II. — ÉTAT MENTAL DES DÉGÉNÉRÉS
Les dysgénésies cérébrales, qui coïncident fréquemment avec une ou plusieurs des malformations physiques précédemment énumérées, se traduisent par un état mental particulier dont la physionomie varie d’un individu à un autre et qui constitue une manière d’être anormale et permanente. Les sujets affectés de cette tare psychique sont plus aptes que d’autres à délirer, et leur délire, passager ou durable, présente des caractères assez spéciaux : il constitue un accident possible mais non fatal de la dégénérescence. Nous étudierons séparément l’état mental permanent et habituel des dégénérés, et le délire, qui, lui, est accidentel et contingent.
Nous classerons sous les trois chefs suivants les anomalies psychiques par lesquelles se traduisent les dysgénésies cérébrales : anomalies de Y intelligence, anomalies du caractère et de la conduite , anomalies de Y émotivité et de la volonté.
A. Anomalies de l’intelligence. — L’intelligence chez les dégénérés peut être nulle, faible ou simplement mal équilibrée. Suivant le degré de développement de cette faculté, on a réparti les individus de cette catégorie en quatre groupes : les idiots, les imbéciles, les débiles, les dégénérés supérieurs ou déséquilibrés simples (Magnan).
L’idiot occupe le plus bas degré de l’échelle. Chez lui les facultés intellec-
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tu elles sont à l’état tout à fait embryonnaire. L’arrêt du développement I cérébral chez les infirmes de cet ordre tient à l’existence de lésions cérébrales j relativement grossières, constatables aussi bien macroscopiquement que j microscopiquement : l’étude de l’idiotie et des lésions qui lui servent de substratum a été faite en un autre endroit de cet ouvrage.
L 'imbécile est en général considéré comme un idiot « élevé en dignité ». Il serait au second degré dans la hiérarchie des dégénérés. Cette manière de voir n’est peut-être pas absolument fondée ; entre l’imbécillité et l’idiotie il semble y avoir plus qu’une différence de degré, une différence de nature. L’idiotie et l'imbécillité seraient deux dégénérescences absolument distinctes : l’une organique, l’autre fonctionnelle; l’une pathologique, l’autre évolutive. Chez l’idiot on rencontre toujours des lésions et le plus souvent, nous l’avons dit, de grosses lésions; chez l’imbécile ces lésions sont exceptionnelles : s’il en existe elles sont très légères, souvent elles sont récentes. « L’imbécillité nous appa- ■: raît donc comme une affection mentale due probablement à un trouble fonc- 1 tionnel, mais non à une lésion organique des centres nerveux. Elle constitue le 1 degré le plus inférieur de la débilité mentale, dont elle se rapproche absolu- I ment au point de vue psychologique. Elle rentre dans le cadre des psycho- 1 pathies dégénératives, ou elle forme un type à part. L’idiotie au contraire n’est | pas une entité morbide ; ce n’est qu’un symptôme d’une affection organique I des centres nerveux survenue dans l’enfance, et n’empruntant ses caractères I spéciaux qu’à cette circonstance étiologique (') » (Sollier).
Quelle que soit l’opinion qu’on se fasse sur cette question doctrinale encore controversée, l’imbécile présente à leur degré le plus accusé les anomalies I physiques et psychiques qu’on retrouve plus ou moins atténuées chez le débile I et le déséquilibré simple. Au point de vue physique, on ne trouve pas chez lui d’ordinaire les vices de développement quelquefois monstrueux qu'on rencontre communément chez l’idiot (division de la voûte palatine et du voile du palais, développement incomplet des organes des sens, surdi-mutité, hémiplégies, contractures, etc.). Mais s’ils se rapprochent moins de la monstruosité, les stigmates I physiques sont pourtant fréquents et nombreux : petitesse du crâne, asymétrie de la face, prognathisme, obésité et vices de prononciation, implantation vicieuse et malformation des oreilles, développement incomplet ou exagéré des organes génitaux, etc.
Quant à l’intelligence, elle est rudimentaire, mais non absente. L’attention est des plus instables; les perceptions sensorielles ont lieu, mais les sensations sont souvent mal interprétées; la mémoire est lente et manque de sûreté, cependant quelques imbéciles ont une mémoire partielle remarquablement développée, celle par exemple des mots, des chiffres, des dates. La logique est des plus faibles et le raisonnement presque toujours faux. L’instruction dont ces infirmes sont susceptibles est très limitée : on peut leur apprendre à lire et à écrire, les initier à certains travaux manuels, leur enseigner un peu de musique, mais dans ces diverses voies ils ne s’élèvent jamais bien haut. Ils sont le plus souvent inaptes au calcul : s’ils arrivent à compter assez correc- I tement jusqu’à un chiffre plus ou moins élevé, ils sont incapables de combiner.
(') P. Soli.ier, l’Idiotie et l’imbécillité au point de vue nosographique, in Arch. de neurolo r,ie, janvier 1894, n° 85, et Psychologie de l’idiot et de l’imbécile, Thèse de Paris, 1891.
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les nombres et hésitent devant une soustraction ou une addition fort simples. Tout leur savoir se borne aux notions concrètes, ils ne peuvent s’élever jusqu’à la généralisation. Ils agissent machinalement; l'initiative raisonnée leur fait défaut; quand ils se risquent à en avoir, ils font preuve d’une activité brouillonne, avec eux on ne peut compter sur une conduite suivie et régulière. Quelquefois bavards, ils émaillent leur conversation de saillies et de mots d’esprit qui pourraient au premier abord faire illusion ; mais la forme du discours ne sert qu’à mieux faire ressortir le vide du fond, les lacunes profondes de l’intelligence, le défaut presque absolu de jugement.
Chez eux les instincts et le sens moral sont au niveau des facultés intellectuelles. Disons-en quelques mots ici pour n’avoir plus à y revenir par la suite, car les détails que nous donnons plus loin sur les troubles du caractère et de la conduite chez les dégénérés s’appliquent particulièrement aux débiles et aux déséquilibrés. Les instincts de l’imbécile sont ordinairement mauvais et vicieux. Egoïste par excellence, il est insensible à la douleur morale et ressent au contraire vivement la douleur physique; il a le sentiment exagéré du danger. Il n’est ni généreux ni compatissant. Vaniteux et souvent plein de prétention, il est menteur, gourmand, poltron, paresseux. Il se livre communément aux excès alcooliques ou génésiqiies ; il est coutumier de la pédérastie et de l’onanisme. Pour satisfaire ses passions brutales il ne recule pas devant les actes de violence; c’est un être anti-social par opposition à l’idiot, qui serait plutôt un extra-social (Sollier).
Chez le débile on retrouve les mêmes vices intellectuels que chez l’imbécile, mais moins accusés et variables d’ailleurs quant au degré, suivant qu’on envisage les débiles les plus rapprochés des imbéciles ou ceux qui, plus élevés dans l’échelle, confinent aux simples déséquilibrés. Là encore ce qui frappe c’est la difficulté que ces infirmes éprouvent à s’assimiler les notions qu’on leur fournit; ils suivent péniblement les classes des enfants de leur âge; ils se font remarquer principalement par la faiblesse de leur mémoire, ou ils n'ont à leur service qu’une mémoire partielle, celle-là quelquefois brillante, mémoire des dates, des chiffres, des termes géographiques. Le jugement est particulièrement faible; ils se font l’écho machinal des idées, des opinions qu’ils entendent émettre, mais sont incapables ‘d’une appréciation personnelle raisonnée. Ils sont d’ordinaire très crédules et sont les adeptes-nés des croyances superstitieuses et mystiques. Ils sont inaptes à généraliser mais arrivent souvent à posséder un assez grand nombre de notions de détail; ce sont quelquefois des manœuvres assez habiles à la condition de les laisser confinés dans des travaux de routine et de ne pas exiger d’eux de la spontanéité. On en voit qui dessinent assez bien, qui se font remarquer comme calligraphes ; d’autres sont assez bons calculateurs, mais ne possèdent que cette seule aptitude. Il en est qui ont un goût musical très développé et retiennent facilement les airs, qui se passionnent pour la poésie ; mais ces aptitudes partielles sont elles-mêmes médiocres. A la différence des imbéciles, les débiles peuvent dans la société tenir une petite place, exercer certaines professions qui demandent plus de régularité que d’initiative : ils ne s’élèvent jamais bien haut; leurs actes, leur conversation quelquefois prolixe et prétentieuse, accusent aisément la faiblesse de leurs facultés. Ils n’apprécient pas toujours avec une
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exactitude suffisante la portée de leurs actions et de leur conduite, et sont souvent incapables de discerner nettement ce qui est bien et ce qui est mal : dans ce cas on ne peut les tenir pour complètement responsables.
Les déséquilibrés (dégénérés supérieurs) sont tout autres. Ce qui frappe chez ces derniers, c’est moins le développement insuffisant que le développement inégal des facultés. Dans son ensemble l’intelligence est suffisante, on peut même relever des aptitudes remarquables, aux arts par exemple, à la littérature, à la poésie, plus exceptionnellement aux sciences. Les individus de ce groupe ne font pas seulement figure dans la société, ils y font quelquefois bonne figure : on en trouve beaucoup parmi ceux qu’on tient pour des gens de talent et même parmi ceux qu’on qualifie hommes de génie. Mais on est surpris de constater qu’à côté de facultés éminentes, il y en a qui sont restées embryonnaires : l’intelligence présente des lacunes et des trous. Ce sera, par exemple, chez un musicien ou un poète, l’inaptitude absolue aux mathématiques ou au calcul ; ou bien le développement remarquable de la mémoire, de la facilité d’élocution, contrastera avec le manque absolu de jugement. D’autres fois les facultés intellectuelles seront dans leur ensemble pondérées et même brillantes, mais on constatera un manque plus ou moins complet de sens moral, une dépravation des instincts, sur lesquels nous allons avoir à revenir dans un instant.
Les troubles intellectuels chez les dégénérés s’accusent souvent d’une façon manifeste au moment de la puberté. Tel enfant dont l’intelligence avait jusqu’à cette époque paru normale, ou qui s’était fait remarquer au collège par certaines facultés particulièrement brillantes, devient inapte au travail; sa mémoire faiblit, la faculté d’attention se perd. Au moment de choisir une carrière l’adolescent reste indécis, incapable d’application et d’un travail qui demande quelque contention d’esprit. La famille est surprise de ce changement, d’autant plus que, dans quelques cas, des aptitudes plus apparentes que réelles avaient permis de fonder sur l’enfant de grands espoirs. La transformation est souvent précédée et, à quelques égards, préparée, par des excès génitaux, par des habitudes de masturbation. Une tendance à la mélancolie, à de vagues idées ambitieuses ou de persécution, des mouvements de colère et de violence, une modification de l’humeur, qui devient inégale, irritable, des accès de rire niais et non justifié constituent d’habitude le prélude de l’affaiblissement intellectuel définitif : c’est la démence précoce , Y hébéphrénie de Kahlbaum et Hecker(‘).
B. Anomalies du sens moral et du caractère. — Chez les dégénérés les facultés intellectuelles ne sont ni les seules ni souvent les plus touchées. Les sentiments et les tendances sont fréquemment pervertis et parfois à un haut degré; de là des anomalies de caractère, des perversions d 'instinct, des écarts de conduite qui font des dégénérés des êtres bizarres, incorrects ou nuisibles, incapables de s’adapter au milieu familial ou social.
Les observateurs ont été depuis longtemps frappés de ces anomalies qu’on (*)
(*) Ewals Heckef, Virchow' s Arch., t. LII, 1871. Lire à cet égard les leçons de M. A. Mairet sur la folie de la puberté, in Ann. médico-psycholog., 1888 et 1889. — M. Mairet considère les troubles mentaux de la puberté comme des troubles particuliers indépendants de la dégénérescence.
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a soigneusement étudiées sous les aspects spéciaux qu’elles présentent dans les divers cas. Les malades qui en sont affectés ont été considérés suivant les tendances du jour ou des auteurs comme faisant partie de la zone mitoyenne , intermédiaire à la santé et à la folie (Maudsley), comme étant aux frontières cle la folie (Bail). Sous le terme générique de folie lucide, Trélat en a décrit plusieurs types : les jaloux, les orgueilleux, les mystiques, les méchants. La manie raisonnante, la folie morale (Prichard) ne constituent pas des entités nosologiques, mais des groupes cliniques dont relèvent certains dégénérés à perversions morales et instinctives. Les processifs de Krafft-Ebing, les 'persécutés persécuteurs de J. Falret ne sont pas à proprement parler des délirants, mais des dégénérés à tendances perverties.
En fait, Les diverses expressions que nous venons de rappeler, qu’on retrouve à chaque instant dans les descriptions, et qui sont de nature par leur multiplicité à jeter la confusion dans l’esprit, ne servent qu’à désigner les variables aspects d’une seule et même chose : les perversions morales des dégénérés.
Quelques-unes (manie raisonnante, folie morale, persécutés persécuteurs) méritent d’être conservées parce qu’elles se rapportent à des types assez spéciaux de ces perversions, mais elles ne peuvent l’être que comme sous-titres, destinés à subdiviser l’important chapitre où l’on étudie l’altération des sentiments et des tendances dégénératives.
a. Anomalies du caractère proprement dites ( déséquilibrés , — originaux , — excentriques). — « L’expérience journalière, dit très justement Maudsley(1), nous assure que beaucoup de personnes, sans être folles, présentent des particularités de pensées, de sentiment ou de caractère qui les rendent fort différentes du commun et font d’elles un objet de remarque. Il se peut que ces personnes deviennent ou ne deviennent jamais folles, mais elles descendent de familles où existe soit la folie, soit quelque autre affection nerveuse ; elles ont en fait un tempérament nerveux particulier. »
Ce « tempérament nerveux » spécial qui indique une organisation défectueuse du système nerveux, se traduit quelquefois par une simple déséquilibration morale, qui fait pendant à la déséquilibration intellectuelle dont nous avons parlé précédemment, et avec laquelle elle coïncide souvent. Doués d’une sensibilité morale en général excessive, les individus qui la présentent offrent une grande mobilité de sentiments ; ils sont instables dans leurs affections, irrésolus et changeants dans leurs déterminations. Us passent aisément et souvent d’une façon brusque, au gré des circonstances et des impressions du moment, de l’activité à l’apathie, de l’excitation à la torpeur. Prompts à l’enthousiasme, ils sont aussi enclins au découragement : faciles à se laisser séduire par la perspective d’une idée ou d’un projet nouveaux, ils manquent de suite dans la conduite et les actes. Aussi réussissent-ils difficilement dans les carrières qui demandent de la persévérance et de la ténacité. Incapables de fixer longtemps leur attention sur un même objet, ils sont sans cesse en quête d’impressions nouvelles; ils se plaisent aux changements de situation et sont enclins aux voyages, moins pour l’intérêt que ceux-ci présentent que par un besoin vague d’errer à l’aventure. Nous avons observé à Sainte-Anne un (*)
(*) Maudsley, Crime et folie, p. 40. Paris, Germer Baillière, 1874.
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de ces déséquilibrés, qui en deux ans a visité successivement la plus grande partie de l’Europe, l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, l’Égypte, le Sénégal, la Judée, la Syrie, le Brésil, l’Uruguay, la République Argentine, la Patagonie, New- York, Philadelphie, l’Ohio, les Açores, Madère. Il a fait tous ces voyages sans y prendre grand intérêt, quittant chaque pays aussitôt après l’avoir touché, revenant sur ses pas ou poursuivant sa course vagabonde sans autre plaisir que celui de changer de lieu.
Les affections, plus superficielles que profondes, n’ont pas plus de solidité chez ces êtres mal organisés que les tendances et les goûts. Ils s’éprennent d’amitié pour des camarades de rencontre, qu’ils oublient vite peu de temps après; et ces relations d’occasion leur font souvent négliger ou oublier les affections sérieuses de la famille.
Chez d’autres, à la déséquilibration s’ajoutent des bizarreries d’altitude, d’aspect, de conduite ou de goûts, qui les font justement passer pour des originaux et des excentriques. Ils ont une manière à eux de se vêtir, de porter les cheveux ou la barbe. Il n’est pas exceptionnel de rencontrer dans les rues de Paris de ces personnages à physionomie énigmatique, à allures de prophètes, dont l’accoutrement bizarre, la chevelure en général d’une longueur démesurée, attirent l'attention du passant. On peut dire de ces gens-là que l’asile les guette, et il n’est pas rare de les y voir passer à l’occasion d’un paroxysme d’excitation. Mais dans d’autres cas les bizarreries pour être moins criantes n’en sont pas moins significatives. Ce sont des façons d’être anormales que remarquent seulement les personnes de l’intimité. Nous avons eu pour camarade d’études un garçon à intelligence vive qui n’avait jamais pu se résoudre à se déshabiller comme tout le monde : il enlevait d’abord ses souliers, puis son pantalon, puis son habit, en dernier lieu son chapeau à haute forme ; il est mort d’accidents cérébraux. Multiplier les exemples serait ici sans utilité; certains collectionneurs qui occupent leur activité à rassembler des objets bizarres, certains individus qui s’éprennent d’une affection excessive pour des animaux de leur choix, tous ceux en somme que signale à l’attention de l’entourage ces mille « manies » qui dénotent une anomalie marquée des tendances et des goûts, appartiennent d’ordinaire au groupe que nous étudions.
Si l’on regarde au-dessous de ces « manies » pour analyser plus complètement le caractère, on découvre souvent le développement exagéré de certains sentiments et l’atténuation ou la disparition de certains autres. Le dégénéré est d’ordinaire, dans toute l’acception du mot, un « égotiste » ; le développement excessif de la sensibilité morale, qui est fréquent chez lui, explique cette hypertrophie du moi. Fréquemment il a une tendance instinctive à tout rapporter à sa personnalité : aussi est-il vaniteux , plein de lui-même, désireux de se mettre en scène. Ce sentiment n’est pas inconciliable avec un degré souvent très marqué de timidité. Ne trouvant pas dans les relations sociales toutes les satisfactions d’amour-propre qu’il convoite, il devient avec grande facilité et de bonne heure ombrageux, méfiant, misanthrope. Il se tient à l’écart et manifeste à l’égard de ceux qui l’entourent des sentiments de continuelle défiance. D’autres fois il se fait remarquer surtout par sa tendance à la tristesse ou à l’hypochondrie.
b. Manie raisonnante et folie morale. — Les défectuosités du caractère
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que nous venons de passer brièvement en revue donnent naissance, si elles s’accentuent, aux états qu’on a désignés du nom de mania raisonnante et de folie morale. Ces expressions sont défectueuses en ce sens qu elles donnent à penser qu’il s’agit là de folie véritable. Il n’en est rien pourtant : les malades qui rentrent dans ce groupe ne sont pas, à proprement parler, des délirants ; ce sont des anormaux par leur façon de penser, d’agir, de sentir. La manie raisonnante et la folie morale se touchent de très près; elles constituent en somme un seul et même état. Seulement, dans la manie raisonnante, ce qui domine c’est l’excitation habituelle, c’est l’exaltation de certains sentiments, c’est le besoin d’activité, la tendance à se mettre toujours en scène, tandis que dans la folie morale il y a surtout une perversion des sentiments et des instincts en vertu de laquelle les individus se laissent entraîner à des actes répréhensibles et blâmables. Le maniaque raisonnant est gênant, ennuyeux, obsédant pour son entourage, le fou moral est un nuisible, un amoral. Aussi y a-t-il lieu d’esquisser séparément la description des deux états.
Manie raisonnante. — Les caractères, les limites et la nature de la manie raisonnante ont donné lieu à de nombreuses discussions et à des opinions diverses et contradictoires. Cette affection ne constitue pas une espèce nosologique spéciale, comme Campagne (‘) avait semblé le penser à tort, c’est un syndrome qui peut être, avec des caractères sensiblement les mêmes, l’expression clinique de diverses maladies mentales, la folie périodique, la paralysie générale à son début, la dégénérescence mentale. Nous avons en vue ici exclusivement la dernière variété. « Il est quelques individus, dit M. J. Falret (2), prédisposés à la folie dès leur naissance, dont la maladie a pris sa source chez les ascendants, et qui dès les premiers âges de leur existence manifestent dans leurs sentiments et leurs penchants des particularités tellement notables, des bizarreries tellement prononcées, qu’ils se distinguent déjà de tous les autres enfants du même âge, et sont marqués dès leur enfance du stigmate indélébile de la folie. Le médecin spécialiste reconnaît de très bonne heure chez ces enfants les signes de la prédisposition à cette maladie. Ces signes vont s’exagérant de plus en plus à mesure qu’ils avancent dans la vie, surtout à l’époque de la puberté et quelquefois plus tard ; l’incubation de la folie se produit ainsi chez eux peu à peu, et se confond pour ainsi dire, par nuances insensibles, avec l’état de prédisposition qui constitue comme le caractère normal de ces individus depuis leur naissance. » La manie raisonnante, le jour où elle se montre dans tout son développement, se traduit par une suractivité des fonctions intellectuelles avec un besoin impérieux d’action et de mouvement qui portent le malade aux actes bizarres, désordonnés et quelquefois nuisibles. Le langage reste correct dans son ensemble, l'esprit n’a rien perdu de sa logique ; les arguments plausibles ne font pas défaut au malade pour défendre ses actes et légitimer sa conduite. Aussi à un examen superficiel pourrait-on le tenir pour un individu normal. Mais une observation attentive permet vite de découvrir la profonde déséquilibration de l'esprit. La conversation est exubérante et prolixe; l’esprit a peine à se fixer, il conçoit mille
(') Campagne, Traité de la manie raisonnante. Paris, 1809.
(2) J. Falret, Folie raisonnante. Discours prononcé à la Société médico-psychologique le 8 janvier 1880.
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projets : les uns qui n’ont rien d’extravagant au premier abord, les autres singuliers, absurdes ou burlesques. Le maniaque raisonnant se plaît à exposer ses desseins et ses vues : qu’il parle ou qu’il écrive, sa phraséologie laisse percer les sentiments égoïstes, vaniteux ou ambitieux qui le dominent; convaincu de son infaillibilité, le malade n’admet ni contradiction , ni opposition ; il est prompt à s’insurger contre ceux qui le contrecarrent dans son activité exubérante. Il rédige volontiers des brochures, fait des vers, prononce des discours, se prodigue en démarches ou en visites, se livre à des acquisitions déraisonnables dans lesquelles il compromet sa fortune et l’avenir de sa famille. Si celle-ci intervient pour protéger le maniaque par des mesures conservatoires ou par l’internement contre les dangers de son activité débordante, alors viennent les protestations, les appels à la justice et aux pouvoirs publics. Inconscient de son état, le maniaque raisonnant n’admet pas qu’on puisse le tenir pour malade : il a des arguments spéciaux pour expliquer ses actes les plus regrettables et ses prétentions les plus ridicules.
Folie morale {moral insanity, Prichard). — Chez certains dégénérés les perversions morales acquièrent parfois un degré tel qu’elles dominent et dissimulent dans une certaine mesure les autres imperfections de l’organisation. Les défectuosités de l’intelligence, qui ne sont pas toujours absentes, n’occupent alors que le second plan. L’individu apparaît dans tout le cours de son existence comme un être immoral, incapable de s’adapter aux exigences de la vie sociale. Il ne s’agit plus simplement ici de ces quelques tendances perverses qui font partie intégrante du caractère de beaucoup de dégénérés et dont nous avons précédemment parlé : les instincts sont foncièrement vicieux, les actes déraisonnables et nuisibles; la vie depuis l’enfance jusqu’à l’âge avancé est un tissu d’actions incorrectes, absurdes, souvent délictueuses, quelquefois criminelles : les fous moraux sont toujours des fléaux de famille quand ils ne sont pas un danger social ; ils confinent au criminel vulgaire : Lombroso (*) a même soutenu, non sans apparence de raison, qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre le criminel-né et le fou moral. Nous ne voulons pas discuter ici la légitimité de cette identification. Traiter dans son ensemble la question de la criminalité nous entraînerait hors des limites qui nous sont imposées. Il nous suffira de dire que le fou moral, tel que nous avons à le décrire, relève sans contestation possible de la pathologie. C’est un dégénéré dans l’acception précise que nous avons assignée à ce mot : en effet, il a du dégénéré les malformations physiques (crâniennes ou autres), les tares intellectuelles marquées ou légères, il en a l’hérédité, qui chez lui est presque toujours très chargée; comme les dégénérés d’autre forme, enfin, il présente de la tendance aux accès de délire, en général passagers, et c’est d’ordinaire à l'occasion de ces accès qu’il fait son apparition dans les asiles.
L’absence ou la perversion des sentiments moraux qui constituent la moral insanity peuvent se rencontrer à titres épisodique, accidentel ou secondaire, au cours où à la suite de certaines maladies mentales qui n’ont pas de rapport direct ou obligé avec la dégénérescence, dans la folie intermittente par exemple, chez les alcooliques ou les paralytiques généraux. Mais il ne s’agit
(') Lombroso, Y Homme criminel , p. 542. Paris, F. Alcan, 1887.
DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE, pas là, à proprement parler, de la folie morale. Étendre la signification de ce mot à l’exemple de quelques auteurs, Schüle par exemple, ce serait lui enlever sa précision, sans aucun profit pour la description.
Les sentiments moraux sont chez l’homme le produit de deux facteurs, l'hérédité et l’éducation. En naissant nous avons en germe les tendances qui, en se développant, constitueront plus tard notre caractère. Si ces tendances sont bonnes, une maladie cérébrale infantile peut sans doute en empêcher ou en perturber le développement, comme une éducation mauvaise est susceptible dans une certaine mesure d’en amener la transformation; aussi toute perversion morale n’est-elle pas nécessairement héréditaire, il y en a d’acquises. Par contre, si les tendances sont défectueuses à l’origine, l’exemple et les bons conseils peuvent à quelque degré les rectifier; mais il est des cas, et ce sont précisément ceux que nous avons en vue, où la tare originelle est telle que l’éducation la plus parfaite reste impuissante à en modifier sensiblement les déplorables effets. De même que l’instruction la plus soignée ne parvient jamais à élever un idiot intellectuel au rang d’un être intelligent, de même les conseils, les encouragements ou les châtiments n’arrivent pas à faire d’un idiot moral un individu à conduite régulière et correcte. Or, les dégénérés que nous avons en vue sont bien des idiots moraux. On peut les diviser, un peu artificiellement à la vérité, en plusieurs catégories. Les uns qui occupent le bas de l’échelle sont, quoi qu’il y paraisse, presque aussi faibles au point de vue intellectuel qu’au point de vue moral. Ils discernent avec peine ce qui est bien de ce qui est mal. Leur intelligence se rabaisse à justifier leurs perversions et leurs écarts de conduite, dont ils n’aperçoivent pas le côté nuisible et blâmable. Ce sont de véritables aveugles moraux.
D’autres savent bien ce que la probité exige et ce que la morale défend, mais leurs sentiments pervertis ne leur inspirent aucun éloignement du mal, aucune attirance vers le bien. Ils possèdent la théorie, mais ne passent pas de la théorie à la pratique. Si les conceptions morales ne font pas défaut, « elles ne sont, comme le dit Schüle, suivies d’aucun effet; elles n’ont pas d’influence sur les déterminations, et restent à l’état de notions abstraites «. On pourrait appeler ces derniers des anesthésiques du sens moral.
Enfin, il en est chez qui les sentiments moraux ne font point défaut, à peine sont-ils émoussés. Ceux-là désireraient suivre la voie droite. Mais leurs appétits et leurs tendances sont plus forts que ce désir. Ils s’abandonnent impuissants au courant, tout en regrettant par intervalles leur lâcheté et leur faiblesse. Chez les premiers, les aveugles moraux, la conscience est absente ; chez les seconds, les anesthésiques du sens moral, elle parle, mais elle est impuissante à influer les déterminations parce qu’elle n’est secondée par aucune des tendances émotives qui portent l’homme vers le bien; chez les derniers enfin les tendances émotives vers le bien existent, mais elles sont trop faibles pour lutter' contre celles qui entraînent l’individu au courant de ses désirs et de ses passions. Ces distinctions pourront paraître un peu subtiles, pourtant elles ne procèdent pas des inductions d’une psychologie hypothétique, mais sont légitimées par l’analyse des faits cliniques.
La folie morale se révèle d’ordinaire de bonne heure. Les individus qui en sont affectés présentent dès l’enfance une tournure de caractère et des ten-
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dances qui surprennent tout d’abord, et plus tard font le désespoir des parents. Ils sont capricieux, égoïstes à l’excès. Ils ne manifestent pour leurs parents aucune affection ; ils sont méchants à l’égard de leurs frères ou sœurs, cruels vis-à-vis de leurs camarades comme vis-à-vis des animaux. Pinel parle d’un enfant qui jeta à l’eau un de ses petits amis à la suite d’une discussion futile, et le repoussa du bord où il se cramponnait; j’ai eu à examiner un jeune gamin qui avait pris plaisir à enfermer dans une armoire, pour l’étouffer, une petite fille plus jeune que lui de quelques années. Ils sont dissimulés, menteurs; ils inventent à plaisir des histoires fantastiques qui tiennent du roman, et où ils jouent d’ordinaire un rôle. Ils calomnient volontiers les personnes qu’ils ont l’occasion d’approcher. Ils simulent des malaises, parlent à tout propos de vengeance et de mort ; ils font parfois, pour se rendre intéressants, des préparatifs de suicide qui avortent presque toujours. A l’école ils sont indisciplinés, turbulents, passent leur temps à faire à leurs camarades et à leurs maîtres des niches de mauvais goût. Ils apprennent mal ou peu, bien qu’ils fassent preuve dans quelques cas de certaines dispositions. Vaniteux à l’excès, ils ne souffrent ni la contradiction ni la réprimande. Incapables de se soumettre à une règle et à une discipline quelconque, ils se font renvoyer des institutions où on les place; après avoir erré de collège en collège ils finissent par échouer dans les maisons de correction où les familles, après de nombreuses et vaines tentatives, se résolvent à les placer. Il est en effet nécessaire le plus souvent de les soumettre à une surveillance rigoureuse et à une discipline sévère, faute desquelles ils se livrent aux actes les plus répréhensibles. Ils s’adonnent à la masturbation et corrompent, si l’on n’y prend garde, les camarades placés à leur contact ; ils se plaisent à échapper à la vigilance de la famille pour vagabonder; ils s’affublent de faux noms, se livrent à des achats inconsidérés ou commettent des vols. Ils peuvent paraître s’amender sous l'influence du régime plus ou moins rigoureux auquel on finit par les soumettre. Mais le naturel reprend bien vite le dessus et ils se montrent à nouveau vicieux, méchants, vantards, menteurs, insociables comme par le passé.
Arrivés à l’âge adulte, leur vie devient un tissu d’actes excentriques, bizarres ou répréhensibles. Ils nouent des relations inavouables, se plaisant de préférence dans la société des irréguliers et des déclassés comme eux. Ils se livrent avec frénésie aux excès de toutes sortes : jeu, boisson, excès génésiques. Incapables de toute occupation sérieuse et suivie, ils fatiguent leur famille de leurs réclamations, exigent de l’argent, et pour l’obtenir vont parfois jusqu’à la violence. Lorsqu’ils sont à bout de ressources ils se livrent aux occupations les moins en rapport avec leur origine et leur milieu social : ils s’engagent dans des troupes d’acteurs, organisent avec des associés de rencontre des combinaisons commerciales qui aboutissent presque inévitablement à la faillite, se font par occasion marchands sur la voie publique, ou vivent de la prostitution. Mais leur instabilité mentale ne leur permet pas de se fixer, et ils sont en général aussi incapables de poursuivre longtemps l’exer cice d’une profession inavouable que celle d’un honnête métier. Ils ont avant tout le goût du changement, de la vie vagabonde et errante. Lorsqu’ils le peuvent, ils entreprennent des voyages qui sont souvent l’occasion de curieuses et fâcheuses aventures. Quand le service militaire les appelle, ils se montrent
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rebelles, indisciplinés, s’attirent continuellement des punitions, vendent leurs objets d’équipement, désertent et souvent échouent sur les bancs du conseil de guerre.
Chez la femme, à cause des conditions sociales différentes qui lui sont faites, la folie morale se traduit d’autre façon que chez l’homme. Jeune fille, elle est originale et fantasque, se laisse entraîner dans des intrigues amoureuses où elle compromet sa réputation et son honneur. Mariée, elle est pour son mari un véritable fléau : coquette et dépensière, elle est en même temps incorrecte et négligée dans sa tenue. Elle n’a nul souci de son intérieur ; prend en horreur la maternité qui la déforme ; accable son mari de ses reproches, de ses plaintes ou de ses invectives. Devenue mère, elle se préoccupe peu de ses enfants et les néglige pour courir les aventures. La séparation ou le divorce sont les aboutissants habituels auxquels finit par la conduire sa déséquilibration cérébrale.
Les fous moraux trouvent souvent de bonnes raisons pour excuser leur conduite. Lorsque quelque acte d’excentricité commis en public, un accès d’excitation maniaque transitoire ou, ce qui est plus commun, un accès de délire alcoolique les a conduits à l’asile, ils expliquent avec un naturel exquis les actes absurdes de leur vie de désordre. 11 est rare qu’ils plaident les circonstances atténuantes. Vaniteux toujours, ils ne consentent guère à avoir tort; ils racontent leur conduite à leur manière, et, insuffisamment conscients le plus souvent de ce qu’elle a de blâmable, ils substituent au récit de leur existence réelle une narration plus ou moins arrangée, où leur personnalité prétentieuse trouve toujours son compte. Ils peuvent ainsi donner le change à des esprits non prévenus, et se présenter avec quelque apparence de réalité comme les victimes d’une séquestration illégitime et arbitraire.
Bibliographie. — Prichard, On the different forms of insanity in relations lo jurisprudence. London, 1812. — J. Falret, De la folie raisonnante ou folie morale, Paris 1866, in Études cliniques, Paris, 1890. — Trélat, la Folie lucide. Paris, 1861. — Krafft-Ebing, Die Lehrc von moral Wahnsinn, 1871. — Dagonet, Folie morale, 1878. — Mendel, Die morcilische Wahnsinn, 1876. — Moritz Gauster, Ueber moralischen Irresinn von Standpunkte des praktischen Aerztes, in Wiener Klinik, avril 1877. — Savage, Moral insanity. Journal of medical science, 1881) — IIollander, Zur Lehrevon der moral Insanity, 1882. — Bonvecchiato, Il Sensa morale e la follia morale. Venise, 1883.
c. Persécutés persécuteurs (persécuteurs raisonnants). — Les persécutés persécuteurs constituent un groupe très spécial de persécutés. Ils se différencient de ceux que Lasègue a eus en vue dans son mémoire, par des caractères multiples : les persécutés de Lasègue ne présentent pas tous les stigmates de la dégénérescence ; ceux qui notamment sont affectés de délire de persécution à évolution systématique en sont d’ordinaire indemnes ; les persécutés persécuteurs au contraire sont toujours des dégénérés : on retrouve chez eux quelques-unes des anomalies physiques ou certains des syndromes épisodiques que nous avons précédemment décrits; quand ces anomalies ou ces syndromes font défaut, on constate tout au moins la déséquilibration intellectuelle et morale qui caractérise l’état mental de la plupart des dégénérés; les persécutés de Lasègue ont toujours des hallucinations, les persécutés persécuteurs n’en ont jamais , ou si par hasard ils en présentent, c’est à titre exceptionnel
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et tout à fait accessoire. Le délire de ces malades (si l’on peut appeler délire le trouble mental dont ils sont affectés) n’est que l’exagération pathologique, se produisant à une certaine époque de la vie, des dispositions cérébrales défectueuses qui constituent le fond de leur caractère. Ces persécutés n’ont pas à proprement parler de conceptions délirantes : ce sont des aliénés raisonnants, des fous lucides. On les appelle quelquefois persécuteurs raisonnants, et cette dénomination semble être celle qui leur convient le mieux : ils sont en effet beaucoup plus des persécuteurs que des persécutés ; ce qui domine chez eux, c’est la tendance à revendiquer des droits imaginaires, à obtenir la réparation de torts dont ils se prétendent indûment les victimes. Leurs actes plus encore que leur idées portent le cachet morbide.
C’est à M. J. Falret(') que revient le mérite d’avoir mis en relief les caractères qui spécifient ce groupe de malades. M. Pottier(2), son élèvë, en a tracé une très bonne description.
Les aliénés dont il s’agit se font d’ordinaire remarquer de bonne heure par une déplorable tendance à la controverse, à la persécution et à la chicane. Ils aiment à se poser en victimes : très personnels, très égoïstes, très pleins d’eux-mêmes, ils sont rarement satisfaits de l’attitude qu’on prend à leur égard dans la famille ou l’entourage; les faits les plus insignifiants deviennent l’occasion de plaintes et de réclamations que rien d’ailleurs ne légitime. Ils grandissent ainsi et arrivent à l’adolescence et à l’âge adulte, ayant tout fait pour s’aliéner les sympathies, ayant vécu en mauvaise intelligence avec leurs parents, leurs frères, leurs camarades; vrais fléaux dans les milieux où ils se trouvent, toujours exigeants et jamais satisfaits, ils jettent autour d’eux la discorde. Vienne une circonstance qui les impressionne plus vivement, une punition infligée, un procès perdu, un échec dans une entreprise, ils orientent autour de cette circonstance leurs tendances délirantes, ils se prétendent victimes d’une injustice ou d’un vol, et deviennent à partir de ce moment de véritables persécuteurs s’acharnant avec une ténacité remarquable aux personnes qu’ils accusent de leur avoir fait du tort. Ils mettent au service de leur passion morbide toutes leurs facultés, parfois très développées : leur mémoire vive, leur imagination souvent féconde, leur facilité d’élocution fréquemment très grande. Ils entament alors procès sur procès, adressent aux pouvoirs publics des réclamations, protestent dans les réunions publiques ou par voie d’affiches contre les personnes dont ils se prétendent victimes. Vaniteux à l’excès, ils se posent en champions de la justice et du droit violés en leur personne; ce qui ne les empêche pas, dénués qu’ils sont de la notion vraie du bien et du mal, de commettre des indélicatesses et des actes répréhensibles. Convaincus, dans leur immense orgueil, que tout le monde a les yeux fixés sur eux, ils ne comprennent pas qu’on ne s’associe point à leurs injustes revendications : ils écrivent des brochures, parfois des livres, cherchent à encombrer la presse de leurs réclamations et de leurs diatribes. Si par hasard ceux qu’ils poursuivent de leurs obsessions se laissent aller à quelque concession maladroite, loin de se calmer ils n’en deviennent que plus acharnés, plus obstinés dans leurs revendications. Comme il n’y a chez ces malades ni conception déli-
(') J. Faliîet, Société médico-psychologique, 25 février 1878.
(2) P. Pottier, Etude sur les aliénés persécuteurs. Thèse de Paris, 1886.
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rante manifeste, ni hallucinations qui appellent sur leur état pathologique l’attention des personnes non prévenues, ils arrivent aisément à donner le change et à se faire passer près de ceux qui les entourent pour d’innocentes victimes. Ils peuvent ainsi faire partager leurs idées maladives à une sœur, à un frère, à un mari, surtout si ces derniers sont d’une intelligence faible et subissent dans la vie courante l’ascendant du malade. Ainsi est constituée l’une des variétés de cette folie à deux sur laquelle Lasègue et Falret(‘) ont appelé l’attention. Nous observions récemment une malade qui depuis plusieurs années persécute un de ses frères, par lequel elle prétend avoir été frustrée, à l’occasion d’un partage de famille. Elle s’obstine, lorsqu’elle est en liberté, à aller tous les jours devant la maison de ce frère, afin, dit-elle, de le regarder en face et de lui faire comprendre qu’il a commis une mauvaise action. Elle traîne constamment à sa suite un mari faible d’esprit, à qui elle a communiqué ses rancunes et sa haine maladive. Cet homme se refuse à admettre que sa femme puisse être tenue pour malade, bien que nous la lui ayons montrée en plein paroxysme d’exaltation, et il nous accuse de séquestration arbitraire. Comme il arrive souvent, cet étrange ménage a dépensé la presque totalité de la petite fortune qu’il possédait dans ses revendications obstinées et mal fondées.
Mais ce n’est pas seulement dans sa famille que le persécuteur trouve des approbateurs et des partisans. Comme son délire a d’habitude pour point de départ un fait exact, qu’il sait en déduire avec une logique en apparence rigoureuse l’explication de son attitude et de sa conduite, qu’il ne recule pas toujours d’ailleurs devant le mensonge et la ruse pour les légitimer, il arrive à intéresser à son sort certaines personnes qui ne vont pas au fond des choses ; il trouve dans le public et la presse des défenseurs qui consentent avec trop de facilité à voir des victimes là où il n’y a que des malades.
Les tendances et les préoccupations pathologiques peuvent varier chez les différents persécuteurs : aussi y a-t-il lieu d’établir des subdivisions dans le groupe (2).
1° Persécuteurs 'processifs. — C’est Krafft-Ebing qui a surtout bien mis en relief les caractères qui distinguent les persécuteurs processifs. Il a décrit l’affection sous les noms de Querulanten Wanhsin (5), de Irresinn der querulanten und Processkràmer, folie des querelles ou des procès. Ces malades sont ceux que nous avons eus principalement en vue dans les généralités qui précèdent. Ils se font remarquer par la ténacité maladive et absurde avec laquelle ils poursuivent la réparation de torts imaginaires dont ils se prétendent les victimes. Ils ne vont qu’exceptionnellement jusqu’aux actes violents, mais ils s’adressent sans relâche et sans trêve pour obtenir justice à la magistrature et aux tribunaux. Us déposent des plaintes au parquet, lancent des assignations, (*)
(*) Lasègue et J. Falret, la Folie à deux ou folie communiquée, in Arch.gén. de médecine, septembre 1877.
(2) Nous engageons à lire les observations de quelques persécuteurs célèbres : Buchoz- IIilton in Tardieu : Étude médico-légale sur la folie, Paris, 1880, p. 512; l’abbé Paganel in Legrand du Saulle : le Délire de persécutions, Paris, 1875, p. 44; Sandon, in Pottier, loc. cit., p. 73.
(3) Krafft-Eding, Allg. Zeitschrift fur Psychiatrie, 1878 et Lehrbuch der Psychiatrie, p. 460. Stuttgart, 1890.
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invoquent à tout propos en leur faveur les articles du code qu’ils feuillettent à chaque instant et dont ils savent par cœur des passages entiers. Loin de se rendre, ils s’exaspèrent au contraire lorsqu’ils ont été déboutés de leurs demandes ou ont perdu leurs procès. Ils prétendent alors qu’on a recruté contre eux de faux témoins, que les juges sont vendus. Il leur arrive parfois de s’unir à d’autres processifs pour fonder des associations de fantaisie, « l’Union des opprimés pour la protection de ceux qui ont eu à subir les injustices des tribunaux (f). ». Une partie de leur vie se passe ainsi en réclamations incessantes, en plaintes mal justifiées, en démarches pénibles et coûteuses où s’absorbent leur activité, leur temps et leurs ressources. Voici un exemple de cet ordre. M. X., âgé de trente ans, fils d’aliéné, déséquilibré dès la jeunesse, fantasque et exalté, prétendait étant militaire que ses chefs lui en voulaient, qu’on cherchait à l’empoisonner; il eut à subir plusieurs condamnations assez sérieuses, motivées par des actes qui révélaient ses tendances, entre autres pour avoir poursuivi de ses obsessions une jeune fille et avoir fait un rapport contre un de ses officiers. Interné pour des idées de persécution avec hallucinations passagères de l’ouïe, il attribue sa séquestration à des « influences occultes » ; <> le parquet, dit-il, veut étouffer sa voix, le déshonorer ». Une fois en liberté, il entreprend une campagne très active, fatigue de ses requêtes toutes les autorités, poursuit les médecins qui ont délivré contre lui des certificats « devant, dit-il, être considérés en cour de justice comme pièces à conviction d’un crime qui, après avoir reçu un commencement d’exécution, ne fut pas entièrement perpétré par suite de circonstances indépendantes de la volonté de leurs auteurs ». Il accable un médecin de lettres injurieuses, exige un certificat de sortie, fait suivre sa signature de titres fantaisistes tels que : « attaché de ministère », « citoyen de la République Française », ou encore de lettres rangées en carré : H. W. D. R. Il adresse des pétitions aux Chambres « en réparation d’un préjudice indûment causé », envoie des lettres de protestation aux journaux qui publient son histoire sous le titre de « Crime sans nom », convoque les médecins à des réunions publiques, dans lesquelles il expose sa séquestration, réclame l’assistance judiciaire « pour suivre contre le médecin et le personnel du service une action en justice » et obtenir des dommagesintérêts (2).
Certains de ces malades ne se bornent pas à réclamer et à protester ; ils vont parfois jusqu’à invectiver dans la rue, jusqu’à frapper ceux qu’ils accusent de leur être hostiles. Il en est même qui ne reculent pas devant l’homicide, comme Nehring qui tua un juge sur son siège dans l’exercice de ses fonctions (5). C’est assez dire à quel point ils constituent, dans quelques cas, un véritable danger public.
2° Persécuteurs politiques. — - Chez certains persécuteurs l’idée obsédante qui inspire la conduite et dirige les actes n’est plus, comme chez les précédents, le souvenir toujours présent d’une injustice subie, c’est une pensée en apparence plus haute et plus noble : le désir de faire réussir certaines doctrines, ou
(') Buchner, Journal de Friedreich, 1870, p. 265.
(-) Cette observation appartient à MM. Magnan et Sérieux, Sur les aliénés persécuteurs, in Revue générale des sciences. Paris, décembre 1891.
ǰ) Casper, Viertel Jahrschr., t. VIII, p. 177.
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certaines revendications sociales, de concourir au triomphe de la justice, ou au salut de la patrie. L’immense orgueil qui se rencontre chez la plupart des persécuteurs est surtout accusé chez les persécuteurs politiques. S’exagérant outre mesure leur importance, se croyant appelés à jouer le rôle de réformateurs ou de vengeurs, ils se laissent entraîner par leur imagination déréglée à concevoir les plus vastes projets. Ils peuvent se borner à élaborer des plans singuliers de réorganisation sociale qu’ils exposent avec emphase, dans des journaux, des brochures ou à la tribune des réunions publiques. La vivacité de leur intelligence, l’intégrité de leurs facultés syllogistiques peuvent quelque temps donner le change. Ils sont aisément pris pour de simples audacieux, aux idées neuves et hardies. Mais il ne faut pas longtemps à un observateur attentif pour découvrir dans les déclamations prétentieuses dont ces malades sont prodigues, les signes manifestes de la déséquilibration intellectuelle. Leurs conceptions sont superficielles, puériles, souvent manifestement absurdes. Leur émotivité d’ordinaire très accusée s’exalte à la pensée des obstacles qu’ils rencontrent à chaque pas dans les tentatives de réalisation de leurs projets chimériques. Ils s’irritent et s’en prennent de leurs déconvenues aux puissants du jour. S’enthousiasmant parfois à l’idée d’une mission glorieuse à remplir, ils vont droit devant eux sans souci des conséquences de leur conduite : l’idée fixe s’impose à eux avec une puissance que ni le sentiment des réalités, dont ils sont dépourvus, ni celui des dangers à courir n’arrive à dominer : ils frappent sans réflexion comme sans pitié ceux que leur imagination déréglée leur a désignés comme nuisibles au succès de leurs idées, au triomphe de la justice ou au bonheur du pays. La plupart des régicides sont des aliénés de cet ordre : dans l’étude très intéressante qu’il en a faite, M. Régis (J) a montré que ces criminels, héros ou martyrs, ressortissent pour la plupart à la pathologie. Il les a très naturellement divisés en trois groupes : 1° Les faux régicides, qu’on pourrait ranger parmi les persécuteurs processifs. Préoccupés avant tout de leur intérêt personnel, se considérant comme victimes de l’injustice des hommes ou du sort, ils frappent l’un des puissants du jour, dans le seul but d’attirer l’attention sur eux et de se faire rendre justice (tels Mariotti, Perrin, Jacob) (2). 2° Les régicides aliénés qui agissent sous l’influence d’une conception délirante vulgaire, d’une impulsion inconsciente. Ce sont des délirants quelconques, chez lesquels l’acte morbide s’est accidentellement dirigé contre un monarque ou un puissant du jour, mais qui ont obéi aux mêmes mobiles d’actions que leurs congénères persécutés, hallucinés, épileptiques, etc. 5° Enfin les vrais régicides, qui rentrent, ceux-là, dans la catégorie des persécuteurs politiques. Chez ces derniers l’attentat contre une personnalité marquante est la conséquence directe et forcée de l’état d’esprit particulier que nous avons décrit plus haut. Ravaillac, Damiens, plus près de nous Louvel, dans ces derniers temps Guiteau, tuant le président Garfield par suite d’une nécessité politique et par pression divine, Passanante se précipitant, une bannière socialiste à la main, sur le roi Humbert, qu’il veut mettre à mort pour fonder la république universelle, Hillairaud attentant à la vie de Bazaine pour
f1) Régis, les Régicides dans l’histoire et dans le présent, in Revue d'anthropologie criminelle, 1890.
(2) G. Ballet et P. Garnier, Un faux régicide, id., 1891.
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accomplir un serment solennel et venger, par ordre de Dieu, sa patrie, Gasnier voulant tuer une personne attachée à l’ambassade d Allemagne pour faire éclater une guerre qui doit aboutir à la reprise du commerce, appartiennent à ce dernier groupe.
Des persécuteurs politiques doivent être rapprochés certains mystiques , dont le fond des idées présente avec celles de ces derniers une étroite analogie. Certains débiles ou déséquilibrés se font remarquer par la tendance à se complaire dans le domaine de l’incompréhensible et du merveilleux. Ils s’éprennent d’un enthousiasme maladif pour le magnétisme, la magie, le spiritisme, les sciences occultes. Plus souvent leur esprit s’oriente vers les choses de la religion. Ils fondent des sectes, posent les assises de religions nouvelles, se lancent dans des prédications qui ne sont pas toujours stériles, et à la faveur desquelles ils entraînent parfois à leur suite des prosélytes nombreux. Contrairement aux autres fous raisonnants, ils ont souvent des hallucinations, mais ce sont surtout des hallucinations hypnagogiques : ils voient dans leurs rêves Dieu, la Vierge, les saints. Ces visions les encouragent dans leur œuvre de prosélytisme ; convaincus de l'importance du rôle qu’ils se croient appelés à remplir, persuadés qu’ils sont investis par la puissance surnaturelle d une mission importante, ils n’épargnent rien pour attirer les foules à leurs doctrines. Ils font bon marché de leur tranquillité et de leurs intérêts matériels et n’hésitent pas à faire le sacrifice de leur liberté, de leur fortune. A regarder les choses de près, plus d’un fondateur de religion pourrait être légitimement classé L parmi les fous raisonnants : tel Emmanuel Swedenborg (*), et aussi ce Louis Riel qui, après avoir été deux fois enfermé comme aliéné, fit au Canada une agitation telle, qu’on le pendit à Regina en 1885. C’est aussi parmi eux que se recrutent la plupart des adeptes de ces sectes étranges qui s’imposent, dans un but souvent mal défini, des mutilations de divers genres, comme les Skoptzy de la Russie. On en voit que leur déséquilibration mentale conduit jusqu’à l’assassinat; comme ce forcené qui, il y a vingt ans environ, fut condamné par les tribunaux russes pour avoir renouvelé le sacrifice d’ Abraham.
5° Persécuteurs liypochondriaques. — Sous cette dénomination doivent être rangés dès persécuteurs convaincus d’avoir été mal soignés par les médecins auxquels ils se sont adressés. Sur cette idée ils étayent un délire qui influe sur toutes leurs pensées et sur tous leurs actes, ils s’acharnent après les personnes qui leur ont donné des soins, ils se posent en victimes d’une thérapeutique maladroite et criminelle et se laissent aller parfois aux actes de la dernière violence. Tel est le cas d’Alex. Rourgeois qui, en 1839, tenta d’assassiner le docteur Bleynie, sous prétexte que ce médecin l’avait mal soigné douze ans auparavant. Le rapport médico-légal qui fut rédigé à cette occasion constatait ce qui suit : Bourgeois ne présente rien de particulier, sa conversation est suivie et ne dénote pas, au premier examen, de dérangement dans les facultés mentales. Cependant il a une idée fixe sur laquelle il revient constamment et qui depuis seize ans le poursuit, le domine, et est devenue le mobile de toutes ses actions, et le point de départ de l’acte pour lequel il a été incarcéré. U y a seize ans, dit-il, il a gagné une fraîcheur dans les intestins,
(*) Voir J. Vinson, les Religions actuelles. Paris, Adrien Delahaye, 1888.
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pour laquelle il a consulté différents médecins, dont le traitement lui a été plus nuisible qu’utile. Il s’est adressé entre autres à M. Bleynie, qui lui a prescrit des bains chauds, puis des bains de rivière, qui n’ont fait qu’empirer son mal et lui ont donné une maladie nouvelle. Désormais le délire de Bourgeois est constitué: sans cesse en proie à ses préoccupations hypochondriaques, il essaye inutilement de tous les remèdes, et en vient à des projets de vengeance contre les médecins, et en particulier contre M. Fiédé et surtout M. Bleynie, qu’il considère comme l’auteur de tous ses maux. Il y a dix ans, il le rencontre dans la rue, et, à sa vue, il ne peut se contenir : « Voyez, lui crie-t-il, dans quel état vous m’avez mis avec vos maudits bains de rivière. » Et il accompagne ses reproches d'injures et de gestes menaçants. Cette animosité, loin de s’affaiblir, ne fait que croître avec le temps ; il y a trois ans, poursuivi par son idée fixe de vengeance, il achète un poignard, et se place à diverses reprises sur le passage de M. Bleynie, mais, après trois mois d’hésitation, il fait l'achat de pistolets « qui valent mieux, dit-il, que le couteau ». Cette fois son projet de meurtre est mûri. Il l’a préparé de longue main, il a lui-même fondu les balles du pistolet. L’exécution va suivre. Il guette M. Bleynie, l’attend sous une porte cochère, et fait feu deux fois sur lui sans l’atteindre, au moment où il descend de voiture ( 1 ).
4° Persécuteurs familiaux. — Parmi les persécuteurs raisonnants, il en est qui, méconnaissant leur véritable origine, arrivent à se convaincre qu’ils n’ont avec leur père ou leur mère légaux qu’une parenté de convention. Les hasards des circonstances leur ont révélé leur ascendance réelle, et ils poursuivent de leurs tendresses et surtout de leurs réclamations celui qu’ils considèrent comme leur vrai père (persécuteurs filiaux). Un malade que je suis depuis plusieurs années est persuadé qu’il est fils naturel de Jules Grévy ; sa mère l’a fait appeler à son lit de mort et lui a révélé le secret de sa naissance. Depuis lors il n’a cessé d’écrire à l’ancien président de la République lettres sur lettres, qu’il avait soin d’ailleurs de toujours recommander. Quand on émet des doutes sur ses désirs, il exhibe avec conviction les reçus de la poste dont son portefeuille est garni, et considère naïvement que ces chiffons de papiers sont la preuve irrécusable de son origine supposée. Il a fait à la mort de Jules Grévy de nombreuses démarches pour entrer en possession d’une partie de l’héritage de son père, qui lui revient de droit. On l’a pris pour un maître chanteur ; ce n’est qu’un persécuteur raisonnant (2).
A l’encontre de ces derniers, il en est qui croient reconnaître, dans une personne sur laquelle le hasard des circonstances appelle leur attention, un fils ou une fille et qui s’obstinent à poursuivre ce fils supposé des manifestations obsédantes de leur tendresse. Les persécuteurs de cette catégorie sont déjà des délirants, car chez eux s’est implantée une idée manifestement fausse et évidemment déraisonnable, la croyance à une filiation ou à une paternité imaginaires (s).
(‘) Legrand du Saulle, le Délire de persécution. Paris, 1873, p. 69, et Pottiee, loc. cil , p. 92.
(-) L’observation de cet homme est la même que celle rapportée par M. Régis ( Manuel de médecine mentale, 2e édit., p. 304), qui a eu l’occasion d’observer le malade pendant un séjour qu’il a fait à l’hôpital de Bordeaux.
(3) G. Ballet, les Persécuteurs familiaux, in Bull, médical, 1er février 1893.
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5° Persécuteurs amoureux (érotiques et jaloux) (J). — C’est encore au groupe de malades que nous étudions qu’appartiennent certains fous raisonnants, qu’on peut désigner sous le nom de persécuteurs amoureux. Les jaloux sont de cet ordre : ils se font remarquer par un sentiment de jalousie absurde et obsédante, qui les porte à tourmenter sans trêve de leurs suspicions injustifiées ceux qui ont le malheur d’avoir l’existence associée à la leur. Ces femmes déséquilibrées dès l’enfance, qui poursuivent sans aucune cesse le mari de leurs plaintes ridicules, qui organisent autour de lui une surveillance que rien ne justifie, qui voient dans les moindres détails de la vie, dans l’expression d’un regard, dans un geste accidentel, dans une absence des mieux motivées, dans le parfum inusité d’un vêtement, les preuves d’une trahison, ne sont pas des hystériques comme on l’a cru longtemps, mais bien des dégénérées affectées de folie raisonnante.
Il en est de même de ces amoureux érotomanes qui s’éprennent d’une passion ridicule et irrésistible, toute psychique d’ordinaire, pour telle personne vers qui les hasards des circonstances ont dirigé leurs pensées. M. X... l’amoureux de la princesse de... en est un bien curieux exemple. Entré comme précepteur dans une des plus grandes maisons de France, il crut, à l’accueil bienveillant que lui fit la princesse, qu’il pouvait espérer gagner son cœur. Un jour qu’elle était occupée à écrire, penchée sur son bureau, il s’oublia jusqu’à déposer un baiser sur son cou. L’offense fut pardonnée, mais le mari de la princesse vint à mourir. A partir de ce moment, X... se mit à écrire des lettres étranges, protestant de la pureté de ses sentiments et revenant constamment sur la vieille histoire du baiser. Cette correspondance eut pu faire des volumes; l’une des lettres n’avait pas moins de 18 pages. M. X... dut s’éloigner de Paris, mais il y revint bientôt. La princesse lui ayant fait consigner sa porte il s’installa dans une maison d’où il pouvait épier ses moindres mouvements ; le jour il la suivait dans, les églises, dans les magasins, dans les rues. Un soir posté sous la porte cochère, il fut assez heureux, grâce à l’obscurité, pour ouvrir les portières de sa voiture et s’y jeter; il couvrit de baisers brûlants la main de la princesse, mais la lumière s’étant faite, X... reconnut la femme de chambre dans l’objet de sa flamme. La nuit il jetait du sable, des petits cailloux contre les fenêtres de son appartement. Sur les plaintes de M. le duc de... beau-frère de la princesse, X... fut séquestré d’office et soumis à l’examen de Lasègue. A l’asile de Ville-Evrard son délire continua. Il se posait en victime, il se disait aimé. « Comment expliquer cet attrait irrésistible qu’ils éprouvaient, la princesse et lui, l’un pour l’autre, ces mouvements de projection du bassin en avant, ces spasmes nerveux que Mme de... éprouvait en sa présence, ce langage poétique et mystérieux, dont la pression du pied faisait tous les frais? De quel nom appeler le fluide qui courait dans leurs doigts lorsqu’ils se rencontraient ? » Rendu à la liberté, il entame procès sur procès, se prétendant victim.e d’une séquestration illégale. Débouté chaque lois de ses demandes, il devint à partir de 1872 le chevalier errant, le protecteur des aliénés. Des cours publics s’établissent à Sainte- Anne, il y court; il y glose si fort que l’administration supérieure entend ses
(’) P. Moreau (de Tours). Folie jalouse. Paris, Asselin, 1877.
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cris et les cours sont suspendus ; il s’en attribue toute la gloire. Chaque année il assiste, avec assiduité, aux séances dans lesquelles le conseil général de la Seine discute le budget des aliénés et les questions incidentes qui s’y rattachent (1).
Quelle que soit celle des variétés symptomatiques précédentes que l’on envisage, les persécuteurs raisonnants présentent des traits communs qui les rapprochent les uns des autres et les distinguent en même temps des autres catégories d’aliénés. Ce sont tous, nous l’avons dit, des déséquilibrés d’origine : à ce titre ils sont très différents des malades atteints du délire de persécution à évolution systématique, qui peuvent ne présenter aucune anomalie intellectuelle ou morale notable jusqu’au jour où ils entrent franchement dans la folie. C’est pour cela qu’en Allemagne on a dénommé le trouble mental dont il s’agit folie systématisée originelle (Primàre Verrücktheit origincire de Sander) (2).
Les persécutés persécuteurs (processifs, politiques, hypochondriaques amoureux) se distinguent encore, comme on l’a vu plus haut, des autres persécutés par l’absence d’hallucinations. 11 faut à la vérité, on le sait, faire une exception pour les mystiques, mais chez ces derniers les hallucinations sont un peu spéciales : elles rappellent les visions du rêve plus encore que les véritables hallucinations (hallucinations oniriques de Regis).
Chez les persécuteurs raisonnants enfin le délire n’a pas une évolution régulière et ne procède pas par étapes successives comme le délire de persécution à évolution systématique; il ne varie durant toute la vie du malade ni dans sa nature ni dans sa forme : toutefois son champ a de la tendance à s’étendre avec les années : c’est ainsi que le persécuteur processif par exemple, préoccupé d’abord de son seul intérêt, en arrive à identifier sa cause avec celle de l’humanité, à se poser en soutien des opprimés, en défenseur de la justice et du droit : c’est un délire à tendance extensive mais non évolutive.
Une autre particularité intéressante, c’est la disposition qu’ont ces malades à être affectés d’accidents apoplectiques, symptomatiques de foyers d’hémorrhagie cérébrale. On n’ignore pas qu’à l’autopsie du célèbre Sandon, Liouville rencontra plusieurs de ces foyers, les uns récents, les autres anciens. Ce fait suffirait à prouver qu’en dépit de quelques apparences grossières de nature à faire illusion, les persécutés persécuteurs sont bien réellement des anormaux et des malades.
C. Anomalies de l’émotivité et de la volonté. — Monomanies d’Esquirol.
— Obsessions et impulsions. — Syndromes épisodiques ou stigmates psychiques de la dégénérescence (Magnan) — Neurasthénies (Régis). — - Paranoïa rudimentaire (Morselli). — Zwangs-Vorstellungen des Allemands (3). — Les anomalies du caractère et de la conduite que nous venons de décrire supposent, quelques-unes au moins, un trouble de l’émotivité et de la volonté. Aussi, à ne les envisager qu’au point de vue psychologique, elles pourraient
(') Taguet, les Aliénés persécuteurs, in Ann. médic. psychol. , 5" série, t. XV.
(s) Sander, Ueber eine specielle Form der primâren Verrücktheit. Arcli. für Psychiatrie, 1808-69, B. I, p 587.
(5) Westphal, Ueber Zwangs-Vorstellungen, in Berlin, klin. Wochenschrift, n° 20, p. 069 et suiv.
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trouver place dans le présent chapitre. Si nous les en avons distraites, c’est que cliniquement elles ont une physionomie assez différente de celles dont nous nous proposons maintenant de parler. La division que nous établissons dans les anomalies psychiques des dégénérés est, à certains égards, nous nous hâtons de le reconnaître, quelque peu artificielle; elle vise simplement à mettre en relief la fonction qui paraît la plus atteinte dans chaque catégorie de troubles. Ceux que nous considérons comme relevant principalement d’un désordre de l’émotivité et de la volonté consistent en obsessions, en idées fixes, en impulsions plus ou moins irrésistibles, en une difficulté ou même une impossiblité d’exécuter certains actes volontaires. Ils ont été désignés tour à tour sous le nom de monomanies (Esquirol), de délire émotif (Morel), de stigmates psychiques de la dégénérescence (Magnan), de paranoia rudimentaire (Morselli), de neurasthénies (Regis), de psychasthénies.
Nombreux et fort variables quant à leur physionomie, ils constituent les manifestations diverses et épisodiques d’un état mental permanent et durable qui est le fond commun sur lequel ils se greffent et qu’ils mettent en évidence.
Objectivement, cet état se caractérise par l’indécision de l’esprit, par une tendance au doute, aux scrupules exagérés et sans fondement, à des appréhensions instinctives et irraisonnées, par une sorte d’affaiblissement de la volonté qui rend les malades incapables de résister à certaines impulsions ou au contraire de se décider à l’action et d’accomplir certains actes de la vie courante en apparence simples et banals. Psychologiquement il parait résulter d’une diminution de la faculté que nous possédons de synthétiser nos différentes impressions, nos souvenirs, dans l’accomplissement des actes coordonnés et voulus qui constituent la manifestation régulière de notre activité mentale. Cette diminution de la synthèse psychique aboutit à l’émancipation des phénomènes automatiques dans le cadre desquels rentrent les diverses manifestations psychasthémiques (*).
L’existence de ce fond mental commun qu’on découvre toujours au-dessous des expressions cliniques (obsessions, phobies, impulsions, aboulies) qui le révèlent, suffit à montrer que la conception des monomanics, telle que l’avait formulée Esquirol, n’est plus admissible. La folie du doute, l’agoraphobie, la dipsomanie, la monomanie homicide, etc., ne constituent pas des entités morbides isolées. J. -P. Falret s’était déjà élevé avec raison contre l’erreur des auteurs qui faisaient de ces prétendues monomanies des troubles partiels indépendants d’une altération générale de l’esprit. Tous les observateurs qui sont venus par la suite ont confirmé la justesse des vues de Falret : les monomanies, dans l’acception étroite qu’on assignait autrefois à ce terme, doivent être définitivement rayées du cadre nosologique. Ce qui prouve bien qu’elles ne sont que la traduction extérieure d’un trouble mental général, c’est que plusieurs d’.entre elles peuvent se succéder chez le même malade, ou s’associer les unes aux autres dans des combinaisons diverses. Aussi ne doit-on envisager les divisions que nous allons établir dans leur description que comme un procédé commode et nécessaire pour mettre en relief la physionomie de chacune d’elles.
(‘) Voir à ce sujet: Pierre Janet, a. Étude sur un cas d’aboulie et d’idées fixes, Rev. philosophique , 1891, p. 258 et 582. — 6. Les stigmates mentaux de l’hystérie. Bibliolh. Charcot-Debove. — c. Histoire d’une idée fixe, Rev. philosophique, février 1894.
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Mais on ne devra pas perdre de vue qu’elles ont les unes avec les autres d’étroites relations.
Avant d’aborder leur description il est bon d’indiquer les caractères qui leur sont communs. Elles constituent toujours des manifestations conscientes. «Les malades, dit M. J. Falret(1), ont parfaitement conscience de leur état, ils reconnaissent la nature maladive des phénomènes qu’ils éprouvent, mais ils ne peuvent parvenir à s’en débarrasser. Ces idées, ces émotions ou ces impulsions, dominent leur existence tout entière. Ils luttent contre elles avec énergie, ils cherchent à les l'epousser et à les combattre, mais elles s’imposent à eux, malgré eux, au point de les rendre incapables de toute autre préoccupation. » Elles s’accompagnent constamment d'angoisse. Cette angoisse consiste en un sentiment de souffrance morale plus ou moins vive accompagnée souvent de la sensation pénible de constriction dans la région précordiale ou à la gorge et quelquefois de palpitations et de sueurs au visage; elle résulte de la lutte qu’exécute la volonté impuissante pour chasser l’obsession, dissiper la crainte, entraver l’impulsion; elle fait place à un sentiment de soulagement et de satisfaction quand l’obsession ou la crainte est vaincue, quand l’impulsion est satisfaite.
Dans cette lutte qu’elle entame, la volonté impuissante a besoin d’auxiliaires et recourt à des procédés détournés. C’est ainsi qu’une affirmation catégorique émise par un tiers peut mettre fin à une obsession de doute, que la présence d’une personne ou môme d’un simple objet (voiture, canne) aide à vaincre la crainte que le malade éprouve à traverser un espace, que des encouragements intelligents permettent de surmonter l’aboulie, que des distractions appropriées suffisent parfois à dissiper momentanément une impulsion.
Enfin, les obsessions, les impulsions et les craintes sont irrésistibles en ce sens qu’il ne suffit pas à l’esprit d’en voir l’inanité, le mal fondé ou le danger pour y mettre fin : celui-ci les subit passivement, et malgré lui.
L’étude descriptive des obsessions (nous prenons ce mot dans son sens le plus général) nécessite une classification préalable. La plus rationnelle et la meilleure serait celle qui serait fondée sur la physiologie pathologique, c’està-dire sur la psychologie. Mais un classement pathogénique des obsessions présente de sérieuses difficultés : il supposerait résolues certaines questions psychologiques qui le sont encore insuffisamment. Aussi en l’état de la question, nous semble-t-il préférable d’adopter une classification purement clinique, reposant sur les caractères objectifs les plus apparents de chaque syndrome. M. J. Falret, d’après ces vues, a admis trois catégories d’obsessions, les intellectuelles, les émotives, les instinctives, suivant qu’il s’agit d’une idée fixe, d’une crainte ou d’une impulsion irrésistible. Cette subdivision rappelle l’ancienne classification des monomanies admise par Esquirol, Marcé etc. A la prendre au pied de la lettre on peut lui reprocher de séparer des choses qui ne sont pas parfaitement séparables; dans chaque variété d’obsession on retrouve à côté d'un élément intellectuel un élément émotif et un élément moteur qui tend à provoquer (impulsion) ou à entraver (aboulie) un mouvement ou une série de mouvements. En outre, comme nous l’avons vu, toute obsession intel- (*)
(*) J- Falret, Compte rendu du Congrès de méd. mentale de Paris de 1889, p. 53.
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lectuelle ou autre s’accompagne d’angoisse; ce qui revient à dire qu’il y a un élément émotif dans chacune d’elles. D’autre part, comme le remarque justement M. Régis, les obsessions émotives, l’agoraphobie par exemple, sont presque toujours accompagnées d’une idée fixe d’impuissance motrice. Enfin les obsessions intellectuelles sont, dans la plupart des cas, inséparables des obsessions impulsives ou abouliques. « La plupart du temps, dit Schüle, les actes impulsifs sont le résultat psychologique de l’idée obsédante, et ils n’en sont que le développement régulier. » On sait d’autre part que certaines obsessions qui passent pour intellectuelles, comme la folie du doute, se compliquent de troubles du mouvement de nature aboulique (Raymond et Arnaud) ('). On voit d’après cela qu’il n’y a pas de distinction fondamentale entre les trois ordres d’obsessions que nous avons indiqués.
Toutefois, comme il est nécessaire, pour fixer les idées et faciliter la description, de classer les obsessions, nous adopterons une division qui, sans reproduire les termes aujourd’hui un peu vieillis de celle de M. J. Falret, se rapproche de cette dernière. Comme elle, elle vise à mettre en relief les caractères cliniques prédominants de chaque groupe.
Nous décrirons d’abord la folie du doute qui correspond aux obsessionsindécisions de M. Régis, en second lieu les phobies, ou craintes morbides, ce sont les obsessions émotives de M. J. Falret, en troisième lieu les impulsions, qui aboutissent à des actes, enfin les aboulies. Il y a lieu en effet de consacrer une description spéciale aux troubles abouliques. Rien qu’ils s’associent d’ordinaire aux autres dans une mesure plus ou moins large, ils acquièrent quelquefois dans le tableau clinique une place tellement prépondérante qu’on ne saurait les considérer comme de simples accessoires de ces derniers.
Remarquons en outre que certaines obsessions auxquelles on a donné en pathologie une désignation empruntée à leur caractère clinique le plus saillant doivent, suivant la modalité clinique qu’elles affectent, être rangées tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre des catégories précédentes. C’est le cas par exemple de l’onomatomanie (obsession par le mol; qui relève de la folie du doute (indécision) quand elle consiste dans la recherche angoissante d’un mot, et est d’ordre impulsif quand elle porte le malade à répéter automatiquement un mot donné. Nous ne scinderons pas la description de ce syndrome et nous le décrirons avec les impulsions.
Enfin nous consacrerons une étude à part aux aberrations du sens génésique qui tiennent une large place dans la pathologie de la dégénérescence et ne sauraient être réparties dans les groupes que nous venons d’indiquer.
a. Folie du doute ( Grübelsucht des Allemands). — Le syndrome qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de folie du doute a été décrit pour la pre: mière fois par M. J. Falret (2) en 1866. Antérieurement on l’avait signalé sans toutefois l’isoler comme il le méritait : Esquirol et après lui Trélat, Falret père, Baillarger, Delasiauve, Marcé, Lasègue, en avaient observé des exemples; Morel (5), dans son mémoire sur le délire émotif, en publiait quelques cas
f1) Raymond et Arnaud, Sur certains cas d’aboulie, in Annales médico-psychologiques, 1892, t. II, p. 79.
(-) J. Falret, De la folie raisonnante ou folie morale. Soc. médico-psychol., janv. 1866.
C) Morel, Du délire émotif. Arch. génér. de niéd., 1866.
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et Griesinger (*) en 1868, en communiquait plusieurs observations à la Société de médecine psychologique de Berlin. En 1875 Legrand du Saulle (2) a publié sur le sujet une importante monographie, après laquelle ont paru celles de O. Berger (3) et de Bitti (4).
La folie du doute étant souvent associée à la crainte de certains contacts, on la désigne communément en France sous le nom de folie du doute avec délire du toucher. Legrand du Saulle, qui considérait à tort ce syndrome comme une maladie autonome, lui avait môme, contrairement à ce qu’on sait aujourd’hui, assigné une marche et une évolution à peu près fixes : d’après lui la maladie avait ses périodes, et l’apparition de la crainte des contacts marquait le début de la deuxième phase de l’affection. Actuellement il n’est plus permis d’envisager ainsi les choses. Le délire du toucher est un syndrome à part qui s’associe souvent, c’est incontestable, à la folie du doute, mais mérite d’être décrit isolément.
La folie du doute consiste dans une disposition maladive de l’esprit qui le porte à se poser sans cesse à lui-même des interrogations et à poursuivre des réponses à ces interrogations qui n’en comportent pas toujours.
Quelques exemples feront mieux saisir que toute description la nature du syndrome. J’observe en ce moment une dame âgée de quarante-deux ans qui est torturée, dit-elle, par le besoin incessant « de pénétrer la nature des choses ». Tous les objets qui lui tombent sous les yeux ou dont la pensée lui vient à l’esprit sont l’occasion de questions vaines et le plus souvent insolubles auxquelles elle est incapable de se soustraire. Voit-elle un crayon? Pourquoi, se demande-t-elle aussitôt, est-il en bois, non en fer? Pourquoi est-il plus long que large? Pourquoi est- il sur cette table, non ailleurs? Aperçoit-elle le bonnet qui recouvre la tête de sa femme de chambre, aussitôt cent interrogations bizarres analogues aux précédentes se présentent à sa pensée. Pourquoi ce bonnet a-t-il telle forme plutôt que telle autre ? Pourquoi est-il en tulle? Pourquoi un bonnet, pas un chapeau? Et ce supplice de la question, comme l’appelle spirituellement M. J. Falret, dure toute la journée depuis le réveil jusqu’au coucher, pour ainsi dire sans la moindre trêve.
L’un des faits rapportés par Griesinger offre une grande analogie avec le précédent. Il s’agit d’un jeune homme qui était employé dans une asile : dès que son intelligence n’était plus absorbée par ses occupations journalières, le pourquoi et le comment d’une foule' de choses l’envahissaient : D'où provient la terre? D’où proviennent les vers? Quelle est l’origine de la création? Par qui a été créé le Créateur? D’où partent les étoiles? Quelle est l’origine du langage? Pourquoi l’homme et la femme existent-ils? Quel est le dernier mot de la structure du corps? de la création des êtres et de l’existence de l’homme?
Il s’agit là, comme l’a dit Legrand du Saulle, d’une sorte de rumination psychologique, à caractère essentiellement obsédant.
La nature des interrogations que les malades s’adressent à eux-mêmes et
(') Griesinger, Ueber einen wenig bckannten psychopatischen Zustand. Arch. fiir Psychiatrie, 1868-69.
G) Legrand du Saulle, la Folie du doute avec délire du toucher, Paris, 1875.
(3) O. Berger, Die Grübelsucht, in Arch. fiir Psychiatrie, 187G.
(*) A. Ritti, De la folie du doute avec délire du toucher, in Gaz. hebd., 1877, et Dict. cncyclop. des se. méd., art. Folie du doute.
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du doute plus ou moins général que traduisent ces perpétuelles interrogations est d’ailleurs fort différente suivant les cas.
Les variétés qu’on a admises à cet égard n’ont qu’une importance très secondaire et un simple intérêt nosographique. C’est ainsi qu’on décrit des douteurs métaphysiciens , ceux qui sont plus particulièrement portés à s’interroger sur l’essence des choses, sur Dieu, la Vierge, l’origine et le pourquoi de la création ; des douteurs réalistes dont les questions mentales d’ordre plus terre à terre se rapportent à la raison d’être des organes génitaux, de la couleur des cheveux et de la barbe, de la différence des sexes.
Il en est chez qui le doute affecte la forme de scrupules. Ils se demandent s’ils ont bien fait leur première communion, s’ils n’ont pas commis dans telle ou telle circonstance un péché ou un sacrilège, s’ils n’ont pas omis de faire à la confession l’aveu de telle faute, s'ils n’ont pas manqué d’égards à leurs parents. J’extrais d’une lettre que m’a écrite un jeune séminariste de vingtquatre ans le passage suivant qui donnera une bonne idée de ce que sont ces douteurs scrupuleux. « Les premiers germes de scrupule, dit-il, ont paru après quelques mois de séjour au séminaire. Je m’inquiétais peut-être trop de mes fautes passées, et depuis ce temps je fus troublé quelquefois par des pensées et des regards contraires à la modestie et à la pureté; j’attachais trop d’importance à certains mouvements de la nature. Mais ce ne fut à proprement parler qu’à partir de janvier ou février 1890 que les scrupules s’emparèrent de moi. Je fus inquiet assez fréquemment pour des choses sans importance et j’allai souvent trouver mon confesseur pour qu’il me tire d'embarras. Après l’avoir consulté, j’examinais encore, et il me semblait toujours que je n’avais pas bien exposé le cas, que j’avais omis des détails, que mon directeur n’avait pas compris. De la sorte je revenais le trouver plusieurs fois pour la même chose, jusqu’à cinq, six fois et même plus. J’examinais ainsi beaucoup trop la moralité de mes pensées et de mes actes au lieu de m’en tenir aux règles générales données par mon confesseur. Pendant plusieurs mois j’allai trouver mon directeur trois ou quatre fois par jour en moyenne. Ces scrupules portaient tantôt de préférence sur un point déterminé, par exemple : les pensées contraires à la foi ou à la chasteté, des vœux que je croyais faire à chaque instant, l’intégrité des confessions, le jeûne eucharistique, tantôt sur toutes espèces de choses à la fois. Je fus surtout longtemps et fréquemment troublé après mes communions, parce que je croyais profaner des parcelles de la sainte hostie en toussant, en m’essuyant les lèvres, etc. Au début, j’avais en général à l’esprit un scrupule bien déterminé; au bout de peu de temps, j’avais presque toujours dans l’esprit plusieurs difficultés à la fois. J’ai passé très souvent des jours presque entiers dans l’état de trouble, cherchant toujours à m’en débarrasser en me formant la conscience, sans pouvoir y arriver. Les avis donnés par mon confesseur ne me suffisaient pas pour me débarrasser immédiatement de tout trouble. Je les discutais, j’avais peur de les mal comprendre, j’apportais mille distinctions aux règles qu’il me donnait. »
Dans le même ordre d’idées on voit des malades qui vivent dans l’appréhension continuelle de commettre une action blâmable. Féré(‘) a observé une (*)
(*) Ch. Féré, la Pathologie des émotions. Paris, 1892, p. 415.
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femme qui a fini par ne plus pouvoir vivre sans avoir constamment les orifices des narines et la bouche obturés par une bande de tissu destinée à empêcher les parcelles d’hosties qui pouvaient être contenues dans l’atmosphère de pénétrer dans son corps pendant qu’elic n’était pas en état de grâce. D’autres ne sont jamais certains d’avoir bien fait ce qu’ils viennent de faire : tel rouvrira trois ou quatre fois de suite une lettre qu’il vient de cacheter pour s’assurer s’il a bien écrit ce qu’il voulait écrire; tel autre, au sortir de son appartement, reviendra plusieurs fois sur ses pas pour constater s’il en a bien fermé la porte; un médecin, après avoir rédigé et signé une ordonnance, rappellera le client à diverses reprises afin de vérifier et de revérifier s’il ne s’est pas trompé sur les doses prescrites.
En somme, on le voit, le caractère fondamental du syndrome c’est bien le doute, la perpétuelle hésitation, la difficulté d’arriver à la certitude, qu’il s’agisse d’une question à résoudre ou à laisser de côté, d’un scrupule à dissiper, d'une conviction simple à se faire à propos d’un acte insignifiant.
L’esprit en perpétuelle tergiversation cherche souvent autour de lui des appuis. C’est ainsi que certains douteurs se sentent momentanément soulagés lorsque quelqu’un est là pour répondre aux questions obsédantes qu’ils se posent. On connaît le fait curieux rapporté par Baillarger. M.X..., chaque fois qu’il rencontrait une femme dans la rue, au spectacle ou dans un lieu public, éprouvait l’impérieux besoin de demander si oui ou non elle était jolie. Un ami qui ne l’abandonnait pas était chargé de faire la réponse à cette singulière question. Uniformément et dans tous les cas il affirmait que la femme n’était pas jolie et M. X... se contenlaitde cette affirmation. Un jour, M. X... avait fait quinze lieues en chemin de fer; avant de partir il avait à peine entrevu la dame I qui distribuait les billets; une fois en route, il se rappelle qu’il a oublié de | poser à propos de cette dame sa question habituelle; il interroge aussitôt son ami qui, fatigué par le voyage, sommeillait dans un coin, et, s’oubliant, a la maladresse de répondre qu’il n’avait pas vu la receveuse en question. Aussitôt M. X... est pris d’une crise d’angoisse; on dut pour le calmer dépêcher à la gare de départ un émissaire qui examina la dame et affirma à son retour qu’elle était laide.
La folie du doute procède, comme la plupart des autres syndromes épisodiques, par crises plus ou moins durables, éloignées ou rapprochées. Elle peut apparaître dès l’enfance, plus souvent à l’époque de la puberté. Au début elle consiste en général simplement en scrupules, en hésitations au sujet de la légitimité des actes accomplis, puis le doute s’accuse, prend la forme nettement interrogative. Il devient en général d’autant plus obsédant et tenace, que l’âge est plus avancé, les crises plus anciennes et plus nombreuses. Il arrive parfois que les inlermissions qui existent entre ces crises équivalent à une guérison définitive; ce n’est pas la règle. La récidive est habituellement fatale, elle se produit à l’occasion du moindre incident moral, physiologique ou pathologique. Le sentiment de souffrance anxieuse qui résulte de l’accentuation des symptômes est parfois tel que les malades deviennent sombres, mélancoliques, et en arrivent meme aux idées de suicide, mais vont bien rarement jusqu’à la tentative.
b. Les phobies. — Les phobies consistent en des craintes instinctives et irrai-
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sonnées qu’éprouvent les malades dans certaines situations, en présence de certains objets, à la pensée de certains événements possibles, et qui s’accompagnent comme tous les syndromes épisodiques d’un sentiment d’anxiété plus ou moins vive.
La nature de ces phobies est variable à l’infini. Chaque jour les observations nous en révèlent de nouvelles. Au fond, quelle que soit la physionomie qu’elles revêtent, elles décèlent toutes le même état mental sous-jacent, c’est-à-dire Yémotivité excessive des individus qui les présentent. Nous allons décrire ou signaler les plus communes d’entre elles.
La crainte des contacts (délire. du toucher ), décrite en 18(16 par J. Falret(‘) et par Morel (3), avait été signalée antérieurement par divers auteurs, notamment par Parchappe. On l’a longtemps considérée, nous l’avons dit, comme faisant partie intégrante du tableau symptomatique de la folie du doute, ce qui est vrai quelquefois, mais non toujours.
Le délire du toucher se caractérise, dans ses formes les plus simples, par l’appréhension à toucher certains objets déterminés, pièces de monnaie, boutons de porte (métallophobie), épingles ( bélénophobie ), objets pointus ( aichmo phobie ), morceaux de verre ou de jais (cristallophobië) , velours, soie, poils ou duvet des fruits ( tricopliobie ), suif, mastic, chaux vive, etc. L’exemple rapporté par Morel, du suisse de la cathédrale de Rennes qui n’avait jamais pu sans crise d’angoisse saisir sa hallebarde, est devenu classique. Quand les individus affectés de ces craintes sont obligés de toucher l’objet de leur répugnance, ils éprouvent aussitôt ce sentiment de malaise intense et d’anxiété qui accompagne toutes les obsessions. Aussi évitent-ils le plus qu’ils peuvent les contacts qui leur sont pénibles, ou emploient-ils des procédés détournés pour en atténuer les effets : c’est ainsi que les métallophobes s’enveloppent les mains dans le pli de leur robe ou la basque de leur habit lorsqu’ils se trouvent dans la nécessité d’ouvrir une porte et d’en faire mouvoir le bouton.
On les voit, s’ils n’ont pu éviter le contact, ou si seulement ils supposent l’avoir subi, se laver les mains à chaque instant dans la journée et quelquefois pendant un long temps. Ce n’est pas d’habitude le sentiment de la propreté qui les guide, car ils sont souvent par ailleurs fort peu soigneux de leur personne, mais c’est l’appréhension d’avoir mis la main sur un objet qui leur est particulièrement désagréable.
Comme l’observe justement M. Régis (3), la crainte des contacts n’est ellemême qu’une forme d’une crainte plus générale : la crainte des objets, dont le point de départ peut être non seulement le contact, mais aussi la vue, le son, l’odeur et même le goût de ces objets. « Qui n’a entendu parler, dit Morel, des accès fébriles que donnait au savant Érasme la vue d’un plat de lentilles? Celle du cresson de fontaine causait au savant Scaliger des tremblements nerveux. Sénac cite des faits analogues à propos de Paoli et d’autres personnages. Pierre Rayle était pris, dit-on, de syncope quand il entendait tomber l’eau d’un robinet; l’illustre Racon éprouvait, affirme-t-on encore, un état de
[') J. Falret, loc. cil.
("-) Morel, loc,. cit.
(5) Régis, Manuel pratique de médecine mentale. 2e édition. Paris, O. Doin, p. 270.
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syncope pendant les éclipses de lune ; le roi Jacques II tremblait à l’aspect d’une épée nue; et la vue d’un ânon, si l’on en croit la chronique du lemps, suffisait pour faire perdre connaissance au duc d’Épernon. »
Il serait trop long et sans utilité réelle de rappeler ici toutes les variétés de craintes morbides relatées par les auteurs. Je signalerai seulement les principales ou les plus curieuses.
L 'agoraphobie ou peur des espaces, décrite par Westphal^) et sur laquelle Legrand du Saulle (2) a l’un des premiers en France appelé l’attention, se caractérise par l’appréhension à traverser les grands espaces, surtout s’ils sont déserts. Lorsque le malade débouche sur une grande place ou une large rue, il est pris d’angoisse, de palpitations, de sueurs, et se sent incapable d’avancer. Pour vaincre l’obsession, il lui suffit souvent de suivre une voiture, de longer une muraille, de s’appuyer sur le bras d’un ami, ou simplement sur une canne. Un officier, dont Legrand du Saulle relate le cas, ne pouvait traverser une place en costume civil; lorsqu’il était en uniforme et appuyait la main sur la poignée de son sabre, la crainte disparaissait. Chez certains individus, l’appréhension se produit à l’occasion du passage d’un pont, c’était le cas de Pierre le Grand, ou lorsqu’ils sont dans une vaste enceinte, au théâtre ou à l’église ; chez d’autres à la vue d’un précipice ( cremnophobie ), lorsqu’ils sont sur une hauteur ( acrophobie de Verga) ou en face de la mer (thalassaphobie). L’obsession émotive survient dans d’autres cas en présence des voitures (amaxophobie), ou quand les malades sont seuls dans des lieux clos (claustrophobie de Bail) ou dans un endroit obscur. Quelques-uns sont angoissés dès qu’ils se trouvent dans une foule, qu’ils rencontrent une personne de connaissance, qu’ils sont mis en présence d’une femme ( gynéphobie ). Beard a insisté sur les craintes de cet ordre qu’il désigne sous le terme général d 'anthropophobie ; l’anthropophobie a pour pendant la monophobie ou crainte de la solitude : un malade de Michel payait un homme 20 000 piastres pour qu’il l’accompagnât constamment. Juhel-Rénoy a rapporté le cas d’un individu qu’angoissaient les « bruits humains » tels que ceux de la toux, du reniflement, du ronflement. D’autres ont la crainte morbide du sang ( hématophobie ) ou celle de certains animaux (zoophobië) : les araignées, les souris, les crapauds, les chats. Féré rappelle que Germanicus ne pouvait voir ni entendre les coqs ; le maréchal d’Albret s’évanouissait à la vue d’une tête de marcassin; Tycho-Brahé, en présence d’un renard ; Henri III ne pouvait supporter la vue d’un chat. Par contre, certains déséquilibrés, particulièrement des femmes, ont pour les animaux une sympathie maladive. Elles sont émues d’une façon anormale et toute pathologique à la pensée des souffrances que peut ressentir un cheval, un chien, un chat. A ce groupe appartiennent certaines antivivisectionnistes (Magnan).
Les peurs morbides se manifestent quelquefois à la vue de l’eau ( hydrophobie ), des rivières, en présence du feu, des allumettes ( pyrophobie ), des éclairs ou du tonnerre (astraphobie de Beard).
Elles sont provoquées, dans d’autres cas, par des craintes instinctives relatives à l’accomplissement d’actes physiologiques ou à des maladies possibles :
(') Westphal, Die Agoraphobie, eine neuropatische Erscheinung. Arch. fur Psychiatrie, 1872.
(?) Legrand du Saulle, Étude clinique sur la peur des espaces. Paris, 1878.
telles sont la stasophobie (Bouveret) ou appréhension de ne pouvoir se tenir debout, la basophobie (Debove), appréhension de ne pouvoir marcher, et les différentes nosophobies. Nous indiquerons, parmi ces dernières, la crainte d’être empoisonné par les aliments, les poisons, par des toxiques imaginaires contenus dans les vêtements (toxophobies) , la crainte des maladies microbiennes, celle de la syphilis ( syphiliphobie ), celle de la rage ( hjssophobie ). Un jeune homme que j’observe en ce moment, et qui a été, il y a déjà longtemps, mordu par un chat, est torturé de temps en temps par la pensée qu’il pourrait bien devenir enragé. Cette appréhension revient de loin en loin sous forme de paroxysmes durant de quelques jours à quelques semaines. Il suffit, pour la faire disparaître, d’affirmer avec insistance au malade que ses craintes n’ont aucun fondement. Une dame de quarante-cinq ans a été, il y a quelques années, effrayée par un chien qu’on lui a dit être atteint de la rage. Depuis cette époque, elle est anxieuse chaque fois que son mari, officier retraité, sort sans elle. Elle est dominée par l’appréhension invincible que celui-ci ne soit mordu par un chien enragé. Son anxiété, qu’elle déplore et qu’elle reconnaît absurde, ne se calme qu’au retour du mari. Nous signalerons encore la crainte d’être déformée (dysmorpliophobie de Morselli). J’ai observé une jeune fille de dix-huit ans qui, de loin en loin, est prise de l’appréhension de devenir bossue, une autre de celle de voir ses os se fracturer. Indiquons enfin la peur obsédante de la mort ( nécrophobie), celle d’être enterré vivant ( taphiphobie , Morselli).
c. Impulsions. — Dipsomanie. — La dipsomanie est l’impulsion à boire, particulièrement des boissons fortes et alcooliques. Comme toutes les impulsions, elle se manifeste sous forme d’accès paroxystiques, dans l’intervalle desquels le malade, loin de poursuivre ses excès, montre pour l’alcool un véritable dégoût. Le dipsomane est très différent de l’ivrogne; comme l’a dit justement Trélat('), « les ivrognes sont des gens qui s’enivrent quand ils en trouvent l’occasion, les dipsomanes sont des malades qui s’enivrent toutes les fois que leur accès les prend » .
Cet accès est annoncé par des prodromes : sentiment de tristesse, dépression, impossibilité de s’occuper, idées noires, indifférence à l’égard des personnes les plus chères, quelquefois vague appréhension d’un malheur prochain. A ces troubles cénesthétiques s’ajoutent plus tard des symptômes physiques : anxiété précordiale, dégoût pour les aliments solides, puis sensation d’ardeur au gosier, de soif intense, de brûlure à l’estomac. Alors les malades éprouvent le besoin impérieux d’absorber des boissons excitantes et ils se jettent sur toutes celles qui sont à leur portée : vin, eau-de-vie, liqueurs, absinthe. Adéfaut de boissons alcooliques, ils avalent des eaux de toilette, des liquides médicamenteux)2). L’impulsion est vraiment irrésistible et domine toute autre considération : les dipsomanes vendent, pour se procurer de l’alcool, les objets dont ils disposent, et quand ils n’ont plus rien à engager ne reculent ni devant l’abus de confiance, ni devant le vol ; les femmes se livrent à la prostitution pour pouvoir satisfaire leur passion maladive; quelques-unes, réservées et honnêtes dans l’intervalle (*)
(*) Trélàt, la Folie lucide , loc. cil.
C2) Lire sur la dipsomanie : Ch. Lasègue, Dipsomanie et alcoolisme, in Areh. gén. de méd., septembre 1882, et Magnan, Leçons sur la dipsomanie, in Progrès médical, 1884, et Leçons cliniques sur les maladies mentales. Paris, 1895.
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des paroxysmes, descendent, quand ceux-ci se produisent, au dernier degré de l’abjection ; elles fréquentent les bouges et se vendent, le mot est ici particulièrement exact, au premier venu.
Les dipsomanes ont une conscience parfaite de leur trouble mental, ils le déplorent tout en s’y abandonnant ; quelques-uns, pour lutter contre leur volonté défaillante, mélangent aux boissons des substances répugnantes, jusqu’à des excréments. Honteux de céder à leur penchant morbide, ils se cachent, se dissimulent, entrent furtivement chez le marchand de vin, s’efforçant de n’être pas aperçus.
A l’impulsion dipsomaniaque se joignent souvent des impulsions d’un autre ordre : impulsions érotiques, impulsions au suicide ou à l’homicide, et aussi des tendances et des idées mystiques.
Le dipsomane présente une assez grande résistance à l’alcool. Cependant, il ressent parfois les effets fâcheux que produisent d’ordinaire les abus de liqueur spiritueuse : on voit survenir chez lui, non seulement l’ivresse, mais aussi le délire alcoolique avec les hallucinations qui l'accompagnent.
Les accès de dipsomanie sont de durée variable : quelques-uns sont très courts, deux ou trois jours; d’autres durent une, deux semaines et même plus. Ils peuvent ne se reproduire qu’à de longs intervalles, tous les ans, tous les six mois; d’autres fois, ils sont beaucoup plus rapprochés et ont lieu une ou deux fois par mois. Ils sont, en général, d’autant plus fréquents qu’on s’éloigne davantage des premiers accès.
Cette forme d’impulsion est plus commune chez la femme que chez l’homme.
De la dipsomanie, on peut rapprocher la sitiomanie (Magnan), qui consiste dans le besoin insatiable de manger. C’est un syndrome rare.
Onomatomanie. — MM. Charcot et Magnan (1) ont décrit sous ce titre diverses formes d’obsessions qui présentent entre elles ce trait commun que le nom ou le mot y joue un rôle prépondérant. Ces auteurs admettent cinq variétés d’onomatomanie : la première est caractérisée par la recherche angoissante d’un nom ou d’un mot qui échappe à la mémoire; la seconde , par l’impulsion irrésistible à répéter un mot qui s’impose au contraire à l’esprit; dans la troisième:, le malade attache à certains mots une signification funeste et éprouve, quand il les entend prononcer, un sentiment de crainte et d’angoisse; les onomatomanes du quatrième groupe attribuent, au contraire, à certaines expressions une influence préservatrice, et tantôt ils répètent les expressions d’une façon impulsive, tantôtne les prononcent que pour dissiper une obsession ou une crainte qu’elles ont la vertu de chasser; enfin les onomatomanes de la dernière catégorie sont des malades chez lesquels les mots deviennent un véritable corps solide, indûment avalé, pesant sur l’estomac et pouvant être rejeté par des efforts d’expuition et par le. crachement.
Ces diverses variétés*d’onomatomanie ne doivent pas être rangées toutes au nombre des impulsions. La recherche angoissante d’un mot qui échappe trouve plus naturellement sa place parmi les obsessions du doute ; la crainte de certains mots à signification fâcheuse se rattache au groupe des phobies ; il en est de même des onomatomanies de la cinquième variété, qui s'accom-
0 Charcot et Magnan, De l’onomatomanie, in Arch. de Neurologie , septembre 1885 et juillet, septembre et novembre 1892.
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pagnent de sensations étranges qu’on peut considérer comme une forme anormale et curieuse de l’anxiété émotive. Quant aux faits de la quatrième catégorie, ils doivent être divisés en deux groupes : en effet, à côté de ceux dans lesquels le malade répète impulsivement le mot préservateur, il en est, je l’ai dit, où il prononce ce mot avec une sorte d’intention pour dissiper une appréhension obsédante : dans ce cas l’articulation du mot fait partie de ces procédés nombreux que nous avons précédemment indiqués, et qui servent aux obsédés à se débarrasser de leurs obsessions. En réalité, dans ce chapitre consacré aux impulsions, nous n’avons à décrire que la variété du second groupe et une partie des faits compris dans le quatrième.
L "onomatomanie impulsive consiste dans le besoin impérieux qu’éprouve le malade de répéter soit un mot, soit une courte phrase qui se présente à l’esprit. C’est à l’occasion d’une lecture, au courant d’une conversation ou même sous l’influence d’un simple souvenir et par association d’idées que le mot obsédant s’impose à la conscience. « Le patient, surpris en quelque sorte, non seulement subit le mot, mais est poussé malgré ses efforts à le projeter brusquement au dehors. » Un malade âgé de 41 ans, que nous observons depuis plusieurs années, et qui présente de nombreux stigmates physiques ou psychiques de dégénérescence, est affecté d’onomatomanie impulsive sous sa forme la plus typique. Chez lui l’obsession naît toujours dans les mêmes conditions : à l’occasion d’un mot qui dans une conversation ou une lecture frappe vivement son esprit. D’habitude il s’agit de termes techniques dont il ignore la signification. D’ordinaire, quand l’obsession a disparu, le malade a perdu le souvenir du mot qui l’a produite. Nous avons provoqué à plusieurs reprises des crises d’obsession chez cet homme, une fois en prononçant devant lui le mot stéthoscope , une autre fois le mot kariokinèse. Dès que le mot « s’est attaché à lui ». il faut, bon gré mal gré, qu’il le répète durant plusieurs heures et quelquefois plusieurs jours. L’obsession détermine un degré d’angoisse telle, qu’il est dans la nécessité de marcher pour s’y soustraire. Lorsqu’il habitaitrue Mouffetard, à toute heure de nuit il demandait le cordon et descendait se promener dans la rue pour échapper à « ses malaises ». Finalement il a dû déménager : on commençait à le prendre pour fou. L’obsession s’accompagne d’angoisse vive, avec céphalée fronto-ôccipitale légère. Cette angoisse s’accuse quand le mot, sous l’influence de la fatigue, s’altère sur les lèvres du malade; elle est à son comble si le mot lui échappe, ce qui finit par arriver après plusieurs heures ou quelquefois plusieurs jours d’incessantes répétitions
La coprolalie, décrite par MM. Charcot (2) et Gilles de la Tourette(3), est une variété d’onomatomanie impulsive, ordinairement accompagnée de tics (maladie des tics convulsifs), dans laquelle les malades sont portés à proférer malgré eux des paroles grossières. C’est la manie blasphématoire de Verga.
Dans quelques cas atténués l’impulsion à répéter le mot obsédant peut être, dans une certaine mesure, dominée. L’obsession verbale existe toujours, mais, (*)
(*) G. Ballet, Contribution à l’étude de l’état mental des héréditaires dégénérés, in Arcli. de médecine, 1888.
(3) Charcot, Leçons inédites et tics et tiqueurs. Tribune médicale, 1888.
(3) Gilles be la Tourette, Étude sur une affection nerveuse caractérisée par de l’incoordination motrice accompagnée d’écholalie et de coprolalie. Arch. de neuroL, 1885.
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au lieu de se traduire par une articulation vraie du mot, elle reste à l’état d’image motrice. M. Séglas (‘) a rapporté un fait intéressant de cet ordre. Il s’agit d’une jeune fille de dix-huit ans : il lui vient souvent à l’idée des mots grossiers ou malveillants qui s’imposent à son esprit, et en même temps elle sent des mouvements dans sa langue tout comme si elle les prononçait, mais elle ne les prononce jamais, même à voix basse. Cependant elle a toujours la crainte de les prononcer et d’être entendue ; aussi fait-elle tout son possible pour arrêter les mouvements de la langue. Mais tous ses efforts sont vains à ce point de vue et n’aboutissent qu’à des phénomènes d’angoisse : constriction précordiale, bouffées de chaleur à la figure, sentiment de peur très intense.
J’ai indiqué plus haut que quelques-uns des cas que MM. Charcot et Magnan font figurer dans leur quatrième groupe, celui dans lequel les malades attribuent à certains mots une signification préservatrice, peuvent être rapprochés des faits d’onomatomanie impulsive que nous venons de décrire. Une des malades observée par ces auteurs est obsédée par l’idée qu’elle doit accomplir plusieurs fois certains actes, ou répéter certains mots préservateurs pour éviter qu’une maladie grave ne vienne frapper l’un de ses parents. Elle se croit obligée de répéter plusieurs fois « M. Nicolas » pour éviter la maladie. Pourquoi? Elle n’en sait rien, mais elle doit le répéter, et, lorsqu’elle résiste, elle est prise de palpitations, son visage s’empourpre, son estomac se serre, elle éprouve un très grand malaise, elle s’angoisse, se hâte de dire alors plusieurs fois le mot et se sent soulagée.
L 'arithmomanie, manie du nombre ou mieux obsession par le nombre, peut être rapprochée de l’onomatomanie. C’est en réalité le même syndrome, avec cette seule différence que le chiffre y tient la place du mot. On peut établir dans l’arithmomanie les mêmes divisions que dans l’onomatomanie. L'une des formes les plus fréquentes consiste à attacher à certains nombres, particulièrement au nombre treize, une signification funeste : l’angoisse se produit chaque fois que ce chiffre intervient dans l’un quelconque des actes de la vie. Signalons aussi une variété particulière d’arithmomanie qui consiste dans le besoin impérieux de compter, par exemple, les carreaux des fenêtres, les planches d’un parquet, les boutons d’un habit, etc.
Kleptomanie. — Le vol morbide est chose assez commune. Mais il faut distinguer avec soin celui que commettent les paralytiques généraux, les déments séniles, les imbéciles, sorte de vol machinal dont l’intelligence affaiblie ne mesure ni la portée ni les conséquences, du vol impulsif accompli par les kleptomaniaques. Dans ce dernier cas, en effet, il s’agit d’une véritable impulsion morbide, d’un besoin impérieux et maladif. Les malades ont conscience du caractère délictueux des actes qu’ils commettent, mais leur volonté est impuissante à résister à leur tendance pathologique. L’impulsion paraît favorisée par diverses circonstances : chez les dégénérées elle s’observe particulièrement pendant la grossesse, ou durant l’époque menstruelle : la vue des étalages, spécialement des étalages des grands magasins (2), la provoque et la surexcite. Le kleptomane vole pour voler, sans se préoccuper du prix des objets dérobés et du parti qu’il en pourra tirer. Il accumule chez lui des articles
(4J Séglas, Deux cas d’onomatomanie. Bull, de la Soc. méd. des hôp., 12 avril 1889.
(*) Lasègue, Vol aux étalages. Arch. gén. de médecine, 1880.
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de mince valeur : épingles à cheveux, peignes, ustensiles de toilette, etc. D’autres semblent particulièrement attirés par certains objets : un médecin dérobait les montres de ses malades, qu’il collectionnait avec soin ; nous avons connu un homme des plus estimables, mais affecté de tares dégénératives manifestes, qui, dans ses visites, emportait tous les livres qui lui tombaient sous la main. Legrain cite le cas de deux malades dont l’un s’appropriait les couteaux et l’autre le couvert qu’on mettait devant lui quand il dînait en ville.
Il ne faut pas confondre le kleptomane avec le fou moral qui vole en vertu de ses instincts pervers. Celui-ci obéit à un penchant vicieux habituel et permanent, et s’y abandonne volontiers ; celui-là cède à une obsession morbide intermittente contre laquelle il lutte. Il s’en afflige et ne succombe qu’avec regret comme sous la force d’une puissance supérieure plus forte que la volonté.
Signalons seulement pour mémoire Y oniomanie ou impulsion morbide aux achats et l’impulsion morbide au jeu (manie du jeu). A. Legrain (*) a rapporté des exemples intéressants de ces troubles.
Pyromanie ( monomanie incendiaire d’Esquirol). — La pyromanie est l’impulsion à l’incendie. Il importe de remarquer que tous les aliénés qui mettent le feu ne sont pas des pyromanes, il en est qui le font sous l’influence de conceptions délirantes ou de perversions sensorielles. Les vrais pyromanes, au contraire, sont de simples impulsifs. « Il est des faits, dit Esquirol, qui démontrent que quelques incendiaires sont mus par une impulsion instinctive indépendante de leur volonté. » La chose semble hors de doute, quoi qu’aient pensé certains auteurs, Lasègue notamment; quelques-unes des observations rapportées par Marc (A) suffiraient à l’établir. On est généralement d’accord à reconnaître que la pyromanie se manifeste particulièrement au-dessous de vingt ans, vers l’époque de la puberté, et qu’elle est plus commune chez la femme que chez l’homme. Les exemples rapportés par M. Marandon de Montyel (5) cependant sont tous, sauf un, relatifs au sexe masculin. Des faits réunis par cet auteur il résulte que la pyromanie s’observe surtout à la campagne ; les incendies sont souvent multiples ; le pyromane s’attaque particulièrement aux matières facilement inflammables (meules de foin, etc.); après l’acte commis, il éprouve le soulagement qu’ont tous les impulsifs une fois l’impulsion satisfaite : il s’empresse de porter secours. Si sa culpabilité est soupçonnée, il nie son crime et invente des mensonges pour détourner les soupçons, comme un coupable vulgaire. Les pyromanes sont fréquemment des faibles d’esprit.
Impulsion au suicide. — Elle est assez fréquente et a frappé depuis longtemps l’attention des observateurs. Voltaire avait relevé comme une particularité curieuse et étrange la tendance au suicide sévissant sur plusieurs membres d’une même famille aux diverses générations. Il ne s’agit pas ici, bien entendu, du suicide qui, chez certains mélancoliques ou persécutés, est la conséquence en quelque sorte logique des idées délirantes, mais de la tendance pathologique, impulsive, à se donner la mort. Les malades qui en sont
(') Legrain, Du délire chez les dégénérés. Thèse de Paris, 1886.
(*) Marc, Pyromanie, in Ann. de méd. légale et d'hygiène publique, Paris, 1833. — Voir aussi : Legrand du saulle, De la monomanie impulsive. Thèse de Paris, 1856.
f*) Marandon de Montvel, Du diagnostic médico-légal de la pyromanie par l’examen indirect, in Arch. de neurologie, janvier 1887.
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affectés obéissent à une sorte de fatalité inéluctable qui les pousse : ils ne se suicident pas par horreur raisonnée de la vie, mais ils cèdent à une impulsion morbide qui souvent se retrouve avec les mêmes caractères chez les ascendants. Il ne servirait de rien d’accumuler ici les exemples de cet ordre de faits, qui ne sont pas rares dans la science. J’en citerai seulement deux. Le premier est emprunté à Baillager (*). Cet auteur cite le passage suivant d’une lettre qui lui fut adressée par un ancien condisciple pour lui recommander une dame atteinte de mélancolie : « J’ai appris hier, disait l’auteur de la lettre, une chose qui peut-être a été la cause de l’état où se trouve la malade. Il paraît que le surlendemain du mariage de cette jeune femme, sa mère a voulu se pendre, et que c’est la malade elle-même qui l’a trouvée et qui a coupé la corde. Cet acte de désespoir de la mère n’a rien qui doive surprendre, car depuis un siècle la monomanie du suicide sévit dans la famille. Ainsi, le grand-père de la mère s’est jeté à l’eau, le père s’est pendu, deux sœurs de la mère se sont jetées dans leur puits, une autre sœur est morte folle, les autres parents, du côté de la mère, ont eu la tête plus ou moins dérangée. » Cette observation prouve à la fois l’hérédité de l’impulsion au suicide, et la parenté de cette impulsion avec les autres maladies mentales. Le fait rapporté par Maccabruni (2) n’est pas moins curieux; il est relatif à une famille dans laquelle le père, deux fds et une fdle, enfin un petit-fils, se sont donné la mort. Un troisième fils a eu des impulsions au suicide, mais y a résisté. Les quatre hommes se sont suicidés d’un coup de pistolet et avec le même pistolet; la fille s’est empoisonnée par le phosphore.
Une particularité souvent relevée, c’est que, dans les cas où l’impulsion irrésistible est héréditaire, elle se produit au même âge chez les divers individus de la famille.
Impulsion à l’homicide. — L’impulsion homicide est moins fréquente que l’impulsion au suicide. Néanmoins il en existe de nombreux cas dans la science. On en trouve de très caractéristiques dans le livre de Marc (3). Il faut distinguer avec soin la tendance impulsive au meurtre de celle que manifestent certains aliénés, épileptiques, alcooliques ou persécutés, que leurs conceptions délirantes ou leurs hallucinations portent à frapper et à tuer. Dans le cas que nous envisageons l’idée homicide surgit d’une façon plus ou moins brusque, comme les autres idées obsédantes dont nous avons parlé. C’est souvent à l’époque de la puberté, ou chez la femme au moment des règles. Quoi qu’il en soit, cette idée apparaît par accès et s’impose puissamment à l’esprit qui lutte contre elle avec plus ou moins de succès. Tantôt la résistance, bien que pénible, est relativement facile : tout se borne à une obsession angoissante qui n’arrive pas à subjuguer la volonté. D’autres fois la lutte est plus vive et le malade ne parvient qu’avec peine et au prix de douloureux efforts à vaincre sa tendance maladive. On connaît le cas de la servante de M. de Humboldtcité un peu partout; celui de Glénadel, rapporté par Calmeil, est des plus remarquables. « Je vous dois tout, disait-il un jour à sa mère, qui, le voyant sombre et taciturne,
(') Bati.larger, Annotations au Traité de Griesinger, p. 503.
(2) Maccabruni, Arch. di Psychiatrie, 1883, rapporté par Dejerine, in Thèse sur l'hèrèdilé dans les maladies du système nerveux, Paris, 1885, p. 6(3.
(3) Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires,
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le pressait de questions ; je vous aime de toute mon âme ; cependant depuis quelques jours une idée incessante me pousse à vous tuer. Empêchez que, vaincu à la fin, un si grand malheur ne s’accomplisse, permettez-moi de m’engager. » Plus tard, son admission dans un asile d’aliénés ayant été obtenue, il écrivait au directeur de la maison : « Monsieur, je vais entrer dans votre maison, je m’y conduirai comme au régiment. On me croira guéri; par moments je pourrai feindre de l’être. Ne me croyez jamais ; je ne dois plus sortir sous aucun prétexte. Quand je solliciterai mon élargissement, redoublez de surveillance, je n’userais de cette liberté que pour commettre un crime qui me fait horreur. » Une femme que j’observais récemment est prise de temps en temps du violent désir de tuer son mari, que pourtant elle adore. L’impulsion revient par accès, qui apparaissent toujours vers 3 heures de l’après-midi; elle s’accompagne de palpitations et d’angoisse et ne disparaît qu’au moment où la malade s’endort. Ces accès se montrent surtout en été; la vue des instruments pointus, des couteaux, la ramène. On trouve dans ce cas les caractères les plus ordinaires de l’impulsion homicide, qui est intermittente, apparaît par paroxysmes souvent provoqués par la vue des instruments tranchants, et vise souvent les personnes pour lesquelles les malades ont le plus d’affection.
Dans quelques cas l’obsession est plus forte que la volonté et le patient s’y abandonne : l’histoire d’Henriette Cornier condamnée aux travaux forcés malgré un rapport d’Adelon, Esquirol et Leveillé concluant à la monomanie homicide; celle de Papavoine qui en 1825 tua, sous l’influence d’une impulsion morbide, deux enfants au bois de Vincennes, sont bien connues. Celle plus récente de Thouviot, l’assassin d’une fille de brasserie de la rue Cujas, est une des plus instructives qui aient été publiées (*).
Ce qui caractérise l’homicide impulsif, c’est l’absence de tout motif susceptible de l’expliquer, c’est la pleine conscience de l’auteur au moment de l’accomplissement de l’acte. Celui-ci n’obéit à aucun des mobiles qui expliquent d’ordinaire le meurtre, il n’agit pas sous l’influence d’un rêve comme l’épileptique, d’une hallucination comme l’alcoolique, d’une conception délirante comme le persécuté; il obéit à une impulsion maladive et dont il voit toute l’horreur, mais qu’il est impuissant à dominer.
D. Aboulie. — Sous ce titre nous désignons l’impuissance à vouloir, à se déterminer à l’acte et à l’exécuter, bien que l’intelligence conçoive l’acte à accomplir et que le sujet ait le désir de le réaliser. « Les malades, dit Guislain (2), savent vouloir intérieurement, mentalement, selon les exigences de la raison. Ils peuvent éprouver le désir de faire, mais ils sont impuissants à faire convenablement. Il y a au fond de leur entendement une impossibilité. Ils voudraient travailler et ils ne peuvent. Leur volonté ne peut franchir certaines limites : on dirait que cette force d’action subit un arrêt : le je veux ne se transforme pas en volonté impulsive, en détermination active. Des malades s’étonnent euxmêmes de l’impuissance dont est frappée leur volonté. » Cette impuissance se retrouve chez la plupart des obsédés; les douteurs, les agoraphobes, les basophobes, sans parler des autres, en sont affectés à un degré plus ou moins accusé. Les impulsifs eux-mêmes, chez lesquels la volonté semble incapable de
(') Legrand du Saulle, Étude médico-légale sur les épileptiques, Paris, 1877, p. 163.
(2) Guislain, Leçons orales sur les phrénopathies, t. I.
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se maîtriser dans une certaine direction, n’en sont pas exempts. Si nous décrivons à part l’aboulie, ce n’est donc pas parce qu’elle s’isole des autres syndromes : elle s’associe à eux au contraire et fait en réalité partie intégrante du fond mental dont ces syndromes sont la manifestation. Mais, dans quelques cas, elle est le trouble prédominant et acquiert en apparence une certaine indépendance clinique : l’étude de ces cas est particulièrement propre à mettre en relief les caractères de l’aboulie.
L 'aboulie est générale ou partielle (aboulie systématisée). Dans le premier cas les malades sont impuissants à accomplir les actes banals de la vie quotidienne. Ils mettent à s’habiller des heures entières; passer un jupon, mettre un corsage, se peigner, se laver, deviennent des actes pénibles qui ne sont réalisés qu’au prix d’efforts considérables. Ce n’est pas le mouvement lui-même en tant qu’action musculaire qui est pénible : l’aboulique contracte parfaitement ses muscles, fort différent en cela du paralytique ; c’est la décision qui est difficile et peut-être la conception de la série de mouvements coordonnés qu’exige l’accomplissement d’un acte donné. Il est remarquable en effet que les actes les plus laborieux sont d’ordinaire ceux qui, à quelque égard, sont nouveaux pour le malade. Celui-ci aura moins de peine à saisir sur la table un objet dont il a coutume de se servir qu’un autre qui lui sera présenté pour la première fois. Et c’est peut-être parce que tous les actes n’exigent pas du malade la même somme de petits efforts imprévus que l’aboulie, dans quelques cas, apparaît comm e partielle et ne se manifeste qu’à l’occasion de certaines actions spéciales. Pour l’un l’acte difficile consistera à se peigner, pour l’autre à signer son nom, pour un troisième à se lever d’un siège ou à monter un escalier ( ananastasie et ananabasie de Régis). En fait l’aboulie est toujours plus ou moins générale.
On ne saurait donner une meilleure idée de ce trouble qu’en en citant quelques exemples. Un homme, dont le cas est rapporté par Bennett, « essayait souvent de se déshabiller et restait deux heures avant de pouvoir tirer son habit. Toutes ses facultés mentales sauf la volition étaient parfaites. Un jour il demanda un verre d’eau; on le lui présenta sur un plateau, mais il ne pouvait le prendre, quoiqu’il le désirât, et il laissa le domestique debout devant lui pendant une demi-heure avant de pouvoir surmonter cet état. » Un autre, dont Billod a rapporté la très curieuse observation, devait avant de s’embarquer à Marseille pour un voyage faire une procuration pour autoriser sa femme à vendre une maison. « Il la rédige lui-même, la transcrit sur papier timbré et s’apprête à la signer, lorsque surgit un obstacle sur lequel nous étions loin de compter. Après avoir écrit son nom, il lui est de toute impossibilité de parapher. C’est en vain que le malade lutte contre cette difficulté. Cent fois au moins, il fait exécuter à sa main, au-dessus de la feuille de papier, les mouvements nécessaires à cette exécution, ce qui prouve bien que l’obstacle n’est pas dans la main ; cent fois sa volonté rétive ne peut ordonner à ses doigts d’appliquer la plume sur le papier. M. P. sue sang et eau, il se lève avec impatience, frappe la terre du pied, puis se rassied et fait de nouvelles tentatives : la plume ne peut toujours pas s’appliquer sur le papier ('). »
(') Lire à cet égard : Th. Ribot, les Maladies de la volonté, Paris, 1888, p. 35. On. y trou-
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Comment doit-on psychologiquement interpréter les faits d’aboulie? M. Ribot incline à penser que ce symptôme résulte d’un affaiblissement de la sensibilité lié à la dépression des actions vitales : si les malades ne peuvent pas vouloir, « c’est que tous les projets qu’ils conçoivent n’éveillent en eux que des désirs faibles, insuffisants pour les pousser à l’action ». D’après M. P. Janet(‘), l’aboulie serait plutôt le fait d’une défectuosité intellectuelle. Pour que l’esprit veuille un acte et l’exécute avec décision, il est nécessaire qu’il ait la notion nette et complète de la série des actions partielles que l’accomplissement de cet acte exige : il doit synthétiser ces actions partielles ou plutôt les images qui les représentent. Cette faculté de synthèse serait diminuée chez les abouliques, d’où la difficulté de réaliser certains actes encore bien que l’intelligence en ait la notion générale. Voilà pourquoi l’aboulie se manifesterait moins quand il s’agit d’accomplir des actes automatiques ou des actes anciens dont le sujet a l’habitude que lorsqu’il faut exécuter un acte nouveau à quelque égard et qui exige la mise en jeu de la faculté de synthèse. L’interprétation de M. Janet semble s’appliquer particulièrement aux aboulies des hystériques; il n’est pas démontré que celle de M. Ribot ne soit pas applicable à certaines au moins des aboulies neurasthéniques et dégénératives.
Signification clinique des obsessions. — Morel, dans la description qu’il a tracée de quelques-unes des obsessions, les considérait comme la manifestation d’une variété particulière de délire, le délire émotif, sur l’origine et les parentés morbides duquel il s’est d’ailleurs insuffisamment expliqué. M. Magnan, qui a largement contribué à faire connaître les caractères cliniques de certaines obsessions, a formulé à leur égard une opinion exclusive. Pour lui, ces obsessions constituent les stigmates psychiques ou, comme il dit encore, les syndromes épisodiques de la dégénérescence. On tend aujourd’hui, et cette opinion nous paraît légitime, à élargir le cadre des causes susceptibles de provoquer le développement de ces syndromes. Il faut d’abord remarquer que l’obsession n’a une véritable signification pathologique que lorsqu’elle acquiert un degré accusé d’intensité qui s’apprécie en quelque façon par la vivacité de l’angoisse qui l’accompagne. M. J. Falret(‘) a fait observer avec raison que le premier degré de l’obsession est presque un état physiologique. « Chacun de nous, dit-il, dans certains moments de fatigue ou de surexcitation du système nerveux, a observé chez lui-même ce phénomène que l’on éprouve également pendant le rêve : on est obsédé malgré soi par un mot, par une phrase ou une idée qui vous revient constamment à la pensée, que l’on ne peut parvenir à chasser et qui s’impose à nous, malgré nous. » Il serait à coup sûr exagéré de tenir pour des tares dégénératives la simple tendance à compter les planches d’un parquet, la crainte de l’obscurité, la superstition du nombre 15, etc., et diverses obsessions ou phobies, quand celles-ci ne vont pas au delà d’une certaine intensité, à moins de faire rentrer toute émotivité, telle qu’elle se rencontre si communément chez la femme par exemple, dans le cadre de la dégénérescence. Mais ce serait alors étendre tellement les limites.de cette dernière que le terme perdrait toute signification précise.
vera de nombreux et célèbres exemples d’aboulie empruntés à Esquirol, Billod, Thèse de Quincey, etc., et Rivière, Contribution à l’étude clinique des aboulies. Thèse de Paris, 1890-91.
(') Pierre Janet, toc. cit.
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Nous devons viser exclusivement les obsessions et les phobies suffisamment accusées pour s’accompagner d’une réelle angoisse, et les impulsions à caractère vraiment irrésistible. En présence de ces dernières on n’a plus affaire aux simples manifestations d’un tempérament, mais à des phénomènes dont la nature pathologique ne saurait être contestée. Or, il ne nous semble pas douteux que les obsessions et les impulsions de cet ordre se développent dans l’immense majorité des cas sur un terrain dégénératif, c’est-à-dire chez des individus qui présentent, soit par le fait d’une hérédité lourde, soit par suite d’affections congénitales ou infantiles, l’état d’instabilité et de déséquilibration mentale qui constitue la manifestation constante de la dégénérescence psychique.
Toutefois, dans certains cas les obsessions paraissent se rattacher à un simple état neurasthénique souvent héréditaire, mais quelquefois acquis (1). En général, il faut le dire, elles n’ont alors ni l’intensité ni la persistance qu’elles affectent lorsqu’elles se développent chez les dégénérés. C’est question de degré.
Ceci nous amène à conclure que la tendance au doute, les phobies, l’aboulie, mêmë certaines impulsions ne sont pas nécessairement des stigmates de dégénérescence, mais qu’elles le sont néanmoins dans la grande majorité des cas (2).
E. Anomalies, aberrations et perversions sexuelles. — Les anomalies, les aberrations et les perversions sexuelles tiennent une place importante en pathologie mentale ; elles constituent en particulier l’un des chapitres les plus intéressants de l’histoire clinique des dégénérés.
Les travaux de Westphal(3), de Krafft- Ebing ('‘j, de Magnan (s), de Tarnowsky (6) pour ne citer que les principaux, ont plus spécialement contribué à nous faire connaître ces anomalies.
Les perversions sexuelles ne dépendent pas toutes directement de la dégénérescence ; il en est d’acquises et qui tiennent soit à des habitudes vicieuses, conséquences de l’abus et de la satiété génésiques, soit à des influences de milieu ou à divers facteurs sociologiques. De celles-là nous n’avons rien à dire ici ; elles constituent des dépravations plutôt que des perversions ; on en trouvera d’ailleurs une bonne et intéressante description dans l’ouvrage de M. Chevalier (7).
Les aberrations que nous nous proposons de décrire sont des aberrations innées et instinctives, dont quelques-unes peuvent être modifiées ou aggravées (*)
(*) Goroditsche, Soc. méd. psychol., janvier 1894.
(2) Lire: Mathieu, les Frontières de la Neurasthénie, in Neurasthénie. Bibliot. Charcot- Debove, Paris, 1892.
(3) Westphal, Die contraire Sexualempfindung, Symptom eines nevropatisches Zustand, in Arch. fur Psychiatrie , Bd. II, p. 73, Berlin, 1870.
(4) Krafft-Ebing, Psychopathia sexualis mit besonderer Berücksichtigung der contrâren Sexualempfindung. F. Enke, Stuttgard, 1887.
(5) Magnan, Des aberrations, des anomalies et des perversions sexuelles, in Soc. médic. psychol ., 13 janvier 1885, et passim (Sérieux, Recherches cliniques sur les anomalies de l’instinct sexuel, Thèse de Paris, 1888).
(6) Tarnowsky, Die krankhaflen Erscheinungcn des Geschlechtssinnes, A. Hirswals, Berlin,
(7) Lire aussi : Paul Moreau (de Tours), Aberrations du sens génésique, Paris, 1880. A. Moll, les Perversions de l'instinct génital, traduction française G. Carré, Paris, 1895. Et J. Chevalier, l’Inversion sexuelle, Paris, Masson, 1893.
DES PSYCHOSES
par le genre de vie, le milieu social, mais qui toutes tiennent au développement défectueux du système nerveux. Chez les individus qui en sont affectés, imbéciles, débiles ou simples déséquilibrés, le mécanisme qui régit les relations sexuelles est faussé; de là des appétits, des tendances, des impulsions génitales très différents de ceux qui existent chez l’individu normal.
Dans les conditions physiologiques l’accomplissement de la fonction sexuelle se décompose en divers éléments constitutifs : 1° il suppose un excitant, la présence ou au moins la représentation mentale d’un individu de sexe contraire; 2° l’impression produite par la vision, le contact ou la représentation mentale de cet individu, fait naître un désir; 5° ce désir conduit à l’accomplissement de l’acte sexuel. Or, chez les dégénérés, la fonction peut être troublée, faussée dans l’un quelconque de ses éléments constitutifs.
1° L’excitation a lieu, mais elle n’aboutit pas au désir du contact charnel et de la satisfaction physique : elle suffit à l’individu, qui s’y complaît et ne va pas plus loin. C’est le cas des érotomanes (cérébraux antérieurs de M. Magnan). Ces déséquilibrés sont dominés par une passion toute platonique aussi intense qu’exclusive, qui les conduit à des actes déraisonnables et absurdes. Tel est le cas de cet élève des Beaux-Arts dont M. Magnan a rapporté l’observation. Au commencement de 1879, il devient soucieux, passe de longues heures la nuit à sa fenêtre. Interrogé, il lui faut, dit-il, un idéal, il en a besoin. Son idéal, c’est Myrtho, qui s’est retirée dans une étoile. Il contemple tous les soirs cette étoile, vient la voir avant de se coucher, lui rend hommage, brûle pour elle des essences et de l’encens; il lui adresse des vers. On a parfois essayé de détourner son attention, de l’accompagner dans sa chambre, de fermer les fenêtres, de l’empêcher de regarder au ciel; mais c’est peine inutile : dès qu’il est seul, il se relève et ne s’endort qu’après avoir jeté un dernier regard vers Myrtho.
2° D’autres fois, et c’est à cette catégorie qu’appartiennent le plus grand nombre de perversions génitales, l’excitation a pour conséquence l’érection, la satisfaction génitale plus ou moins complète, l’orgasme vénérien, mais elle est anormale quant à son degré ou à sa nature, et presque toujours aussi tyrannique qu’anormale.
La nymphomanie et le salyriasis sont les types des aberrations sexuelles par exagération de l’excitabilité. La pensée ou la vue d’un homme quel qu’il soit, beau ou laid, jeune ou vieux, éveille chez la nymphomane le désir obsédant du rapprochement sexuel ; chez le satyriasique, il en est de même, à cela près que l'excitation est produite par la vue ou la pensée de la femme.
Chez d’autres dégénérés, la perversion instinctive se traduit par l’anomalie de l’excitant. Le désir n’est plus comme à l’état normal provoqué par le contact, la vue ou la pensée de l’individu de sexe contraire; l’appétit génésique est sollicité par des objets ou des êtres qui, dans les conditions physiologiques, sont indifférents ou repoussants; en même temps, il devient brutal, impérieux, absorbe une grande partie de l’activité du malade, qui, pour le satisfaire, se laisse aller à des actes ridicules, fâcheux, répréhensibles ou même criminels. Un héréditaire, âgé de trente-six ans, a toujours été indifférent vis-à-vis de la femme; il n’a aucun goût pour les relations sexuelles et n’a jamais accompli le coït, mais il est séduit et enivré par les vêtements de la femme, particulièrement par les fins vêtements de dessous, par les chemises de batiste garnies
DÉGÉNÉRESCENCE MENTALE
de dentelle, par les corsets de satin, les jupons brodés, les bas de soie; il se sent impulsivement poussé à contempler ces objets aux devantures des magasins; il aime à les toucher, à les revêtir^). Chez d’autres, l’appétit génésique n’est sollicité que par la vue des tabliers blancs (Magnan), du pied de la femme (Krafft-Ebing), du corsage (Mabille et Ramadier), des clous de la semelle d’un soulier de femme (Blanche), de la tête ridée d’une vieille femme coiffée d’un bonnet de nuit (Magnan), des nattes et des cheveux de jeune fille (Motet) (2), ou par la vue du sang (sadisme).
De ces désiquilibrés doivent être rapprochés ceux qui s’éprennent d’amour charnel pour des enfants très jeunes, certaines mères qui tombent éperdument amoureuses de leur fils. M. Garnier a cité un exemple de cet ordre et j’en ai moi-même observé un très décisif.
C’est aussi dans ce groupe que trouvent place les individus affectés de bestialité , chez lesquels la vue et le contact de certains animaux provoque le désir, et quelquefois l’orgasme vénérien, enfin l’effroyable monstruosité qu’on désigne sous le nom de nécrophilie. Le cas du sergent Bertrand qui, en 1847, allait déterrer lés cadavres de femmes pour se livrer sur elles à des manœuvres criminelles, en est un des exemples les plus répugnants et les plus connus.
La perversion sexuelle désignée par Westphal sous le nom de sensibilité sexuelle contraire et par MM. Charcot et Magnan (3) sous celui d 'inversion du sens génital, est une des anomalies les plus curieuses du groupe. Les individus qui en sont affectés sont, le plus souvent, des hommes, exceptionnellement des femmes; chez eux, l’appétit génésique est celui du sexe opposé : enfant, l’homme a plaisir à jouer à la petite fille; adolescent, il est ému par les formes masculines; adulte, il n’éprouve aucun désir en présence de la femme et est, au contraire, instinctivement porté à la pédérastie, comme la femme au saphisme. Il semble que chez les invertis le corps appartienne à un sexe, le cerveau à un autre : c’est, suivant la juste remarque de M. Magnan, un cerveau de femme dans un corps d’homme, ou inversement.
5° Chez d’autres dégénérés, on constate, comme chez les précédents, le besoin d’une excitation anormale ; mais celle-ci suffit à la satisfaction sans qu’il y ait éjaculation, ni même, dans quelques cas, érection. C’est le cas de certains exhibitionnistes (4). Les exhibitionnistes appartiennent à des catégories fort diverses : parmi eux, il y a de simples dépravés, des faibles d’esprit, des paralytiques généraux, des déments séniles, des épileptiques. Les exhibitionnistes dégénérés forment une classe à part : ce sont des obsédés, des impulsifs, parfaitement conscients de leurs actes, mais qui éprouvent le besoin impérieux d’aller dans certains lieux publics exhiber leurs organes. Ils sont satisfaits quand ils ont été aperçus par les personnes qu’ils visent (écolières, jeunes femmes) et ne vont pas plus loin.
4° Signalons encore les individus chez lesquels la tare dégénérative se traduit par une frigidité absolue, qu’aucune excitation normale ou anormale ne
(’) Garnier, la Folie à Paris, Paris, 1890, n° 194.
ÇJ) Motet, Etat mental de P., poursuivi pour avoir coupé les nattes de plusieurs jeunes filles, in Ann. d'hygiène, t. XXII, p. 351, 1890.
O Charcot et magnan, Inversion du sens génital, in Arch. de neurologie, 1882.
l4l Lire: Lasègue, Union médicale, 1877. — Magnan, Soc. de méd. légale, mai 1890. — G. Ballet, Semaine méd., 25 mai 1893.
UES PSYCHOSES
peut vaincre. Nous citerons comme exemple celui d’un jeune officier d’artillerie que laisse absolument froid la vue et le contact des femmes les plus belles : il n’a jamais eu ni désir, ni érection. Inutile de dire s’il s’afflige de cet état, qui est chez lui la conséquence d’une lourde hérédité névropathique!
5° Un dernier groupe est constitué par les sujets chez qui le désir est exclusivement physique, ce sont les spinaux de M. Magnan. L’érection est provoquée par des sensations périphériques, par une sorte de besoin bestial : le cerveau semble y rester étranger. Tel est le cas des idiots et des imbéciles, qui se livrent d’une façon machinale à l’onanisme, de certains dégénérés affectés de priapisme.
6° Il nous faut, en terminant, dire un mot des hermaphrodites^) . On distingue un hermaphrodisme interne et un hermaphrodisme externe ou apparent. L’hermaphrodisme interne , dont on a longtemps contesté la réalité, ne saurait plus être révoqué en doute. Il consiste dans le développement simultané de testicules et d’ovaires : il constitue une monstruosité curieuse, mais très rare, qui n’a pas à nous arrêter. L’hermaphrodisme externe ou apparent est un faux hermaphrodisme. Tantôt il résulte du développement anormal du clitoris chez la femme, tantôt, chez l’homme, d’un hypospadias avec soudure incomplète de la fente uro-génitale : de là, au-dessous de la verge, entre les deux scrotums, un cul-de-sac plus ou moins profond dont l’ouverture simule une vulve. On est souvent, à la naissance, indécis sur le sexe de ces pseudo-hermaphrodites, ou on les déclare à la mairie comme appartenant à un sexe qui n’est pas le leur : on les éduque en conséquence. De là, chez ces malformés, une manière d’être, des tendances, des goûts qui rappellent ceux des invertis. Mais ici la perversion morale est secondaire, elle est subordonnée à la malformation physique dont elle dépend.