TROUBLES PSYCHIQUES. — PSYCHOSE POLYNÉVRITIQUE
Sous la dénomination de psychose polynévritique ou de cérébropatlùe psyc! tique toxémique, Korsakofï, de Moscou, a donné la description de troubles mentaux qui s’associent souvent à la névrite multiple et qu’il considère comme une forme particulière de maladie mentale.
Diverses intoxications, en particulier l’alcoolisme, certaines maladies infectieuses, entre autres la septicémie puerpérale, le typhus, la tuberculose, quelques maladies générales, le diabète sücré, le lymphadénome, etc., peuvent être l’origine de cette psychose qui se développe ordinairement de la façon suivante. En même temps qu’apparaissent les symptômes qui caractérisent la névrite, on peut constater une modification dans le caractère du malade, qui devient irritable, capricieux, ou bien, au contraire, indolent et apathique. A ces premières manifestations prémonitoires de l’affection mentale succèdent des troubles qui en marquent l’invasion; ils consistent en une agitation ordinairement peu prononcée dans la journée et qui augmente quand vient le soir; le malade est anxieux, redoute de se trouver seul et se lamente sur son sort. Ces phénomènes deviennent plus intenses pendant la nuit; le malade pousse des cris, des gémissements; en proie à des hallucinations et à de l’agitation motrice, il injurie les personnes qui se trouvent près de lui, cherche à les frapper et lance sur elles les objets qui sont à sa portée. Des convulsions épileptiformes ont été notées chez quelques malades. L’accès se calme dans la seconde partie de la nuit, au lever du jour, et le sujet semble, dans certains cas, recouvrer d’une façon presque complète sa lucidité, sa conscience; mais le plus souvent on observe, dès les premiers jours de l’invasion de cette affection, un affaiblissement intellectuel, une diminution très marquée de la mémoire, un trouble dans l’association des idées, des illusions, ainsi que des hallucinations de la vue et de l’ouïe. Parfois le délire persiste jour et nuit et peut durer sans trêve pendant plusieurs semaines.
C’est au début de la maladie que ces phénomènes de délire atteignent leur apogée; ils s’atténuent dans la suite, tandis que l’affaiblissement intellectuel, l’amnésie, qui sont le plus souvent précédés par la période d’agitation, s’accentuent petit à petit et viennent occuper le premier plan du tableau symptomatique.
L’amnésie, qui, dans beaucoup de cas, constitue le trouble mental le plus saillant et parfois même la manifestation presque exclusive du désordre psychique, a pour caractère principal de porter seulement sur les faits les plus récents, la mémoire des faits anciens étant au contraire assez bien conservée. Quand cette amnésie n’est pas accompagnée d’un affaiblissement intellectuel ou que celui-ci n’est pas très prononcé, le malade qui en est atteint peut donner pendant quelque temps l’impression d’un individu jouissant de toutes ses facultés intellectuelles; les idées qu’il énonce sont parfaitement raisonnables, il les enchaîne avec logique et il est capable de soutenir momentanément une conversation, mais le trouble mental ne peut tarder à apparaître. En effet, le malade oublie très rapidement ce qu’il vient de dire ou d’entendre, il répète à quelques minutes d’intervalle les mêmes phrases, sans en avoir conscience ; il perd la notion des faits qui se sont passés il y a peu d’instants, de ceux mêmes qui
DES NÉVRITES.
l’ont vivement impressionné; vient-il, par exemple, d’être soumis à une électrisation douloureuse jusqu’à lui avoir fait pousser des cris, il perd en quelques moments, dès que l’opération est terminée, le souvenir de l’appareil qu’il a eu sous les yeux, des manœuvres qui ont eu lieu devant lui et des souffrances qu’il a éprouvées.
L’oubli des faits observés et des images perçues n’est parfois, il est vrai, que transitoire; c’est la faculté de les évoquer qui est momentanément abolie; certains individus les retrouvent en effet dans leur mémoire lorsqu’ils reviennent à la santé (Charcot).
Le malade est, comme on le voit, incapable de se remémorer les impressions psychiques postérieures au début de la maladie; il peut, au contraire, assez facilement faire renaître le souvenir des faits et des images qui se sont autrefois fixés dans son esprit.
Il existe donc un contraste frappant entre la perte de la mémoire des choses récentes et l’intégrité dé la conscience, de la faculté d’association des idées, de la mémoire des choses anciennes.
Il faut ajouter, il est vrai, que l’intégrité de ces facultés n’est qu’exceptionnellement complète, si elle l’est jamais. Si l’on observe ces malades avec soin, on constate ordinairement, même dans les cas où l’amnésie semble au premier abord constituer le seul trouble mental, que leur jugement n’est pas d’une rectitude absolue; chez beaucoup d’entre eux, la lucidité parfaite n’est que momentanée, et les efforts occasionnés par une conversation de courte durée suffisent à produire une confusion des idées indépendante de l’amnésie. Ils racontent, par exemple, que la veille ils sont sortis et se sont rendus dans tel endroit, alors que depuis plusieurs mois ils n’ont pas quitté la chambre. Il est rare aussi que ces malades se souviennent des choses passées avec la même précision que lorsqu’ils étaient en pleine santé; l’oubli des faits passés peut même être aussi complet que celui des faits présents. L’idéation est parfois tout à fait abolie; les malades sont dans un état d’abrutissement, de gâtisme, de démence apparente.
Entre ces derniers cas, qui sont rares, et ceux où il n’existe que de l’amnésie des choses récentes, il y a toute une série d’intermédiaires. Il est facile de concevoir les nombreuses variétés que cette psychose peut présenter.
Ordinairement, en même temps que ces troubles mentaux, il se développe un amaigrissement général indépendant de l’amyotrophie liée aux lésions des nerfs, une grande dépression physique, et il s’y joint souvent une élévation de température plus ou moins accusée. Dans un grand nombre d’observations, des troubles gastriques marqués par des vomissements ont signalé le début de la maladie.
Martin Brasch a noté, chez un malade atteint de psychopathie névritique, l’existence d ’urobilinurie, qui disparut quand les troubles psychiques s’atténuèrent. Il fait remarquer que, chez un malade dont l’observation a été publiée par Vaughan Harley, l’urobilinurie coexistait avec des troubles psychiques analogues à ceux qui caractérisent la psychopathie névritique. Il fait encore observer que, dans six observations de cérébropathie psychique toxémique rapportées par Korsakow, cet auteur a mentionné la coloration rouge foncé des urines.
DES NÉVRITES.
La psychopathie névritique peut se terminer d’une façon fatale et la mort est généralement due à quelque affection intercurrente de nature infectieuse (pneumonie, bronchopneumonie, etc.).
L’issue, par contre, peut être favorable, et je dois même dire que ce mode de terminaison est plus commun que le précédent, mais le retour à la santé est fort long et demande pour s’accomplir des mois et même des années.
Telles sont, brièvement décrites, la symptomatologie et l’évolution de cet état mental que Ivorsakoff appelle la psychose polynévritique.
Les travaux de Korsakoff, dont le premier date de 1887, furent suivis de nombreuses publications sur le même sujet, de celles de James Ross, Hack Tuke, Serbski, Goldscheider, Remak, Frænkel, Fisher, Hœvel, Iling, Judson Bury, Klippel (cités par Régis), que nous ne faisons que signaler.
Il ne faut pas croire toutefois que Korsakoff soit le premier dont l’attention ait été attirée par ces phénomènes psychiques qui avaient déjà été fort bien étudiés auparavant.
Charcot en particulier, dans une leçon consacrée à l’étude des névrites éthyliques, avait, dès 1884, donné une description précise de l’amnésie des alcooliques. Ce qui appartient à Korsakoff, c’est d’avoir cherché à montrer que cette psychose peut être liée à des névrites absolument indépendantes de l’alcoolisme et relevant, par exemple, d’une maladie infectieuse.
L’opinion de cet auteur est généralement acceptée. Toutefois Charcot continuait encore à soutenir en 1893, dans ses leçons à la Salpêtrière, que l’amnésie dont il vient d’être question « semble appartenir uniquement, ou peu s’en faut, à la polynévrite éthylique, qu’elle est l’un des traits distinctifs, le seul peut-être de cette variété de névrite périphérique ». (Leçons de Charcot recueillies par Dutil.)
Cette dénomination de psychose polynévritique que Korsakoff a donnée à ces troubles psychiques, pour faire ressortir leurs relations avec la polynévrite, est critiquable, à mon sens.
L’état mental en question n’est pas, en effet, lié d’une façon indissoluble aux lésions des nerfs. Korsakoff soutient qu’ « un examen attentif permettra toujours de découvrir quelque symptôme de névrite qui aidera à établir le diagnostic de l’affection psychique ». Cette assertion ne me semble pas suffisamment fondée. Korsakoff fait du reste remarquer lui-même que « dans bien des cas les symptômes de la névrite multiple sont loin d’être franchement prononcés : dans certains cas, les seuls indices de la névrite sont une faible douleur dans les jambes, une démarche chancelante ». Il serait plus exact de dire que dans les faits de ce genre l’existence de la névrite est douteuse.
La dénomination de cérébropathie psychique toxêmique , qui indique l’origine de cette affection mentale et n’implique pas l’idée d’une relation intime entre les phénomènes psychiques et les phénomènes somatiques, me paraît préférable.
En définitive, on est en droit de dire que certains agents capables de provoquer des polynévrites peuvent aussi faire naître des troubles mentaux d’une physionomie spéciale qui coïncident souvent avec les lésions des nerfs; mais on n’est pas autorisé à affirmer que la polynévrite existe nécessairement chez les malades présentant cet état psychique.
DES NÉVRITES.
Les troubles mentaux en question étaient connus, au moins en partie, à l’époque où l’on n’avait encore aucune notion de la polynévrite. Il est, en effet, bon de remarquer que certains des faits rangés dans le groupe nosologique delà confusion mentale , créé autrefois par Delasiauve et que Chaslin a dernièrement cherché à reconstituer, semblent analogues à quelques-uns de ceux que l’on classe actuellement dans la psychose polynévritique. De part et d’autre il s’agit de malades chez lesquels la psychopathie s’est développée à la suite d’intoxication ou d’infection et a été accompagnée de phénomènes somatiques, d’une dénutrition très prononcée et de fièvre. Les manifestations psychiques ne sont pas non plus sensiblement différentes, si ce n’est que l’amnésie de la psychose polynévritique n’a pas été décrite dans la confusion mentale. Il est vrai que, si ce symptôme était constamment présent dans la première de ces deux affections et faisait toujours défaut dans la seconde, il y aurait lieu d’établir entre ces deux états une ligne de séparation nette; mais en est-il bien ainsi? Je ne le crois pas. Voici du reste un fait de nature à justifier mon opinion; il a été publié récemment par Séglas, sous le titre de • Un cas de folie post-cholérique. Il s’agit d’une malade qui, à la suite d’une diarrhée cholériforme, fut prise de troubles psychiques caractérisés surtout par un état de confusion mentale , de chaos. Or cette malade, chez laquelle on n’avait noté aucun signe de névrite périphérique, avait présenté pendant un certain temps une amnésie identique à celle de la psychosè polynévritique, ainsi que le montrent les deux passages suivants que j’extrais de ce travail : « Au cours du bavardage incessant de la malade on s’aperçoit que la mémoire des faits antérieurs à la maladie est conservée, on pourrait même dire exagérée, car elle rappelle souvent de menus détails parfaitement insignifiants.... En revanche, lorsqu’on s’adresse au souvenir des faits postérieurs de la maladie, on constate aisément des lacunes énormes de la mémoire. »
Enfin, avant de terminer ce qui a trait à ce sujet, je crois devoir faire observer que des troubles mentaux apparaissant chez un sujet atteint de névrite périphérique ne doivent pas être nécessairement rattachés à la cérébropathie toxémique. Une affection psychique toute différente de celle-ci, l’hystérie en particulier, peut en effet se développer à une période quelconque de l’évolution de la polynévrite.