FORMES CLINIQUES DE LA NEURASTHÉNIE
Neurasthénie cérébro-spinale. — C’est la forme la plus commune. Les troubles cérébro-spinaux et viscéraux qui ont été précédemment décrits y figurent §ans prédominer notablement les uns sur les autres. C’est le tableau moyen de la neurasthénie banale qui a servi de base à toutes les descriptions.
L ’ hémineurasthénie a été décrite par Beard et par M. Charcot, qui l’appelait encore neurasthénie dimidiée. Cette modalité est rare, mais elle a bien son intérêt. La faiblesse des membres supérieur et inférieur du même côté, la céphalée partielle ou unilatérale accusées par les malades, peuvent faire naître dans l’esprit du clinicien l’idée d’une lésion organique centrale.
Dans la neurasthénie cérébrale ou cérébrasthénie , la céphalée constrictive, l’insomnie, la dépression des facultés mentales, l’aboulie, l’affaiblissement de la mémoire, les phobies, les préoccupations hypochondriaques, sont les symptômes les plus marquants. Elle est particulièrement fréquente chez les hommes. Elle se développe spécialement sous l’influence du surmenage intellectuel, ou bien après de grandes perturbations morales.
Dans la neurasthénie spinale ou myélasthénie, tantôt c’est la rachialgie, l’hyperesthésie de la colonne vertébrale, les douleurs thoraciques ou abdominales, qui prédominent, et ce syndrome répond assez bien à ce que certains auteurs décrivent encore sous le nom d’irritation spinale ; tantôt les malades accusent des douleurs lancinantes ou fulgurantes le long des membres inférieurs, des sensations de constriction à la base du thorax ou à la partie inférieure du dos, de l’impuissance génitale, etc. En pareil cas, le syndrome n’est pas sans analogie avec celui de la période préataxique du tabes. De fait, les neurasthéniques de cette catégorie se croient souvent atteints d’une maladie de la moelle épinière.
Dans un autre groupe de faits la myélasthénie se traduit par des douleurs sourdes ou subaiguës localisées sur le trajet des nerfs, au niveau des articulations.
D’après M. Blocq (*), la neurasthénie se manifesterait dans quelques cas par un symptôme unique, une douleur fixe « localisée dans une région variable, mais non en rapport avec un district anatomiquement ou physiologiquement délimité » {topoalgie) . La langue douloureuse ( glossodynie du professeur Verneuil),la douleur au coccyx, les obsessions dentaires (Galippe) ne seraient que des variétés de cette topoalgie.
Neurasthénie dyspeptique. — Il est des neurasthéniques chez lesquels les troubles gastriques ou intestinaux prennent un développement tel que les autres symptômes de la névrose se trouvent relégués au second plan du tableau clinique. — On peut rencontrer chez ces malades la dyspepsie par atonie gastrique, la dyspepsie avec hyperchlorhydrie, la dyspepsie avec stase, hypochlorhydrie et hyperacidité organique. Dans certains cas les fonctions intestinales sont plus particulièrement intéressées et l’on observe surtout du tym-
(*) Blocq, Sur un syndrome caractérisé par de la topoalgie, Gaz. hebdomadaire, nM 25 et 25, 1891.
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panisme intestinal, une constipation opiniâtre, de l’entérocolite pseudo-membraneuse.
La neurasthénie cardiaque est caractérisée par la prédominance des troubles cardiaques que nous avons déjà mentionnés.
Neurasthénie génitale. — Chez l'homme, la neurasthénie génitale présente une physionomie particulière. Elle a été spécialement étudiée et décrite en Amérique par Beard (*), en Allemagne par Ml Ultzmann (2) et par M. Krafft- Ebing (3).
La masturbation, les excès génésiques, les maladies des organes génito-urinaires, telles sont les causes habituelles de cette forme de neurasthénie. En général, ce sont des phénomènes d’excitation qui caractérisent la phase initiale, des pollutions nocturnes, du priapisme, des éjaculations hâtives. Les malades éprouvent des sensations de brûlure dans le canal de l’urèthre, soit pendant l’éjaculation, soit après les mictions; ils se plaignent d’une sensibilité excessive, douloureuse, de la verge, du scrotum ou du périnée. Ils s’inquiètent, vont consulter, se soumettent à des traitements divers qui échouent le plus souvent et le découragement s’ensuit. Tandis que les autres symptômes de la neurasthénie (céphalée, dépression centrale, rachialgie, etc.) apparaissent, ils se croient épuisés parleurs pertes séminales; bientôt ils s’imaginent qu’ils sont incapables d’une érection suffisante, l’appétit sexuel disparaît et leur impuissance purement psychique et passagère au début devient définitive. La spermatorrhée n’est pas rare à cette seconde période. Les malades se croient atteints d’une maladie organique de la moelle épinière. Toutes ces misères impriment à leur physionomie un cachet de tristesse et d’abattement profonds. A ce degré de développement, la neurasthénie génitale est particulièrement tenace et souvent incurable.
Chez la femme , lorsqu’elle se développe à la faveur des souffrances physiques, des chagrins, et des préoccupations morales engendrés par les maladies des organes génito-urinaires, la neurasthénie ne prend pas une physionomie spéciale et qui mérite une description particulière.
Forme héréditaire. — C’est la neurasthénie des gens dont l’hérédité morbide est très chargée. Ce qui la caractérise, c’est le terrain sur lequel elle évolue, la précocité de son apparition, sa longue durée, et enfin la ténacité et la multiplicité des accidents mentaux qui viennent presque toujours la compliquer; ce qui domine en effet l’ensemble des manifestations neurasthéniques, dans cette forme héréditaire, c’est l’état mental des patients. Dans certains cas la dépression cérébrale, l’aboulie, l’asthénie musculaire, mais poussées à un degré extrême, en sont les traits les plus marquants. Cet état d’affaissement profond de l’énergie morale s’observe plus particulièrement chez les femmes. Il en est qui se refusent à exécuter les actes, les gestes les plus simples. Par une sorte d’auto-suggestion lentement développée, elles restreignent déplus en plus leurs mouvements. Parfois l’idée d’une impuissance motrice de leurs membres inférieurs se fixe plus particulièrement dans leur esprit; dès lors
(') Beard, Die sexuelle Neurasthénie, traduct. allemande, 2e édit. Vienne et Leipzig, 1890.
(2) Ultzmann, Neurasthénie des organes génito-urinaires de l'homme, traduct. française. Paris, 1883.
(3) Krafft-Ebing, Wiener med. Presse, 1887.
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elles sont incapables de marcher, de se tenir debout, de s’asseoir, et- elles restent ainsi couchées des mois, des années entières, bien qu’elles ne soient pas réellement paralysées. C’est Y atrémie de M. Neftel. La neurasthénie féminine:, si bien décrite par Weir Mitchell, n’est le plus souvent qu’une modalité de la neurasthénie héréditaire. Chez l’homme, le tableau clinique est en général tout autre. Les symptômes de dépression cérébrale, la tristesse, l’abattement, si fréquents dans les neurasthénies acquises, font le plus souvent défaut lorsque l’hérédité seule a présidé au développement de l’état névropathique. Ces neurasthéniques présentent quelquefois les signes physiques et psychiques de la dégénérescence. Mais ce ne sont pas toujours, tant s’en faut, des dégénérés authentiques à stigmates.
Ceux-ci peuvent assez bien tenir leur place dans le monde; hommes de talent quelquefois, ils sont capables d’une certaine activité physique et intellectuelle ; ce sont des originaux, des émotifs. Les symptômes spinaux, les troubles viscéraux d’ordre neurasthénique, sont souvent peu prononcés chez ces malades. Par contre, ils présentent une tendance invincible aux préoccupations hypochondriaques, aux crises d’anxiété, aux obsessions de toute sorte, peurs morbides, phobies, tous syndromes psychiques qui ressortissent à ce que les aliénistes ont groupé sous le nom de folie avec conscience, de neurasthénie cérébrale (Regis) : Y agoraphobie ou peur des espaces, la topophobie ou peur de certains lieux, la claustrophobie, Y anthropophobie, la pathophobie, la misophobie ou peur du toucher, la sidérodromophobie, etc. Toutes ces aberrations mentales que nous n’avons pas à décrire ici et qu’on peut observer chez ces malades présentent toujours les caractères propres aux obsessions : l’irrésistibilité de l’idée qui s’impose, la conservation de la conscience avant et après la crise d’obsession, l’angoisse et enfin le bien-être consécutif.
Ces états psychiques à peu près constants chez les neurasthéniques héréditaires peuvent cependant apparaître d’une manière épisodique dans le cours des neurasthénies acquises, accidentelles.
On voit quelquefois chez les héréditaires les symptômes neurasthéniques proprement dits disparaître, tandis que les troubles psychiques persistent indéfiniment. Il arrive même parfois que ces sujets, après avoirprésenté durant un laps de temps plus ou moins long une phase neurasthénique des plus nettes, versent décidément dans la vésanie pure. Par là, la neurasthénie touche de très près au domaine de l’aliénation mentale.
Hystéro-neurasthénie. — La neurasthénie s’associe quelquefois chez un même sujet à la névrose hystérique. Cette combinaison des deux névroses est particulièrement fréquente chez les traumatisés. Nous ne décrirons pas ici cette forme complexe dont l’étude se rattache étroitement à celle de l’hystéro-traumatisme.
Diagnostic. — Les syndromes par lesquels se traduit l’épuisement nerveux présentent dans quelques cas de trompeuses analogies avec ceux que l'on observe au début de certaines maladies organiques du système nerveux.
La paralysie générale, à sa période prodromique, peut simuler la cérébrasthénie Il faut en pareil cas rechercher avec soin le signe d’Argyll Robertson, l’inégalité permanente des pupilles, les troubles de l’écriture, ceux de la parole, les modifications des réflexes rotuliens, s’efforcer de découvrir quelque
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ébauche de conceptions délirantes. Si ces symptômes font défaut, il convient de réserver le diagnostic, d’autant plus que l’on voit quelquefois, et M. le Dr Ballet (*) ajustement appelé l’attention sur ce point, un état neurasthénique bien caractérisé et persistant depuis de longs mois précéder l’apparition des premiers signes de la péri-encéphalite.
Inversement la neurasthénie , en particulier lorsqu’elle affecte la forme dimidiée, peut faire croire à l’existence de la paralysie générale.
Tumeur cérébrale. — La céphalée et les vertiges, tels sont les deux symptômes de la cérébrasthénie qui ont pu dans certains cas donner le change et faire croire à l’existence d’une tumeur cérébrale. Mais la céphalée des sujets porteurs d’une tumeur encéphalique n’a pas les caractères de la céphalée neurasthénique; elle est plus violente, sujette à des crises, à des exacerbations douloureuses; souvent elle s’accompagne de vomissements, de névrite optique, de phénomènes d’excitation ou de paralysie motrice, de paralysies des nerfs crâniens, tous symptômes étrangers à la séméiotique de la neurasthénie. L’hésitation ne saurait être de longue durée.
Syphilis cérébrale. — La cérébrasthénie, lorsqu’elle se développe chez un syphilitique, et le fait est commun (Fournier) (-), peut aisément induire en erreur et le malade et le médecin. La céphalée de la syphilis se différencie de la céphalée neurasthénique par les caractères suivants : généralisée ou partielle, c’est toujours une céphalée douloureuse qui « fait mal et grand mal » ; chez le neurasthénique, il n’y a pas de vraie douleur, mais des sensations de pression, de lourdeur ou de vide. Fréquemment la céphalée syphilitique s’exacerbe vers le soir et durant la nuit; la céphalée neurasthénique est exclusivement diurne, et puis la syphilis cérébrale ne provoque guère ces préoccupations hypochondriaques, ces états d’anxiété qu’on observe et ces obsessions singulières chez la plupart des neurasthéniques.
Le mal de Bright, Y artériosclérose, réalisent quelquefois un syndrome assez analogue à celui de la cérébrasthénie : de l’inaptitude au travail, des troubles dyspeptiques, des vertiges, de la lourdeur de tête, des palpitations, des sensations d’engourdissement, de froid, etc. Mais l’examen de l’urine, du cœur, des vaisseaux, qu’il faut bien se garder de négliger, permettra toujours de différencier ces deux états morbides.
Vertige de Ménière. — Les traits distinctifs de ces deux affections sont les suivants : dans les crises de vertige auriculaire l’impulsion est plus brusque, plus intense, et détermine fréquemment la chute du patient; le vertige neurasthénique est par contre moins soudain, moins brutal, et le malade a toujours le temps de prendre un point d’appui ou de s’asseoir. Le décubitus horizontal fait cesser immédiatemeut le vertige neurasthénique et n’arrête pas le vertige de Ménière. Enfin celui-ci s’accompagne toujours de diminution de l’ouïe d’un côté ou des deux côtés simultanément.
Tabes. — Certains neurasthéniques éprouvent, disent-ils, des « douleurs fulurantes », comme « des décharges électriques », dans les membres inférieurs; s ont des fourmillements, des sensations de serrement, de pression en tel ou
(‘) Ballet, Bulletin medical, 1893.
(2) Fournier, Maladies par asyphilitiques, 1894.
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tel endroit; ils se sentent faibles sur leurs jambes; il leur semble qu’ils marchent comme sur du coton, ils ont des besoins fréquents d’uriner, etc. Mais les réflexes rotuliens restent normaux ou légèrement exagérés ; les pupilles sont égales et réagissent bien à la lumière et à l’accommodation. Ce sont des pseudo-tabétiques et presque toujours des auto-suggestionnés, qui ont vu des ataxiques ou consulté des traités. Ces cas n’offrent pas de réelles difficultés de diagnostic.
Maladie de Basedow. — La neurasthénie à forme cardiaque n'est pas sans analogies avec certaines formes frustes de la maladie de Basedow. L’état mental, les troubles dyspeptiques spéciaux, la céphalée, permettront quelquefois d’établir que la neurasthénie est surtout en jeu. Mais en pratique il faut bien avouer que cette distinction est parfois des plus difficiles, et l’on rencontre des cas en présence desquels on ne peut que se demander s’il s’agit seulement de neurasthénie ou de maladie de Basedow fruste, ou bien encore d’une association de ces deux états morbides.
En dehors des névroses définies, de la neurasthénie, de l’hystérie et des états vésaniques, il existe une foule d’états névropathiques encore inclassés qu’il faut se garder de confondre avec la neurasthénie. C’est là une erreur d’interprétation qui a été commise par un certain nombre d’auteurs, par Arndt en particulier. Les frontières de cette névrose sont assurément bien difficiles à tracer. Mais il ne s’ensuit pas que tous les bizarres, tous les déséquilibrés, tous les débiles, tous les neuro-arthritiques, migraineux, etc., qui présentent une certaine tendance à la dépression ou se plaignent de douleurs vagues, rhumatoïdes, doivent être incorporés dans les cadres de la neurasthénie. Pour être autorisé à porter le diagnostic de neurasthénie, il faut au moins constater l’existence chez le malade de quelques-uns des symptômes fondamentaux qui ont servi à édifier le type morbide.
Évolution et pronostic. — D’une manière générale, s’il est vrai que la neurasthénie trouble profondément l’existence des sujets qu’elle détient, du moins elle ne la compromet pas directement. Le pire destin qu’encourent ces malades est de rester neurasthéniques jusqu’à la fin de leurs jours. Sous l’influence d’un traitement bien conduit, les neurasthénies accidentelles guérissent vite et sans retour, à la condition toutefois que les patients puissent se soustraire, après la cure, à l’influence des causes qui ont engendré leur épuisement nerveux. Par contre, l’hérédité névropathique, l’intensité de la dépression cérébrale, les troubles gastro-intestinaux graves lorsqu’ils compromettent profondément la nutrition, la longue durée de la maladie, constituent autant d’éléments d’aggravation du pronostic, sont autant de conditions qui font la maladie rebelle à la thérapeutique et exposent le malade à d’incessantes récidives. Enfin il ne faut pas perdre de vue que la neurasthénie sert quelquefois de préface à la paralysie générale, à l’hystérie, aux psychoses, à la mélancolie, en particulier, dont elle n’est parfois qu’une phase préparatoire, que les patients, incapables de se livrer à leurs occupations habituelles sans éprouver une fatigue intolérable, cherchent parfois dans l’abus de l’alcool ou de la morphine un stimulant de leurs forces épuisées, un moyen d’apaiser leurs souffrances. Ces considérations ne suffisent-elles pas à montrer que la neurasthénie doit être considérée comme une maladie sérieuse qui mérite
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toujours des soins attentifs et rigoureux et dont le pronostic doit toujours être formulé avec quelque réserve.
Pathogénie. — En quoi consiste essentiellement la neurasthénie? Quelles sont les modifications anatomiques ou chimiques des centres nerveux d’où dépendent les troubles psychiques, digestifs, circulatoires, etc., qui la caractérisent? Nous l’ignorons complètement. Erb suppose un trouble intime de la nutrition des éléments nerveux; Beard, un défaut d’équilibre entre leur usure et leur réparation; M. Féré, une modification de leur vibratilité. Par quel mécanisme des causes si diverses viennent-elles provoquer le développement de cet état morbide? Sur ce point encore aucune donnée précise, mais seulement des hypothèses, des théories que nous allons brièvement examiner.
De tout temps on s’est efforcé de subordonner la névropathie, le nervosisme général à certain désordre fonctionnel du tube digestif ou de ses annexes ou bien à quelque lésion des viscères abdominaux. Dans ces conceptions pathogéniques, c’est tantôt une humeur peccante, tantôt une influence nerveuse vague, une action réflexe, que l’on voit servir d’intermédiaire entre l’organe primitivement malade et le système nerveux secondairement intéressé ; telle l’antique théorie de Galien et de Yatrabile ; celle de Van Helmont et de Y archée et, dans des temps moins lointains, la doctrine de la dyspepsie développée par Beau, celle de la gastrite soutenue par Broussais et son école. Notre époque a vu reparaître des théories analogues, mais fondées cette fois sur une observation plus minutieuse, sur une documentation plus précise, issues d’une technique plus perfectionnée. La plus importante, celle qui a eu le plus grand retentissement dans le monde médical, est à coup sûr la doctrine imaginée et défendue par M. le professeur Bouchard.
lu Théorie de la dilatation de l’estomac et de l’ auto-intoxication. — Parmi les phénomènes morbides que M. Bouchard fait dériver de la stase gastrique figurent incontestablement la plupart des symptômes de la neurasthénie : la céphalée constrictive, l'impuissance au travail, l’insomnie, la tendance à la mélancolie et aux préoccupations hypocondriaques, les vertiges, etc.
On n’a pas manqué d’opposer à cette conception certaines critiques qui, au moins en ce qui concerne la pathogénie des états neurasthéniques, paraissent être fondées.
La dilatation stomacale fait défaut chez un très grand nombre de neurasthéniques, et inversement il y a des neurasthéniques qui ne présentent et n’ont jamais présenté aucun trouble des fonctions digestives. En outre, dans certains cas on a pu voir à la suite d’une émotion violente la dyspepsie et les autres symptômes de l’épuisement nerveux apparaître simultanément. Enfin comment se fait-il, a-t-on dit, si les troubles nerveux de la neurasthénie sont engendrés par une auto-intoxication d’origine gastrique, que les individus affectés de grande dilatation stomacale dépendant d’une sténose pylorique par exemple avec stase considérable ne présentent jamais la série des accidents nerveux attribués aux dilatés protopathiques? Toutes ces objections suffisent à montrer que la théorie de la dilatation gastrique et de l’auto-intoxication n’est pas applicable à la majorité des cas de neurasthénie.
2° La théorie de M. Glénard, qui explique par la ptose des viscères abdominaux et par un trouble mal déterminé des fonctions hépatiques et la dys-
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pepsie et les troubles névropathiques qu’il a observés chez ses malades, ne saurait non plus être acceptée, l’entéroptose faisant totalement défaut chez un grand nombre de neurasthéniques. D’ailleurs M. Glénard reconnaît luimême que le syndrome névropathique qu’il a eu en vue n’est pas la neurasthénie telle qu’elle a été définie et décrite par Beard et par M. Charcot (1).
5° Les affections des organes génitaux chez la femme et l’onanisme chez l’homme constituent, nous l’avons déjà dit, des causes particulièrement efficaces et provocatrices de la neurasthénie. Mais il est évident qu’on ne saurait, à l’exemple de quelques auteurs, tenter d’établir sur ce groupe de faits une « théorie génitale » de la neurasthénie. — En résumé, qu’il s’agisse de l’appareil digestif ou de lésions des organes génito-urinaires, d’une maladie infectieuse, de chagrins, de surmenage, quelle que soit en un mot la cause déterminante, il semble bien, en raison même de la très grande diversité des causes, qu’une certaine manière d’être et de réagir des centres nerveux, héréditaire ou congénitale, soit la condition nécessaire et supérieure du développement de la neurasthénie. La formule est sans doute un peu vague, mais après tout n’est-elle pas conforme, sinon à la réalité des choses, du moins à l’état actuel de nos connaissances sur ce point?
Traitement. — Il est peu de malades dont le traitement exige plus de tact et de patience que les neurasthéniques. Tous ceux qui ont étudié la neurasthénie et quelque peu pratiqué cette catégorie de névropathes s’accorderont à le reconnaître. Un traitement unique ne saurait évidemment convenir à toutes les formes de la neurasthénie, chaque cas particulier comportant ses indications spéciales. Toutefois, d’une manière générale, ce traitement, pour être efficace, doit viser les trois points essentiels que voici :
a) La suppression de la cause occasionnelle qui a provoqué le développement de la névrose ;
b) La soumission du patient à certaines règles d’hygiène et l’emploi de moyens physiques tels que l’exercice, l’hydrothérapie, le massage, l’électricité;
c) Enfin et surtout l’action morale, suggestive, que le médecin doit exercer sur l’esprit du malade.
Quant aux agents pharmaceutiques, il convient de n’y avoir recours que d’une manière discrète et seulement pour obtenir la sédation de certains troubles déterminés.
La suppression de la cause occasionnelle est évidemment la première condition à réaliser. Lorsque le surmenage a été le principal facteur de la maladie, il est de toute nécessité d’éloigner le patient de ses travaux, de ses occupations habituelles. Lorsqu’il s’agit de peines morales, de deuils, de pertes irréparables, c’est contre le découragement, contre l’abattement du malade, que le médecin devra agir tout d’abord avec sollicitude et de toute la force de son autorité morale. En présence d’un cas de neurasthénie féminine développée sous l’influence d’une affection plus ou moins douloureuse de l’appareil utéroovarien, l’intervention chirurgicale ne devra être conseillée qu’autant que les lésions organiques, palpables, de l’utérus ou de ses annexes, seront suffisantes pour nécessiter cette intervention. C’est dans l’état local, dans l’état anato-
(*) Voir la note de M. Glenard, citée par M. Mathieu dans sa monographie sur la neurasthénie, p. 155.
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mique de l’organe malade, que l'indication doit être cherchée, et non dans le degré d’intensité des troubles névropathiques.
Hygiène générale. — Il va sans dire que les veilles, les excès de toute sorte, doivent être prohibés. Les neurasthéniques qui sont encore capables d’une certaine activité physique et intellectuelle ne doivent pas rester toujours inoccupés; l’oisiveté et la solitude leurs sont défavorables. Mais il importe d’établir une grande variété dans leurs occupations, dans leurs travaux. Dans les formes légères, la dyspepsie nervo-motrice des neurasthéniques n’exige pas l’observance d’un régime alimentaire spécial. Il faut se borner alors à faire disparaître la constipation par le massage de l’abdomen à l’aide de lavements huileux, de laxatifs légers. Dans la forme grave, lorsqu’il y a tendance à la stase, à l’hyperacidité, il convient d’avoir recours au lavage de l’estomac, de prescrire l’HCl, les solutions boriquées à l’intérieur pour combattre les fermentations. Enfin, dans les cas où l’état dyspeptique se complique de dilatation gastrique, il faudra nécessairement prescrire un régime alimentaire approprié, pratiquer méthodiquement le lavage de l’estomac, etc.
Les exercices physiques ne doivent pas être conseillés à tous les neurasthéniques. Ils se trouvent indiqués surtout lorsque la neurasthénie a été produite par le surmenage cérébral, dans la cérébrasthénie, dans les formes légères.
Par contre, le repos est nécessaire aux neurasthéniques déprimés; à ceux dont l’asthénie neuro-musculaire est très prononcée; à ceux qui, en raison de troubles dyspeptiques graves, s’alimentent insuffisamment et se trouvent plongés dans un véritable état d’inanition.
Le changement de milieu, le séjour sous un climat chaud ou tempéré, mais à la condition que le malade vive dans la société de personnes autres que celles de son entourage habituel, constituent un puissant adjuvant. Les voyages, les déplacements incessants, sont en général peu profitables aux neurasthéniques.
L 'hydrothérapie ne doit pas être mise en œuvre d’une façon banale et uniforme. Les douches et bains tièdes ou chauds doivent être prescrits dans les périodes d’excitation, lorsque l’insomnie se montre persistante. L’hydrothérapie froide (enveloppements, lotions, douches en jet brisé, suivis de frictions) est indiquée dans tous les cas où les phénomènes de dépression prédominent.
L q massage donne de bons résultats dans la plupart des cas de myélasthénie, chez les neurasthéniques affaiblis.
h' électricité paraît être un agent précieux dans le traitement des neurasthéniques. Beard recommande la faradisation générale. Les séances doivent être de courte durée, de cinq à dix minutes. Il convient de n’employer que des courants de faible intensité de manière à ne provoquer que de légères contractions des plans musculaires. Cette méthode serait particulièrement applicable aux cas où prédomine l’asthénie motrice. Beard conseille la galvanisation des centres nerveux chez les sujets dont la nutrition et la force musculaire sont relativement indemnes.
Erb (*) recommande l’emploi des applications locales du courant électrique, contre les divers symptômes de la neurasthénie.
(*) Erb, Traité d’électrothérapie.
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En France, M. R. Vigouroux (*) a surtout préconisé l’emploi de l’électricité statique, de la franklinisation.
Traitement moral. — Etant donné que l’amoindrissement de la personnalité morale, l'affaiblissement des facultés, l’aboulie en particulier et tous les accidents psychiques qui en dérivent, constituent un élément capital de cet état morbide, il s’ensuit que l’influence morale suggestive, réconfortante, exercée par le médecin sur l’état mental du patient, est une des conditions essentielles du succès. Il doit le convaincre qu’il n’existe pas chez lui de lésion organique irrémédiable, que sa maladie est curable par un traitement bien conduit et suffisamment prolongé, se bien garder de lui déclarer qu’il n’est qu’un malade imaginaire. Cette partie du rôle que doit jouer le médecin en face des neurasthéniques est, on le conçoit aisément, on ne peut plus délicate ; elle exige beaucoup d’initiative et de tact, la conduite à tenir variant naturellement suivant les circonstances particulières. Le principal obstacle à cette influence morale nécessaire réside dans l’entourage immédiat du malade, dans les mille petits soins qu’il lui’prodigue, dans les questions incessamment renouvelées sur sa santé, sur tel ou tel malaise, etc. Rien n’est plus propre à fomenter et à entretenir les préoccupations hypochondriaques du patient, à prolonger indéfiniment la durée de la maladie. En pareil cas, il est une mesure qui s’impose : c’est Yisolement.
Traitement systématique de Weir Mitchell. — Weir Mitchell est l’auteur d’une méthode de traitement de la neurasthénie féminine qui a donné les plus heureux résultats. Cette méthode est surtout recommandable dans les formes graves et invétérées; dans celles où dominent les troubles dyspeptiques, l’anorexie, l’amaigrissement, l’asthénie neuro-musculaire. Ce qui en fait l’originalité, c’est l’association systématique d’un certain nombre d’agents thérapeutiques, à savoir : l’isolement, le repos, le massage, l’électricité, et une certaine diététique aboutissant à la suralimentation.
L 'isolement doit être complet et durable. Le malade doit être placé hors de sa maison et de sa famille, séparé en un mot de l’entourage moral et matériel au milieu duquel s’est développée et cultivée sa maladie.
Le repos complet physique et intellectuel est la seconde condition imposée à la patiente jusqu’au relèvement de ses forces.
Ce repos absolu et prolongé n’est pas sans inconvénient, puisqu’il tend à diminuer l’appétit, à ralentir les fonctions déjà insuffisantes des voies digestives. On fait intervenir, pour obvier à ces fâcheux effets, le massage , les mouvements passifs, la faradisation des masses musculaires. Le régime alimentaire consiste d’abord dans une diète lactée, à laquelle on associe peu à peu un, deux, trois repas composés d’aliments solides, des prises d’huile de foie de morue, etc.
(') Vigouroux, Noie thérapeutique ; traitement électrique de la neurasthénie par la franklinisation.
NEURASTHÉNIE. — ÉPILEPSIE. — HYSTÉRIE
ÉPILEPSIE
L’épilepsie (eTttXapt.êaven/, saisir) était connue dès l’antiquité la plus reculée. — C’est le morbus sacer, le morbus divinus de la légende mythologique, le mal comitial des Romains. On l’appelle encore mal caduc, haut mal, etc.
Longtemps elle fut considérée comme une maladie autonome et comme une névrose, c’est-à-dire comme une affection « essentielle » ne relevant d’aucune lésion appréciable des centres nerveux. A l’heure actuelle cette conception doit être abandonnée. Bravais et H. Jackson ont décrit et par conséquent distrait du domaine primitif de l’épilepsie dite essentielle le groupe des épilepsies symptomatiques de lésions cérébrales en foyer. D’un autre côté, après avoir étudié à part comme autant d’espèces distinctes l’éclampsie des femmes en couches, les convulsions de l'enfance, les convulsions apparaissant au cours de certains états toxiques (urémie, plomb, alcool, absinthe) et de quelques états infectieux, on s’est pris à noter la très grande analogie symptomatique de ces épilepsies accidentelles et du mal comitial vulgaire; puis on a vu que ces épilepsies aiguës (Féré) servaient parfois d’amorce à l’épilepsie chronique. Au point de vue anatomique il est certain que la maladie est quelquefois imputable à des lésions cérébrales grossières, évidentes, encéphalites, sclérosés, etc. Des recherches histologiques récentes sont venues établir, au moins dans quelques cas, l’existence d’altérations importantes dans l’écorce cérébrale de cerveaux d’épileptiques qui, à l’œil nu, semblaient être à l’état normal. Toutes ces notions et d’autres encore que nous aurons à rappeler concernant l’étiologie, la diversité d’origine, l’anatomie pathologique de l’épilepsie, ne permettent plus de la considérer comme une maladie autonome, ni comme une pure névrose, mais plutôt comme un syndrome qui peut apparaître au cours ou sous l’influence d 'états pathologiques très divers. Cependant, il faut bien le reconnaître, on rencontre encore des épileptiques dont l’affection ne saurait être rattachée à tel ou tel élément étiologique déterminé, et à l’autopsie desquels l’examen histologique des centres nerveux, quelque attentif qu’il soit, ne revèle aucune altération appréciable. Les lésions fines ou grossières qu’on a décrites récemment dans les centres encéphaliques ou bulbaires des épileptiques sont inconstantes, de sorte que l’on n’est peutêtre pas autorisé à y voir, au moins dans tous les cas, l’explication, la raison suffisante et exclusive des accès. Somme toute, l’anatomie et la physiologie pathologique de l’épilepsie vulgaire que nous aurons particulièrement en vue dans le cours de cet article sont encore bien imparfaites, bien imprécises.