ÉVOLUTION GÉNÉRALE DE LA DOCTRINE DES CIRRHOSES HÉPATIQUES
Dans le foie, comme dans nos autres vicères, il existe un certain rapport physiologique entre les proportions relatives du parenchyme glandulaire et du tissu conjonctif de soutènement. On dit qu’il y a cirrhose , quand ce rapport normal est modifié par la prolifération du stroma conjonctif suivant un certain type anatomique et physiologique.
Cette définition implique qu’il peut y avoir hyperplasie conjonctive sans qu’il y ait cirrhose. Et, en effet, trois conditions sont nécessaires pour caractériser une cirrhose du foie.
a) . Il faut que la prolifération interstitielle soit généralisée à tout l’organe; une réaction conjonctive locale, autour d’un kyste, d’un calcul, d’une tumeur ou d’un corps étranger, ne constitue pas une cirrhose. Celle-ci est une maladie totius hepatis, prédominante parfois en telle ou telle région de l’organe, mais toujours diffuse.
b) . Le tissu conjonctif proliféré doit être arrivé à Y état adulte; le stade embryonnaire et diapédésique est dépassé, et l’on trouve un tissu connectif
MALADIES DU FOIE ET DES VOIES BILIAIRES
fibroïde ou franchement fibreux, très riche en fibres élastiques, et parfois rétractile comme un véritable tissu de cicatrice.
c). Dans toute cirrhose, l’élément glandulaire ou épithélial finit toujours par subir une atteinte plus ou moins tardive et profonde, et sa participation au processus constitue l’un des principaux facteurs de gravité de la lésion, soit que la cellule noble subisse une régression qui la ramène à un état indifférent et non spécialisé, soit qu’elle participe directement à la néo-formation conjonctive, ou qu’elle s’atrophie mécaniquement, ou qu’elle succombe à une série de dégénérescences variées.
Suivant les proportions relatives de ces divers processus, suivant leur mode d’évolution, on décrit isolément plusieurs types de cirrhoses hépatiques, basés à la fois sur l’étiologie, sur l’histologie pathologique, sur la pathologie expérimentale et la clinique.
Mais on ne peut aborder cette étude des cirrhoses du foie sans voir comment s’est peu à peu formée et transformée la doctrine moderne. Elle à déjà derrière elle un long passé de recherches et de progrès successifs.
Et cependant l’histoire des cirrhoses du foie est toute moderne, puisqu’elle ne commence guère qu’avec le siècle.
La médecine grecque et romaine avait cependant déjà reconnu l’action nocive pour le foie des boissons alcooliques prises en excès, et de nombreux textes nous ont apporté la preuve de cette croyance traditionnelle (l).
Les médecins de la Renaissance avaient conservé l’écho de ces notions, et Fernel (1579), parlant de l’action du vin pris en excès sur le foie, se sert même de l’expression « in scirrhum deduxit » , désignant ainsi un état spécial du foie des buveurs.
Vésale constate l’atrophie fréquente du foie alcoolique (A. Françon), et Morgagni, dans sa 58e lettre (De l’hydropisie), décrit même l’état granuleux de l’organe et l’obstruction par compression des petits vaisseaux intrahépatiques.
Mais ce n’étaient là que des indications bien sommaires, éparses et inutilisées.
Baillie (1803) signale l’hydropisie qui accompagne parfois l’induration hépatique. Bichat, dans son enseignement oral, décrit assez bien la lésion, mais sans en indiquer les causes ni les symptômes.
Le premier grand progrès est réalisé en 1819 par Laënnec (2), mais d’une façon tout incidente, et à propos d’un malade atteint, dit-il, « de pleurésie hémorrhagique du côté gauche, avec ascite, et maladie organique du foie ».
Le foie, « réduit au tiers de son volume ordinaire, se trouvait, pour ainsi dire, caché dans la région qu’il occupe ; sa surface externe, légèrement mamelonnée et ridée, offrait une teinte grise jaunâtre ; incisé, il paraissait entièrement composé d’une multitude de petits grains de forme ronde ou ovoïde, dont la grosseur variait depuis celle d’un grain de millet jusqu’à celle d’un grain de chènevis.
(’) Voir, pour la bibliographie ancienne, l’article de Rendu du Diction, encyclop. des sc. méd . ; — la thèse de A. Françon, Étude sur les hépatites chroniques alcooliques et leur curabilité, Lyon, 1888.
(2) Laennec, Traité de l’ausc. médiate ; Êdit de la Fac., p. 595 et 590.