LA CELLULE HÉPATIQUE ET SES FONCTIONS
A. La matière colorante, ou bilirubine, est soluble dans l’eau, l’éther, le chloroforme; elle se présente sous la forme d’une poudre amorphe d’un rouge orangé, ou de cristaux microscopiques, aciculaires ou rhomboédriques, d’un rouge foncé.
Sous l’action de l’acide nitrique nitreux, la bilirubine passe à un état supérieur d’oxydation et donne labiliverdine. C’est la réaction dite de Gmelin, utilisée chaque jour en clinique. L’origine sanguine de la bilirubine est à peu près prouvée. Par l’action probable des acides biliaires, l’hémoglobine du sang se transforme en hématine, puis elle perd du fer et s’hydrate en même temps pour devenir bilirubine. Cette parenté d’origine s'atteste encore par les réactions communes de la bilirubine et de l’hématoïdine, telle que celle-ci se rencontre dans les vieux foyers hémorrhagiques.
La bilirubine, ou pigment biliaire normal, examinée en solution au spectroscope, éteint, par son pouvoir colorant, la partie droite du spectre, et la partie couverte peut atteindre et même dépasser vers la gauche la raie B de Fraüenhofer.
A la bilirubine peut s’associer, dans la bile normale, une faible quantité d’un autre pigment dont nous verrons toute l’importance pathologique, l’urobiline; Quincke, Kiener et Engel, Hayem et Winter en ont démontré la présence constante.
La matière colorante du sang, l’hémoglobine, n’existe pas normalement dans la bile; elle ne s’y montre, d’après Filehne, Wertheimer et Meyer (*), que chez les animaux soumis à l’action des poisons déglobulisants du sang, ou morts de froid, ou artificiellement refroidis. Aussi ne peut-on trouver de sang en nature dans la vésicule qu’à la condition que celle-ci ne renferme pas de bile ; et d’autre part, Yhémoglobinobilie constitue un symptôme toujours pathologique comparable à l’hémoglobinurie.
B. La cholestérine appartient chimiquement à la classe des alcools, et se montre sous forme de paillettes, de tablettes rhomboïdales solubles dans l’éther ou le chloroforme, et maintenues dissoutes dans la bile grâce à l’un des sels biliaires, le choléate de soude; elle se précipite, si celui-ci devient insuffisant, et prend ainsi la plus grande part à la formation des calculs biliaires.
Le taux de la cholestérine dissoute dans la bile est remarquablement constant, et représente environ 5 pour 1000 (Beaunis), sans que, d’après Naunyn, l’alimentation ni la richesse du sang en cholestérine semblent avoir sur lui une grande influence. Chez le chien, le lapin, on peut donner plus de 1 gramme de cholestérine par la voie hypodermique ou gastrique, sans que sa proportion dans la bile soit accrue. L’excrétion delà cholestérine, préformée dans le sang, n’est donc pas une vraie fonction spécifique du foie.
C. Les acides biliaires , au contraire, sont directement formés par la cellule hépatique, et ne préexistent pas dans le sang. Ils s’éliminent, comme sels de soude, et" portent les noms d’acides cholique et choléique, ou d’acides conjugués; sous l’influence de la potasse et de la chaleur, ils se dédoublent en un radical commun, l’acide cholalique, et en un corps azoté le glycocolle pour l’acide cholique, et un corps soufré la taurine pour l’acide choléique. La bile
(l) E. Wertheimer et E. Meyer, Arch. de Physiol. — Juillet 1889.
MALADIES DU FOIE ET DES VOIES BILIAIRES
constitue ainsi une voie importante d’élimination pour l’azote et le soufre, puisque le taux moyen des acides biliaires est de 80 pour 1000.
Dans l’intestin, les sels biliaires se transforment en un produit excrémentitiel insoluble, la dyslisine, et la bilirubine se précipite au contact du chyme acide, et forme la matière colorante des fèces.
La sécrétion biliaire est une voie d'èmonction\ elle élimine une série de déchets toxiques, et nous verrons plus tard combien est grande la toxicité propre de la bile, et de quels éléments surtout elle relève.
Mais la bile a, en outre, son rôle propre à remplir dans le travail chimique de la digestion intestinale, et ce rôle est complexe.
Claude Bernard attribuait, dans la digestion des graisses, un rôle prépondérant au suc pancréatique, et le prouvait par l’expérience suivante. On sait que, chez le lapin, le canal de Wirsung s’ouvre dans le duodénum 35 à 40 centimètres plus bas que le cholédoque; si après avoir mêlé de la graisse aux aliments donnés à un lapin, on tue l’animal pendant la période digestive, on voit qu’il n’y a pas d’émulsion de la graisse, ni d’aspect laiteux des chylifères dans l’étendue du tube intestinal qui sépare les embouchures des canaux pancréatique et biliaire.
La prépondérance que cette expérience semble donner au suc pancréatique est trompeuse, Dastre (*) l’a prouvé par l’expérience suivante, qui fait comme la contre-partie de la précédente.
Chez le chien, Dastre résèque 15 millimètres du cholédoque, de façon à supprimer tout afflux direct de la bile dans le duodénum; puis il abouche la vésicule biliaire dans l’intestin grêle, à 50 centimètres ou 1 mètre au-dessous du duodénum. Après un repas copieux de graisse, de viande et de lait, l’animal est tué en pleine digestion : on trouve les chylifères transparents entre l’estomac et la fistule cholécysto-intestinale, laiteux au-dessous de la fistule.
Pour l’émulsion et l’absorption des graisses, il faut donc l’intervention combinée de la bile et du suc pancréatique.
Ainsi s’explique un des symptômes les plus frappants des ictères par rétention, la stéarrhée, ou état graisseux des fèces.
Comme action accessoire, la bile jouit d’un certain pouvoir antiseptique, non pas quand elle est fraîche et en nature, mais quand elle est transformée au cours de sa migration intestinale. Charrin et Roger (2) considèrent comme particulièrement antiseptiques les sels biliaires, et surtout le taurocholate de soude ; Kossel a constaté que l’acide cholalique mélangé à des propeptones en ralentissait la putréfaction (3).
La suppression de l’afflux biliaire s’accompagne en effet, nous le verrons, de processus putrides et septiques dans l’intestin.
« Le foie, disait Bichat, doit servir à autre chose qu’à faire de la bile. » Les
(*) Dastre, Soc. de biol., 18 juin et 17 décembre 1887.
(-) Charrin et Roger, Soc. de biol., 7 août 1886.
(3) Le pouvoir antiseptique de la bile est cependant bien faible, au moins pour les microbes pyogènes, puisque certains micro-organismes, tels que le st. aureus et le B. coli vivent aisément dams la bile pure (A. Détienne).
LA CELLULE HÉPATIQUE ET SES FONCTIONS, recherches modernes ont confirmé cette intuition du grand physiologiste, en montrant mieux chaque jour combien étaient complexes et importantes les opérations de la chimie hépatique.
Une série d’expériences montre que le foie est un des grands foyers de 1 ’uréogénie.
Meissner trouve plus d’urée dans le foie que dans les autres parenchymes, Cyon plus d’urée dans les veines sus-hépatiques que dans la veine porte. Stolnikow électrise le foie chez l’homme et chez le chien, et voit s’élever le taux de l’urée éliminée par les urines ; il électrise un mélange de foie frais haché menu et de sang défibriné, et trouve une plus forte proportion d’urée que dans ce même mélange non électrisé. Schrôder et Salomon, par des expériences de circulation artificielle dans les vaisseaux hépatiques, montrent que le foie transforme en urée les sels ammoniacaux.
Ces faits expérimentaux ont servi de point de départ à une série de recherches cliniques, dues à Murchison, à Brouardel (*), et, depuis, à de nombreux observateurs. La production de l’urée, dit Brouardel, dépend de deux facteuris principaux, « l’état d’intégrité ou d’altération des cellules hépatiques, et l’activité plus ou moins grande de la circulation hépatique » .
Pourvu que l’on ait soin de tenir le plus grand compte du régime alimentaire suivi par le malade, cette formule est vraie d’une manière générale, et nous verrons quelles pi*écieuses indications donne la courbe de l’urée dans les diverses affections hépatiques.
Ajoutons que le foie est bien loin d’être le seul foyer de l’uréogénie, que de nombreuses expériences, celles de Picard entre autres, que les dosages faits par Wurtz pour l’urée de la lymphe, ont montré la très large diffusion de cette fonction organique. Partout où se brûlent les matières azotées peut se former de l’urée.
Nous avons vu que le foie arrêtait au passage les matières amylacées et sucrées pour les transformer en glycogène, et il faut lire les admirables travaux de Claude Bernard sur la glycogénie hépatique.
Dans le foie malade, cette fonction glycogénique peut disparaître, et l’expérience clinique de la glycosurie alimentaire en donne la preuve. Du même coup, disparaît aussi une fonction hépatique capitale, et de découverte toute récente, l’arrêt des poisons d’origine intestinale.
On trouvera dans la thèse de Roger (2) la série des travaux qui depuis Héger (1875) et Schiffont établi cette fonction d’arrêt. Voici les principales conclusions de Roger.
Le foie arrête et retient les métaux lourds, et laisse, au contraire, passer les sels de soude et de potasse, aussi la potasse forme-t-elle les 45 centièmes delà toxicité urinaire.
Pour les alcaloïdes végétaux, tels que la nicotine, la quinine, la morphine, le curare, 50 pour 100 environ sont arrêtés par la barrière hépatique.
La bile, résorbée dans l’intestin, abandonne dans le foie ses substances toxiques.
(*) Brouardel, L’urée et le foie; Arch. dephysiol., 1876, p. 273 et 551.
(2) G. IL Roger, Action du foie sur les poisons; Thèse de Paris , 1887.
MALADIES DU FOIE ET DES VOIES BILIAIRES
Les alcaloïdes animaux, dus à la putréfaction des substances organiques, sont arrêtés de même. Le foie transforme la caséine (Bouchard), agit sur les sels ammoniacaux à acide organique ou carbonique ; mais il ne retient l’alcool qu’en proportions assez minimes, et laisse passer l’acétone et la glycérine.
De plus, la fonction d’arrêt toxique semble liée à l’intégrité de la fonction glycogénique ; un foie qui ne contient plus de glycogène (chez l’animal inanitié par exemple), laisse passer les alcaloïdes; si le taux du glycogène hépatique augmente, plus grande est la quantité d’alcaloïdes retenue au passage.
De ce rôle protecteur du foie, une nouvelle preuve est donnée par l’état de la toxicité urinaire, par les relations intimes qui l’unissent aux lésions hépatiques et à la glycosurie alimentaire.
Nôïis aurons bien souvent à faire en clinique l’application de ces données physiologiques.
Elles nous montrent combien est grande et variée l’activité biochimique du foie, à quel summum de différenciation et de puissance de travail est arrivée la cellule hépatique.
Mais il ne faut pas oublier que la dissociation analytique que nous venons de faire est tout artificielle. Il ne se fait pas dans la cellule hépatique, côte à côte, une série d’opérations chimiques indépendantes, mais des actes connexes, un processus unique et complexe de combustions, d’hydratations, de dédoublements-De ce travail moléculaire, nous ne saisissons que les résultats ultimes, la bile, l’urée, le glycogène, l’arrêt toxique ; maie nous commençons à en comprendre la complexité.
C’est ainsi que les peptones, apportées au foie par la veine porte, s’y dédoublent d'après Seegen, en glycogène et en urée. Anthen^), en recherchant l’action directe exercée par les. cellules hépatiques vivantes sur une solution d’hémoglobine, a vu qu’en présence du glycogène l’hémoglobine était absorbée, détruite, et transformée en un pigment très proche du pigment biliaire, tandis qu’en l’absence du glycogène cette transformation n’avait pas lieu. C’est probablement aussi au cours du même processus que se forment les acides biliaires.
Toutes ces fonctions biochimiques de la cellule hépatique sont donc solidaires, liées entre elles comme les anneaux d’une même chaîne, et de cette dépendance réciproque la pathologie nous apportera de nombreuses preuves.