DYSPEPSIE PANCRÉATIQUE
Comme la physiologie attribue au suc pancréatique un rôle digestif des plus importants, tant au point de vue qualitatif qu’au point de vue quantitatif, on doit penser, a priori , que ses lésions, et surtout ses lésions destructives, doivent se traduire par un ensemble de signes que l’on peut qualifier de dyspepsie pancréatique.
PATHOLOGIE GÉNÉRALE
Dans cet ordre d’idées, on a signalé la sialorrbée, la diarrhée pancréatique, les vomissements graisseux, la lipurie, la stéarrhée et, plus récemment, un vice dans l’élaboration des pigments biliaires et la diminution de l’indican dans l’urine.
Sialorrhée. — Il est permis de penser, jusqu’à preuve certaine du contraire, que c’est surtout en vertu de vues théoriques que l’on a admis que l’écoulement excessif de la salive, la sialorrhée, pouvait être la conséquence d’une lésion destructive du pancréas. On s’est, semble-t-il, basé sur l’analogie de structure des glandes salivaires et du pancréas. Il serait besoin d’observations nouvelles pour pouvoir attribuer à ce phénomène sa valeur réelle ; en attendant on peut être très sceptique à son égard.
Diarrhée pancréatique. — On a admis aussi une diarrhée pancréatique; c’est ainsi que dans le cours des oreillons, ayant vu survenir de la douleur abdominale et de la diarrhée, on a pensé qu’il devait y avoir vers le pancréas une fluxion semblable à celle que l’on observait du côté des glandes salivaires. Rien de certain encore à ce sujet, et l’existence d’une diarrhée pancréatique est encore à démontrer. Seule l analyse méthodique des matières fécales pourrait introduire dans la science des données précises sur ce point, comme sur bien d’autres du reste.
Vomissements graisseux. — Les vomissements graisseux sont admis également dans le complexus pancréatique. Tantôt la graisse serait rejetée en quantité considérable, tantôt on pourrait seulement en découvrir des gouttelettes plus ou moins nombreuses par l’examen microscopique. Resterait à savoir si, en dehors des affections de cet organe, on ne rencontrerait pas souvent aussi de la graisse dans les matières vomies.
Stéarrhée. — Les selles graisseuses avaient été signalées déjà par Kuntzmann, dès J 820, par Bright et par Unckcll. Les travaux de Cl. Bernard ont encore donné plus d’importance à leur apparition ; la connaissance de l’action du suc pancréatique sur les matières grasses a permis de rattacher logiquement, physiologiquement, la stéarrhée à la dyspepsie pancréatique.
Dans les selles, la graisse se trouverait sous des aspects différents. Tantôt ce sont de petites boules blanchâtres, assez semblables à de petites masses de beurre et solubles dans l’éther, tantôt c’est à la surface des matières une sorte d’enduit gras. Il est possible enfin que la graisse surnage à la surface du liquide. Il peut être nécessaire, pour en démontrer la présence, de traiter les matières fécales par l’éther, et de filtrer. Après évaporation on obtient alors une substance huileuse qui a toutes les propriétés des substances gi’asses.
M. Arnozan, dans son remarquable article du Dictionnaire des sciences médicales, fait remarquer avec raison que pour qu’il n’y ait pas stéarrhée, il faut non seulement que la graisse soit saponifiée et émulsionnée, mais encore quelle soit absorbée. L’absence d’absorption serait rendue plus facile encore par l’existence de la disposition anatomique que signale Sappey : le passage des troncs principaux des chylifères dans une petite encoche formée aux dépens du bord inférieur du pancréas.
Il faudrait du reste déterminer si la graisse est éliminée à l’état de saponification ou d’émulsion. Muller (') pense que la stéarrhée est due plutôt à un
(') Zeilschr. f. klin. Med. Bd. XII, p. 95.
MALADIES DU PANCRÉAS
vice de sécrétion biliaire qu’à un vice de sécrétion pancréatique. D’après cet auteur, la recherche qualitative de la graisse dans les matières fécales ne signifie pas grand’chose, il n’attribue d’importance qu’à leur dosage quantitatif. Lorsque la sécrétion pancréatique fait défaut, on trouverait dans les selles 59,8 pour 100 de graisse à l’état de savons, et 8-1,5 pour 100 lorsque la sécrétion pancréatique est normale.
Il est bon de remarquer, du reste, que la stéarrhée ou la diminution de la saponification des graisses n’indiquent que des lésions destructives ou avec oblitération du canal pancréatique.
On a signalé encore dans les matières fécales, en cas de lésion du pancréas ou du foie, la graisse saponifiée à l’état de cristaux acieulés réunis en rosaces étoilées. Pour les uns, ce seraient des cristaux d’acides gras, pour les autres des cristaux de savons de soude ou de magnésie (1). Du reste, leur présence n’aurait rien de pathognomonique, et on pourrait les rencontrer par exemple dans des cas où le foie et le pancréas étant sains, il existe des ulcérations étendues de l’intestin.
L’existence des urines graisseuses n’est pas nettement démontrée. Le mécanisme de la lipurie ne s’expliquerait du reste pas facilement.
Walker(s) a rapporté l’histoire de deux malades qui pendant toute leur vie avaient eu des selles argileuses. A leur autopsie, on trouva une oblitération du canal de Virsung avec perméabilité conservée du canal cholédoque. Il admet, en conséquence, que la production de l’hydrobilirubine qui colore les matières fécales est due à l’action du suc pancréatique sur les pigments biliaires.
Pisenti et Gerhard (3) admettent que l’indican est diminué dans les urines lorsque le pancréas est malade. L’indol, d’après Salkoswki, résulterait surtout en effet de la putréfaction de la peptone(4). Il est difficile d’attribuer une valeur à ce signe. En effet, nous avons systématiquement cherché l’indican chez une soixantaine de malades atteints des affections les plus dissemblables, nous l’avons vu manquer chez 5 ou G d’entre eux.
Il faut dire que chez plusieurs de ces malades l’absence de lindican n’a été que passagère. Rien n’amenait à penser chez eux à l’existence d’une lésion du pancréas. Chez les chiens dont le pancréas détruit fonctionnellement, l indican ne fait pas toujours défaut (Thiroloix).
GLYCOSURIE PANCREATIQUE
M. Le Gendre, a exposé déjà, à propos du diabète, les discussions auxquelles a donné lieu la théorie du diabète pancréatique; nous n’y reviendrons
(•) Stadelmann, D. Arch. f. klin. Med. Bd. XL, p. 572. p) Wien. med. Blætter , n° 27, p. 427, 1889.
(•■) Cités par H. Léo, — in Diagnostik der Krankbeiten dcr Verdauungsorgane, p. 181. (4) Pisenti, Arch. per le scienze medic., vol. XII, n° 5.
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que pour exposer brièvement le résultat d’expériences habilement conduites par M. Thiroloix (').
M. Thiroloix est parvenu, en perfectionnant la technique opératoire, à détruire complètement le pancréas et à conserver les chiens en vie pendant un temps très prolongé. Par des injections de bitume de Judée dans le canal pancréatique, il provoque la sclérose de l’organe qui se trouve réduit à l’état d’un cordon scléreux dépourvu de cellules glandulaires. On doit admettre que, dans ces conditions, le pancréas est supprimé anatomiquement et physiologiquement. Toutefois, la glycosurie n’apparaît pas. La glycosurie passagère se montre souvent à la suite d’extirpation partielle ou de simple lésion du pancréas sain ou sclésosé. L’extirpation totale de l’organe détermine toujours l’ensemble symptomatique du diabète maigre : azoturie, glycosurie, perte de poids, cachee- 1 isation. Comment interpréter ces faits? Ne semble-t-il pas que ce soit l’irritation et la lésion des nerfs qui provoque l’apparition de la glycosurie? Le diabète pancréatique ne serait donc qu’une forme particulière de diabète névropathique, puisque la destruction sans traumatisme n’est pas adéquate à l’ablation. Voilà donc, par un retour inattendu, la théorie dédaignée de Klebs sur l’inlluence possible des lésions du ganglion semilunaire qui reprend quelque crédit. C’est en effet dans le sens d’une lésion des ganglions nerveux qui avoisinent le pancréas ou des filets qui le pénètrent qu'il faudra chercher désormais en cas de diabète maigre chez l’homme (1).
En somme, à l’heure actuelle, il y a deux points nettement établis :
1" Expérimentalement chez les animaux, on a souvent provoqué la glycosurie par des opérations portant sur le pancréas ; mais il semble que la destruction de cette glande ne soit pas la cause directe de cette glycosurie qu’expliquerait mieux la lésion de l’appareil nerveux ganglionnaire, ou l’irritation réflexe du syslème bulbo-spinal.
Cliniquement, il y a souvent coïncidence chez l’homme entre le diabète maigre et les lésions chroniques inflammatoires du pancréas. Ce fait a été définitivement établi par M. Lancereaux et ses élèves.
Si l’on veut établir une relation entre ces deux ordres de faits et expliquer 1 un par l’autre, c’est, à l’heure actuelle, dans le sens d’une lésion nerveuse, d une pathogénie névropathique, périphérique ou centrale qu’il faut chercher.
Ainsi serait réalisée l’unité pathogénique du diabète qui ne serait plus toujours pancréatique comme on l'a dit, mais toujours névropathique, à moins qu’il n’y ait à la fois un diabète solaire et un diabète pancréatique susceptibles d’être dissociés (3).
C) Tome Ier, p. 4 il).
(-) Académie de médecine, 29 septembre 1891 et Th. de Paris, 1892.
(y) M. Thiroloix a vu l’un de scs chiens privés de pancréas conserver une très bonne santé et engraisser. Il mangeait une quantité considérable de viande. Il faut donc penser, comme le voulait du reste déjà M- Colin (d’Alfort), que l’estomac et les glandes salivaires peuvent, dans quelques cas tout au moins, suppléer complètement le pancréas. Ce chien, mort diabétique au 81“ jour, présentait une hypertrophie très marquée de tout le groupe des ganglions solaires. Celle même lésion, M. Thiroloix l’a retrouvée chez des diabétiques maigres avec ou sans lésion du pancréas.
MALADIES DU PANCRÉAS