FORMES CÉRÉBRO-SPINALES
Les cas dans lesquels la syphilis se localise à la fois sur la moelle et sur l’encéphale sont beaucoup plus nombreux que la clinique ne permet de le supposer. On a dit que la syphilis des centres nerveux était presque toujours une maladie cérébro-spinale : l’anatomie pathologique montre qu’il peut en être ainsi, alors même que les symptômes observés paraissaient se rapporter seulement à une affection du cerveau ou de la moelle. Les plus fréquents parmi les faits de ce genre sont ceux dans lesquels les accidents cérébraux occupent la scène, et masquent par leur importance les phénomènes médullaires. Ainsi, dans un cas dû à Siemerling^), la maladie fut caractérisée par de l’hémiplégie gauche, des attaques convulsives èt de l’hémaniopsie, en rapport avec des altérations cérébrales très étendues que l’autopsie démontra ; seule une parésie du membre inférieur droit pouvait faire soupçonner que la moelle avait été touchée. Or celle-ci était le siège de lésions profondes (infiltrations méningées et vasculaires, foyers gommeux multiples). Dans un autre cas du même auteur, le tableau clinique se résume dans une paraplégie pure à évolution rapide; l’autopsie montre que les artères delà base du cerveau sont altérées.
Cliniquement, les formes caractérisées de syphilis cérébro-spinale évoluent de façon différente suivant que la moelle et le cerveau sont touchés en même temps, ou au moins dans une même étape de la maladie — ou bien au contraire qu’un plus ou moins long intervalle sépare les deux ordres de manifestations. Les cas de la première catégorie sont de beaucoup les plus communs. Généralement les accidents cérébraux sont les premiers en date. Ils peuvent d’ailleurs être très variés (céphalées, paralysies oculaires, hémiplégies, attaques convulsives, état comateux, etc.). Puis la participation de la moelle se traduit par l’apparition d’une paraplégie, avec paralysie des sphincters par exemple. L’envahissement des centres nerveux a souvent lieu, dans ces cas, suivant une marche descendante. L’anatomie pathologique nous enseigne que le substratum de ce type clinique est le plus souvent la méningite cérébrospinale syphilitique, et en particulier la variété qui a son point de départ à la base de l’encéphale. D’autres fois il s’agit de lésions gommeuses disséminées comme au hasard sur un grand nombre de points de l’axe nerveux.
Plus rarement la syphilis atteint la moelle d’abord ; puis les accidents cérébraux n’apparaissent que plusieurs mois, plusieurs années plus tard (Charcot et Gombault). Nous avons été témoin nous-même d’une telle succession d’acndents dans un seul cas. Une femme syphilitique avérée eut d’abord une paraplégie qui disparut presque complètement après plusieurs mois. Huit ans plus tard, elle eut des accidents encéphaliques de la plus haute gravité (paralysies oculaires, ictus apoplectiformes, troubles mentaux).
Pseudo-tabes syphilitique. — - Dans un très petit nombre de cas, la syphilis cérébro-spinale réalise un tableau clinique plus ou moins analogue à celui du
(‘) Arch. f. Psychiatrie, Bd. XXII, H. 1.
ÉTIOLOGIE.
tabes ataxique : paralysies oculaires, douleurs irradiées, troubles vésicaux, incertitude de la marche. Généralement, un examen attentif permet de mettre en lumière certaines particularités qui sont en dehors du tabes. Ainsi, dans une observation due à Fournier et Dieulafoy (1890), que les auteurs ont d’ailleurs eu soin d’intituler « accidents cérébro-spinaux de forme tabétique », il est fait mention d’une parésie graduelle des membres inférieurs , de douleurs n’offrant pas le type fulgurant : l’abolition du réflexe rotulien et un certain degré d’incoordination dans la marche seulement, donnaient à la maladie une fausse apparence de tabes. La même remarque s’applique à une observation semblable de Méplain (Ann. Dermatol., 1885).
L’analogie entre les deux affections s’est montrée parfois beaucoup plus grande. Il a été publié dans ces dernières années en Allemagne quelques faits, dans lesquels le diagnostic de tabes véritable, porté du vivant des malades, a été infirmé par l’examen anatomique, lequel a révélé l’existence de lésions syphilitiques parfaitement caractérisées des centres nerveux (Oppenheim, 1888 ; Eisenlohr, 1889; Brasch, 1891). Le tableau clinique n’a pas toujours été d’ailleurs sans offrir quelques anomalies , de nature à faire des doutes du diagnostic porté. Dans l’observation de Brasch, le malade présente des troubles mentaux; dans celle d’Oppenheim, le traitement spécifique amène une amélioration considérable, et l’abolition des réflexes du genou fait place dans les derniers temps de la vie à une exagération considérable avec démarche spasmodique et trépidation épileptoïde du pied. Gajkiewicz a fait connaître une observation semblable.
Suivant les conclusions d’Oppenheim, on doit penser à un pseudo-tabes spécifique lorsque, sous l'influence du traitement antisyphilitique, on observe une amélioration bien nette de la maladie; et le traitement est indiqué lorsqu'il y a des antécédents syphilitiques et que le tabes est atypique par quelque côté. Quoi qu’il en soit, il s’agit là de faits de la plus grande rareté, et l’on doit admettre en thèse générale que la syphilis des centres nerveux n’affecte pas les allures cliniques des affections systématiques.