‹ Traité de médecine (volume 3)Chapitre 123 sur 143 · Folie circulaire · texte numérisé non relu

Folie circulaire

relatif à une malade que nous suivons depuis quelque temps, le second et le troisième sont empruntés à M. Magnan) on y verra comment au cours de l’évolution de la folie périodique alternent ou se succèdent les divers types que cette variété de folie peut revêtir.

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Æ. Aforiezc, Sa. ifiaris— LiÛv .Ih/fré/ioy.

Un cas dG folie périodique (Observation personnelle)

(Zes triangles rouges représentent les périodes cl 'eausùtcvtioTV manùcuj ter > les tr iangles bleus' les périodes de dépression; TTiéùxrtco bUj urs J .

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FOLIE PÉRIODIQUE

En parcourant ces tableaux, on sera frappé du grand nombre d’accès simples de manie ou de mélancolie qui ont précédé dans chaque observation l’apparition des accès à double forme, et l’on pourrait être surpris que quelques auteurs (J. Falret) aient hésité naguère à reconnaître que la maladie ne prend pas toujours d’emblée le caractère de folie à double forme. Mais il est bon d’observer que ces hésitations remontent à une époque déjà ancienne. D’ailleurs il n’est pas impossible qu’un certain nombre d’accès notés dans les observations, comme des accès simples aient été en réalité des accès à double phase : car la période d’excitation et surtout celle de dépression peuvent passer aisément inaperçues si elles sont peu accusées. Cette réserve faite, il n’est pas douteux aujourd’hui que la folie intermittente puisse, avant de revêtir la forme d’accès conjugués, se présenter sous celle d’accès isolés mélancoliques ou maniaques.

c. Rien n’est variable comme la durée des périodes de folie si ce n’est celle des intervalles lucides; à cet égard on ne peut indiquer aucune règle fixe. Que les accès d’excitation et de dépression soient isolés ou conjugués, peu importe : il en est qui ne durent pas plus de cinq ou six jours, d’autres persistent pendant plusieurs mois.

Dans l’accès à double forme les périodes peuvent être exceptionnellement brèves : on a vu des malades qui au cours d’une même visite du matin passaient plusieurs fois alternativement de la dépression à l’excitation; quelquefois l’accès dure un an, alors la phase maniaque embrasse les six mois du printemps et de l’été, la phase mélancolique les six mois d’automne et d’hiver.

On pourra juger de ces variations à la lecture des tableaux annexés à cette description. On y verra également que les intervalles de lucidité comprennent quelquefois plusieurs années, tandis que dans d’autres cas ils n’excèdent pas quelques semaines. En général, ces intervalles sont d’autant plus longs qu’on est à une période de la maladie plus voisine du début ; plus tard ils tendent à diminuer de durée.

cl. Les accès conjugués ou accès à double forme peuvent débuter tantôt par le stade de manie (Baillarger, Falret), tantôt par le stade de mélancolie (Ludwig-Meyer, Guislain, J. Falret). Le second mode de début paraît être le plus fréquent. Quoi qu’il en soit, les troubles se développent assez vite sans période prodromique marquée ; quelquefois ils apparaissent brusquement : le malade se couche bien portant, il se lève maniaque ou mélancolique.

La transition de la première à la seconde phase se fait également avec brusqùerie, au moins dans la plupart des cas, et ordinairement la nuit. Cette brusquerie s’observe surtout quand les accès sont courts. Dans le cas où chaque période de l’accès embrasse plusieurs mois, le passage de la mélancolie à la manie ou inversement peut au contraire avoir lieu d’une façon progressive et avec une certaine lenteur. Enfin dans quelques cas la transition se fait par oscillations (J. Falret) : le mélancolique, avant de devenir franchement maniaque, passe par de courtes périodes de manie et de mélancolie alternantes. Je ne cite que pour mémoire ceux dans lesquels il paraît y avoir un court intervalle lucide entre les deux phases (J. -P. Falret, J. Falret, Ludwig Meyer) : à rigoureusement parler, dans les faits de cet ordre on aurait affaire plutôt à

des accès de manie alternant avec des accès de mélancolie qu’à de véritables accès à double forme.

Dans ces derniers, la durée relative de la période mélancolique et celle de la période maniaque peuvent être sensiblement égales. Lorsque l’une des deux l’emporte sur l’autre, c’est en général la période de mélancolie.

Symptômes. — Nous venons de voir comment évolue la folie intermittente; il s’agit maintenant d’indiquer la physionomie que revêtent les accès maniaques et mélancoliques qui la constituent. Notons que l’évolution est autrement caractéristique que la symptomatologie, car, à quelques particularités près, la manie et la mélancolie de la folie intermittente ne diffèrent ni de la manie et de la mélancolie simples, ni de la manie et de la mélancolie dégénératives.

Toutefois, nous avons déjà insisté sur ce fait que, contrairement à ce qu’on observe dans la manie et la mélancolie simples, la manie et la mélancolie intermittentes se développent d’ordinaire sans cause appréciable et avec une certaine brusquerie : elles apparaissent d’emblée sans être précédées de prodromes (Magnan).

Quelque brusque que soit leur début, il peut être annoncé par un phénomène qui se reproduit toujours le même et à chaque accès chez le même malade. Une maniaque intermittente que nous suivons a coutume, dès que ses accidents la prennent, de boire un verre de son urine : dans son entourage on ne se trompe pas sur la signification de cet acte étrange. Un malade de Schüle voyait, au début de ses crises, un oiseau gris devant sa casquette; une autre, observée par M. Magnan, revêt un vieux peignoir. On a aussi noté qu’à l’encontre des autres aliénés, qui fuient d’ordinaire l’asile où ils ont été internés, les intermittents viennent volontiers, lorsqu’ils sont sur le point d’être repris de leurs accidents, rendre visite au personnel du service où on les a -antérieurement accueillis.

I. Accès maniaque. — Il revêt des formes différentes, qu’on peut grouper sous ces trois chefs : 1° excitation maniaque; 2° excitation maniaque avec idées de grandeur; 5° manie aiguë.

L 'excitation maniaque est la forme la plus commune. Ce qui la caractérise, « c’est la surexcitation générale de toutes les facultés, l’activité exagérée et maladive de la sensibilité, de l’intelligence et de la volonté, ainsi que le désordre des actes, sans trouble considérable de l’intelligence et sans incohérence de langage ». (J. Falret.) Les idées deviennent plus abondantes, elles s’associent et se succèdent avec plus de facilité ; en même temps, la mémoire est plus vive. Les malades parlent d’abondance et avec prolixité, ils racontent des histoires interminables, récitent des pièces de vers qu’ils ont apprises autrefois et qui s’étaient plus ou moins effacées de leur souvenir; ils étonnent par la promptitude de leurs reparties et la finesse de quelques-unes de leurs saillies. Ils sont pris d’une activité dévorante, ils vont et viennent, font d’innombrables visites et importunent de leurs assiduités, non seulement les personnes avec lesquelles ils sont en relations courantes, mais beaucoup d’autres qu’ils connaissent à peine. Ils sont entreprenants, aventureux, audacieux; ils placent et déplacent les fonds dont ils disposent, jouent à la bourse, parlent de faire construire, songent à transformer leurs propriétés. Leur esprit est fécond en idées inventives, quel-

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ques-unes originales, d’autres plutôt ridicules et absurdes. Un malade parlait de faire tanneries pieds des soldais pour éviter à l’État des frais de chaussures (Baillarger). Quelquefois hautains, pleins d’eux-mêmes, ils sont, dans leurs propos, acerbes et mordants, se plaisent à désobliger et à vexer les personnes avec qui ils causent, s’irritent si on les contredit ou si on leur riposte, et se laissent aller aisément à la colère et à la violence. Quelques-uns s’attachent à semer autour d’eux le désordre et la guerre, ils content des histoires fausses, inventent des calomnies et des scandales. Leur activité dévorante se traduit parfois par des actes nuisibles ou délictueux; il en est qui se laissent aller au vol et qui dérobent des objets plus ou moins importants; d’autres se livrent à la boisson et courent les cabarets. Les idées érotiques et les excès génésiques ne sont pas rares; les hommes se plaisent aux propos obscènes, se livrent à la masturbation ou accostent dans la rue toutes les femmes qu’ils rencontrent et fréquentent avec assiduité les maisons mal famées. Les femmes oublient la retenue propre à leur sexe : elles lancent des œillades provocantes, écrivent à des amants de rencontre des lettres enflammées. « En résumé, les sentiments, les instincts sont entièrement transformés par la maladie; des êtres auparavant doux et bienveillants deviennent violents, emportés, méchants, vindicatifs et sont souvent entraînés au mensonge, au vol et au cynisme en paroles et en actes. Ils acquièrent, en un mot, des défauts et des vices qui n’étaient pas dans leur nature première, et qui rendent toute vie commune impossible avec eux. » (J. Falret.)

Quelquefois l’excitation maniaque s’accompagne de véritables idées délirantes : le contentement, le sentiment de satisfaction, la confiance en soi, qui distinguaient tout à l’heure les malades, font alors place à des idées de grandeur. Ceux-ci ne sont plus simplement enthousiastes et entreprenants, ils s’attribuent des qualités imaginaires : ils sont poètes, musiciens, compositeurs; ou bien ils aspirent aux hautes fonctions de l’État, ils veulent être ministres, ambassadeurs; ils considèrent parfois leurs prétentions ambitieuses comme réalisées et se disent princes du sang, empereurs, présidents de la République. Il y a alors une analogie frappante entre ces malades et certains paralytiques généraux ; c’est un point sur lequel nous reviendrons à propos du diagnostic.

Enfin, dans certains cas, l’exaltation cérébrale peut, au moins temporairement, revêtir une forme plus aiguë : on a alors affaire à une symptomatologie qui rappelle de tous points celle de la manie aiguë ; le langage est incohérent, les phrases se succèdent sans suite et sans ordre logique apparents ; les malades se livrent à des actes désordonnés, bruyants ; ils s’agitent en tous sens, brisent les objets à leur portée, expriment au cours de leurs divagations quelques vagues idées ambitieuses; les hommes croient être Dieu, les femmes la Vierge. Ils ne reconnaissent plus leurs parents, leur entourage. Ils sont parfois violents et furieux.

Le plus souvent ces accès de manie aiguë sont de courte durée. Ils constituent des exacerbations temporaires au cours de l’excitation maniaque. D’autres fois ils durent plus longtemps, des semaines, des mois, autant que la période d’excitation de la folie intermittente.

Les aliénés dont nous venons de parler se signalent en général dans les

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asiles et les maisons de santé par certaines tendances et certaines façons d’être plus communes chez eux que chez tous autres. Comme certains déments, ils ont la manie d’emplir leurs poches de menus objets qui leur tombent sous la main : boutons, cailloux, morceaux de papier, croûtes de pain, si bien, comme l’a dit M. J. Falret, qu’il suffirait presque de les fouiller pour arriver au diagnostic de leur affection. D’autre part, ils ont l’habitude de se vêtir d’une façon étrange : les femmes arrangent bizarrement leurs cheveux, ajoutent à leur toilette des ornements voyants qui ne sont plus de leur âge, décousent puis recousent leurs robes en leur donnant des formes bizarres ; les hommes retournent leurs habits, mettent les pantalons dans leurs bas, s’affublent d’oripeaux ridicules ; ou ils ont de vraies idées de grandeur, inventent des insignes fantaisistes en rapport avec leur situation et leur dignité imaginaires.

Pendant les périodes d’excitation de la folie intermittente, les malades en général engraissent (Ludwig Meyer). Leurs fonctions, notamment les fonctions digestives, s’accomplissent avec plus d’activité ; mais il y a d’habitude de l’insomnie.

On observe aussi quelquefois, comme chez certains dégérérés, atteints de folie raisonnante, des poussées congestives, des attaques épileptiformes et apoplectiformes qui peuvent être suivies de troubles aphasiques ou paralytiques, ordinairement transitoires.

2° Accès mélancolique. — Comme l’accès maniaque, il peut affecter des degrés différents. Ce sont : l°la dépression mélancolique simple; 2° la dépression mélancolique avec idées délirantes ; 5° la mélancolie avec stupeur.

Dans la dépression mélancolique simple , la physionomie exprime un abattement et un découragement profonds. Lorsque cette dépression est à son degré le plus faible, les malades parlent encore assez volontiers : ils se plaignent d’avoir perdu leur activité physique et morale, ils sont incapables de tout effort. Ils ressentent un sentiment de fatigue et d’impuissance très accusé ; la pensée est difficile et laborieuse ; les idées s’associent avec lenteur. Ils souffrent de leur triste situation, et cette souffrance absorbe toute leur émotivité ; le reste leur est indifférent, et la conscience qu’ils ont de cette indifférence morbide pour les choses et les personnes leur est des plus pénibles ; ils sentent qu’ils sont incapables de sentir, qu’ils n’aiment plus leurs parents, leurs enfants. A un degré plus accusé, la parole est basse et lente ; on n’obtient les confidences du malade qu’à la condition de les lui arracher en quelque sorte phrase par phrase. La volonté est aussi défaillante que possible ; pour se déterminer au moindre petit acte, il faut un grand effort qui n’est pas toujours au pouvoir du sujet ; aussi celui-ci répugne-t-il à toute activité ; il reste continuellement au lit, ou s’il se lève c’est pour s’asseoir ou se retirer à l’écart dans un coin. On conçoit que dans cette situation, non seulement il néglige les devoirs de famille et ceux de sa profession, mais encore qu’il perde tout souci de sa personne et oublie les soins les plus vulgaires de propreté. Abandonné à lui-même il est sale, mal tenu, se confine dans une chambre sordide, et il faut toute la rigueur de la discipline de l’asile pour l’obliger à se nettoyer comme tout le monde et à se vêtir convenablement.

Sur ce fond de dépression mentale plus ou moins accusée viennent parfois se greffer des idées délirantes ; ce sont des idées de ruine, de

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culpabilité, cle damnation, ou bien des idées hypochondriaques. Ces idées, dans quelques cas, s’accompagnent de tentatives de suicide. Quelquefois le malade se croit persécuté, il a des hallucinations de l’ouïe, s’imagine qu’on cherche à l’empoisonner et refuse les aliments. Enfin le délire mélancolique peut prendre la tournure religieuse; le patient est en communication avec les puissances célestes et ceux qui l’entourent sont des démons et des suppôts de Satan.

La période mélancolique peut revêtir, nous l’avons dit, la forme de mélancolie avec stupeur. Dans ce cas, tantôt il s’agit de stupeur simple. C’est la dépression mélancolique poussée à son degré extrême. Les malades sont dans l’immobilité absolue; ils ne profèrent pas une syllabe; lorsqu’ils reviennent à l’état normal, ils racontent qu’ils étaient dominés par un sentiment d’incapacité absolue pour la pensée ou l’action; le temps leur paraissait horriblement long; ils entendaient et comprenaient tout ce qui se disait autour d’eux, 'mais se sentaient impuissants à réagir. D’autres fois la stupeur peut être appelée délirante ; elle s’accompagne d’hallucinations ou d’illusions à caractère en général terrifiant. Une malade de Baillarger, par exemple, s’imaginait qu’on voulait l’arrêter, on envoyait des soldats chez elle pour la prendre ; elle se croyait morte ou dans la bière, apercevait des fantômes et sentait autour d’elle des odeurs pestilentielles. C’est dans ces cas que la stupeur mélancolique se complique quelquefois de catatonie.

Contrairement à ce qui a lieu durant les périodes d’excitation au cours desquelles on observe une suractivité de toutes les fonctions organiques, pendant les phases de dépression, la nutrition se ralentit, la respiration et la circulation sont moins actives, les sécrétions moins abondantes, les extrémités souvent froides et cyanosées ; enfin d’habitude les malades maigrissent.

Les détails qui précèdent donnent une idée des variétés d’aspect que peuvent affecter les accès de folie périodique.

Chez un même malade ces accès revêtent souvent une physionomie toujours la même, surtout lorsqu’il s’agit d’accès isolés et courts de mélancolie ou de manie. Dans la manie et la mélancolie intermittentes, ils se ressemblent d’une façon habituellement frappante.

Dans la folie à formes alternes ou dans celle à double forme, là où l’on observe l’alternance de la mélancolie et de la manie il n’y a pas de relation obligée entre l’intensité et la dui’ée de chacune des deux phases. C’est ainsi qu’à un accès léger et court d’excitation maniaque peut faire suite une longue phase de stupeur mélancolique. Cependant dans quelques cas il y a parallélisme au double point de vue de l’intensité et du temps entre les phases d’excitation et celles de dépression : on voit par exemple une courte phase de légère exitation maniaque être suivie d’une courte période de dépression mélancolique simple.

5° Intervalles lucides. — Nous savons, d’après ce que nous a appris l’évolution de la maladie, que les intervalles lucides peuvent être longs ou très courts, qu’ils peuvent être compris soit entre deux accès de manie ou de mélancolie, soit entre un accès de manie et un accès de mélancolie, soit entre deux accès de folie à double forme.

Ce qui caractérise au début ces intervalles lucides, c’est la parfaite intégrité

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des fonctions psychiques et du caractère. Cette particularité a été notée avec soin par divers observateurs, notamment par Foville. M. Magnan s’est attaché à en faire ressortir l’importance : d’après lui, elle suffit à isoler la folie intermittente des accès de folie dégénérative, dans l’intervalle desquels on constate toujours, soit l’état de faiblesse intellectuelle, soit la déséquilibration mentale, qui constituent l’élément fondamental de la dégénérescence.

Toutefois cette intégrité des facultés ne se maintient que pendant un temps.

Avec la répétition et la prolongation des accès quelques modifications interviennent. Lalucidité estentière, la vigueur intellectuelle ne diminue pasd’abord, mais on constate tantôt une certaine irritabilité, une activité remuante qui n’est pas ordinaire ; d’autres fois, au contraire, c’est de l’apathie et de la nonchalance, qui paraît d’autant plus accusée qu’on la compare à l’état habituel de santé du sujet. Plus tard encore, il survient une tendance à la démence, un peu d’aiïaiblissement de la mémoire, de la lenteur dans les conceptions, moins de rectitude du jugement, moins de netteté, de précision dans les idées. « Mais on ne doit pas perdre de vue à ce moment qu’en dehors de l’accumulation des accès on doit encore tenir compte du progrès de l’âge, car cé n’est qu’après un grand nombre d’années, et conséquemment sur des sujets déjà âgés, qu’on commence à remarquer la déchéance intellectuelle. » (Magnan.)

Étiologie. — L 'hérédité est ici, comme pour les autres vésanies, l’élément étiologique prédominant : sur ce point l’accord est unanime. M. Magnan soutient que l’hérédité dans la folie intermittente est moins accusée que dans la dégénérescence mentale, et plus acccusée que dans le délire de persécution à évolution systématique. S’il est facile de constater l’hérédité, il ne nous semble pas qu’il soit commode de la doser. D’ailleurs, il faut se rappeler que si certains dégénérés sont pourvus de lourdes tares héréditaires, il en est chez qui la dégénérescence, comme nous le verrons, est la conséquence d’accidents de la grossesse de la mère ou de maladies infantiles, si bien que chez eux l’hérédité est inconstante quoique habituelle : dans la folie intermittente elle est au contraire de règle. La proposition de M. Magnan devrait donc être plutôt renversée. Au reste, les faits mêmes rapportés par cet auteur ne nous semblent pas militer en faveur de sa manière de voir. Il cite, entre autres, parmi les intermittents dont il a rapporté l’observation, une femme, fille, mère et sœur d’aliénés; une autre fille de mère apoplectique, de père ivrogne et exalté, et sœur d’une maniaque chronique : chez un grand nombre de dégénérés on trouve moins que cela. Ce qu’il faut dire, à notre avis, c’est que l’hérédité, forte ou faible, au lieu d’aboulir à un état de déséquilibration permanente dû à un développement défectueux du système nerveux, crée simplement une prédisposition latente qui chez l’intermittent se traduit par des accès de folie plus ou moins éloignés les uns des autres. Ce qui est moins accusé dans ces cas, ce n’est pas à proprement parler l’hérédité, ce sont ses conséquences.

Dans la folie intermittente, l’hérédité est souvent similaire. La mère de la malade, dont nous donnons l’observation sous forme schématique, présentait comme sa fille des périodes alternatives d’excitation et de dépression.

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M. J. Falret rapporte que son père et lui ont eu l’occasion très rare de pouvoir observer, dans trois familles différentes, l’existence de la folie circulaire perpétuée pendant trois générations, chez la grand’mère, la mère et la fille.

La folie intermittente est plus commune chez la femme que chez l’homme. Nous avons vu que la première manifestation a lieu d’ordinaire entre 25 et 55 ans.

Quant aux causes déterminantes des accès, elles font souvent complètement défaut : l’accès maniaque ou mélancolique apparaît inopinément sans que rien puisse expliquer son développement. D’autres fois, il se montre à la suite de chagrins, d’émotions morales vives; ou bien son retour est provoqué par la menstruation, la grossesse ou l’allaitement.

Diagnostic. — La question du diagnostic de la folie périodique soulève plusieurs problèmes.

Lorsque éclate, à l’âge adulte, aux environs de la trentième année, un accès de manie ou de mélancolie, il n’est pas toujours facile de décider si cet accès est bien la première manifestation d’une folie intermittente qui continuera à évoluer durant toute l’existence. On peut, en effet, avoir affaire soit à un accès de manie ou de mélancolie simple, soit à un accès mélancolique ou maniaque chez un dégénéré : le pronostic, on le sait, est fort différent dans ces diverses éventualités. Les accès de manie et de mélancolie simple sont d’ordinaire provoqués par une cause physique ou morale facilement appréciable; ils sont habituellement précédés par une phase prodromique de durée plus ou moins longue, caractérisée par de la tristesse, de l’insomnie, de l’inappétence. Au contraire, les accès symptomatiques de la folie intermittente surviennent souvent spontanément sans l’intervention d’aucune cause déterminante ; ils n’ont pas de prodrome et débutent avec brusquerie : le plus souvent on n’observe que de l’excitation maniaque ou de la dépression mélancolique, tandis que dans la manie et la mélancolie vulgaires les troubles sont d’habitude plus accusés et se traduisent les troubles maniaques par de la manie aiguë avec incohérence des idées et du langage, les troubles mélancoliques par de la dépression avec idées délirantes de ruine, de culpabilité, de damnation.

Quant aux accès symptomatiques de la dégénérescence, d’une part l’époque de leur apparition est ordinairement précoce : c’est l’adolescence ou même l’enfance; d’autre part, les anamnestiques apprennent que les individus qui en sont affectés présentaient antérieurement soit la débilité intellectuelle, soit les signes de la déséquilibration mentale qui font toujours défaut dans la forme typique de folie intermittente.

Lorsque les symptômes de la folie périodique sont peu accusés, ils peuvent ne pas attirer suffisamment l’attention : une excitation légère, une dépression peu marquée, passent parfois pour de simples bizarreries transitoires de caractère et d’humeur. On néglige de consulter le médecin pour des troubles d’apparence anodine qui ne nécessitent pas le placement dans un asile. On ne reconnaît la nature morbide des troubles que le jour où, la maladie ayant évolué, ils sont devenus plus intenses et se sont mieux caractérisés. Ceci explique, que beaucoup d’intermittents continuent à vivre dans leur famille, et qu’il soit souvent difficile, lorsqu’on est appelé à les

examiner, de reconstituer l’histoire entière de leur maladie et des accès qu’ils ont présentés.

Certains de ces accès peuvent être tenus pour des accès d’excitation maniaque pure ou de simple dépression mélancolique alors qu’on a déjà eu affaire à des accès à double forme. C’est qu’on n’a tenu pour pathologique que celle des phases de la crise qui a été la plus marquée et l’on a pris pour une période d’état lucide une phase d’excitation légère ou de dépression peu accusée.

En dehors de ces erreurs par omission qu’on ne peut éviter qu’en se renseignant minutieusement sur le passé des malades, sur leur caractère habituel et sur ses modifications éventuelles, il en est une autre dont les conséquences seraient plus graves. Nous avons vu que la période d’excitation de la folie intermittente rappelle de très près la phase expansive de la paralysie générale. La confusion est d’autant plus facile que chez certains intermittents il y a comme chez les paralytiques généraux un léger embarras de la parole et des troubles cérébraux de nature congestive. On sait de plus que le délire de l’encéphalite diffuse revêt parfois la forme circulaire et est constitué par des phases alternantes d’excitation et de dépression. Aussi est-on souvent obligé de suspendre son jugement et d’attendre, pour porter un diagnostic précis, d’avoir pu apprécier la marche des accidents. Toutefois, dans la paralysie générale, il y a, dès le début, des signes d’affaiblissement mental qui n’existent pas dans la folie intermittente. M. Falret fait remarquer en outre qu’entre l’excitation des paralytiques et celle des circulaires il y a un caractère distinctif important : les premiers sont souvent bienveillants, généreux, disposés à faire partager à tous leur bonheur, tandis que les circulaires sont essentiellement malveillants et prennent un malin plaisir à vexer ceux qui les entourent et à leur nuire.

Pronostic. — Les développements dans lesquels nous sommes entrés relativement à l’évolution de la folie intermittente suffisent à en indiquer le pronostic. Il s’agit là d’une vésanie comparable aux diathèses, et la récidive des accès est pour ainsi dire fatale à échéance plus ou moins éloignée. Mais si le pronostic de la folie intermittente est grave, il n’en est pas de même de celui des accès : courts ou longs ils sont essentiellement transitoires et curables jusqu’au jour où l’affection revêt soit la forme de folie circulaire, soit celle de manie ou de mélancolie chronique.

Traitement. — La folie intermittente est parmi les maladies mentales l’une des plus rebelles aux efforts de la thérapeutique. On a cherché d’une part à empêcher ou à retarder le retour des accès, d’autre part à atténuer l’intensité et la durée de ceux-ci lorsqu’ils sont déclarés.

En ce qui concerne la seconde indication, nous renvoyons à ce que nous avons dit précédemment du traitement de la mélancolie et de la manie simple. Les moyens usités pour remédier à ces états ne sont pas différents quand on a affaire à de simples épisodes des folies périodiques, de ce qu’ils sont lorsque la manie et la mélancolie se présentent avec l’apparence d’affections autonomes.

Quant à la première indication, on a préconisé tour à tour l’usage du sulfate de quinine, de la morphine, de la digitale, des bromures alcalins. Aucun de ces agents ne paraît avoir une efficacité suffisante pour empêcher les accès de

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reparaître à leur heure. Toutefois dans les folies intermittentes à accès courts et rapprochés l’emploi du sulfate de quinine à la dose de 50 centigrammes à 2 grammes pendant les intervalles lucides paraît avoir eu pour résultat dans quelques cas de retarder le retour des accidents et d’en atténuer l’intensité. Mais les faits ne sont pas assez significatifs pour qu’on soit certain de n’avoir pas eu affaire à de simples coïncidences.

Autrefois on a recommandé les saignées périodiques, et Baillarger aurait par ce moyen transformé en mélancolie intermittente une folie à double forme dont il aurait réussi à supprimer l’accès maniaque. Les inconvénients du procédé ne paraissent pas suffisamment compensés par ses avantages. Signalons encore les injections sous-cutanées de strychnine, qui, administrées par Burkhard au moment où chez ses malades la modification du tracé sphygmographique annonçait le retour probable desa ccès, ont donné dans deux cas de bons résultats.

La séquestration des aliénés intermittents s’impose lorsque les accès d’excitation ou de dépression acquièrent une certaine violence. Il arrive souvent, dans le cas contraire, que les malades restent dans leur famille, surtout pendant les périodes dépressives. Il n’est pas démontré que cette pratique ait de sérieux inconvénients, car l’isolement ne paraît pas avoir, tant s’en faut, les mêmes effets curateurs dans les psychoses périodiques que dans certaines autres vésanies, notamment les vésanies dégénératives. Dans ces cas, l’avantage de la séquestration est moins d’atténuer la durée et l’intensité des accès que de permettre de soumettre les malades à une surveillance et à une hygiène plus rigoureuses. Les intermittents déprimés lorsqu’ils sont conservés chez eux négligent les soins de propreté les plus élémentaires et souvent s’alimentent mal ; les parents n’ont pas en général assez d’autorité pour les contraindre à se nettoyer et à se nourrir. A ce point de vue, la discipline à la fois sévère et douce des maisons de santé a une réelle utilité.

Nature. — La folie intermittente telle que nous venons de la décrire constitue-t-elle une espèce morbide parfaitement distincte des autres formes de psychoses? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de rappeler brièvement les diverses étapes qu’a traversées l’histoire de cette affection avant d’en arriver au point où nous la trouvons aujourd’hui. En réalité, le début de cette histoire remonte à la découverte de la folie à double forme. Depuis longtemps les aliénistes (Pinel, Esquirol, Dubuisson, Guislain, Griesinger) avaient noté que chez certains malades les accès de manie alternent avec des accès de mélancolie, ou peuvent se transformer les uns dans les autres. Mais à cette époque la manie et la mélancolie étaient envisagées comme des espèces morbides toujours autonomes et l’on entrevoyait à peine qu’en dehors de la manie et de la mélancolie simple il pût y avoir des accès mélancoliques ou maniaques qui fussent l’expression symptomatique d’espèces morbides plus complexes. En 1851, J. -P. Falret(l), et plus tard, en 1854, ce même auteur, d’une part, et Baillarger (2), de l’autre, appelèrent presque simultanément l’attention sur une espèce clinique caractérisée par « une période (*)

(*) J.-P. Falret, Gaz. des hôpitaux, janvier 1851; Leçons cliniques de médecine mentale, lre partie, Paris, 1854, p. 249; Bulletin de V Académie de médecine , 14 février 1854.

(4) Baillarger, Bulletin de V Académie de médecine, 31 janvier 1854.

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d’excitation alternant avec une période d’affaissement ». L’un (Baillarger) montra que la folie à double forme (c’est l’expression dont il se servait) se présentait tantôt sous forme d’accès isolés, tantôt sous celle d’accès se succédant sans interruption; l’autre (J. -P. Falret) insista surtout sur la seconde variété qu’il dénomma folie circulaire, mais tous les deux furent d’accord pour proclamer que la folie à double forme et la folie circulaire sont autre chose qu’une succession d’accès de manie et de mélancolie vulgaire, mais bien, comme le disait Baillarger, « un genre spécial de folie ».

Bien que les descriptions de Baillarger et de Falret soient cliniquement très exactes, ces auteurs ont eu le tort de chercher la caractéristique de la nouvelle espèce morbide qu’ils venaient de décrire exclusivement dans la succession des deux phases qui constituent l’accès à double forme.

Morel, en se refusant à admettre la folie circulaire à titre de genre spécial, ce qui était un tort, a fait remarquer avec raison que l’alternance entre l’excitation et la dépression est un phénomène fréquent en pathologie mentale. Il n’est pas douteux qu’en attribuant à ce phénomène une importance nosologique trop grande on a confondu des choses qui méritent d’être distinguées. Dans la paralysie générale, par exemple, on voit assez souvent l’excitation maniaque alterner avec le délire mélancolique : on est parti de là pour décrire une folie circulaire au cours de l’encéphalite diffuse. Il n’est pas besoin de dire qu’entre celle-ci et celle décrite par Baillarger et Falret il n’y a d’autre analogie qu’une grossière ressemblance symptomatique. De plus ces mêmes alternances d’excitation et de dépression peuvent se rencontrer chez des individus manifestement affectés de tares dégénératives, sans cependant que dans ces cas la marche et l’évolution de l’affection soit celle qu’on observe dans la folie circulaire typique. Or certains cas de cet ordre ont été fâcheusement confondus avec cette dernière affection. M. Magnan, en montrant que la caractéristique des folies intermittentes réside moins dans la succession des deux phases mélancolique et maniaque constitutives de la plupart des accès, que dans l’évolution générale de la maladie, a rapproché heureusement dans la même description les folies circulaires, à double forme, intermittentes et alternes, qui semblent bien constituer des modalités diverses d’une seule et même espèce morbide.

Bibliographie. — A. Foville, art. Folie a double forme, in Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, 1872. — L. Kirn, Die periodischen Psychosen; Eine klinische Aühandlung ; broch.in-8, Stuttgard, 187(3. — J. Falret, la Folie circulaire ou folie à formes alternes, in Arch. gén. de médecine , Paris, décembre 1878 et janvier 1879. — Ritti, art. Folie a double forme, in Dict. encyclopédique des sciences médicales, Paris, 1879, et Traité clinique de la folie à double forme, Paris, 1883. — A.-E. Mordret, De la folie à double forme, Paris, J. -B. Baillère, 1883. — V. Magnan, De la folie intermittente ; Communication faite au congrès international de médecine de Berlin de 1890, in Recherches sur les centres nerveux, Paris, Masson, 1895.

DÉLIRE DE PERSÉCUTION

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