THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE DES MALADIES DE L’ESTOMAC
Les indications de la thérapeutique générale de l’estomac dérivent naturellement des facteurs pathogéniques et des éléments [séméiologiques que nous avons passés en revue. Ces indications peuvent être fournies par : 1° les phénomènes chimiques; 2° les phénomènes moteurs; 5° les phénomènes douloureux.
1° Phénomènes chimiques. — Hyperchlorhydrie. — Le premier point est d’empêcher la production de l’HCl en excès. Ce que l’on peut faire de plus logique à ce point de vue, c’est de réduire au minimum les excitations de la muqueuse gastrique. Il faut proscrire les aliments et les boissons excitants, par exemple les mets fortement assaisonnés, les boissons alcooliques. Il faut veiller à ce que la division et la mastication des aliments soient aussi complètes que possible. Il n’est pas très rare de rencontrer des malades de cet ordre qui mâchent trop rapidement, trop imparfaitement, la viande en particulier, et qui introduisent ainsi dans leur estomac des fragments volumineux, cause de surcharge et d’irritation mécanique.
Un régime univoque peut agir d’une façon analogue; il est très vraisemblable que la muqueuse subit une irritation moins considérable au contact répété des mêmes aliments, qu’au contact d’aliments variés. C’est sans doute là une des conditions de réussite du régime lacté et des régimes monotones dans les cas d’hyperchlorhydrie.
Pour combattre les conséquences de la sécrétion d’une quantité exagérée de suc gastrique, que peut-on faire? Il faut évidemment distinguer des cas différents. Lorsqu’il y a simplement sécrétion exagérée d’HCl pendant la période de digestion, il suffit de saturer l'acide en excès par des préparations alcalines ; le bicarbonate de soude est le principe habituel de ces préparations. Le bicarbonate de soude, chimiquement pur, doit être donné à dose élevée assez longtemps après le repas, au bout de 2 ou 5 heures, d’une façon générale à peu près au moment où éclate la douleur qui traduit, suivant toute probabilité, l’action d’un suc gastrique trop acide, que ne saturent plus suffisamment les substances alimentaires ingérées.
Quand il y a hypersécrétion continue, cette action doit être plus énergique encore. Il importe de donner des doses suffisantes de substances alcalines, 15 à 20 et même 25 grammes de bicarbonate de soude par jour. On peut employer dans le même but l’eau de chaux, la craie préparée, la magnésie calcinée, les saccharates alcalins, etc.
Lorsqu’il y a stagnation des liquides, dilatation stomacale marquée, il est indiqué d’évacuer mécaniquement le contenu de la poche gastrique par la sonde. Un certain nombre de malades remplissent du reste spontanément la même indication en se faisant vomir. C’est là un moyen pénible avantageusement remplacé par le lavage de l’estomac.
M. Debove obtient d’excellents résultats dans ces conditions par le gavage
avec de la poudre de viande délayée dans un liquide fortement alcalinisé.
Alimentation univoque fortement azotée, fortement alcalinisée, finement divisée, la poudre de viande ainsi préparée remplit précisément tous les desiderata que nous avons exposés ; cela explique très bien les excellents résultats que l’on obtient parla méthode de M. Debove, soit dans l’hyperchlorhydrie simple, soit dans l’ulcère rond avec hyperchlorhydrie.
On a remarqué que les hyperchlorhydriques digéraient mal les féculents ; on retrouve en effet le pain et les féculents gonflés, tuméfiés, mais non dissous. Il faut donc en modérer l’usage. Il est bon aussi de diminuer ou même de supprimer complètement l’emploi des légumes verts, des salades qui laissent un résidu abondant et ne fournissent à la nutrition qu’une quantité très minime de matériaux. (G. Sée.)
Hypochlorhyclrie. — Il n’y a guère à s’occuper de l’hypochlorhydrie lorsque la motricité gastrique est suffisante, quand il n’y a ni gastrectasie, ni stase alimentaire. En effet, l'évacuation se faisant en temps normal dans l’intestin, la digestion se fera d’une façon complète si la division des aliments a été suffisante. Ne voit-on pas des gens qui conservent un état général satisfaisant alors que leur digestion stomacale est à peu près nulle?
Lorsque la motricité de l’estomac est incomplète et qu’il y a stagnation, il serait utile de pouvoir remplacer l’HCl absent, moins encore pour permettre à la chloropeptonisation de se faire dans des conditions aussi voisines que possible de la normale, que pour arrêter les fermentations secondaires. L’acide chlorhydrique paraît du reste exciter la motricité de l’estomac ; son action ne serait pas purement chimique.
L’HCl doit être donné à une dose assez élevée. En supposant dans l’estomac 500 grammes de liquide, il faudrait, en admettant qu’il s’agisse d’eau, 0 gr. 60 d’HCl gazeux pour ramener ce liquide à une acidité chlorhydrique de 2 pour 1000. Mais d’une part, l’HCl liquide fumant ne renferme que les 74 centièmes de son poids d’HCl. Il faudrait donc administrer 0 gr. 75 d’HCl fumant, c’est-àdire environ 15 gouttes d’HCl fumant ou 150 grammes d’une solution à 5 pour 1000. Ce sont là des doses bien supérieures à celles que donnait Trousseau, par exemple, qui prescrivait 5 gouttes d’HCl. Comme le contenu de l’estomac renferme des substances qui sont de nature à saturer l’HCl, il est certain qu’on pourrait dépasser ces doses sans danger. Il est bon de diluer suffisamment l’acide pour qu’il ne produise pas de sensation de brûlure dans la gorge. M. Bouchard emploie habituellement une solution à 4 pour 1000.
On pourrait employer dans le même but d’autres acides minéraux ou organiques : acide nitrique, acide phosphorique, acide sulfurique. Ces divers acides sont du reste fréquemment prescrits par les médecins anglais. M. Coutaret, de Roanne, voulant les imiter, emploie ce qu’il appelle l’acide sulfo-nitrique rabelisé. En voici la composition :
Acide sulfurique pur 2 gr. 80
Acide nitrique 0 gr. 80
Alcool de vin à 80° Cartier 18 grammes.
DYSPEPSIE
Laisser en contact pendant 48 heures et ajouter
Sirop de limon 100 grammes.
Aqua fontis 150 grammes.
Une cuillerée à bouche après les repas dans un demi-verre d’eau, de vin, d’eau rougie ou de bière. On est souvent obligé d’augmenter cette dose, ou d’en faire prendre une seconde nne heure après le commencement de la digestion.
Il faut dire, du reste, que si l’HCl paraît améliorer la digestion chez les hypochlorhydriques chaque fois qu’on l’administre, il n’amène pas la guérison. Dès qu’on en cesse l’emploi, la digestion redevient ce qu’elle était auparavant. On a même prétendu que son action finirait par avoir une influence pernicieuse sur la muqueuse. Après l’usage prolongé de cet acide, la sécrétion chlorhydrique serait inférieure à ce qu’elle était auparavant. La vérité c’est qu’on manque de données suffisantes sur ce point qu’il serait très intéressant de vérifier.
La concomitance assez fréquente des fermentations secondaires acides apporte des indications particulières qu’il faudra exposer tout à l'heure.
On peut user dans une certaine mesure dans l’hypochlorhydrie des excitants de la muqueuse gastrique. L’acide carbonique, les boissons gazeuses, l’alcool pris à jeun rentrent dans cette catégorie. Les alcalins à faible dose ont aussi la réputation d’exciter secondairement la sécrétion chlorhydrique. (Boas.)
Pour ce qui est des ferments de l’estomac, et surtout de la pepsine, les auteurs, se basant surtout sur les digestions artificielles s’accordent à reconnaître que, dans la très grande majorité des cas, ils existent en quantité suffisante. A un suc gastrique inactif, il suffit le plus souvent d’ajouter de l’HCl pour obtenir à l’étuve la dissolution des blocs d’albumine mis en expérience. Inutile donc d’avoir recours à la pepsine. Les peptones ne valent guère mieux ; elles sont toutes difficilement tolérées; elles causent assez rapidement l’apparition de la diarrhée.
Hyperacidité organique. — Fermentations anormales. — L’existence des fermentations anormales se traduit surtout par l’hyperacidité, avec diminution de l’HCl, disparition de l’HCl libre, augmentation des acides organiques libres, odeur aigrelette ou rance du contenu stomacal. Souvent dans ces conditions, il y a dilatation et stase gastriques. La première indication c’est de diminuer cette stase, en évacuant mécaniquement le contenu de l’estomac et en excitant la motricité de ses parois. Il faut aussi combattre les fermentations. Le lavage de l’estomac est tout indiqué; on enlève ainsi le liquide stagnant et on évacue du même coup les ferments anormaux. Il est très logique d’employer pour le lavage des solutions antiseptiques : chlorate de soude à 1/1000, acide salicylique à 1/1000, acide borique à 50 pour 1000 (Hayem).
L’antisepsie stomacale est ici tout indiquée : on l’obtient par le naphtol (3. (Bouchard) par l’HCl. L’acide borique, fort peu toxique, devrait être essayé dans le même but. (Debove.)
Motricité. — Quand il y a stase, c’est que le muscle gastrique est impuissant à chasser au delà du pylore le contenu de sa cavité. En l’absence d’un obstacle
MALADIES DE L’ESTOMAC
mécanique au pylore, il faut diminuer la surcharge de l’estomac et stimuler le muscle stomacal, de la même façon que dans l’asystolie on stimule le muscle cardiaque.
Pour exciter le muscle gastrique, on peut se servir de la noix vomique, de l’ipéca, des boissons chaudes, de l’électricité.
La noix vomique est mal connue encore dans son action ; on l’emploie habituellement sous forme de teinture à la dose de 5 à 6 gouttes avant chaque repas, Son action toutefois demande à être étudiée par des recherches nouvelles. On a récemment prétendu que les amers, y compris la noix vomique, amènent le relâchement de l’estomac.
L’ipéca peut rendre de bons services. On peut employer la poudre d’ipéca en cachets ou en suspension dans une potion gommeuse de façon à se maintenir au-dessous de la dose nauséeuse. On peut utiliser aussi les pastilles d'ipéca. Le médicament est donné après le repas pendant la période de digestion. On peut le donner par petites doses successives au bout d’une heure, puis d’une heure et demie ou de deux heures. L’ipéca donne de bons résultats surtout lorsqu’il y a après le repas tuméfaction tympanique de l’abdomen. (A. Mathieu.)
Les froissons chaudes très vantées par G. Sée sont souvent très utiles. Le malade prend aux repas exclusivement du thé léger chaud, du grog léger chaud ou toute autre boisson chaude non alcoolique ou très légèrement alcoolique. Cela supprime le vin de l’alimentation, ce qui est tout bénéfice dans la majorité des cas.
L 'électrisation a été pratiquée tantôt à l’intérieur, tantôt à l’extérieur. Elle peut rendre des services.
On a vanté aussi le massage. Il mérite d’être étudié dans ces conditions. Son mode d’action se rapprocherait sans doute de l’hydrothérapie par son action générale ; d’autre part, le massage abdominal peut servir à combattre la constipation.
Il importe en effet de vaincre la constipation. Il faut absolument, comme disait Lasègne, rétablir le tirage intestinal, soit par les purgatifs doux, soit par les lavements.
Phénomènes sensitifs. — Les phénomènes douloureux sont quelquefois atténués par la médication qui s’adresse directement à la cause qui les provoque. C’est ainsi que la sensation de pesanteur, de ballonnement, est combattue par les moyens qui relèvent la motilité du muscle gastrique. Les douleurs parfois si vives de l’hyperchlorhydrie diminuent ou disparaissent sous l’influence de l’absorption des liquides qui diluent le suc gastrique hyperchlorhydrique ou qui saturent l’acide en excès.
Quelquefois les calmants sont purement symptomatiques, ils ne s’adressent qu’à l’élément douleur : il faut citer en première ligne l’opium et ses alcaloïdes.
La morphine peut être employée à l’intérieur en potion ou en injections hypodermiques. Viennent ensuite la belladone, la jusquiame, le chloroforme, l’éther, la cocaïne, le cannabis indica, les boissons chaudes.
Le chloroforme sera employé sous forme d’eau chloroformée, c’est-à-dire d’eau saturée de chloroforme (Lasègne). L’eau chloroformée donnée en nature
DYSPEPSIE
provoque quelquefois une certaine sensation de brûlure ; souvent on est obligé de l’étendre d’une égale quantité d’eau pure.
L’éther, si souvent, si banalement employé, est certainement inférieur au chloroforme comme calmant des gastralgies.
Le chlorhydrate de cocaïne donne souvent de bons résultats. Il doit être manié avec prudence. On peut en donner de 2 à 5 centigrammes. Il n’est pas prudent de dépasser cette dernière dose.
Au congrès de Berlin, G. Sée a beaucoup vanté le cannabis indica qu’il donne sous forme d’extrait gras, en potion, à la dose de cinq centigrammes en 4 ou 5 prises. Ce serait un très bon calmant des douleurs gastriques ; c’est encore un médicament qui demande à être employé avec beaucoup de prudence à cause de ses effets toxiques.
Les boissons chaudes , en même temps qu’elles stimulent la fibre musculaire, lisse, ont une action sédative marquée. L’usage seul des boissons chaudes suffît dans bien des cas pour calmer notablement les douleurs de l’estomac, et surtout les sensations pénibles qui se produisent après les repas.
Nous venons de passer en revue les diverses indications thérapeutiques fournies par les facteurs symptomatiques de la dyspepsie. Il ne faut pas oublier toutefois que dans la grande majorité des cas la dyspepsie n’est que la manifestation localisée d’un état général. Il faudra donc combattre non seulement les divers accidents symptomatiques, mais surtout et avant tout s’adresser à l’état général.
Très souvent la dyspepsie dérive d’un état général de névropathie plus ou moins nettement qualifiable : neurasthénie, hystérie, neuro-arthritisme. Eh bien, ici encore, c’est au principe général pathogénique qu’il faut avant tout s’adresser, et bien souvent on aura recours avec succès à l’hydrothérapie. L’hydrothérapie sous forme de douches froides, pluie ou en jets, de douches écossaises, de lotions froides, est indiquée dans la grande majorité des dyspepsies nerveuses. Elle agit évidemment à titre de régulateur du système nerveux. Nous avons donné une certaine étendue à ce tableau du traitement général de la dyspepsie, des indications thérapeutiqnes fournies par ses éléments séméiologiques, par ses divers facteurs constitutifs, parce que cela nous facilitera beaucoup la tâche lorsqu’il s’agira du traitement des diverses maladies de l’estomac prises en particulier. Souvent il nous suffira de renvoyer à ce que nous venons de dire.
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