. Cette occlusion de l’œil existe également dans le ptosis, c’est-à-dire quand le releveur de la paupière supérieure est paralysé; mais, ainsi que l’a fait observer Charcot, le ptosis se distingue par une particularité importante : le sourcil est fortement élevé, le muscle frontal cherchant à suppléer le releveur impotent. Au contraire, dans le cas de spasme de l’orbiculaire, il y a froncement et abaissement du sourcil. Le blépharospasme peut se produire à la suite d’une affection locale, d’un traumatisme, mais il ne se développe guère que sur un terrain prédisposé; c’est un accident relativement fréquent chez les hystériques. Toutefois on rencontre des cas de blépharospasme survenus sans cause apparente, chez des sujets indemnes d’autres stigmates névropathiques, comme nous en avons vu récemment un exemple.
Le clignotement reconnaît les mêmes causes que le blépharospasme. Les neurasthéniques présentent souvent de légères secousses, brusques et répétées, dans une des paupières supérieures : c’est une variété de contractions fibrillaires.
IY. Grand hypoglosse. — Il est assez rare de rencontrer des convulsions localisées à la langue. On en cite quelques observations curieuses. Tantôt il s’agit de convulsions cloniques désordonnées, survenant par crises, tantôt de convulsions toniques (Valleix), immobilisant la langue contre la voûte palatine. Le plus souvent, les deux côtés de la langue sont pris, et fréquemment les phénomènes s’étendent à des territoires voisins, aux muscles moteurs des mâchoires, par exemple, comme dans un cas de Remak. L’étiologie de ces faits demeure obscure ; parfois le phénomène nous semble se rattacher à quelque processus mental mal défini.
Le spasme glosso-labié des hystériques appartient à l’histoire générale de la grande névrose; nous ne faisons ici que le mentionner.
V. Pneumogastrique. — Les spasmes localisés aux muscles du pharynx et du larynx ont été décrits à propos des maladies de ces deux organes ; nous n’avons pas à y revenir.
(‘) Sur cette question, en particulier sur le diagnostic entre le tic de la face et le spasme facial, voyez Brissaud, Tics et spasmes cloniques de la face. Journal de méd. et de chir. pratiques , 25 janvier 1894.
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YI. Spinal. — Le spinal innerve deux muscles de la vie de relation, à savoir le sterno-cléido-mastoïdien et le trapèze.
Ces deux muscles peuvent présenter, isolément ou simultanément, d’un seul coté ou des deux côtés à la fois, des convulsions cloniques. Suivant les cas, la tête oscille dans le sens transversal ou dans le sens antéro-postérieur, par secousses brusques. L’étiologie de ces faits demeure assez obscure; ils sont parfois liés à des altérations nerveuses diverses, siégeant dans le cerveau, la moelle ou les nerfs périphériques; on en a attribué un certain nombre au refroidissement, à des émotions ; on a invoqué dans certains cas un processus réflexe à point de départ viscéral. Ces causes sont bien souvent hypothétiques. Certaines observations semblent ressortir à la maladie des tics, d’autres à b hystérie.
Les convulsions toniques, ou contractures, réalisent une variété de torticolis. L’étude complète du torticolis et de ses différentes formes trouve place dans les traités de pathologie externe (‘) ; nous nous bornerons à esquisser succinctement la description du torticolis par contracture.
VII. Torticolis par contracture. — Qu’il soit aigu ou chronique, le torticolis musculaire reconnaît pour cause habituelle une contracture du muscle sternocléido-mastoïdien ; parfois cependant il s’agit d’une contracture du trapèze, ou (ce qui arrive plus souvent) d’une contracture simultanée des deux muscles innervés par le spinal. Un seul côté, d’ordinaire, est affecté; il est exceptionnel que l’affection soit bilatérale' et symétrique. Lorsque l’un des sterno-mastoïdiens est contracturé, il incline la tête de son côté, et fait que la face regarde légèrement du côté opposé. Le trapèze est-il, au contraire, seul en cause, la tête subit une déviation analogue, mais en même temps se renverse plus ou moins en arrière. La tête se fléchit en avant directement quand le sternomastoïdien est affecté des deux côtés, et en arrière directement quand c’est le trapèze. Ajoutons que dans ces divers cas, et surtout quand le trapèze est contracturé, l’épaule s’élève du côté malade; elle monte à la rencontre de la tête en même temps que celle-ci s’incline vers elle, et l’oreille peut arriver à toucher l’épaule.
A côté de ces types principaux du torticolis musculaire, il en est d’autres, plus rares, dans lesquels la contracture se localise dans les autres muscles du cou.
Très exceptionnellement on a affaire à une contracture du muscle peaucier : la tête s’incline vers le côté atteint, et la face se tourne légèrement vers ce côté; on peut sentir, sous les téguments, les brides formées par les faisceaux musculaires contracturés.
Parfois ce sont les muscles postérieurs du cou qui sont le siège primitif de l’affection ( torticolis postérieur ) et notamment le splénius. Ce dernier muscle, s’il était contracturé seul, aurait pour effet, entre autres, de tourner la tête de son côté; mais ce genre de déviation ne se rencontre pas. C’est que le sternomastoïdien est toujours simultanément contracturé, sinon d’une façon primitive, au moins d’une façon secondaire; il fait tourner la tête dans une direction invariable.
Tels sont les types divers du torticolis, eu égard à la localisation de la con- (*) Voir Traité de chirurgie, tome V, article Torticolis, par Walter (Masson, éditeur).
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tracture. On en reconnaît, d’autre part, deux formes d’après l’évolution des symptômes : le torticolis est aigu ou chronique.
Le torticolis aigu est déterminé le plus souvent par le froid ; il peut être produit par une cause traumatique, par un effort violent auquel ont pris part les muscles du cou ; il est parfois d’origine réflexe. Le muscle sterno-mastoïdien et souvent, très souvent même, le muscle trapèze sont à la fois contracturés et douloureux ; la douleur est provoquée ou augmentée par la pression, par la contraction du muscle, et surtout par les tractions auxquelles on peut soumettre ce dernier. Aussi la tête s’immobilise-t-elle d’instinct. Début brusque, évolution rapide, souvent avec un léger mouvement fébrile, guérison prompte, favorisée par la révulsion ou par les enveloppements chauds de la région, tels sont les caractères d’évolution qui appartiennent au torticolis aigu. Toutefois, l’affection est sujette à récidive, et peut tôt ou tard aboutir, encore que ce soit là une éventualité peu commune, à la forme chronique.
Le torticolis chronique est dû, dans la grande majorité des cas, à une rétraction du sterno-cléido-mastoïdien, parfois du trapèze ; ces lésions apparaissent dès l’enfance. Mais la contracture peut être le premier stade de l’affection ; comme on le sait, en effet, il n’est pas rare qu’à une période d’altération purement dynamique de la fibre musculaire succède une période de dégénération et de substitution fibreuse progressive. Le torticolis chronique est indolore, et ne se traduit, fonctionnellement que par la gène due à l’attitude vicieuse du cou. Celle-ci est parfois tellement accusée que la déglutition, la phonation peuvent être quelque peu troublées; on peut observer aussi des troubles de l’appareil visuel, et notamment du strabisme. La déviation du cou n’est pas la seule déformation qu’on puisse noter ; des courbures de compensation s’établissent dans le rachis dorsal et même dans le rachis lombaire, et de plus, phénomène encore mal expliqué, la tête subit parfois une atrophie plus ou moins considérable de ses différents tissus, atrophie unilatérale, siégeant du côté vers lequel la tête s’incline. Mais la plupart' de ces symptômes sont le fait du torticolis par rétraction bien plutôt que du torticolis par contracture. Il est souvent assez difficile, surtout pendant les premières périodes de l’affection et dans ses formes relativement atténuées, de savoir si l’on a affaire à l’une ou à l’autre de ces deux altérations : rétraction ou contracture. L’examen sous le chloroforme, indépendamment des autres signes différentiels qui permettent le diagnostic et qui n’ont rien ici de spécial, lèverait les doutes. Cette distinction est utile, quoi qu’il en soit, à établir, car le traitement serait différent dans les deux cas. Contre la rétraction, la ténotomie s’impose; contre la contracture, on doit agir par de simples méthodes de prothèse, après redressement de la tête pendant la narcose; on doit aussi, bien entendu, s’adresser à la maladie initiale d’où la contracture dépend, à l’hystérie, par exemple, ou à quelque affection localisée agissant par un procédé réflexe.
VIII. Nerfs rachidiens. — Tous les muscles desservis par les nerfs rachidiens peuvent être affectés, soit isolément, soit par groupes, de convulsions toniques ou cloniques. Ce que nous avons dit des fonctions propres à chacun des muscles permettra d’établir la part qu’ils prennent aux phénomènes observés dans tel ou tel cas. A propos des névralgies et des paralysies, nous aurons à signaler
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plusieurs fois des phénomènes de cet ordre à titre de symptômes contingents et accessoires.
IX. Muscles respiratoires. — Parmi ces muscles, le diaphragme est celui qui est le plus souvent atteint de convulsions.
La contracture du diaphragme peut se déclarer sous l’influence du froid, du rhumatisme, etc., chez des sujets sans doute prédisposés par un état névropathique antérieur. Elle se signale par des signes objectifs caractéristiques. Nous avons indiqué ailleurs, d’après Duchenne (1853), les effets de la contraction de ce muscle (*). La contracture n’est autre chose qu’une contraction prolongée, et se traduit par les mêmes phénomènes que celle-ci. La respiration est fort gênée; les autres muscles inspirateurs, y compris les inspirateurs accessoires (grand pectoral, sterno-cléido-mastoïdien, grand dentelé, etc.), entrent énergiquement en jeu, mais sans réussir à entretenir suffisamment l’hématose. Le malade succombe à l’asphyxie, si la contracture se prolonge. Parfois la contracture est unilatérale ; les symptômes sont alors beaucoup moins marqués, et le pronostic est tout différent.
Si les inhalations de chloroforme et les applications électriques, procédés qu’on doit employer d’abord, se montraient inefficaces, on ferait sagement, pensons-nous, de pratiquer la respiration artificielle par insufflation après trachéotomie, suivant la méthode courante des laboratoires. C’est là, d’ailleurs, une ressource à laquelle on pourrait essayer de recourir, à notre avis, dans nombre de cas d’insuffisance respiratoire.
Le hoquet est une véritable convulsion clonique du diaphragme. Son étude ressortit à la séméiologie.
L’éternuement, le bâillement, la toux, le rire, le sanglot, sont autant de variétés de spasmes des muscles de la respiration.
Ces muscles se contractent encore d’une façon spasmodique dans certaines affections décrites parmi les maladies de l’appareil respiratoire, dans l’asthme, dans les diverses dyspnées, nerveuses et autres. Ce sont des troubles que nous n’avons pas à étudier ici.