‹ Traité de médecine (volume 3)Chapitre 124 sur 143 · DÉLIRE DE PERSÉCUTION A ÉVOLUTION SYSTÉMATIQUE · texte numérisé non relu

DÉLIRE DE PERSÉCUTION A ÉVOLUTION SYSTÉMATIQUE

Synonymie : Délire chronique (Magnan) ; Délire chronique à évolution systématique (Magnan

et Sérieux); Psychose systématique progressive (Garnier); Délire chronique régulier

(Camuset); Délire systématisé progressif (Cullerre).

Historique et définition. — Pinel et Esquirol avaient englobé parmi les mélancoliques et les lypémaniaques tous les malades dont le délire a pour caractère principal la tristesse. Or ces malades se divisent en deux groupes très différents l’un de l’autre : ceux du premier groupe, les vrais mélancoliques, s’accusent eux-mêmes, nous l’avons vu ; ils se considèrent comme de grands coupables qu’attendent des châtiments mérités; ceux du second sont tout autres : au lieu de s’accuser eux-mêmes ils accusent les autres; au lieu de se tenir pour coupables ils croient être des victimes ; ce ne sont plus des lypémaniaques, ce sont des persécutés.

C’est à Guislain (l) et surtout à Lasègue (2) que revient le mérite d’avoir bien mis en relief cette importante distinction. Lasègue a fait plus : il n’a pas seulement fait ressortir les différences fondamentales qui séparent les idées mélancoliques des idées de persécution, il a décrit avec une exactitude parfaite le délire de persécution organisé en système et bien différent des idées de persécution qui peuvent se montrer à titre épisodique au cours de l’alcoolisme subaigu, de la manie, de la démence sénile, de l’épilepsie, de la paralysie générale.

Mais cet auteur, comme il le dit lui-même, n’a étudié le délire de persécution qu’à sa période de floraison : il a négligé de suivre les malades à travers les transformations que peuvent présenter leur délire.

Or le délire des persécutions est susceptible de se transformer, notamment en délire ambitieux. Déjà Spielmann (3) en 1855 et après lui Morel (*), puis Foville (5L ont insisté sur ce fait.

Mais cme transformation n’est pas constante et il faut à ce point de vue établir des distinctions entre les délires de persécutions. Les uns surviennent plus ou moins brusquement, n’ont qu’une durée transitoire, guérissent sans qu’aucune idée ambitieuse se soit manifestée ; d’autres se développent avec lenteur tantôt à un âge précoce, tantôt à un âge tardif, restent parfois incurables mais sans subir de transformation manifeste au cours de leur évolution ; il en est au contraire qui parcourent avec une régularité remarquable des étapes, toujours les mêmes, et qu’on peut en quelque sorte prévoir d’avance : à ces derniers, dont nous nous occupons dans ce chapitre, on donne le nom de délires de persécution à évolution systématique. C’est à M. J. Falret(6), à

(*) Guislain, Leçons orales sur les phrénopathies, 3 vol. Gand, 1852.

(a) Lasègue, Du délire des persécutions, in Arch. de médecine, février 1852.

(3) Spielmann, Diagnostilc der Geisteskrankheiten , Wien, 1855.

(4) Morel, Traité des maladies mentales, Paris, 1860, p. 266.

(8) Foville, Étude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs, Paris,

(°) J. Falret, Soc. médico-psychol., in Ann. médico-psychol., 1881, t. V.

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M. Magnan (*) et à ses élèves que revient surtout le mérite d’avoir mis en relief la marche et l’évolution de ces délires à étapes régulières.

Mais on n’est pas d’accord sur la place qu’il convient d’assigner en nosologie à ces derniers (2). Tandis que pour les uns le délire chronique ne serait que la forme la plus complète et la plus parfaite des délires de persécution, qui différeraient les uns des autres plutôt par leur physionomie et leur marche que par leur nature, pour M. Magnan, le délire de persécution à évolution systématique constituerait une entité nosologique à part, bien distincte de tous les autres délires de persécution qui appartiendraient au groupe complexe des psychoses dégénératives (3).

Quelle que soit l’opinion qu’on doive se faire à cet égard, nous pensons qu’il y a lieu de consacrer une description spéciale au délire systématique progressif.

Symptômes. — Le délire de persécution à évolution systématique que, pour éviter des répétitions, nous appellerons indifféremment délire chronique, psychose systématique progressive, bien que la première dénomination nous semble la meilleure, se caractérise, comme nous l’avons dit, par sa marche régulière et ses transformations toujours les mêmes et par conséquent prévues à l’avance.

Début. — L’affection débute à une période relativement avancée de la vie, jamais pendant l’enfance, toujours à l’âge adulte, ordinairement de 35 à 45 ans. Les individus qu’elle frappe n’ont en général présenté aucune anomalie intellectuelle ou morale notable jusqu’au moment où la maladie s’installe. Ce double caractère, si sa valeur était aussi absolue qu’on l’a dit, suffirait à différencier le délire chronique des délires de persécution des dégénérés qui, comme nous le verrons, peuvent apparaître d’une façon précoce pendant l’adolescence et même l’enfance, chez des malades qui avant l’éclosion du délire se sont fait remarquer par leur tendance à la dépression ou à l’exaltation, par leur esprit timide, méfiant et soupçonneux, par leur intelligence faible ou déséquilibrée, par la bizarrerie ou les incorrections de leur conduite.

Périodes. — Bien qu’on s’entende sur les étapes principales que parcourt dans son évolution le délire systématisé progressif, il y a entre les auteurs quelques divergences de détail qui ont fait classer ces diverses étapes de façons différentes.

M. J. Falret reconnaît quatre périodes au délire de persécution à évolution systématique : 1° la période d’interprétation délirante; 2° la période des hallucination de l’ouïe ou période d’état; 5° la période des troubles de la sensibilité générale ; 4° la période stéréotypée ou de délire ambitieux.

M. Magnan réunit en une seule la seconde et la troisième période de M. Falret. De plus, il admet une dernière phase, phase de démence, que M. Falret ne reconnaît pas. Nous dirons plus loin ce qu’il faut penser de ces divergences;

(‘) Magnan. — («) Leçons, in Gaz. méd. de Paris, 1877 ; in Progrès méd., 1887-91. — (6) P. Garnier, Des idées de grandeur dans le délire de persécution, Thèse de Paris, 1877. — (c) Gérente, Considérations sur l’évolution du délire dans la vésanie, Thèse de Paris, 1883. — (d) Magnan et Sérieux, le Délire chronique à évolution systématique, Encyclop. scientifique des aidesmémoire, Masson, Paris, 1892.

(2) Discussion à la Soc. médico-psychol. de Paris, 1888.

(3) G. Ballet, Du délire de persécution à évolution systématique. Leçon in Progrès médical, 19 novembre 1892.

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et nous décrirons au délire systématisé progressif les quatre phases suivantes : 1° phase d’incubation et d’interprétation délirante; 2° phase des idées de persécution et des hallucinations; 5° phase des idées ambitieuses; 4° phase de démence.

Description. — lre Période. — Période d’incubation et d’interprétation délirante. — Le délire de persécution débute d’une façon insidieuse et sournoise : le malade éprouve tout d’abord une sorte de malaise indéfinissable dont il ne saisit pas la cause; il devient irritable, nerveux, puis soupçonneux et inquiet; il s’isole, se tient à l’écart, et déjà manifeste vis-à-vis des personnes de son entourage une défiance injustifiée. On s’étonne de ce changement d’habitudes et d’allures, mais rien encore ne permet d’en soupçonner la gravité. Bientôt pourtant la défiance se traduit par des accusations nettement formulées : le persécuté se plaint qu’on l’observe, qu’on le regarde de travers ; dans la rue les passants font des signes, chuchotent à voix basse près de lui. Les moindres incidents sont interprétés dès lors dans le sens d’une persécution positive et organisée : une fenêtre ouverte, un linge qui flotte, un cri d’enfant sont autant d’indices que le malade invoque à l’appui de sa conviction morbide. Cette préoccupation continuelle des plus minimes détails, des incidents sans portée, fait un bizarre contraste avec l’indifférence relative que le persécuté manifeste vis-à-vis des événements qui seraient de nature à le frapper : les pertes d’argent, les deuils de famille, les grands événements politiques le touchent moins qu’un geste malencontreux, qu’un coup d’œil faussement interprété. Le malade est déjà tout entier à son délire : son attention et son activité s’y absorbent.

A ce moment il n’est plus guère possible de se faire illusion : la folie, qui, bien qu’ancienne, a pu passer jusque-là inaperçue, apparaît avec netteté. Quelque réticent qu’il soit, et il l’est souvent, le persécuté se laisse aller à faire part des préoccupations qui le dominent et des tourments qu’il endure. Ce dont il se plaint alors, suivant la très juste remarque de Lasègue, c’est moins de faits récents que d’incidents très anciens, dont un certain nombre sont même souvent antérieurs au début du délire.

Au reste, la conduite du malade peut déjà, comme son attitude et son langage, révéler le trouble mental dont il est atteint. Dès cette période le persécuté se laisse aller parfois à des actes de violence : dans la rue par exemple, il interpelle insolemment ou frappe un passant inoffensif pour §e venger d’un coup d’œil méprisant ou d’une parole déplacée. D’autres fois, afin d'échapper à ses ennemis, il se met à voyager : il délaisse ses affaires, son logis, sa famille, et court de ville en ville chercher une tranquillité qui le fuit : ces déplacements peuvent à la vérité dans quelques cas amener une accalmie temporaire. Foville a bien décrit les pérégrinations singulières des aliénés migrateurs (l). Certains malades se mettent à écrire des lettres de protestation aux autorités, aux magistrats, au préfet, ou bien ils vont se plaindre directement à la police et, comme le remarque M. J. Falret, ils dénoncent eux-mêmes leur état mental sous prétexte de chercher protection et se font prendre en voulant provoquer l’arrestation de leurs persécuteurs.

(') A. Foville, Les aliénés voyageurs ou migrateurs, in Ann. médico-psychol., juillet 1875. — Communication à la Société médico-psychol.

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Les troubles psycho-sensoriels n’existent pas à cette période, du moins les hallucinations : tout se borne à des interprétations délirantes , à quelques illusions. Mais ces interprétations délirantes sont suffisantes pour légitimer aux yeux du malade une conviction déjà profondément encrée depuis longtemps dans son esprit.

2e Période. — Période des idées de persécution et des hallucinations. —

L’apparition des hallucinations de l’ouïe marque le début de la deuxième période. Les idées de persécution, nous venons de le voir, se montrent avant elles; ce ne sont donc pas les hallucinations qui créent le délire, elles sont au contraire une conséquence du trouble mental primitif; mais une fois qu’elles se sont manifestées elles fournissent un nouvel aliment aux idées morbides.

Au début elles consistent en bruits vagues : ce sont des bourdonnements, des sifflements, des bruits de cloche; puis des mots, mais prononcés à voix basse, à voix si basse que le malade a peine à distinguer ce qu’on dit. Les mots sont ensuite articulés d’une façon plus distincte à voix haute : ce sont des expressions malveillantes, injurieuses : « Salop, cochon, sodomiste, voleur, assassin, » etc., puis des lambeaux de phrase ou des phrases entières ordinairement très courtes : « C’est lui, le voilà. Tue-le. » Les voix semblent sortir du plafond, de la muraille, de la cheminée. Elles viennent tantôt de près, tantôt de loin. Le malade les entend le soir, la nuit lorsqu’il est seul ; mais il les perçoit aussi dans la rue; certains bruits peuvent les raviver, celui de l’eau qui coule, de la pendule battant la seconde, du chemin de fer ou de la voiture. Les hallucinations sont rarement continues, presque toujours intermittentes; elles peuvent se suspendre momentanément sous l’influence d’un voyage ou d’un changement de lieu.

A une période plus avancée de la maladie l’éréthisme du centre des images verbales auditives est tel que toute pensée du malade se traduit sous forme d’image vive hallucinatoire. Le persécuté entend nettement au dehors sa pensée, il lui semble qu’un écho la répète; c’est là le phénomène qu’on a désigné sous le nom d'écho de la pensée. Il arrive dans quelques cas que lorsqu’il exécute un acte quelconque, s’il se mouche, se déshabille, les voix extérieures lui redisent son action. Le malade est alors convaincu « qu’il n’est plus maître de ses pensées, qu’on les lui vole ». On sait ce qu’il fait, ce qu’il pense, ce qu’il souffre, et quand on l’interroge il répond souvent d’un air à demi narquois : « Pourquoi me questionner? vous savez les choses aussi bien que moi. »

Toute hallucination verbale auditive, à la condition qu’elle soit inconsciente et interprétée comme sensation réelle, suppose un dédoublement de la personnalité. Le malade qui en est affecté attribue en effet à deux personnalités différentes les images auditives qui naissent en son cerveau. Tandis qu’il reconnaît la véritable nature des unes, il attribue les autres à des personnalités étrangères à son propre moi. Ce dédoublement de la personnalité s’accuse à chacune des étapes du délire de persécution. Au début, quand il n’y a pas encore d’hallucinations auditives, il n’existe pas; plus tard, à l’époque des hallucinations verbales simples, il est rudimentaire ; il se prononce quand se montre l’écho de la pensée, il arrive enfin à son degré le plus accusé aux périodes avancées de la maladie. Alors en effet ce n’est plus sa pensée qu’il entend répéter; les interlocuteurs qui s’adressent à lui ne font plus simplement des

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réponses aux questions que mentalement il se pose : « Ses idées lui sont enlevées avant qu’il ait eu le temps de les concevoir » ; « on lui dit des choses qu’il ne comprend pas, auxquelles il n’aurait jamais songé lui-même ». A ce degré on touche à la transformation de la personnalité. Le malade assiste en spectateur à des conversations, à des dialogues qui se tiennent autour de lui. Il y a des voix qui accusent, d’autres qui défendent, tandis que des auditeurs, qui rient et se moquent, applaudissent ou protestent.

Quand le malade parle plusieurs langues les voix se servent quelquefois de celle qu’il connaît le moins, plus souvent de la langue qu’il connaît le mieux. S’il se déplace et voyage en pays étranger, il n’est pas halluciné, au moins dans la langue de ce pays, tant qu’il ne l’a pas apprise : ce qui se comprend aisément.

Les hallucinations sont ordinairement entendues des deux oreilles; mais elles peuvent être unilatérales (*) (Calmeil, Moreau, Michéa). D’autres fois, tout en étant bilatérales, elles sont de caractère différent à droite et à gauche; tandis que par exemple l’oreille droite entend des choses agréables, l’oreille gauche ne perçoit que des injures(â).

Aux hallucinations auditives s’ajoutent assez souvent des hallucinations 'psycho-motrices (Séglas) (hallucinations psychiques de Baillarger; motrices verbales de Ribot). Celles-ci résultent de l’éréthisme du centre des images verbales motrices (3e circonvolution frontale). Les malades qui en sont affectés perçoivent des voix non plus extérieures, comme dans l’hallucination auditive, mais intérieures. Leurs persécuteurs parlent au dedans d’eux, leur empruntent leur propre parole. « Il y a, disait un malade de Baillarger, dans ma poitrine, dans la région de l’estomac, comme une langue qui articule tout intérieurement. » Ces hallucinations d’ordinaire n’apparaissent qu’après celles de l’ouïe, qui les dominent en importance. Mais il est des cas, j’en ai rapporté un exemple (r'), où elles existent indépendamment de toute hallucination auditive.

Les hallucinations de la sensibilité générale tiennent une place importante dans l’histoire clinique du délire de persécution. Elles peuvent se montrer en même temps que celles de l’ouïe, exceptionnellement même les précéder. Mais en général elles se manifestent assez longtemps après ces dernières, comme l’a noté M. J. Falret. Les malades se plaignent qu’on les pince, qu’on les brûle, qu’on les électrise à distance. On leur arrache la moelle, on leur pince la tête, on les pique avec des jets de vitriol, on les dévore en dedans et on leur prend leur sang. Les expressions et les comparaisons dont ils se servent pour peindre les souffrances et les tourments qu’on leur fait subir, sont toujours imagées, quelquefois singulièrement pittoresques, mais en général bizarres. Une malade de Baillarger accusait ses. ennemis de tirer sur elle, à travers les murs, de petits canons qu’elle comparait aux briquets phosphoriques alors en usage- Elle était avertie de l’explosion de ces petits canons par des douleurs secrètes qu’elle éprouvait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre.

(*) Régis, Des hallucinations unilatérales, in Encéphale, 1881 ; et Seppili, Rivista sperimentale di frenalria, t. XVI, fasc. I.

(J) Magnan, Des hallucinations bilatérales de caractère opposé suivant le côté affecté, Arcli. de neurologie, 1883.

(3) G. Ballet, Semaine médicale, 4 novembre 1891.

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Les hallucinations du sens génital (*) sont fréquentes, particulièrement chez la femme. Les persécutées, qui mettent souvent dans leurs confidences de la discrétion et des réticences, prétendent qu’on les viole, qu’on les a rendues enceintes, qu’on se livre sur elles, le jour ou la nuit, à toutes sortes d’actes obscènes; les hommes affirment qu’on les sodomise, qu’on excite leurs fonctions génésiques, qu’on leur comprime les testicules, qu’on leur pompe la sève. Un malade racontait qu’il était travaillé parla « nonentation », opération à laquelle se livraient des nonnes qui dirigeaient sur lui leurs poursuites amoureuses et lui donnaient « des désirs de chair accessoires ». Pour se soustraire aux persécutions dont ils sont victimes, les persécutés génitaux recourent parfois aux artifices les plus étranges : ils prononcent des mots cabalistiques, se lient les testicules et la verge, se fourrent dans le vagin des tampons de linge.

L 'odorat et le goût participent aussi aux troubles sensoriels. Les malades perçoivent des odeurs de soufre, de pourriture, de cadavre, de gaz méphitique que leurs ennemis font arriver jusqu’à eux par des procédés très variés. Les aliments ont un goût amer, de métal, d’arsenic, et les persécutés trouvent là la preuve qu’on cherche à les empoisonner; aussi prennent-ils mille précautions pour se soustraire à ces criminelles tentatives : ils vont eux-mêmes au marché, préparent eux-mêmes leurs repas, renoncent à la plupart des aliments et se nourrissent, par exemple, exclusivement d’œufs à la coque.

Lasègue avait posé en règle que les persécutés, sauf complication d’alcoolisme, d’hystérie ou d’épilepsie, n’ont jamais d 'hallucinations de la vue. Cette opinion est généralement acceptée, notamment par Legrand du Saulle et M. Falret. A la vérité, on a cité des faits contradictoires (Mabille, Magnan). Mais on peut dire néanmoins que l’hallucination visuelle ne fait pas d’habitude partie du tableau clinique du délire de persécution. Les persécutés entendent leurs ennemis, ils ne les voient pas. De là l’expression dont ils se servent souvent pour désigner leurs voix : mes invisibles.

Tandis qu’apparaissent en s’ajoutant les unes aux autres les diverses hallucinations dont nous venons de parler, le délire va s’organisant et subissant des transformations progressives. D’abord les accusations que porte le malade sont, comme à la première période, des accusations vagues : il se sent tourmenté, mais il ne sait par qui ; il s’en prend à tout le monde et à personne ; on me fait des misères, on m’en veut, on me persécute de telle ou telle façon. Plus tard il met en scène des collectivités réelles ou imaginaires. Le choix de ces collectivités varie suivant les époques : au moyen âge le persécuté accusait surtout les démons, les sorciers; plus tard, le cours des idées changeant, ce furent les jésuites, les francs-maçons, les sociétés secrètes; aujourd’hui il parle volontiers de la police, des anarchistes. Il incrimine l’électricité, la physique, le magnétisme, la téléphonie, le phonographe. A une période encore plus avancée le langage comme le délire du persécuté se stéréotype ; le malade crée des néologismes. Il se plaint de la lanterne sourde, de la ligue, de l’auscultation et de la désauscultation, des louvetins ou des fouinards. « Je suis sans cesse tourmentée par « les Charcot », nous disait une femme qui attribuait à l’hypnotisme les maléfices dont elle se disait victime.

(*) M. Hamel, Des hallucinations génitales et des idées érotiques chez les persécutés. Thèse de Paris, 1892.

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Mais il peut arriver que, quittant le domaine des abstractions, le persécuté en vienne à personnifier l’auteur des tourments qu’il endure.

Après un long temps de soupçons vagues, de recherches infructueuses, il finit par découvrir celui qui organise et dirige les maléfices dont il souffre : c’est un prêtre, un médecin, un homme en place, un ancien ami. De ce jour le persécuté devient particulièrement dangereux : il ne se borne plus à la défensive, il attaque. L’appellation de persécuté persécuteur lui conviendrait assez bien, si l'on n’avait coutume, pour éviter tout malentendu, de la réserver à une catégorie de malades dont nous parlerons plus loin.

La manière d’être, les allures, les actes, en un mot les réactions des persécutés varient aux différentes étapes de leur délire et suivant la nature des hallucinations qui les obsèdent. Nous avons vu qu’au début quelques-uns entreprennent des voyages sans but précis, sans itinéraire fixe, pour se soustraire aux persécutions qui les tourmentent.

D’autres s’adressent aux autorités, écrivent au commissaire de police, au préfet, aux magistrats, aux ministres, de longues lettres pour se plaindre des vexations qu’on leur fait injustement subir et demander justice. Il en est qui se font arrêter dans l’espoir d’exposer leur cause devant un tribunal; ou qui posent leur candidature pour avoir l’occasion de protester dans leur profession de foi ou à la tribune des réunions publiques contre les maléfices dont ils sont victimes.

Nous avons dit comment ils se comportent le jour où apparaissent les hallucinations, particulièrement les hallucinations du goût et les idées d’empoisonnement, ou les hallucinations génitales; nous n’y reviendrons pas; mais il faut savoir que lorsqu’un persécuté accomplit un acte bizarre, inexplicable, la raison d’être en est d’ordinaire dans une interprétation délirante ou une hallucination : tel par exemple fait ses besoins dans ses vêtements pour éviter un système de lorgnettes installé dans les cabinets d’aisance.

Convaincus qu’ils ont à se protéger et à se défendre, les persécutés s’isolent souvent du monde : ils s’enferment chez eux, vivent d’une façon sordide, négligent les soins de propreté, barricadent les fenêtres et les portes de leur appartement.

Quelques-uns, fatigués de la lutte incessante qu’ils ont à soutenir contre leurs ennemis, se réfugient dans le suicide : toutefois cet accident est beaucoup plus rare chez les persécutés que chez les mélancoliques.

Mais à côté du persécuteur qui se borne à se défendre par la fuite, l’isolement ou la mort volontaire, il y a celui qui recourt à l’agression et à la violence. Ce peuvent être de simples coups dirigés sur un passant inoffensif, dans le regard ou les gestes duquel le malade a cru découvrir une allusion ou une ironie. D’autres fois, le persécuté va jusqu’à l 'homicide : tantôt il frappe à l’aventure, sur le premier venu, dans un paroxysme d’exaltation et de colère, parce qu’il « fallait en finir, que tout le monde s’abrutissait » ; tantôt il choisit sa victime : ce sera la personne que les circonstances, leshasards des relations, les hallucinations, particulièrement celles de l’ouïe, lui désignent comme son persécuteur principal : tel attaque brutalement un médecin à qui il a eu une fois affaire, parce qu’il le croit le « chef des agents aliénistes » ; tel autre tire six coups de revolver sur un vieillard nommé Michel, qu’une voix obsédante

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lui désigne en lui répétant sous forme d’injure : « Voilà l’enc... du père Michel » ; tel autre enfin, employé dans un bureau de la ville de Paris, assassine d’un coup de pistolet son chef hiérarchique qu’il croit être l’agent principal des persécutions qui le tourmentent.

3e Période. — Période des idées ambitieuses. — Après un temps plus ou moins long, quand les idées de persécution ont successivement parcouru les trois étapes indiquées par Falret, d’élaboration, desystématisation,puis de délire stéréotypé, ces idées subissent une transformation curieuse : elles font place à des idées ambitieuses qui d’abord se juxtaposent, puis se substituent à elles.

Le fait de la substitution des idées de grandeur aux idées de persécution dans la folie chronique avait été noté de longue date, notamment par Pinel; Esquirol, Spielmann, Morel et après lui Foville ont surtout appelé l’attention sur celte transformation du délire. M. Magnan, M. Garnier, M. Gérente, se sont particulièrement attachés à mettre en relief sa fréquence dans la forme spéciale de folie chronique que nous étudions : le délire de persécution à évolution systématique.

L’apparition des idées de grandeur chez les persécutés suppose un certain affaiblissement des facultés sans lequel il n’y a pas de délire ambitieux possible. Elle témoigne d’un pas en avant fait par l’intelligence dans le champ de l'invraisemblable et de l’impossible.

Elle se fait suivant des modes fort divers. D’après Foville, elle aurait souvent lieu par déduction logique : le persécuté, après avoir longtemps cherché l’explication des tourments qu’il subit, en arriverait à se convaincre que l’acharnement avec lequel on le persécute tient à de puissants intérêts en jeu; si on le tracasse, si l’on cherche sa mort, c’est qu’on veut accaparer une immense fortune qui lui revient, qu’on désire le dépouiller d’un trône dont il est le légitime héritier; c’est qu’il est très puissant et qu’on est jaloux de sa puissance. Ce mode de transformation n’est vraisemblablement pas aussi fréquent qu’on l’a dit; M. Christian observe avec raison que le raisonnement et la logique ne sont pas dans les habitudes des aliénés. Il est plus probable que l’apparition des idées ambitieuses s’explique par la tournure du caractère des persécutés, qui sont à la fois méfiants et vaniteux (Marandon de Montyel, Mairet) ; la mégalomanie serait ainsi chez eux l’aboutissant naturel des sentiments d’orgueil, elle résulterait d’une sorte de travail inconscient que provoqueraient les réactions réciproques de ces sentiments et des idées de persécution.

Quoi qu’il en soit, c’est souvent par genèse spontanée que les idées ambitieuses. semblent apparaître. Elles se montrent un beau jour sans qu’aucune raison explique leur éclosion.

Il suffit d’ailleurs d’un incident souvent minime pour les faire naître dans un cerveau préparé : un malade d’Esquirol parcourt un journal où il est question du faux dauphin; aussitôt il s’imagine être le fils de Louis XVI et se rend aux Tuileries pour réclamer ses droits. Souvent c’est une hallucination qui constitue le signal de l’éclosion du délire ambitieux : le persécuté entend, par exemple, une voix lui crier : « Tu es Napoléon! » À partir de ce moment, il s’incarne dans son nouveau rôle. Mais ce serait une erreur de croire que l’hallucination a créé le délire ambitieux; il ne faut pas oublier, en effet, qu’elle n’est elle-même qu’un

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résultat ; elle traduit les dispositions mentales du malade, elle en résulte, elle ne les fait pas naître.

Les idées de grandeur coïncident au début avec les idées de persécution : celles-ci, quand elles sont appelées à disparaître complètement, ne s’effacent qu’après un certain temps. M. J. Falret affirme même qu’elles persistent toujours à quelque degré. L’assertion est absolue, mais elle trouve sa vérification dans quelques cas.

La forme que revêtent les idées mégalomaniaques est fort variable. Au degré le plus léger, elles peuvent consister en un simple optimisme, en une opinion exagérée que le malade a de lui-même et de ses facultés (Marandon de Montyel, Camuset). Cet optimisme contraste avec le pessimisme de la période précédente.

Mais d’ordinaire le délire ambitieux est plus accusé : il se traduit alors tantôt par des idées de richesse, tantôt par des idées' de puissance, tantôt par la croyance à une transformation de la personnalité.

Les malades se croient en possession d’une fortune immense, ils ont fait des héritages considérables, ils sont millionnaires, ils ont des châteaux, des trésors.

Ou bien ils se disent investis d’un pouvoir mystérieux; ils disposent de forces I occultes, dirigent les astres ; ils entendent des voix à des distances prodigieuses et sont doués d’une ouïe exceptionnelle.

Souvent ils s’attribuent une personnalité de convention et, dans le choix de cette personnalité, ils se laissent guider par les tendances et les croyances de l’époque et par leurs aspirations personnelles. Au moyen âge et pendant la Renaissance les persécutés, devenus ambitieux, prétendaient être Dieu, le Saint-Esprit, la Vierge; ils se disaient prophètes, s’appelaient Jeanne d’Arc ou l’antéchrist; aujourd’hui ils s’imaginent plus volontiers qu’ils sont des inventeurs de génie, des réformateurs de la société, qu’ils sont élevés à la dignité de rois, d’empereurs, de président de la République.

L’attitude et les réactions du délirant chronique ambitieux se conforment à l'idée nouvelle qu’il a de sa personnalité : dans quelques cas, il ne fait pas parade de ses idées de grandeur, et les dissimule au contraire; pour les découvrir, il faut les rechercher avec soin (Falret, Doutrebente).

Plus souvent, il se compose une attitude en rapport avec son nouveau rôle : il est hautain, dédaigneux, méprisant, il exécute des actes en relation avec le pouvoir imaginaire qu’il s’attribue. « L’un ouvre et ferme brusquement la bouche, croyant ainsi écraser et avaler ses ennemis; une autre, par la pression de l’index sur le conduit auditif, expulse de soncerveau la personnalité étrangère qui veut s’implanter en elle (Magnan et Sérieux). >» Ou bien il se pare des insignes de son nouveau rôle, et, s’il est en liberté, va frappera la porte du palais ou des grands du jour pour réclamer la reconnaissance de ses droits. Il écrit volontiers et, dans de longs factums qu’il adresse aux médecins, aux autorités, quelquefois aux journaux, il s’efforce de légitimer ses prétentions, ou du moins les affirme avec arrogance.

4 Période. - Démence. — A la longue l’intelligence des délirants chroniques s’affaiblit d’une façon lente et progressive. Leur délire devient de plus en plus confus, il est moins bien coordonné ; il consiste à ressasser quelques

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conceptions délirantes stéréotypées; leur langage, qui se limite à la répétition de néologismes toujours les mêmes, leurs gestes et leur attitude monotone témoignent d’un amoindrissement positif des facultés mentales. S’agit-il là d’un véritable état de démence? M. Falret^) ne le croit pas. « On observe, dit-il, dans tous les asiles, de vieux persécutés, parvenus aux périodes ultimes de leur maladie, aliénés depuis vingt ou trente ans, ou même davantage, qui conservent, malgré l’ancienneté de leur affection, une véritable activité intellectuelle, qui sont encore susceptibles de causer très raisonnablement sur beaucoup de sujets étrangers à leur délire, et qui ne peuvent pas être appelés des déments, dans le sens que nous avons l’habitude d’attacher à ce mot. » Ce qui est certain, c’est que le délire de persécution à évolution systématique marche plus lentement et d’une façon plus inconstante vers l’affaiblissement accusé des facultés intellectuelles que les autres vésanies chroniques. Toutefois, dans certains cas, la déchéance mentale est assez marquée pour qu’on soit en droit de considérer la période terminale de la maladie comme une période de vraie démence.

Marche. — Durée. — Terminaison. — Pronostic. — En étudian les symptômes du délire de persécution à évolution systématique, nous avons indiqué la marche de l’affection. Nous n’avons à revenir que sur quelques points.

La maladie parcourt-elle fatalement son cycle? ou, au contraire, n’est-elle pas susceptible de s’arrêter dans son évolution et de se fixer, par exemple, à la deuxième période? Sur ce point il n’y a pas accord entre les aliénistes. D’après M. Magnan, l’apparition du stade ambitieux est obligée; d’après M. Falret, au contraire, les idées de grandeur ne se montreraient que dans le tiers des cas. La divergence de vues tient à ce qu’on ne s’entend pas sur les faits qu’il convient de faire entrer dans le groupe que nous étudions. Certains auteurs, en effet, ont de la tendance à séparer de ce groupe, pour les rejeter parmi les délires dits des dégénérés , que nous décrirons plus loin, tous les délires de persécution qui ne procèdent pas dans leur marche avec la régularité un peu schématique du type. Il en résulte que, pour ceux-là, l’évolution du délire chronique est à peu près uniforme et toujours la même. Mais si l’on rapproche les uns des autres les divers cas qui, par leur étiologie, leur marche et leur symptomatologie, présentent des analogies suffisantes pour qu’on soit en droit de les considérer comme constituant les individualités d’un même groupe clinique, on arrive à cette conclusion que parmi les délires de persécution à évolution systématique, dont la marche est forcément chronique, dont le pronostic est l’incurabilité, les uns ne dépassent pas la période de persécution, tandis que les autres vont jusqu’à la période d’idées ambitieuses et même de démence.

Quelle que soit la phase à laquelle le délire chronique aboutisse, sa marche est toujours lente. Chaque période comprend une durée de plusieurs années : la première, d’habitude, est la plus courte; la seconde, la plus longue : elle peut embrasser dix, quinze et vingt ans.

La marche, bien que progressive, n’est pas uniforme. Il y a des moments d’exacerbation apparente, des phases d 'agitation au cours desquelles les idées morbides semblent dominer plus impérieusement l’esprit du malade. En fait, (*) J. Falret, S or.. médico-psych., 29 novembre 1886.

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elles se traduisent plus bruyamment, voilà tout. Ces périodes d’agitation durent de quelques heures à quelques jours. Chez les femmes, elles ont lieu principalement au moment des règles.

Par contre, à certaines époques, sous l’influence de diverses circonstances, voyage, changement de résidence, isolement, il se produit des accalmies relatives. Durant ces accalmies, qu’on a assez improprement appelées des rémissions, le malade est plus tranquille, il affiche moins son délire; il lui arrive même quelquefois de le dissimuler avec soin, au point qu’on pourrait à tort penser qu’il s’agit de guérison au moins temporaire. Il faut distinguer ces périodes d’accalmie des rémissions vraies qu’on observe assez souvent dans les délires de persécution qui se rattachent nettement à la dégénérescence.

Maladie essentiellement chronique et progressive, le délire de persécution à évolution systématique est une affection incurable. Les délires de persécution qui guérissent sont d’un autre ordre, ce sont ceux qu’on observe dans l’alcoolisme subaigu, dans certaines formes de mélancolie ou chez certains dégénérés. C’est parce que la distinction entre les diverses variétés n’avait pas été faite suffisamment qu’on a pu dire que le délire de persécution guérit dans un cinquième des cas (Legrand du Saulle) : le délire de persécution oui, non le délire de persécution à évolution systématique.

Diagnostic. — - Les persécutés ont été longtemps et sont encore quelquefois confondus avec les mélancoliques. Entre la mélancolie et le délire des persécutions il y a cependant des différences profondes de nature et de symptomatologie. Le trouble fondamental de la mélancolie, nous l’avons vu, est un trouble émotionnel avec dépression : le délire est secondaire, enté sur l’état cénesthétique, tandis que chez les persécutés c’est le phénomène primordial. Chez les mélancoliques les idées fausses sont des idées de ruine, de culpabilité, de damnation, non de persécution : le mélancolique s’accuse luimême, le persécuté accuse les autres; le premier est un coupable, le second une victime; l’un est dans l’attente continuelle des châtiments qui lui sont réservés, c’est un prévenu (Lasègue), l’autre proteste contre les maux qu’il endure, c’est un condamné.

Toutefois, chez certains mélancoliques, comme nous l’avons vu, de même que chez quelques dégénérés à malformation des organes génitaux ou à habitudes vicieuses, on voit s’organiser parfois des idées de persécution spéciales qui au premier abord pourraient laisser croire qu’on est en face de persécutés vrais. Ces malades s’imaginent en effet qu’on les observe, qu’on les regarde de travers, qu’on chuchote autour d’eux, qu’on fait à leur personne des allusions blessantes. Mais au fond, et c’est là ce qui les distingue des autres persécutés, ils s’accusent eüx-mêmes beaucoup plus qu’ils n’accusent les autres. Si on les tourne en dérision, si l’on parle mal d’eux, si on les regarde d’un coup d’œil ironique, c’est parce qu’ils sont coupables, parce qu’ils se sont mal comportés, parce qu’ils ont une anomalie de conformation qui est pour eux un sujet de souci et de honte. Ce sont des persécutés auto-accusateurs (1), bien différents,

(') G. Ballet, les Idées de persécution chez certains dégénérés hypochondriaques ou mélancoliques (persécutés auto-accusateurs), Congrès de Blois, 1892; et Un exhibitionniste persécuté (les persécutés auto-accusateurs), in Semaine médicale, 23 mai 1893.

DK S PSYCHOSES.

par le point de départ de leur délire plus encore que par leur physionomie et leurs réactions, des délirants chroniques.

Le délire de persécution à évolution systématique pourrait être confondu, soit avec les idées de persécution qui surviennent à titre épisodique dans l’alcoolisme aigu et quelques autres affections, soit surtout avec les délires de persécution des dégénérés qui lui ressemblent quelquefois de très près.

Dans Y alcoolisme subaigu les idées de persécution sont sous la dépendance des hallucinations, hallucinations visuelles, auditives, quelquefois olfactives et gustatives; elles sont en général, comme ces hallucinations, multiples et mobiles, et s’accompagnent d’ordinaire d’un sentiment de terreur. Tout autres sont celles des persécutés vrais, plus fixes, mieux systématisées, déterminant des inquiétudes rétrospectives mais non ces expressions de frayeur qu’on observe dans l’alcoolisme. D’ailleurs le délire alcoolique subaigu a d’habitude une durée courte (quelques jours à deux ou trois semaines au plus); il se complique de troubles digestifs, d’insomnie, de cauchemars, de tremblement.

On peut encore observer des idées de persécution transitoire chez les hystériques à la suite des crises, dans le goitre exophthalmique, chez les paralytiques généraux. Mais il s’agit là d’incidents subordonnés aux manifestations de la maladie principale et dont il est facile de reconnaître la nature.

Le diagnostic le plus délicat est celui qui est à faire entre le délire de persécution à évolution systématique et les délires de persécution des dégénérés. Ce diagnostic est d’autant plus important que les délires des dégénérés guérissent souvent tandis que le délire chronique ne guérit jamais.

Il faut distinguer ici deux catégories de faits : tantôt on a affaire à des délires, hallucinatoires ou non, qui s’installent brusquement, sont mal systématisés, disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus : ce sont les délires d’emblée que nous décrirons plus loin. Lorsque ces délires, qui peuvent se traduire par des conceptions délirantes de divers ordres (de persécution, ambitieuses, mystiques, hypochondriaques), affectent la forme de délire de persécution, il est en général facile de les différencier du délire chronique à évolution systématique, qui est aussi lent dans son évolution que les autres sont rapides, aussi bien systématisé que les autres le sont mal, aussi durable que les autres sont transitoires.

Mais chez les dégénérés on observe souvent des délires de persécution qui, par leur physionomie générale, se rapprochent d’assez près du délire chronique pour que le diagnostic différentiel présente des difficultés réelles. Pour quelques auteurs (Magnan) ce diagnostic est cependant toujours possible et voici quels en sont les éléments : 1° chez les dégénérés, hérédité lourde; chez les délirants chroniques, peu ou pas d’hérédité; 2° chez les dégénérés, signes physiques et psychiques de dégénérescence (nous verrons plus loin en quoi consistent ces signes); chez les délirants chroniques, intelligence saine jusqu’à l’apparition du délire; 5° chez les dégénérés, début souvent brusque des troubles mentaux, quelquefois pendant l’enfance ou l’adolescence, fréquemment polymorphisme des conceptions délirantes (par exemple simultanéité des idées ambitieuses et des idées de persécution) qui ne suivent dans leur évolution aucune marche régulière; chez les délirants chroniques, début à une époque tardive de la vie, pendant l’âge mûr, et évolution systématique du délire;

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4" enfin, chez les dégénérés, le délire de persécution peut s’organiser sans le concours des hallucinations; il a pour base unique, dans quelques cas, les interprétations délirantes; tandis que dans le délire chronique, il y a toujours des hallucinations.

Ces caractères ont une réelle valeur pour différencier les types extrêmes, notamment le délire de persécution à évolution systématique typique du délire de persécution qu’on rencontre chez certains débiles. Mais entre le premier et ces derniers il y a des formes de transition, qui autorisent à se demander si le délire chronique constitue bien une espèce morbide à part ou n’est pas simplement la forme la plus achevée, la plus parfaite, du délire de persécution à marche chronique^). Quelle que soit l’opinion qu’on se fasse sur le côté doctrinal de la question, il n’est pas douteux que les signes différentiels énumérés plus haut perdent une grande partie de leur valeur diagnostique lorsqu’on a affaire à une des formes de transition en question. Et il est tel cas où l’on ne I saurait dire avec quelque certitude si l’on est en présence du délire chro- I nique ou d’un de ces délires de persécution à systématisation régulière qu’on I observe parfois chez les dégénérés qui occupent les degrés élevés dans I l’échelle de la dégénérescence mentale.

Mais parmi les persécutés dégénérés il est un groupe de malades qui, tout en | ressemblant aux persécutés vulgaires, ont une physionomie bien à eux : ce sont

Iles persécutés persécuteurs. Nous les décrivons plus loin. Nous rappellerons seulement ici qu’ils se distinguent des malades atteints de délire de persécution à évolution systématique en ce qu’ils n’ont jamais d’hallucinations, ne I présentent pas à proprement parler de conceptions délirantes, sont anormaux parleurs actes plus encore que par leurs propos, et sont affectés d’un délire qui reste toujours le même et n’a pas de tendance à évoluer vers la mégai lomanie.

Étiologie. — L’étiologie du délire de persécution à évolution systématique est souvent obscure, et les renseignements qu'on trouve à ce sujet dans la plupart des auteurs sont plutôt de nature à accroître qu’à dissiper cette obscurité. Cela tient à ce qu’on n’a pas toujours suffisamment distingué les délires de persécution à marche progressive et régulière, dont nous nous occupons ici, de ceux qui se rattachent plus directement à la dégénérescence mentale et évoluent d’une façon irrégulière et souvent capricieuse.

Aussi les statistiques relatives à la fréquence de l’affection que nous étudions I pèchent-elles en général par excès : c’est le cas de celle de Lasègue (14 persé- I cutés sur 100 aliénés), de Legrand du Saulle (16 pour 100), de Foville I (19 pour 100). Sur 32 000 aliénés qui ont séjourné à l’infirmerie spéciale du I dépôt de la Préfecture, de 1872 à 1885, Planés (â) a compté 2 61 3 persécutés, soit I un peu plus de 8 pour 100. MM. Christian et Pvitti, à Charenton, ont trouvé I environ 10 pour 100.

Le délire de persécution à évolution systématique est plus commun chez la femme que chez l’homme. On a noté qu’il était moins commun chez les per- I sonnes mariées que chez les veufs et les célibataires.

L’hérédité tient ici, comme dans l’étiologie de la plupart des psychoses, une

0 G. Ballet, le Délire de persécution à évolution systématique, in Progrès médical, 1892. [-) Planés, Thèse de Paris, 1886.

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place prépondérante parmi les causes prédisposantes. On trouve dans les ascendants des malades, tantôt des névroses (hystérie, épilepsie), tantôt la manie ou la mélancolie, tantôt le délire chronique lui-même, plus rarement la déséquilibration mentale, ou l’alcoolisme. On a dit que l’hérédité des persécutés était en général moins chargée que celle des dégénérés (Magnan). Ce qui paraît différer dans les deux cas, c’est moins la tare héréditaire elle-même que la façon dont elle s’est transmise aux descendants. Tandis que, chez les dégénérés, en dehors des états délirants, on constate soit la faiblesse intellectuelle, soit l’état de déséquilibration qui exprime que le système nerveux s’est développé d’une façon défectueuse, on ne trouve pas d’ordinaire, chez les persécutés dont nous nous occupons, de stigmates de dégénérescences; le fait toutefois n’est pas constant, et un certain nombre d’observations, celles de Séglas (J) notamment, prouvent que les tares dégénératives peuvent coexister avec le délire à évolution systématique.

On est mal fixé sur le rôle des causes occasionnelles morales ou physiques. Toutefois dans certains cas l’éclosion de la maladie a paru succéder à des ennuis, des déceptions, des chagrins, des préoccupations de divers ordres, particulièrement à celles qui se rattachent à la perte d’un procès ou aux tourments causés par une naissance illégitime; les enfants naturels semblent en effet plus prédisposés que les autres à la psychose progressive. On a fait aussi jouer un rôle à certaines malformations physiques, particulièrement aux malformations des organes génitaux, aux habitudes vicieuses, à l’onanisme, aux pertes séminales. Rien n’est moins prouvé que l’action de ces causes qui peuvent en revanche intervenir activement dans la genèse de certains délires dégénératifs.

Traitement. — Le délire de persécution à évolution systématique constitue, nous l’avons vu, une maladie à marche fatalement progressive; c’est assez dire qu’aucune médication n’est susceptible d’en arrêter l’évolution. Le traitement, dès lors, ne saurait être que palliatif : il doit viser les indications spéciales qui se présentent au jour le jour.

Les médications systématiques qu’on a tour à tour préconisées dans le but d’entraver les progrès de cette psychose ont donné plutôt de mauvais que de bons résultats; tel est le cas du tartre stibié, des purgatifs répétés, de l’hydrothérapie employée sans discernement et appliquée à tous les cas sans distinction. Il en est de même des agents médicamenteux (haschich, datura stramonium) que Moreau (de Tours) avait essayés dans l’espoir d’atténuer les hallucinations en leur substituant des hallucinations médicamenteuses. L’électricité sous forme de courants continus appliqués en permanence, autour de la tête (méthode d’Hiffelsheim), le traitement moral et l’intimidation sous la douche (méthode de Leuret), la suggestion hypnotique, n’ont pas eu plus de succès.

L’internement des persécutés s’impose à un double titre : le malade une fois séparé du monde extérieur retrouve en général dans l’isolement de la maison de santé un calme relatif, mais, il est vrai, momentané. En outre, il ne faut pas perdre de vue que, de tous les aliénés, les persécutés sont les plus dangereux; lorsqu’ils en arrivent à désigner l’auteur de leurs persécutions, la séquestration devient urgente, et c’est pour n’y avoir pas eu recours assez tôt qu’on a eu si

(*) Séglas, Soc. médico-psychologique, 1888.

DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE

souvent à déplorer les homicides commis par ces malades. Au reste, la santé de ces aliénés exige une surveillance qu’il est difficile d’exercer fructueusement en dehors de l’asile ; certaines indications spéciales peuvent résulter de l’état général et nécessitent l’emploi des toniques, de l’arsenic, de la douche. D’autre part, chez les malades qui sont poursuivis par la crainte de l’empoisonnement, on est souvent obligé de recourir à une sorte de contrainte pour les forcer à s’alimenter d’une façon normale, et à faire des repas réguliers.

Durant les périodes d’excitation, les bromures alcalins, les bains, ont leur utilité; et si l’insomnie se montre à ce moment, ce qui n’est pas rare, on devra recourir aux hypnotiques, chloral, sulfonal, chloralose.

En somme, la médication est purement symptomatique ; elle est destinée à remédier aux complications du moment, mais ne saurait viser à faire rétrocéder la maladie.

Bibliographie. — Lasègue, Du Délire des persécutions, in Arch. gén. de médecine, février 1852. — Legrand du Saulle, le Délire des persécutions. 1 vol. in-8, Paris, 1872. — On trouvera dans ce mémoire et cet ouvrage des renseignements sur le délire de persécution envisagé d’une façon générale plutôt comme syndrome que comme espèce morbide. En ce qui concerne le délire de persécution à évolution systématique, il suffira de lire : Ritti, article Délire de persécution, in Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1887, et Magnan et Sérieux, le Délire chronique à évolution systématique. Encyclopédie des aidesmémoire. Masson, Paris, 1892. — On parcourra aussi avec intérêt le mémoire de Christian, Des idées de grandeur chez les persécutés, in Arch. de neurologie, nos 60 et 67, 1892.

DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE

(Dysgénésies cérébrales : Imbécillité, débilité et déséquilibration mentales.)

Définition. — Les maladies mentales dont la description précède, qu’elles se développent ou non sous l'influence de causes occasionnelles, supposent, nous l’avons vu, pour la plupart et dans la majorité des cas, chez les individus qui en sont atteints, une hérédité défectueuse. Alors le nervosisme des parents et peut-être aussi leurs tares d’autre nature se transmettent aux descendants sous la forme d'une prédisposition qui se manifeste épisodiquement soit par un accès de manie ou de mélancolie, soit par le développement d’une maladie évolutive ou durable, comme le délire de persécution progressif ou la folie périodique. Ces psychoses sont donc le plus souvent des psychoses héréditaires. Mais dans l’intervalle des accès épisodiques ou avant le développement de la maladie mentale chronique, les individus qui en sont affectés ne présentent aucune lésion notable de l’intelligence ou du caractère : ce sont des individus normaux.

Il n’en est plus de même de ceux dont nous allons parler. Chez les dégénérés, en effet, les causes morbides, héréditaires le plus souvent, individuelles dans quelques cas, ont entravé le développement régulier du système nerveux, si bien que ces individus présentent à l’état permanent des tares intellectuelles ou morales faciles à découvrir dès le jeune âge. Ce sont des êtres psychiquement et souvent aussi physiquement anormaux, chez lesquels le délire passager ou durable, lorsqu’il survient, n’est plus simplement, comme dans les

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psychoses précédemment étudiées, le résultat d’une prédisposition latente jusqu’à son éclosion, mais l’aboutissant d’un état originel et habituel d’infériorité cérébrale ou de déséquilibration mentale.

Les dégénérés sont assez communément désignés sous le nom à' héréditaires et dans beaucoup d’ouvrages les deux expressions sont tenues pour synonymes. A notre avis cette synonymie n’est pas exacte et elle est de nature à jeter la confusion dans l’esprit : l’expression héréditaire implique une notion étiologique, celle de dégénérés une notion symptomatique. D’ailleurs tous les dégénérés, comme on va le voir, ne sont pas des héréditaires, et il s’en fauf, nous l’avons montré, que tous les héréditaires soient des dégénérés.

Cette dernière expression s’applique exclusivement aux individus affectés de développement incomplet ou défectueux du cerveau, qu’elle qu’en soit la cause, héréditaire ou autre. Ce vice de développement se traduit d’ailleurs beaucoup moins par des caractères anatomiques que par le fonctionnement' vicieux de l’organe.

Morel (*) le premier a appelé l’attention sur les causes qui le produisent et sur les symptômes par lesquels il se révèle. Après lui M. Magnan (2) s’est particulièrement attaché à mettre en relief les caractères de la dégénérescence mentale et des délires dégénératifs.

Étiologie. — a. L’hérédité domine l’étiologie de tous les états dégénératifs; elle la domine à ce point qu’on l’a considérée à tort, nous l’avons dit, comme l’élément nécessaire indépendamment duquel il n’y aurait pas de dégénérescence possible. Quelles que soient les réserves que commande cette opinion beaucoup trop exclusive, il n’est pas douteux que la majorité des dégénérés soient des héréditaires ; mais il faut s’entendre sur la signification de ce mot.

11 ne s’agit pas ici, au moins en général, d’hérédité homologue, mais de la transmission aux descendants d’un vice originel dépendant d’affections très diverses des générateurs. Ces affections sont le plus souvent d’ordre nerveux; affections organiques comme l’ataxie ou la paralysie générale ; névroses comme l’épilepsie, l’hystérie, la chorée ; maladies mentales de divers ordres ou simplement originalité et bizarrerie de caractère. Dans ce cas on a affaire à l’hérédité neuro-pathologique. Morel, qui l’un des premiers s’est attaché à mettre en relief le rôle de l’hérédité dans la genèse des dégénérescences de l’espèce, avait cherché à préciser les lois de la transmission héréditaire. La dégénérescence serait, suivant lui, la conséquence de l’aggravation progressive de génération en génération des tares transmises. A l’origine on aurait affaire à la simple exagération du tempérament nerveux, plus tard aux grandes névroses, hystérie, épilepsie, hypochondrie, à un troisième degré aux diverses formes de la folie, enfin à l’imbécillité et à l’idiotie, terme ultime de la déchéance de l’espèce qui serait alors frappée de stérilité et incapable de se reproduire. En fait, les choses ne se passent pas habituellement avec la régularité indiquée par Morel. L’intervention dans l’acte de la procréation d’un conjoint robuste et indemne de tare, suffit souvent à atténuer sinon à annihiler

(*) Morei., Traité des dégénérescences de l’espèce humaine, Paris, 1857, et Traité des maladies mentales, Paris, 1860, p. 571 et suiv.

(â) Magnan, Soc. médico-psychol. de Paris, 1886, et Leçons cliniques sur les maladies mentales, Paris, 1893, p. 157 et suiv.

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l’influence défavorable de l’autre conjoint. Aussi la dégénérescence n’est-elle pas fatalement progressive, une heureuse sélection pouvant l’enrayer dans sa marche.

Mais ce ne sont pas seulement les maladies nerveuses des parents qui sont susceptibles de la produire. Certaines intoxications chroniques impriment à l’organisme des générateurs des modifications dont peut se ressentir leur descendance. Parmi celles-ci Y alcoolisme occupe la première place. Son influence sur la genèse des diverses formes de dégénérescence, particulièrement de l’idiotie, n’est plus à démontrer (*). Il est probable que l’imprégnation habituelle de l’organisme par le plomb, l’opium et divers autres toxiques produit des résultats analogues. Mais c’est un point sur lequel nous n’avons que des renseignements très insuffisants.

Il en est de même des maladies chroniques autotoxiques, goutte, diabète. M. Charcot s’est attaché à montrer l’étroite relation qui existe entre cette dernière affection chez les ascendants et les troubles nerveux de divers ordres des descendants.

Les maladies infectieuses peuvent aussi placer les parents dans des conditions qui les rendent inaptes à engendrer un produit bien constitué. C’est au moins le cas pour la syphilis. Il nous paraît avéré que les rejetons de sujets syphilitiques, sans présenter eux-mêmes aucun signe de la maladie spécifique indiquant que celle-ci se soit transmise en nature, peuvent être frappés de déchéance physique et intellectuelle. Ils sont tantôt bornés et incapables, tantôt imbéciles ou idiots (Fournier2).

On voit par ce qui précède que le mot hérédité appliqué à l’étude des dégé-t nérescences doit être compris dans un sens très large, et l’on entrevoit pourquoi les enquêtes dans lesquelles on se borne à rechercher l’hérédité nerveuse restent souvent infructueuses.

On a noté depuis longtemps l’influence fâcheuse des mariages consanguins; c’est un fait aujourd’hui démontré que la consanguinité ne constitue pas par elle-même une condition mauvaise de génération; mais elle transmet avec plus de sûreté les caractères communs aux deux conjoints. Voilà pourquoi dans les familles qui sont affectées de tares nerveuses ou autres elle concourt puissamment à la déchéance de la famille.

C’est aussi un fait acquis qu’une trop grande différence d’âge entre le mari et la femme expose les enfants nés de cette union mal assortie aux divers vices dégénératifs.

b. En dehors de tout état pathologique habituel les parents peuvent engendrer des enfants mal constitués s’ils se trouvent dans des conditions mauvaises au moment du coït fécondant. Cette notion est fort ancienne. Hésiode recommandait de s’abstenir du coït au retour des cérémonies funèbres. Sans remonter aussi loin, les chroniqueurs rapportent qu’un des enfants adultérins de Louis XIV, atteint de débilité mentale, reçut le nom d’ « enfant du Jubilé » parce qu’il avait été conçu pendant une crise de larmes de Mme de Montespan,

(*) Voir à cel égard P. Sollier, Du rôle de l’hérédité dans l’alcoolisme. Paris, 1889, et Legrain, Hérédité et alcoolisme . Paris, 1889.

(D Fournier, Influence dystrophique de l’hérédo- syphilitique, in Médecine moderne ,

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vivement émue par les cérémonies du Jubilé. On a avancé que les enfants légitimes sont souvent inférieurs aux enfants naturels, parce qu’ils sont, comme il est dit dans la Folie d’Erasme, « le fruit d’un ennuyeux devoir conjugal ». Dans le Roi Lear de Shakespeare, le bâtard invoque le fait en sa faveur, et de fait l’histoire semble lui donner raison : il suffit pour s’en convaincre de comparer don Juan d’Autriche à Philippe II, Vendôme à Louis XIII. Mais, pour envisager des faits plus précis et de tous les jours, il est aujourd’hui bien établi que les enfants conçus pendant un accès d’ivresse du père ont des chances séi'ieuses de naître idiots, épileptiques ou débiles (‘). M. Christian a justement rappelé ces faits dans la discussion soulevée à la Société médicopsychologique sur les folies héréditaires (2).

c. Les émotions, les frayeurs à plus forte raison, les traumatismes et les maladies survenues chez la mère au cours de la grossesse, exercent souvent une influence fâcheuse sur le développement de l’enfant. Les expériences de Dareste, celles plus récentes de Chabry, ont établi qu’on pouvait fabriquer à volonté des monstruosités en lésant artificiellement le produit de la conception. Les faits cliniques prouvent que les maladies fœtales constituent une cause très réelle sinon très fréquente de dégénérescence (Bouchereau).

cl II en est de même des maladies infantiles (Lasègue, Cotard). Les dégénérés « sont avant tout, dit Cotard(3), des congénitaux, des infantiles ou même des juvéniles; leur propre caractère est d’avoir été frappés pendant la période de croissance et de présenter par conséquent des arrêts de développement et des malformations aussi bien au physique qu’au moral ». Quant à la nature yles maladies qui sont susceptibles d’amener de telles conséquences, la lumière est loin d’être complète : on a invoqué le traumatisme d’abord, puis les maladies fébriles aiguës, la rougeole, la scarlatine, la fièvre typhoïde ; la diphthérie, la fièvre rémittente, la vaccine, les oreillons, la coqueluche. Il y a certainement un tri à faire parmi ces affections multiples dont l’action n’est, pas pour toutes au moins, bien établie. S’il est souvent possible de faire remonter à une maladie infantile, caractérisée notamment par de la fièvre, des convulsions, le point de départ des désordres cérébraux, il n’est pas toujours facile, tant s’en faut, d’indiquer la nature de cette maladie. La fièvre typhoïde, pour la seconde enfance, est une des affections dont l’influence étiologique est la mieux établie. Quant à la syphilis héréditaire, son action paraît positive dans un certain nombre de cas.

Symptomatologie.

I. — MALFORMATIONS PHYSIQUES (Stigmates physiques de dégénérescence) (Magnan).

Les dysgénésies cérébrales coïncident assez communément avec certaines malformations physiques quisontcomme la révélation extérieuredu développement défectueux de l’organisme. Ces malformations sont en général d’autant plusaccu- (*)

(*) Voir à cet égard Ch. Féré, Communications à la Société de biologie , février 1894. — Malformations produites par imprégnation par l’alcool des œufs fécondés.

C2) Ann. médico-psych., 1880, t. II, p. 254 et suiv.

(3) J. Cotard, Soc. médico-psycli., 26 janvier 1886, in Annales médico-psych., 1886, t. I, p. 427 et suiv.

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sées qu’on a affaire à des individus occupant les plus bas échelons delà dégénérescence. On les trouve particulièrement chez les idiots, mais elles ne sont pas rares chez les imbéciles ou les simples débiles; on peut même rencontrer quel ques-unes d’entre elles chez les dégénérés dits supérieurs.

Nous nous contenterons d’énumérer ces malformations en nous arrêtant seulement à la description de quelques-unes plus importantes que les autres par leur fréquence et moins connues.

a. Crâne. Les vices de conformation du crâne qu’on peut observer aux divers degrés de la dégénérescence sont nombreux et variables. Les principaux sont •les suivants : 1° La macrocéphalie. Elle peut être due à une simple hypertrophie du cerveau, mais d’habitude elle est la conséquence de l’hydrocéphalie : le volume delà tête dans ce dernier cas peut être énorme, les bosses frontales et pariétales sont proéminentes, la suture et les fontanelles considérablement élargies. 2° La microcéphalie. On peut admettre avec Broca des microcéphales vrais et des demi-microcéphales. Chez les derniers la capacité crânienne est inférieure à 1150 centimètres cubes et la circonférence horizontale moindre de 480 millimètres chez l’homme adulte et de 475 chez la femme; chez les microcéphales vrais la capacité du crâne peut n’être pas supérieure à 500 centimètres cubes et sa circonférence à 52 centimètres. D’après M. Ducatte, tout crâne dont le pourtour est moindre de 48 centimètres ne peut appartenir qu’à un imbécile ou un idiot. 5° L ' acrocéphalie : crâne pointu, en pain de sucre. 4° La plalycéphalie ou crâne aplati au sommet. 5° La plagiocéphalie, crâne asymétrique à déforma-

Fig. 212. — Oreille normale. — a , hélix; b, racine de l’hélix; c, anthélix; d, tragus ; e, antilragus.

Fig. 213. — a, hélix non ourlé ; 6, tubercule de Darwin.

Fig. 2 U. — a, lobule adhérent ; b, prolongement de la racine de l’hélix qui sépare la conque en deux parties.

tion oblique ovalare.60 La scaphocêphalie : crâne en forme de carène de navire.

On constate quelquefois des vices d’implantation des cheveux (anomalies du tourbillon, qui peut être double ou rejeté de côté) ; du vitiligo du cuir chevelu avec défaut de pigmentation de la mèche qui en émane (mèche blanche).

b. Face. — 1° Asymétrie faciale coïncidant d’oYdinaire avec une asymétrie cânienne (Lasègue) ; 2° prognathisme des mâchoires ; 5° développement et

DES PSYCHOSES

implantation vicieux des dents (l) ; 4° voûte palatine asymétrique, rétrécie ou ogivale ; 5° bec-de-lièvre avec ou sans perforation de la voûte palatine ; 6° surdi-mutité, bégayement, blésité; 7° strabisme, pupilles ovalaires à grand axe convergent vers la racine du nez, coloboma de l’iris, pigmentation irrégulière de l’iris ou de la choroïde, albinisme, rétinite pigmentaire, émergence irrégulière de l’artère centrale de la rétine (Magnan) ; 8° anomalies du développement de l’oreille. Ces anomalies figurent au premier rang des stigmates physiques de dégénérescence : elles sont particulièrement intéressantes à connaître, parce qu’elles constituent souvent chez les dégénérés supérieurs la seule malformation constatable. Les principales sont les suivantes : grandes oreilles détachées de la tête (oreilles en anses de panier); défaut de l’ourlet de l’hélix, développement anormal du tubercule de Darwin, prolongement de la racine de l’hélix qui, rejoignant l’anthélix, sépare ainsi la conque en deux parties (Féré et Huet); atrophie ou disparition du lobule de l’oreille (Morel); adhérence anormale du lobule (2) (fig. 212, 213, 214).

c. Thorax et abdomen . — 1° Développement inégal des deux moitiés du tronc ; 2° gynécomastie chez l’homme (développement exagéré des seins) (5) ; 3° hernies congénitales; 4° spina-bifida; 5° bassin élargi à forme féminine chez l’homme.

d. Organes génitaux. — Épispadias, hypospadias, atrophie des testicules et de la verge, verge anormalement développée, hermaphrodisme.

e. Membres. — Sexdigitisme. Pied bot.

f. Peau. — Vitiligo. Ichthyose.

g. Anomalies des organes internes. — Persistance du trou de Botal, anomalies artérielles importantes, multiplicité des reins ou soudure anormale des deux reins, transposition des viscères, aplasie partielle des organes génitaux internes (Pozzi).

Pour compléter l’énumération des anomalies de développement qui s’observent dans toute la série de la dégénérescence, mais à un degré de fréquence beaucoup plus grand chez ceux qui occupent le bas de l’échelle, il convient de signaler encore ici le nanisme et l’infantilisme. L’infantilisme (Lorain), qui est compatible avec un degré d’intelligence assez élevé, se caractérise par le développement incomplet de l’individu, qui conserve un aspect infantile jusque dans l’âge adulte; les formes sont mal dessinées, la taille plutôt petite, le système pileux rudimentaire, les organes génitaux peu volumineux, la voix grêle. Quant au nanisme, il constitue, lui aussi, un phénomène accidentel, une anomalie due à un vice originel, une monstruosité : il y a des peuples où la taille est peu élevée (Obongos au Gabon), mais il n’y a pas de peuples de nains. Les tentatives de sélection qui ont été entreprises, notamment par Pierre le Grand, pour constituer une race naine, ont misérablement avorté. Les nains sont en général mal constitués pour vivre, souvent rachitiques, quelquefois d’une intelligence assez bornée : ils meurent habituellement jeunes; ce sont bien des dégénérés.

(‘) Alice Sollier, De l’état de la dentition chez les enfants idiots et arriérés. Thèse de Paris, 1887-88.

(2) Ch. Féré et Séglas, Revue "d'anthropologie, 1886. — Frigerio, l’Oreille externe, 1888.

(5) Em. Laurent, les Gynécomastes. Thèse de Paris, 1887-88.

DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE

Nous nous sommes attaché à énumérer les diverses malformations physiques qu’on peut rencontrer chez les dégénérés. Toutes n’ont pas la même importance comme auxiliaires du diagnostic de l’état mental. Les plus accusées et les plus graves (déformations monstrueuses de la tête, bec-de-lièvre, pied bot, spina-bifida, etc.) ne sont pas celles qui présentent le plus d’intérêt en clinique psychiatrique. Ces dernières, en effet, se rencontrent surtout aux bas degrés de l’échelle des dégénérescences, chez les idiots notamment : le défaut de développement des facultés intellectuelles est alors assez marqué pour se révéler du premier coup à l’observateur. 11 n’en est pas de même aux degrés élevés de cette échelle. Alors la constatation de certaines anomalies physiques vient en aide à celle des anomalies psychiques en même temps qu’elle concourt à en préciser la nature et l’origine. Mais les anomalies qu’on observe dans ce cas sont en général légères et demandent à être recherchées avec soin (vices de développement du pavillon de l’oreille, asymétrie faciale et crânienne, voûte palatine ogivale). D’ailleurs ces malformations constituent non une preuve, mais une simple présomption de dégénérescence mentale. On les rencontre chez des individus qui ne présentent aucune tare psychique appréciable. Une statistique comparée faite sur les malades de l’hôpital Saint-Antoine et sur ceux du service de la clinique à l’asile Sainte-Anne, nous a montré qu’elles étaient seulement environ deux fois plus nombreuses à l’asile qu’à l’hôpital. Le développement de la face et du crâne ou celui d’autres organes peut donc être défectueux sans qu’il en soit fatalement de même de celui du cerveau. Les malformations physiques, particulièrement celles des organes génitaux, de la voûte palatine, du crâne, de la face et des oreilles, n’en constituent pas moins, lorsqu’elles existent, une présomption sérieuse de dysgénésie cérébrale concomitante.

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