SYMPTOMES SECONDAIRES
A côté des symptômes cardinaux, des stigmates de la neurasthénie, que nous venons de passer en revue, on observe dans la plupart des cas d’autres manifestations d’ordre secondaire et qu’on peut rencontrer en dehors de la neurasthénie, chez des névropathes d’espèces diverses. Elles constituent en quelque sorte les petits symptômes de la névrose. Ces troubles de seconde ligne peuvent cependant dans quelques cas, par leur développement exceptionnel, modifier notablement l’aspect de la maladie, lui donner une physionomie clinique particulière.
Vertiges. Ces vertiges apparaissent tantôt à jeun, alors que l'estomac est complètement vide, au moment où le malade éprouve une vive sensation de faim ; tantôt au contraire c’est après le repas, au milieu des malaises de la crise dyspeptique, que ce symptôme se manifeste. De ce qu’il est parfois influencé par les troubles digestifs concomitants, il ne faut pas conclure comme on l’a fait trop souvent à son origine gastrique. C’est là une interprétation erronée contre laquelle Beard et M. Charcot se sont élevés avec raison. Il est certain en effet que la plupart des vertiges gastriques ne sont pas autre chose que des vertiges neurasthéniques, et cette opinion se trouve confirmée par ce fait d’observation que les vertiges existent parfois très intenses chez des neurasthéniques où les troubles dyspeptiques font défaut.
En général, le vertige neurasthénique se montre sous forme d’accès intermittents. Les malades éprouvent tout d’abord une obnubilation de la vue, des bourdonnements d’oreilles avec une sensation de vide dans la tête; puis ils sc
NEURASTHÉNIE. — ÉPILEPSIE. — HYSTÉRIE
sentent comme poussés, soit en avant, soit en arrière, ou bien latéralement. Parfois, comme dans le vertige de Ménière, il leur semble que le sol se soulève pour s’abaisser ensuite. Mais ces impulsions n’ont pas la soudaineté, la brusquerie du vertige auriculaire.
Légers ou intenses, ces accès de vertige ne durent guère plus de quelques minutes; ils s’accompagnent quelquefois de nausées et laissent le malade dans un état d’accablement ou d’émoi qui ne tarde pas à se dissiper.
Dans certains cas, rares il est vrai, le vertige neurasthénique peut se montrer continu. Le tableau clinique est alors très analogue à celui que présentent les malades affectés de la forme permanente du vertige de Ménière ou bien du vertige cérébelleux. Dans une de ses dernières leçons de la Salpêtrière, notre regretté maître, M. Charcot, décrivait cette modalité clinique de la maladie de Beard et proposait de la désigner par la dénomination de forme vertigineuse de la neurasthénie.
Troubles de la motilité. — Indépendamment de l’asthénie neuro-musculaire, on peut encore observer chez ces malades des crampes , des contractions fibrillaire-s analogues à celles que l’on voit chez les sujets atteints d’atrophie musculaire progressive, et enfin du tremblement (Pitres). Le tremblement des neurasthéniques est surtout apparent dans les membres supérieurs. Il est constilué par des oscillations très brèves, très rapides. C’est un tremblement vibratoire pareil au tremblement décrit par P. Marie dans la maladie de Basedow et au tremblement rapide qu’on observe chez certains hystériques.
Peut-on observer de véritables paralysies motrices dans le cours des états neurasthéniques? Beard déclare en avoir observé quelques exemples. M. Bouveret se range à l’opinion de l’auteur américain. Il a constaté des paralysies ou des parésies incomplètes, de très courte durée, localisées à un membre ou aux deux membres inférieurs et « procédant par accès de quelques minutes seulement ». Mais, dans cet ordre de faits, peut-on affirmer qu’il s’agisse à proprement parler de paralysies? La plupart des auteurs ne le pensent pas. Si l’on met hors de cause les cas dans lesquels la neurasthénie et l’hystérie s’associent chez un même sujet, on peut affirmer, avec Ziemssen notamment, que les paralysies motrices ne font point partie du tableau clinique de la neurasthénie pure.
Troubles de la sensibilité. — L’anesthésie ne figure pas non plus parmi les troubles de la sensibilité qu’on peut rencontrer chez les neurasthéniques.
U hyperesthésie au contact, au froid, à la chaleur, est au contraire très commune. Nous avons déjà décrit l’hyperesthésie du cuir chevelu, la rachialgie et les irradiations douloureuses qui parfois l’accompagnent; mais l’hypersensibilité peut s’étendre sur les parties latérales du tronc aux quatre membres. Cette généralisation à tout le tégument est rare ; elle a été décrite sous le nom de forme hyperesthésique de la neurasthénie (Rosenthal). Le plus souvent l’hyperesthésie est localisée au cou, au voisinage d’une articulation dont elle peut gêner les mouvements, ou bien à la langue, à la mamelle, etc.
Les neurasthéniques accusent parfois des sensations pénibles en divers points du corps : fourmillements, engourdissement, sensation de brûlure, de serrement ou de pression, de démangeaisons. D’autres se plaignent de dou-
NEURASTHÉNIE OU MALADIE DE BEARD
leurs à type névralgique et localisées sur tel ou tel trajet nerveux ou généralisées (■ névralgie générale de Valleix). Parfois même il s’agit de douleurs lancinantes, rappelant les fulgurations du tabes. Dans certains cas ces douleurs prédominent dans les membres inférieurs et s’accompagnent de sensations de coton sous la plante des pieds. La confusion de la neurasthénie avec le tabes devient alors possible.
Troubles des organes des sens. — Vision. — D’après Beard, les pupilles seraient en général dilatées et un peu paresseuses à la lumière; elles présenteraient parfois des alternatives brusques de resserrement et de dilatation ou bien encore une inégalité légère et de courte durée. Cependant on a vu cette inégalité des pupilles persister durant des mois consécutifs et disparaître ensuite avec les autres symptômes de l’état neurasthénique (Hirt). Mais ce dernier fait mérite d’être confirmé. En thèse générale, l’inégalité permanente, comme le myosis, doit exclure l’idée de névrose et faire croire plutôt à l’existence d’une lésion organique; les neurasthéniques n’ont pas de troubles pupillaires.
Beaucoup de neurasthéniques ont la sensation de mouches volantes devant les yeux et s’en plaignent spontanément.
L 'asthénopie neurasthénique intermittente ou continue se caractén’se par un trouble assez particulier de la vision. L’œil se fatigue vite. Dès que le malade se livre à la lecture ou à telle autre occupation nécessitant une application soutenue de la vue, il éprouve une sensation de tension douloureuse dans les globes oculaires, bientôt suivie de la confusion des images visuelles. Cependant les milieux transparents et les membranes de l’œil sont à l’état normal. S’il existe quelque anomalie de la réfraction, celle-ci ayant été corrigée par des verres appropriés, on constate que l’acuité visuelle est intacte. L’asthénopie neurasthénique, souvent tenace, serait toujours, d’après Weir Mitchell, d’un pronostic fâcheux. Elle indiquerait le caractère grave et rebelle de l’épuisement nerveux.
Le rétrécissement du champ visuel a été signalé parmi les troubles oculaires de la neurasthénie (Westphal, Charcot, Pitres). Mais ce symptôme est bien exceptionnel, toujours transitoire et de très courte durée.
Ouïe. — Chez quelques neurasthéniques l’ouïe est d’une sensibilité excessive. Les bruits même peu intenses les impressionnent douloureusement. Il en est qui perçoivent, jusqu’à en être incommodés, les battements, les pulsations de leurs artères. D’autres entendent des bourdonnements, des tintements.
Le goût et Y odorat présentent aussi dans quelques cas des perversions, des susceptibilités spéciales.
Troubles des organes génito-urinaires. — Lorsque la neurasthénie a pour origine une lésion ou une perturbation fonctionnelle des organes génitaux, elle s’accompagne d’une série de désordres des fonctions sexuelles qui par leur prédominance impriment à la maladie une physionomie particulière.
C’est la neurasthénie génitale.
Mais, en dehors de cette forme spéciale, on observe assez fréquemment chez les neurasthéniques vulgaires des troubles génitaux d’intensité variable qui consistent habituellement en ceci : ces malades perdent progressivement l’appétit
1292 NEURASTHÉNIE. — ÉPILEPSIE. — HYSTÉRIE
sexuel; ils se plaignent de frigidité, d’impuissance relative, quelquefois de pollutions.
Les fonctions urinaires sont aussi troublées chez beaucoup de neurasthéniques. Ils éprouvent des besoins fréquents d’uriner, ou bien ils se plaignent d’uriner difficilement, mais l’influence de l’auto-suggestion sur cette catégorie de troubles est à coup sûr considérable ; il semble même qu’elle soit seule en jeu dans un grand nombre de cas. Ce sont, en un mot, de faux urinaires.
La polyurie, l’oxalurie, l’albuminurie transitoire ont été signalées dans le cours des états neurasthéniques, mais il s’agit là selon toute vraisemblance de phénomènes morbides contingents, étrangersà la symptomatologie de la névrose.
Troubles circulatoires. — Ces troubles se retrouvent, mais à des degrés divers, chez la plupart des neurasthéniques. Parfois ils acquièrent une intensité particulière et se placent pour ainsi dire au premier plan du tableau de la maladie. Ce sont les cas de ce genre qui ont servi de thème à la description de ces formes cliniques, qu’on a désignées du nom de neurasthénie cérébro-cardiaque (Krishaber), de neurasthénie cardiaque (Seeligmuller, Leer).
Les palpitations sont fréquentes. Sous l’influence d’une émotion même légère, d’un effort physique même modéré, l’accès se produit. Ces crises de palpitations effrayent souvent les malades, qui se croient atteints d’une maladie grave de cœur.
Ziemssen a noté chez un de ses malades de l’arythmie cardiaque. Ce trouble, après avoir persisté plusieurs mois, disparut sous l’influence du traitement avec les autres symptômes de la neurasthénie.
M. Bouveret a observé dans le cours de la neurasthénie une tachycardie permanente très analogue, mais étrangère selon lui à la maladie de Basedow. Enfin on a observé chez quelques neurasthéniques des accès de fausse angine de poitrine. Cette pseudo-angine des neurasthéniques est semblable de tous points à celle que MM. Charcot et P. Marie ont décrite chez les hystériques. Tantôt elle revêt la forme névrosique et se traduit exclusivement par une névralgie du plexus cardiaque, tantôt, et c’est le cas le plus fréquent, elle prend la forme vaso-motrice et s’accompagne d’un affaiblissement considérable du pouls avec pâleur et refroidissement du visage et des extrémités.
L’irritabilité et le défaut de tonicité de l’appareil vaso-moteur dont les expériences de Mosso, d’Anjel, ont démontré l’existence chez un grand nombre de neurasthéniques, expliquent la facilité avec laquelle les anémies et les congestions locales se produisent chez ces malades. Ils éprouvent alternativement des sensations de froid ou de chaleur. Ces sensations sont ordinairement partielles, localisées au dos, aux cuisses, aux extrémités. Mais parfois le frissonnement est général, et les alternatives de froid et de chaleur peuvent alors simuler un accès de fièvre intermittente.
Troubles des voies respiratoires. — Ces troubles sont exceptionnels et de médiocre importance. L’affaiblissement de la voix, des sensations d’oppression ou d’étouffement d’ailleurs passagères, et c’est tout.
Tels sont les symptômes de second ordre de la neurasthénie. En s’associant aux symptômes fondamentaux, aux stigmates de la névrose, ou à quelquesuns de ces symptômes, ils composent dans la réalité clinique les différentes formes que la maladie peut revêtir et que nous allons énumérer.
NEURASTHÉNIE OU MALADIE DE BEARD