‹ Traité de médecine (volume 3)Chapitre 134 sur 143 · DESCRIPTION CLINIQUE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION CLINIQUE

Parmi les troubles fonctionnels si nombreux et si divers que peuvent présenter les neurasthéniques, il est un certain nombre de symptômes qu’il importe de mettre tout d’abord en relief. Plus fréquents et plus caractéristiques que les autres, ils dominent en quelque sorte le tableau clinique de la maladie. Comparables à certains signes permanents et fondamentaux de l’hystérie, ces symptômes cardinaux méritent bien le nom de stigmates de la neurasthénie par lequel les désignait M. Charcot. Ce sont : la céphalée, l’asthénie neuromusculaire, la rachialgie, la dyspepsie par atonie gastro-intestinale, l’insomnie et enfin la dépression cérébrale avec un état mental particulier.

Stigmates de la neurasthénie. — La céphalée existe au moins dans les trois quarts des cas. M. Lafosse(2) qui a étudié particulièrement ce symptôme, l’a constaté 44 fois sur 45. Elle consiste en une sensation de plénitude, de constriction ou de pesanteur. Beaucoup de malades comparent cette sensation à celle que donnerait une coiffure trop lourde ou trop serrée. C’est le casque neurasthénique; dès longtemps avant la description de Beard, M. Charcot avait coutume de désigner les névropathes chez lesquels il l’observait du terme de galéati. La céphalée n’est pas toujours généralisée à tout le crâne; elle est parfois localisée au front, aux yeux, à la racine du nez, à l’une des fosses temporales, mais surtout à la nuque et à l’occiput. Cette dernière localisation est la plus commune. Certains malades se plaignent encore d’une lourdeur de tête, vague et profonde; d’autres éprouvent des sensations de vide ou de corps flottants dans la cavité crânienne. Il leur semble qu’il y a dans l’intérieur du crâne comme un liquide qui se déplace; ils perçoivent souvent des craquements à la nuque dans les mouvements de rotation de la tête.

La céphalée est quelquefois continue ; chez le plus grand nombre des malades elle passe par des alternatives de répit et d’exaspération. C’est après le réveil, dans les moments qui précèdent le premier repas, qu’elle se montre le plus vive. Elle est calmée et quelquefois supprimée par l’ingestion des aliments. En (*)

(*) Neurasth. und Syphilis. Centralbl. für Nervenlieilk. und Psychialr., 1893.

(5) Lafosse, Étude clinique sur la céphalée neurasthénique, Thèse doct. Paris, 1887.

NEURASTHÉNIE OU MALADIE DE BEARD

général, la lecture, l’écriture, le travail intellectuel, une conversation un peu prolongée, le bruit, augmentent la céphalalgie. Les paroxysmes douloureux s’accompagnent parfois de sensations de vertige, de bourdonnements d’oreilles, d’obnubilation de la vue et quelquefois d’une hyperesthésie du cuir chevelu telle que l’attouchement des cheveux devient insupportable (Beau).

Asthénie neuro-musculaire. — L’affaiblissement de l’énergie motrice est un des symptômes les plus communs de la neurasthénie. Parfois il se traduit simplement par une sensation continuelle de vague lassitude. Lorsqu’il est poussé à un degré extrême, il ne va jamais jusqu’à réaliser une paralysie véritable. Il consiste essentiellement en ceci : les malades sont incapables d’accomplir d’un trait tant soit peu prolongé les actes de la vie quotidienne, les mouvements nécessités par l’exercice de leur profession, sans éprouver une fatigue musculaire telle qu’ils sont bientôt obligés d’abandonner leur besogne et de se tenir en repos; il semble que leur réserve de force motrice Ou bien leur volonté soit insuffisante et partant vite épuisée; ils sont toujours en imminence de fatigue musculaire. On comprend que ce trouble de la motilité, lorsqu’il est quelque peu accentué, jette une perturbation grave dans l’existence des neurasthéniques. Il en est que cette impuissance motrice contraint d’abandonner l’exercice de leur profession.

L’asthénie neuro-musculaire se localise parfois dans tels ou tels groupes musculaires; il serait plus juste de dire en pareil cas qu’elle se manifeste seulement à l’occasion d’un certain ordre de mouvements. L’asthénie motrice des membres inférieurs est particulièrement fréquente chez les femmes. Aux degrés extrêmes les malades refusent de sortir, de marcher, de se lever même : on les croirait paraplégiques. Mais qu’une grande joie, une émotion, un danger imminent, viennent les surprendre dans cet état de prostration et on les verra retrouver tout à coup une énergie musculaire dont elles semblaient bien incapables.

La lassitude, la débilité musculaire des neurasthéniques existe dès le matin, au réveil. Beaucoup de malades se sentent aussi exténués en se levant que s’ils n’avaient pas passé la nuit dans leur lit. L’asthénie neuro-musculaire n’est pas toujours continue; elle procède quelquefois par accès. A l’occasion d’une fatigue, d’une émotion, ou bien sans cause apparente, certains malades éprouvent tout à coup un anéantissement complet de leurs forces; leurs genoux fléchissent, il semble que leurs jambes vont se dérober. Comme la céphalée, l’asthénie musculaire s’atténue et même disparaît momentanément après les repas.

Rachialgie. — C’est tantôt d’une chaleur, d’une brûlure ou bien d’une courbature que se plaignent les malades ; tantôt ils accusent au niveau des apophyses ou dans leur voisinage des douleurs assez vives, comparables aux douleurs lancinantes d’une névralgie. Mais le plus souvent la rachialgie neurasthénique consiste en des sensations, soit de pression, soit de serrement ou de gêne, tout à fait analogues aux sensations similaires qui caractérisent la céphalée. Ces sensations pénibles sont généralement accrues ou réveillées par la pression des apophyses, les mouvements de la colonne vertébrale, la station prolongée ou la marche. Parfois même elles s'accompagnent d’une hyperesthésie de la peau telle que le moindre frôlement, le contact des vêtements,

NEURASTHÉNIE. — ÉPILEPSIE. — HYSTÉRIE

est insupportable. Ce sont les faits de cet ordre qui servirent jadis aux descriptions de l’irritation spinale, laquelle n’est autre chose qu’une modalité de la neurasthénie.

La rachialgie peut occuper toutes les régions. Mais elle se localise de préférence à la partie inférieure de la colonne cervicale, au niveau de la proéminente notamment, dans la colonne lombaire, ou bien à la région sacrée. C’est là son siège de prédilection (; plaque sacrée).

En général mobile et passagère, la rachialgie peut se montrer tout aussi tenace que la céphalée.

Dyspepsie par atonie gastro-intestinale. — Les troubles des fonctions digestives ont été, dans ces dernières années, l’objet d’études attentives notamment de la part de M. Bouveret et de M. A. Mathieu. Voici quelles sont les données positives qui nous semblent se dégager des recherches effectuées par ces auteurs.

1° Parmi les formes de dyspepsie qui peuvent se développer au cours des états neurasthéniques, il est un syndrome bien caractérisé, beaucoup plus fréquent que les autres troubles digestifs, pour lequel M. Bouveret a proposé le terme d 'atonie gastro-intestinale neurasthénique et M. Mathieu celui de dyspepsie nervo-molrice avec ou sans hypochlorhydrie.

On peut distinguer deux degrés, deux formes de l’atonie gastro-intestinale neurasthénique.

Dans la forme légère , le malade digère mal sans doute et ses digestions sont accompagnées de certains malaises, mais sa nutrition générale ne paraît pas souffrir; il ne maigrit pas.

Parfois l’appétit est diminué ou capricieux; mais en général il est bien conservé, et, dans les moments qui précèdent l’heure des repas, la faim souvent se fait sentir vive et impérieuse. Immédiatement après le repas le malade se sent plus fort, plus apte au travail; et cette période de bien-être dure une demi-heure, une heure environ. Mais bientôt la scène change. La digestion devient laborieuse. Le malade accuse une sensation de poids, de barre, de plénitude au niveau du creux épigastrique qui se météorise. En même temps il éprouve des palpitations, de l’oppression , des bouffées de chaleur, des rougeurs subites à la face; il est tourmenté par des éructations; sa tête est lourde, et il tombe dans un état de torpeur somnolente ou d’accablement plus ou moins profond. Ce malaise persiste une heure ou deux, quelquefois plus. Il finit en tout cas avec la digestion. La constipation, l’entérocolite pseudomembraneuse, accompagnent et compliquent fréquemment cette forme de la dyspepsie neurasthénique.

L’examen du contenu gastrique après repas d’épreuve n’a point donné les mêmes résultats aux auteurs qui se sont livrés à ce genre de recherches. Suivant M. Bouveret, le fait capital c’est la diminution ou même la suppression complète de l’acide chlorhydrique ..libre. L’anachlorhydrie serait même tenace, rebelle au traitement et à peu près constante. Le défaut de troubles grave de la nutrition générale s’expliquerait par le fait que l’intestin supplée à l’insuffisance du travail gastrique. Par contre, M. Mathieu (‘), qui a traité la (*)

(*) Mathieu, toc. cil.

NEURASTHÉNIE OU MALADIE DE BEARD

question en détail dans une autre partie de ce Traité, estime que, dans la l'orme bénigne de la dyspepsie neurasthénique, le travail chimique de la digestion se fait le plus souvent dans des conditions à peu près normales.

Dans les faits de cet ordre la stase gastrique est nulle et la dilatation permanente fait défaut.

Dans cette forme bénigne de la dyspepsie neurasthénique, qui est la plus commune, et aussi la plus caractéristique, l’élément capital serait donc un trouble de Y innervation motrice.

Dans la forme grave de l’atonie gastro-intestinale on retrouve encore les mêmes troubles, mais plus accusés que dans les cas delà catégorie précédente. Il s’y joint toutefois un symptôme nouveau et important. La nutrition est profondément atteinte; les malades maigrissent; leur teint pâlit, la langueur et la dépression des forces sont plus prononcées. On les croirait volontiers atteints d’une affection organique grave, d’un cancer gastrique. Cette forme sévère de l’atonie gastro-intestinale est rebelle et durable ; ordinairement elle passe par des périodes d’amélioration qui se produisent lentement, soit spontanément, soit sous l’influence du traitement; mais les rechutes sont faciles. A ce degré la dyspepsie, on le conçoit aisément, est plus qu’un symptôme de l’état neurasthénique; elle joue un rôle capital dans l’évolution de la maladie névropathique, qu’elle aggrave et prolonge pour ainsi dire indéfiniment.

Pour ce qui est des modifications du chimisme stomacal, on observe que l’HCl libre est nul et l’HCl combiné en faible quantité; il y a donc diminution marquée de l’HCl. L’acidité totale est tantôt normale, et tantôt soit inférieure, soit supérieure à la normale. Dans ce dernier cas, l’hyperacidité totale doit être imputée aux fermentations anormales, celles-ci étant favorisées par l’absence ou l’insuffisance de l’HCl, dont le rôle parasiticide a été démontré par les expériences de Falk (*), de MM. Strauss et Wurtz (2), de M. Hamburger (s). Toutefois, l’anachlorhydrie ou l’hypochlorhydrie ne sont pas absolument constantes. h' hyperchlorhydrie a été constatée chez un bon nombre de neurasthéniques par M. A. Mathieu. Lorsque, dans les faits de cet ordre, l’atonie motrice atteint un certain degré, l’estomac se vide de plus en plus difficilement, l’évacuation d’abord lente finit par être toujours imparfaite; la stase avec dilatation permanente plus ou moins prononcée est le dernier terme de ce processus, et le syndrome gastrique de la dilatation stomacale tel que l’a décrit M. le professeur Bouchard se trouve réalisé. D’après M. Mathieu, qui a particulièrement étudié ces dyspepsies des neurasthéniques, cette éventualité se produirait assez rarement. On s’est parfois demandé en pareille occurrence si les troubles névropathiques n’étaient pas la conséquence de l’état dyspeptique, en d’autres termes si la neurasthénie n’était pas l’effet et non la cause première du trouble digestif. C’est là une question sur laquelle nous aurons à revenir au chapitre de la pathogénie.

Insomnie. — L’insomnie existe plus particulièrement dans les cas où la neurasthénie affecte la forme cérébrale, lorsqu’elle s’est développée à la suite d’excès de

(') Falk, Wirchovu's Arch., 1883, p. 144.

(2) Stp.aus et Wurtz, Arch. de méd. expériment., 1889, p. 370.

(5) Hamdurger, Cenlralbl. fur kliniscli. Med., 1890, n° 24.

travail, sous l’influence de préoccupations tristes, de passions dépressives. Les malades qui en sont affectés s’endorment à grand’peine, puis, après un assoupissement de durée variable, ils s’éveillent dans un état d’excitation ou d’anxiété qui longtemps s’oppose à la reprise du sommeil. Ils se retournent dans leur lit, l’esprit harcelé par un défdé rapide d’images, d’idées et de souvenirs vite associés et qu’il leur est impossible de refréner. Il en est, et cette particularité se retrouve surtout dans les neurasthénies d’origine traumatique, qui sont fréquemment secoués de leur sommeil par des rêves terrifiants, que terminent de brusques réveils. Enfin, dans un grand nombre de cas, l’insomnie ne peut s’expliquer par rien. L’insomnie des neurasthéniques est rarement complète, mais elle est souvent rebelle à bien des traitements.

Dépression cérébrale (état mental). — Quelle que soit la forme clinique que revête la maladie, celle-ci ne va jamais sans un désordre psychique appréciable. Ce trouble semble consister essentiellement dans l’affaiblissement des facultés mentales, l’amoindrissement conscient de la personnalité, avec une propension marquée de l’esprit aux pensées tristes, aux préoccupations hypochondriaques. Cet état mental est un élément de premier ordre dans le tableau de la maladie. Il tient sous sa dépendance une foule de manifestations névropathiques et domine souvent la situation.

Lorsqu’elle est bien prononcée, la dépression cérébrale des neurasthéniques se traduit en effet par le relâchement de la volonté, l’incertitude de la mémoire, le trouble des perceptions et, partant, une moindre résistance aux sensations, aux impressions morales, une émotivité excessive.

L 'aboulie, l’affaiblissement de la volonté, est à coup sûr le trait le plus saillant de l’état mental des neurasthéniques. Ses conséquences sont d’ordres divers; elles se font sentir dans tous les actes, dans toutes les opérations de l’esprit dont l’exécution nécessite la mise en jeu de l’énergie volontaire. Nous l’avons déjà dit en décrivant les caractères de l’asthénie musculaire, l’impuissance motrice des neurasthéniques est bien souvent, sinon toujours, l’effet d’une volonté défaillante et non d’un épuisement rapide de la fibre musculaire. Cette origine psychique de l’impuissance motrice des neurasthéniques se laisse mieux apercevoir encore dans les cas où elle est pour ainsi dire systématisée. Un grand nombre de ces malades ne se fatiguent que dans l’accomplissement des actes inhérents à l’exercice de leur profession, ou bien de certains mouvements coordonnés, ceux de la marche, de l’écriture, etc.

Dans la sphère des fonctions intellectuelles, cette déchéance de la volonté entraîne la perte ou la diminution du pouvoir d’attention. Fixer l’attention sur un objet déterminé et d’une manière un peu soutenue est pour ces malades une cause de fatigue et d’exacerbation de leur céphalée. Il leur arrive de lire des pages entières sans comprendre ce qu’ils ont lu. Ils sont incapables de coordonner leurs idées, d’en diriger le cours ; leur pensée s’accroche à des points secondaires, quelquefois même à des images étrangères à l’objet de leur méditation. Delà la difficulté qu’ils éprouvent à tenir une conversation, à rédiger, à calculer.

L’insuffisance de l’énergie volontaire porte atteinte à la sûreté du jugement. Beaucoup de neurasthéniques sont incapables de prendre une décision sans

NEURASTHÉNIE OU MALADIE DE BEARD. 1289

éprouver en même temps que le sentiment de leur impuissance une sorte de malaise inquiet qui peut aller jusqu’à X anxiété.

Leur sensibilité est tour à tour surexcitée et émoussée; aussi leurs perceptions sont souvent défectueuses, imprécises.

La tendance au découragement, aux préoccupations hypochondriaques, constitue encore un des traits importants de l’état mental des neurasthéniques. Les malaises, les sensations pénibles et persistantes dont ils sont tourmentés font naître dans leur esprit des craintes injustifiées. Ils se croient atteints de maladies graves du cerveau ou de la moelle épinière, de cancer de l’estomac, etc. Ils se désespèrent, mais en général leurs croyances à cet égard sont peu profondes. Ils se laissent aisément convaincre de l’inanité de leurs terreurs, et quelques paroles autorisées suffisent presque toujours à les délivrer, à les réconforter au moins pour quelque temps, contrairement à ce qu’on observe chez les mélancoliques vrais. A la faveur de cet état psychique, on voit se développer parfois chez les neurasthéniques, et cela d’une manière plus ou moins durable, des accidents mentaux particuliers : ce sont des obsessions, des phobies, des idées fixes d ordres divers. Il est certain que ces accidents mentaux apparaissent, non pas exclusivement, mais plus fréquemment chez les neurasthéniques héréditaires, chez les dégénérés. Nous les décrirons donc dans la forme héréditaire de la maladie, forme dans laquelle ils se présentent d ordinaire à leur plus haut degré de développement.

Page 1